‹ Virginie DejazetChapitre 67 sur 92 · CHAPITRE XllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XllI

air de bonne foi, une physionomie d'honnôle homme, qui plaidaient fort en sa faveur. — Il est vrai, se disait-elle, (|ue rien ne ressemble plus à un honnête homme qu'un iVipon!

Enlhî, après de longues hésitations, après avoir envisagé de nouveau cette veste neuve dont Telbeuf lustre, tout récemment décati, les broderies fraîches et brillantes indiquaient le jeune âge; après s'être rappçlé surtout que sa caisse était pour l'instant veuve de billets et d'écus, elle se décida à lui répondre :

— Ma foi, monsieur, vous venez dans un mauvais moment; hier j'ai payé mon ternie, j'ai réglé les divers mémoires de mes fournisseurs, et je suis moi-même sans argent.

A ces mots l'homme à la veste neuve sourit péniblement, se leva et dit avec un profond sentiment de tristesse :

— J'en suis vraiment affligé, madame, moins à cause du véritable service que vous m'auriez

2r>2 viiu.iMi: i)i:.iA/KT.

rcMiiln «pTà cause du ^^vi\Ui\ pliiisir que j'aurais

eu d'clro votre obligé.

El il ajouta :

— C'est égal, je suis persuadé que vous m'avez dit la vérité, et que si vous aviez pu ni'ètre utile, vous l'auriez fait tout de suite, car vous avez la figure d'une bonne personne. Pardon de vous avoir importunée.

Puis il se retira poliment.

Déjazet eut envie de le rappeler, de l'inviter à revenir le lendemain cbercber la somme dont il avait besoin, et qu'elle se serait facilement procurée d'ici là.

Déjà elle portait la main à son cordon de sonnette... lorsque la veste du conducteur lui reparut tout à coup devant les yeux; elle s'écria :

— Déridément, ce n'est pas un conducteur de dilige-nce, sa veste est trop neuve.

cil \i'i ri;i; \iii. ' 253

Et olle ronira dans sa cliainhic à couclier ij'punndn' sa lecture.

Elle racoiila le joui" iiirinc ravoiiture à ses amis; tous la rélicilèrciil vivciiicnl de ne s'ùlrc point laissé attiaj)er cette fois encore par cet adroit iilou

On l'cnfrajroa à êlredoivnavanl moins impru- «lente, à ne point recevoir ainsi le jiremier venu. On lui dit que cela pouvait avoir les consécpH'nces les plus funestes, que cliaque matin on apprenait j)arles journaux (pie d'eflrontés voleurs s'introduisaient en [)lein jour dans les maisons bourgeoises sous des j)rétextes semblables à celui du|)rélendu conducteur de diligence, et une fois introduits, dévalisaient et assassinaient même très-souvenl Ic^; imprudents (jui les avaient reçus.

Bref, on l'effraya si bien, qne toute la nuit elle eut d'affreux cauchemars, rêva chauvessouris, vols et assassinats.

Plusieurs années s'étaient écoulées depuis

colle visilc du nuuluclenr, ot œnséqucmmont ello nosdiigoait plus à cet huniuie, (|uand par un beau soleil d'été, elle se mit en route, pour aller doiinor des reprosenlalions à Caen.

En allcndani qu'un chemin de fer desservît cette importante cité, elle avait pris le coupé des Messageries Générales pour elle et sa fidèle Élise, cette femme de chambre, modèle, ou plutôt celte amie dévouée, cette conlidente intime, qui, jusqu'à son dernier jour, et pendant trente ans de sa vie, lui donna de si noml»reusespreuvcs d'attachement.

Afin de respirer à l'aise, et d'être moins g<V née, Oéjazet avait retenu et payé les trois places du coupé.

La troisième place était d'ailleurs très^convenalilcment occupée par un superbe ouistiti, le favori de l'actrice aimée!'.

Le lendemain au malin, qunnd rijcure du déjeuner fut venue, tous trois d(;scendircnt au relais et prirent un frugal nîpas.

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Une grande salle hasso, liuinidc cl enfumce, tel était le rcstiiurauL du lieu.

Les voyageurs afïamés pouvaient seuls, dans leur cinpiessenient à satisfaire leur a[)pélil, ne point remanjucr la vétusté du mobilier, et la malpropreté du couvert de la table d'Iiôtc.

Cependant, tous mangeaient avidement et précipitamment sur cette nappe avinée; tous buvaient dans ces verres...

« Où les doigts des valets par la crasse tracés

•t Ttîmoignaiont par écrit qu'ils les avaient rincés. »

Déjazet nt* se fit servir qu'un bouillon.

Son (luistiti était admiré par tous les voyageurs, et surtout par un vieux prêtre qui se tenait avec un liommc en blouse à une petite table particulièriî placée à Textrémité de la salle basse .

C'était la première fois que le vieux prêtre voyait un quadrumane decett(î espèce. Aussi ne le quittait-il pas des yeux.

^r^C^ VIRr.lNIE DKJAZET.

11 (lonianda à riioiiiine on IjIousc s'il «avait lo nom de ce joli petit animal, (jui n'élaitguère plus gros (jifun ccnrouil.

L'iiommc en blonse, par la position qu'il occupait à la table du piètre, tournait le dos à Déja/.et, il se retourna pour voir Taniuial.

Dans cet instant Déjazct donnait un morceau de sucre à son ouistiti.

L'homme en blouse poussa un cri de surprise en voyant Factrice, et dit tout bas au vieux prêtre :

— C'est le ouistiti de Déjazct.

Le bon curé de campa^^ne, car ce vieux prêtre étiiit le curé d'un village voisin, ne comprit pas.

— C'est fpie monsieur le cure, reprit aussitôt riiomme à la blousiî, ne sait p(;ut-ètre pas ce que c'est que Déjazct ?

— J'avoue mon i^morance.

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— Kli l»i(*n, iiKnisiciir le curé, c'est une coniétiieiHie et une excellente ieniine.

— Bah!... — s'écria le vieillard en rec:ar(lant avec curiosité celle dont i»n venait de lui dire le nom, — elle a un bien joli singe.

— Et un bien joli talent, elle chante comme une fauvette.

— Déjazet! répéta le vieux prêtre en cherchant dans ses souvenirs... Déjazet! En effet, ce noin-lri me revient, je l'ai vu plusieurs fois dans /(/ (Juotiilienne.

— Dans le feuilleton du lundi?

— Précisément.

— C'est ridole de tout Paris.

— Ah ! c'est là cette célèbre actrice. Elle me paraît bien distinguée pour une comédienne, ne vous trpmpez-vous pas?

— Oh î monsieur le curéî... quand on a vu cette femme-là une fois, on ne l'oublie jamais; il n'y a pas sa pareille sur le globe.

258 vmciMK nKJAZKT.

— Et voub dilcs (|uc son î>iiigc se nomme ?

— Un ouistili.

— Vous clos l)ien sur?

— On peul en avoir le cœur ncl.

L'homme à la blouse se leva, marcha droit à nrjazcl, cl lui dit : — N'est-ce pas, mademoiselle Déjazet, que votre singe s'appelle un ouistiti?

On juge si Déjazcl dut être étonnée de se voir ainsi interpeller dans cette auberge de Normandie, oii elle ne se croyait certes pas en pays de connaissance.

— Vous ne me reconnaissez pas? — reprit riiomme àlablouse, après un moment de silence, pendant lequel Déjazet clien hait quel pouvait être cet homme, qu'elle se rappelait cependant avoir vu quelque part.

— Je suis...

— Vous êtes, s'ccria-t-ello tout à coup, en rintcrrunipant, le conducteur de diligence, qui

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vint, il y a cinq ans, lu'j'mpniiilcr ciim cents francs pour parfaire son cautionnement.

— Juste.

— E( (jue faites-vons ici?

— Je suis le maître de poste du pays, et je viens jeter lui coup d'œil sur le service du relais.

— Maître de [)Osle! mais c'est une belle positiiMi, il me semble

— Cela vaut toujours mieux que d'être conducteur de diliiicnce, c'est pourquoi j'ai ([uitté rétat.

— Mais il vous a fallu un certain piîlit pécule pour vous établir.

— J'ai Irouvédebravesgens, qui m'ont prêté la somme nécessaire sur ma bonne mine.

— Cette fois, vous avez eu plus de cliancc qu'avec moi, à ce qu'il paraît.

— Ah ! je sais bien que j'aurais eu la même chance avec mademoiselle, si le jour où je me suis adresse h elle, eût été son jour de paye.

:îf.o viH(iiMi«: 1)i:jazI":t.

— Ma foi, pcul-oln', nwMi clior monsieur, rar, je vous ravoucrai naïvoyienl , je vous ai pris j»(Mii- iiii escroc.

— Ah î madame...

— l*ardouno/-uioi, mais vous aviez une veste l)i(Mlée toute neuve , qui vous a fait le plus grand tort dans mon esprit.

— En vérité?

— Hirn n'est jdiis vrai.

— Moi (jui l'avais mist; pour me présenter plus décemment, et j)our avoir un air plus distingué.

— Eli bien! mon cher monsieur, c'est justement votre air distingué qui a éveillé ma déliance.

Le maître de poste, qui n'était point un sot, rit beaucoup de cet aveu plein de franchise et de l'eiret (ju'il avait produit.

Les dix minutes (ju'on accordait pour déjeuner étant écoulées, le conducteur s'écria :

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