CHAPITRE IL 2J
La seconde troupe était formée de jeunes artistes de quatorze à vingt ans, qui ont presque tous jeté un grand éclat sur l'art dramatique: on y remarquait déjà firmin. Rose Diipuis, Vernet, Fontenay, Lepeintre cadet, Aldegonde; mesdames Régnier, {lenriptte Guisot, c^tte grande brune à l'œil vif et lioir, au i^egard dp feu, à la démarche liardie; Pauline efifiii, cetf^p même Pauline qui devint plus tard une des célébrités des Variétés et que Déjazet, seule, a pu faire oublier.
Virginie ne fit pas encore un long séjour au théâtre des Jeunes-Élèves, et cela l)Jpfi malgfQ elle. L'empereur ordonna la fermeture de tous ces petit^ gpeptacles qui pullulcfippt alors 4^}|§ Paris et qui nuisaient singulièrement à 1^ prospérité des théàtf'es séripuîi. Cette feriT|ptfare imprévue, qui eut liep en 1807, dpspla lapptite Virginie, bien plus à cause de la prjyatioi} de l'exercice de son art que par la perte de ses appointements. Elle se trouvait condamnée à l'inaction, au silence, arrachée subitemen à ses petits succès, éloignée pour m femps indéter-
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miné d'un puMic (nrdlc aiiiiail. VMo rogrollait niiitMvnionl hs bravos, son tliràlro, ses camarades; dans sa jemie iina<j^inalion son avenir Ini senddait cnlravé, comjironiis, pordn.
Elle était sans place et craignait de n'en pins Ironver. La })anvre enfant (•()niinen(;ait à peine sa carrière, déjà les inquiétudes, les préoccupations de l'avenir attristaient son jeune esprit, et cependant elle n'avait encore éprouvé aucune de ces cruelles déceptions qu'elle devait connaître plus tard. Elle n'avait pas encore eu à lutter contre les rivalités, les jalousies, le mauvais vouloir , l'ignorance , l'ingratitude , la haine et toutes les mauvaises passions de ce monde étrange dans lequel elle allait passer sa vie, de ce monde dramatique qui, malgré son amour-propre eifréné, sa vanité, son orgueil, triple don de Satan, est encore, quoi qu'on dise, le meilleur des mondes par le cœur.
On ven^a par la suite tout ce qu'il a fallu de persévérance, de courage, d'énergie, de patience et de volonté à la petite Virginie pour
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s'emparer de la place que méritait son véritable talent ; on verra combien crentiaves brisées, combien d'obstacles vaincus!
Virginie ne resta pas longtemps sans emploi. Le vieux père Barré l'avait remarquée, il était alors directeur du Vaudeville, il engagea Virginie pour les rôles d'enfant. Elle avait à peine onze ans, et cependant cet emploi semblait ])eu lui sourire. Habituée qu'elle était à jouer les grandes princesses ou les jeunes amoureuses au tbéàtrc de la rue Thionville, son petit amourpropre se révoltait de voir qu'on la traitait comme une enfant. Alors elle eût donné trèsvolontiers dix années de ses succès futurs pour être plus grande et plus vieille.
Vertprc, Joly, Sevesle, ïsambert, Guénée, Jullien, Henry, Fontenay, Ficbet, mesdemoiselles Minette, Arsène, Rivière, Jenny (aujourd'hui madame Garmouche), que Virginie regardait comme ses camarades, la regardaient, elle, comme une petite fille gentille, intelligente, très-adroite; mais enfin elle était pour
♦R VIRGIN'IK MKJAZRT.
toni 1(^ mondo la jwtitoWviauùo, r'of;I-a-(lirenno enfanl. Et voilà jiistomcnt co (jui lui déplaisait.
Ah! conimo olle aspirait à jniior lo rôle d'une
/W???/?r».' Elle altondil deux ou trois ans cet
lieureux jour. Enfin cet heureux jour arriva.
Ce fui le hon père Bouilly (l'auteur des Contes à ma fille) qui le premier satisfit son ardent désir. Il lui confia le soin de créer la fée Nabotte dans la Belle au bois dormant , superbe féerie en deux actes cpi'il avait écrite en collaboration avec Dumersan :
— Ah! Virginie, vous ne voulez plus jouer les enfanl? Eh bien, voilà un rôle de petite vieille , lrcs*cassée , très-revéclie , très-méchante ; voyons comment vous vous en tirerez, disait Barré le directeur.
Le 20 février 1811 on donna pour la première fois la îirlle au bois (Jnrmanl. La pièce fit courir tout Paris, et Virginie trioniplia complètement des difficultés qu'offrait à une enfant
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de son Age la création d'un voU\ qui ilcMuanilaiL de la composition et toute rcxpérioncc d'une artiste consommée.
Quand elle chanta ce couplet, le seul qui soit dans le rôle, je crois :
n faut brûler do chastes flammes ;
Il faudrait qu'un preux ehcvalier
Au courage sût allier
Le plus grand respect pour les dauies...
Mais au train de nos jeunes gens ,
La belle dormira longtemps...
les bravos retentirent de tous les côtés de la salle. C'est qu'il était impossible de chanter avec plus de finesse et d'esprit.
Le public savait gré à Virginie d'avoir renoncé si franchement à toutes les grâces enfantines de son âge, d'avoir consenti à se grimer, à s'aifubler de cheveux blancs et de tout l'attirail grotesque de la vieille fée Nabotte. Le public comprenait toute Tétendue du dévouement de Virginie. 11 comprenait parfaitement que, chez une jeune fille, et surtout chez une ac-
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trico, lo plus ginnd dos sacrifices élail celui de la jeunesse et désagréments du visage. 11 n'était pas habitué a tant d'abnégation, souvent il voyait les vieilles femmes jouer les rôles d'ingénues, mais jamais les ingénuités jouer les duègues. Cette fois, il est vrai, il avait aiïaire à une véritable artiste, et ces natures exceptionnelles comptent pour rien les avantages physiques quand ils nuisent à la vérité, à l'illusion, à la ressemblance du portrait qu'elles veulent toujours reproduire fidèlement.
Désaugiers, le célèbre chansonnier, fut désigné, en 1816, pour succédera Barré, quiavait besoin de repos. On ne pouvait placer à la tête d'un théâtre chantant un homme plus capable. A son avènement au trône directorial, il contracta divers engagements importants , entre autres avec mesdames Perrin et Gonthier, qui n'avaient pu se faire distinguer encore, avec Philippe elLepeintre aîné. 11 renouvela ceuxde Minette et de Virginie.
Virginie espérait que le succès qu'elle avait
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obtenu dans la Belle au bois dormant lui permcUrait enfin de créer au Vaudeville quelques rôles où elle pût. développer les germes de son talent; elle conimen(;ait à se fatiguer de jouer toujours des enfants, ou de doubler des actrices qui très-souvent ne la valaient pas.
Mais la pauvre enfant ignorait qu'au théâtre un premier succès donne l'éveil à mille rivalités, c'est le signal de la lutte, et cette lutte, une fois engagée, il faut la soutenir jusqu'à la dernière heure de sa carrière.
Il, faut lutter contre ses camarades^ qui vous disputent le terrain pied à pied.
Il faut lutter contre les auteurs, qui lorsque vous commencez vous dédaignent, lorsque vous avez du talent vous flattent, lorsque vous vieillissez vous délaissent.
Il faut lutter contre les directeurs, qui vous exploitent à leur gré, sans soucis de votre avenir, qu'ils brisent comme verre sur le plus
30 viuciNii: i)I<:jazf.t.
léger caprice, si vous ne vous résiguez à être toujours leur dupe ou leur esclave!
La pauvre curant ignorait tout cela.