‹ Virginie DejazetChapitre 49 sur 92 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

1" iiiai 18 ii clic lit ses adieux au public du Palais-Hoyal dans Carlo et Carlin ^ qu'elle avait créé hi 28 février.

Depuis 1820, c'était la première fois qu'elle se trouvait sans engagement; elle allait quitter Paris sans savoir si jamais elle y reviendrait.

Elle ij^norait si jamais elle reparaîtrait devant ce public souverain , roi du monde artistiijue, (jui fait et consacre les réputations, dont Topinion fait lui, et dont les décrets sont généralement respectés. Le rideau du théâtre du Palais-Royal en tombant les avait séparés...

Les adieux qu'elle avait faits au public parisien étaient-ils des adieux éternels?... Cette incertitude la tourmentait.

On quitte un directeur ingrat sans aflliction,* sans peine ; on ne quitte pas un public bienveillant et éclairé sans chagrin , sans regret ! Aussi Déjazet abandonnait-elle Paris le cœur serré, rame triste. Elle eut pu y rester sans

18R VIRf.IME DKJAZKT.

(louic, (Il acioplanl les olVrcs do M. Donneiiil , mais >a diiïnito otait onçam'o dans celle miséral»l«^ qno^linii (rargenl, elDi'jazel tiiil loiijoiirs

à sa difrnilé.

Klle se rési<rna donc à (jiiitlcr la cnpilalc, livrant sa destinée an lia^^ard, ce roi des rois et des comédiens en tons genres.

La première de loules ses visites d'adieux fut pour son porte cliéi i, pour Béranger, qu'elle ne connaissait pas cependant ; elle qui le chantait si souvent, clic qni avait j)ersonnifié Frctillou, le Tailleur et la Fer, et tout récemment encore sa Lisette! Eli bien , en 1844, elle ne l'avait jamais vu !

Klle hr avait écrit une seule fois seulement ce billet à propos de la /Jsettc :

« Mo>SIELR,

w Je suih iiourcu>c que M. lierai rn'ait clioisic pour me » faire rinlerfirèle d'une adinii ation que sa douce mélo-

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» (lie leiait revivre, si jamais elle pouvait s éteindre. Sun )) cœur d'aitiste m'acconle plus d'éloges que je n'en nié- « rite. Le succès est-il douteux quand on chante Béran- )) ger? Plus d'une fois déjà j'ai dû le mien à ce gi'and » nom. Aussi est-ce après l'hommage que le monde entier » lui rend par ma bouclic que j'ose ^ moi pauvre rien, » lui udiir celui de ma sincère reconnaissance.

Et le poîHc lui avait répondu cette charmante lettre :

« Non, mademoiselle, vous ne me devez rien; c'est au » contraire moi qui suis votre obligé. Avec des auteurs )) distingués, h qui je dois des actions de grâce, vous avez » travaillé à ressusciter quelques-unes de mes filles ché- » ries, et votre rare talent, adoré du public, a réveille T) bien des fois le souvenir du nom de leur père, dans un )> pays où les noms sont bien vite oubliés. Vous avez été » un habile commentateur de mes fugitives productions. n Pouvais-je, mademoiselle, en avoir un i»lus aimable et )) plus inlcUigont? — Les commentaires sont bien sou- » vent au-dessous du texte ; le mien s'est enrichi de tout » l'esprit qu'on vous reconnaît, et bien des écrivains ont » pu me porter envie.

)) Si je n'avais eu le tort si ridicule de venir au monde » trente ans avant vous, m.idemoiselle, il me semble que ^) vous eussiez été ma piemière fée; mais, M. Vandoiburch y» aidant, vous avez été bicnvérilablimcntla seconde. .\u-

190 Vinr.INlK iJEJAZET.

» jounl'hui qu'à la prière de M. Bi'ial, votre art enchan- » tour vient encore rajeunir le cœur d'un vieillard, per- » mettez que, du fond de sa rctrailc, il vous oUVc ses r> hommages et ses remercîments.

» Agréez-les, mademoiselle, ainsi que l'assurance de tt mes sentiments les plus distingues.

» J'ai riioimeur d'être votre dévoué,

)) liÉUAJSGLFl.

w Passy, 22 février i 844. »

Voilà toute la correspondance de Déjazct avec l'illustre puëte.

Elle ne pouvait se contenter de si peu; elle avait trop à cœur de conlem[der a l'aise celui (|ui tant de fois l'inspira ; elle voulait le voir, lui parler, l'entendre. Aussi, pour jouir de cette faveur réelle, elle cul recours à Tobligcance d'un de nos plus spirituels vaudevilîisles, ami du chansonnier, et le pria instaniment de la [)résenli!r à Béranger.

Lî lendemain, en cornpa^^qiie de cet obligeant ami , elle frappait à la demeure de rimmortel poëte.

CHAlMTRt: X. 191

Béran«ier la rerul avec ccUc aimable simplicité, ce sans-faron [)]iilosoj)hi({ue , cette bienveillance toute particulière (ju'il a toujours envers les petits et les grands qui vont à lui ; il lu remercia cordialement d'avoir bien voulu consacrer une de ses lieures à visiter un vieillard T il s'excusa de ne pas avoir assisté à ses représentations; son grand âge, sa retraite éloignée lui interdisaient ce plaisir... Il était arrivé, disait-il, aux jours où clia(|ue heure impose une nouvelle privation... — Et celle de ne pouvoir vous entendre , madame, — ajouta-t-il, — est pour moi certainement une des plus pénibles.

— Vraiment, s'écria Déjazet, vous auriez du plaisir à m'entendre ?

— Pouvez-vous en douter ?

— Eh bien î voulez-vous que je vous chante votre Lisette, ici, pour vous seul, sans autre accompagnement que les battements de mon cœur , ({ui n'a jamais battu si fort (ju'k cette lieure bénie où je puis enlin voir, conte npler, admirer, entendre Béranger?.,,

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