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sèdent encore celte rare faculté de se voir euxmêmes et de s'entendre; c'est en partie à ce don favorable, exceptionnel, qu'ils sont redevables de leur supériorité.
Par leurs propres yeux, ils voient l'original qu'ils veulent copier; par leurs propres yeux, ils voient si leur copie ressemble à l'original ; ils corrigent d'eux-mêmes, sans besoin d'avis étranger, jusqu'à ce qu'original et copie ne puissent plus être différenciés par personne.
M. Poirson et ses auteurs reconnurent l'intelligence distinguée, la justesse du raisonnement et l'esprit d'analyse de Virginie Déjazet; ils commençaient à écouter ses observations, à lui permettre d'avoir un avis ; quelquefois même ils en tenaient compte, ce qui était cbose rare , car les directeurs avaient pris la singulière babitude de se poser sur leur avant-scène en professeurs dramatiques ; ils indiquaient à leurs artistes telle inflexion, telle attitude, tel geste, tandis que l'auteur, de son côté, leur demandait souvent le contraire.
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Cette liabilude contractée par M. Poirson, et qno MM. Dornieuil, Dumas, Scribe, semblent vouloir perpétuer connue une excellente tradition, est toiérable, sans doute, quand elle est justifiée par une connaissance réelle de Part, appuyée sur un i:oùt délicat, une longue expérience des exigences scéniques, et surtout par cette rare entente de la mise en scène, don particulier, spécial , faculté créatrice , que possédait si bien M. Poirson, et que MM. Alexandre Dumas, Scribe, Dornieuil, Montigny etHostein ont aussi.
Mais quand cette habitude est adoptée par des directeurs qui la font dégénérer en manie, par des régisseurs inintelligents et quelquefois pauvres de savoir et d'esprit , par des auteurs d'un jour, ou même par ces grands paradoxistcs, dont" les ouvrages sont grotesquement incomprébensibles , et qui n'entendent rien, absolument rien, au théâtre, bien que leurs cerveaux malades aient enfanté une douzaine de pauvres avortons en cinq actes et dix-sept tableaux, plus ou moins ;
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Quand cette noinl)rcusc race d'incapal)los, d'ignorants et d'orgueilleux pédants, veut s'ériger en professeurs et enseigner ce qu'elle ignore à des gens qui exercent leur art depuis de longues années , et qui ont acquis , sinon du ta- Irntj au moins de rex])érience, qu'arrivc-t-il ? il arrive que rexécution des pièces est détestable.
Les acteurs timides , modestes , deviennent alors de véritables machines parlantes.
Pour obéir à celui qui les paye et à ceux qui les produisent en leur confiant des rôles (eh ! mon Dieu ! souvent aussi pour conserver leurs places d'où dépend le pain de leurs familles !), ils se résignent à ne faire que ce qu'on leur montre, ils renoncent à leur propre jugement, alin d'éviter toute discussion, et pour ne point s'exposera quelque impertinente réponse. Cette résignation forcée tue toute initiative, toute originalité.
L'esprit devient paresseux ; il ne cherche
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plus, habitué qu'il est à ce (ju'on trouve pour lui; et comme on n'exécute f];énéralenient bien que ce qu'on a conçu et pensé soi-même , ne pensant plus , on perd la faculté créatrice , qn arrive insensiblement, je le répète, à l'état d'élève de Vaucanson.
Et cependant la timidité, la modestie, n'excluent point le udent , seulement l'obsession le paralyse.
Ces acteurs complaisants ont beau suivre tous les conseils , malgré cela les pièces sont jouées avec une monotonie désolante ; cette monotonie s'explique.
Le directeur ou l'auteur n'a qu'une nature, comme il n'a qu'une voix, qu'une façon de sentir ; or, l'expression fidèle de la pensée ne peut se traduire que par Tinllexion très-juste et trèsprécise de la parole. J'admets que ces messieurs parlent juste , ce qui n'est pas toujours exact. — Enfin je le suppose. — Mais je n'admets point qu'ils aient les dix ou douze tempéra-
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ments, caractères, individualités dos personnages qui agissent dans un drame ou une comédie, et ces messieurs ont la prétention de les indiquer tous.
Les artistes complaisants choisissent d'abord l'inflexion, chose trcs-facile , et il advient de cette copie que tous les personnages d'une pièce ont une uniformité d'allures , de diction, dont l'auteur ou le directeur-professeur est la seule cause. La monotonie dans l'exécution est le pire des défauts.
Les acteurs qui ont, au contraire, la conscience de leur propre valeur, secouent le joug, n'obéissent qu'à leurs propres inspirations, reçoivent les conseils, mais ne les subissent point. Indépendants, volontaires et chercheurs, ils aiment la discussion, ne la redoutent pas, elle les éclaire ; ils n'exécutent que ce qu'ils conroivent, ils ne connaissent d'autres maîtres que le naturel, l'art et la vérité.
Mais avant que directeiirs et auteurs se dé-
m VIRGINIE DIJAZEÏ.
cident à pcM'nieUre aux artistes leurs franches allures, avaul (ju'ils leur accordent le droit de tout dire, la liberté de tout oser, que de combats ces artistes n'ont-ils pas à soutenir! que de victoires n'ont-ils pas du remporter!... Demandez il Frederick Lemaître, à Bouffé, à Mclingue, à Fecbter, à Brossant, à Batlaille, à Tisserant, à Bose-Gliéri, a Déjazct !
Ne croyez pas au moins qu'on vous laisse aisément la facilité de prouver que vous avez du talent : on vous guindé, on vous gène, on vous effraye, on vous ôte votre confiance. On vous force à jouer Phèdre quand votre nature vous porte à jouer Marinelte ; on vous force à jouer Suzanne quand vous avez les qualités adhérentes au rôle de Marguerite de Bourgogne. Sauf de rares exceplions, il faut des années de noviciat avant qu'on vous permette d'avoir un avis, une opinion, un emploi adapté à vos moyens.
Cependant, je le répète, Déjazet était arrivée au i»oiut de pouvoir risquer nue réflexion,