CHAPITRE V
quatre à quatre les degrés de l'étage supérieur, où demeurait la duègne de la troupe, madame Camus.
Madame Camus était une excellente personne, trés-obligeante, très-serviable. Elle offrit de fort bonne grâce la moitié de son lit à Virginie, lui conseillant de se reposer d'abord, maintenant qu'elle était à l'abri des poursuites de M. Perrin, car elle devait être bien certaine, puisqu'elle l'avait mis sous clef, qu'il ne viendrait pas la relancer jusque-là. Virginie ne se le fit pas dire deux fois, elle était très-fatiguée et se coucba, remettant au lendemain le soin d'aviser aux moyens qu'elle emploierait pour se délivrer de cet étrange individu.
Le lendemain, dès le grand matin, malgré le froid qu'il faisait, les fenêtres de la cbanlbre à coucber de Virginie qui donnaient sur le quai de Saône étaient ouvertes.
Perrin, en bras de chemise, accoudé sur le balcon, fumait en fredonnant une chanson ba-
70 VIRCINIE DEJAZET.
cliiqiio, lorgnait l'IVronlémenl loulcs les petites laitières avec la lorgnette de Virginie (un magnifKjue bijou (ju'il avait trouvé sur la cheminée), et se donnait les airs d'homme en bonne fortune et d'amant heureux. Tous les passants regardaient ce monsieur, surpris de le voir si légèrement vêtu quand le baromètre marquait quinze degrés au-dessous de zéro.
— Diantre! quelle chaleur! disaient les uns.
— Il paraît que la nuit a été bonnes, disaient les autres.
Il fut malheureusement enlevé aux regards et aux commentaires des passants par l'arrivée subite d'un prosaïque commissaire de police, qui, accompagné de deuxgendarmes, l'invita à les suivre pour donner des explications sur sa présence illicite au domicile de mademoiselle Virginie.
Il fallut bien déguerpir et suivre les gens de la police.
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Toul penaud, l'oreille base, honteux et confus, Perrin remit son habit, et pour avoir un souvenir de celle qu'il aimait, empocha sa lorgîiette, et suivit le commissaire, jurant tout bas qu'il se vengerait d'un pareil affront.
Il vociférait contre Virginie ; et ce n'était pourtant pas elle qui lui jouait ce tour, bien mérité : c'était madame Camus, qui , pendant que sa jeune camarade dormait encore, était allée sans hésister requérir l'autorité.
Perrin n'en garda pas moins rancune à Virginie, bien que sa liberté ne fût point longtemps compromise.
Chaque fois qu'il la rencontrait, soit dans la rue, soit au théâtre, il la suivait toujours, la fatiguant de ses déclarations et de son éternel amour.
— Eh , monsieur ! gardez votre amour et rendez-moi ma lorgnette, lui disait-elle sans cesse.
78 VIUGINIK 1)K.IA/KT.
H ii\mi laisail rien ; il lui ollrMit toiyoïirs l'un elfianlail Imijours Taulro. Une lorgnette do dix louis! Viriiinie y tenait; l)our la ravoir, elle fut obligée de la réclamer au scjul homme qu'il craignît, à son cousin i^le vérilahU^ marchand de sel), qui la lui lit restituer immédiatement.
Enfm, les extravagances de ]\i. Perrin devinrent insupportables.
Un jour, en plein soleil, sur la place Bellecourt , il poursuivit Virginie le pistolet à la main, lui disant qu'il la luerait si elle refusait encore de l'entendre De pareilles plaisanteries n'étaient pas faisables et devenaient très-
inquiétantes. Virginie commençait à avoir réellement peur de ce fou furieux; dans son effroi, elle courut à la préfecture réclamer aide et protection. M. Carlier, l'ex-préfet de police de Paris, commissaire extraordinaire du gouvernement aux journées de décembre 1 8?>i , était alors employé ou secrétaire général à la préfecture de Lyon; il pourrait témoigner de l'exactitude de ce dernier fait , si quelque