‹ Virginie DejazetChapitre 48 sur 92 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Déjazet quitte le théâtre du Palais-Royal. —

Lettre à Déranger. — La réponse. —

Une visite au poëte •'..,

Eùt-on jamais pu supposer que l'éminente actrice qui avait créé sur la scène du Palais- Royal Fret il Ion , — la Marquise de Pretin- {ailles, — la Comtesse du Tonneau, — la Fille de Dominique^ — les Premières Armes de Rie lielieu, et tant tPautres types (1) qu'elle a rendus

{l) La PéricholCy jouée en 1835. — La Fiole de Cagtiosiro^ en ISSj. — L Oiseau hleu, 1836. — Modmr l-avarU^ décembre 1830.

182 Vmr.lME DÉJAZET.

ina])onlal)lps aux pins lialûlos comodionnos, qnillerait, après treize années de triomphes constants, ce théàlre dont elle estait la clef de voûte, le drapean, la fortnne?... F.nl-on jamais pu croire qu'un direct en r aussi intclligeut, aussi capalilc que M. DoniKMiil, laissât s'cnvolor ainsi sa Poulr aux œufs (Vor, et cela pour quelques pauvres louis... par ('conomict.,. Quelle économie, grand Dieu!...

Cependant il n'y eut pas d'autres raisons.

En voici la preuve convaincante.

Je laisse parler M. Mélesville. La lettre, que je transcris mot pour mot, donnera les détails et les motifs réels de cette rupture à jamais regrettable pour M. Dormeuil.

— Un scandale^ novembre 1837. — Suzanne^ 1837. — La Haï' tresse de langues^ février 1838. — Les Deux Pigeons^ 1838. — isanon^yinon rt Maintcnon y mars 1839. — Argcnlinr^ septembre 1839. — Mademoiselle Salté, juin 18Zil. — Ix vicomte de IMorirresy décombrr- 1841. — 5oJt< clef. — Les I)e\tx Anes et la Lisette de Déranger, en février. — Déjazet au s&ail, avril 1843. — JM Marquise de CarabaSy Dovembre 1843. — Carlo et Carlin, février 1844.

chapitul: x. \s^

« Ma CHKaE ViuGiME,

)) Je vois malheureusement que je n'ai i ion à proposei- » à M. Dornieuil, car votre lettre, loin de se rapprocher » de ses idées, s'en éloigne encore un peu plus <ju'aupa- » ravant. Je ne dis pas que vous n'ayez raison sous cer- » tains rap\>orts; mais, comme je vous le disais hier » aussi, s'il se cramponne résolument à certaines condi- » tions, il n'y a aucun espoir de Ton débusquer. — w Avant-iiier, vous demandiez 80 fr. de feux au lieu de » CO pour les pièces en quatre ou cinq actes, et c'est ce » que vous demandez encore aujourd'hui; ainsi donc, )) rien de cliangé de ce côté. — Avant-hier, vous deman- » diez que les tal)leaux fussent comptés comme des actes, » comme dans votre ancien engagement. Dormeuil le re- » connaît, et est prêt à le signer. Ce n'est point une con- » cession sans doute, mais enfin cela remet les choses » comme vous les demandiez. — liicn de changé de » votre côté.

» Vous demandez que l'on biffe: « L'Adiuinistratioii^c » réserve de résilier le présent engagement à la fin de la » première année, » etc.

» Je ne sais quelle est l'idée de Dormeuil à cet égard, » mais je crois qu'il ne serait pas impossible d'y arriver. » Mais vous demandez, en échange de quoi? — je ne M sais trop, puisque vous maintenez les 80 fr. au lieu » de 60. Vous demandez quinze jours de plus à chacun » de vos congés, c'est-à-dire que vous rentrez pour moi-

18i MI{(;iMl': Dl- J\ZKT.

» tii' dans la condition que Dormeiiil a loujonrs repons- » sée, et qui a tout rompu!... Je vous avoue que, sans « vous blâmer, si vous croyez linir par les emporter, je » n'oserais en ouvrir la bouche à Dormeuil, parce » qu'après toutes les conversations antériem-es, je suis » sûr qu'il sauterait au plafond et m'enverrait promener » par-dessus les tours Notre-Dame.

» Hier, par hasard, je l'ai rencontré au ministère de » l'intcriour; nous n'avons pu échanger que vingt part rôles, et il m'a paru tout à fait dans les dispositions » que je vous dépeins. 11 m'a répété, sous forme de con- » vei*sation, car je lui demandais simplement, et sans » avoir l'air d'être chargé de rien, où vous en étiez, il » m'a répété <ju'il mettrait tableaux comme actes, que » c'avait toujours été sa pensée, mais que pour le reste, » notamment les 80 fr. de feux au lieu de GO pour quatre » et cinq actes, il ne pouvait rien ajouter; et sur ce )) que je lui reprochais d'avoir changé des conditions à » l'ancien engagement après parole donnée : a Oui, s'est- » il écrié en s'échauffant beaucoup ; — mais c'est ai)rès » parole donnée qu'elle m'a appris son stupide engage- » ment à la banlieue, qui changeait toute la position, et I) qui, à la rigueur, m'autorisait à tout rompre! Surtout » quand je me rappelais une certaine rentrée, à la suite » d'un de ses voyages qu'elle avait déjà faits à la banlieue, ») à mon nez, à ma barbe, avant derentier au Palais-Royal! » chose qui m'avait été des plus désagréables!... » etc. » Je vous passe toutes les plaintes et récriminations » obligées.

» Bref, ma bonne Virginie, si vous me chargez officiel-

CHAPITnK X. 18.*)

» Icmcnt (lo lui proposer ce que vous dcmiiiulez, comme » ultiinatujnj savoir; quatre-vingts francs pour quatre et » cinq actes ou tableaux; — quinze jours de plufi de congé » par chaque année ; enfin biffer la condition de résiliation » à volonté du directeur, je le ferai; mais je vous avoue T) que je ne sais trop sur quoi je pourrai établir mon sys- » tème d'attaque, si ce n'est sur ce que vous me dites » vous-même: Mon affaire a fait trop de bruit pour que, « st je la termine, je n'en sorte pas au moins avec quelque » avantage. Cette raison, excellente pour vous et pour » vos amis, ne me paraît pas tout à fait concluante pour » lui, et surtout de nature à lui être présentée.

» Enfin, dites-moi ce que vous voulez que je fasse, et )) si j'échoue, comme je lecrains bien, je serais prêt, chère n Virginie, à vous donnci- tous les conseils de la plus vive » et sincère amitié sur les autres partis que l'on vous » proposera.

» A vous de tout cœur,

» Mélesville.

» Ce 4 mai 1844. »

Ainsi , voilà une actrice unique dans son genre, une femme qui fait courir et la cour et la ville à ses représentations ; une femme dont le talent exceptionnel a rempli pendant treize années h cixisse du théâtre du Palais-Royal; une femme qui compte autant de succès que

«80 VIUr.lNIt: DKJAZKT.

(le rùlos... Son oiii^ageincnl expire; elle doniaiule pour le renouveler que son congé soil juoiongé de quinze jo^ws j que ses feux pour les pièces en quatre el cinq actes seulement soient augmentés de vitKjl francs. On marchande son talent , on repousse sa demande. On refuse vingt francs à celle dont le nom sur Taffiche garantit cent louis de recette. On la laisse partir, et cela pour vingt francs!... Non, en vérité, si je n'avais la preuve évidente de ce fait sous les yeux, je n'y croirais pas...

Je savais bien (jue depuis que le monde existe les spéculateurs n'avaient jamais eu ni égards ni reconnaissance pour les gens de mérite qui les enrichissaient, mais je croyais qu'ils avaient au plus haut degré l'intelligence de leurs intérêts... J'étais dans l'erreur, je le confesse en tuule humilité.

Enfin , I)('yazct , ne pouvant obtenir de M. iJormeuil ce qu'elle demandait, fut obligée de quittei' Paris pendant une année, pour aller donner des représentations en province, et le

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