CHAPITRE XIV
— CommciU? moi (|ui tenais tant à vou,:. cii- Iciulro !
— Vraiment?
— Pouvez-vous en douter?
— Eh bien! alors, trouvez une raison, un prétexte qui me permette de chanter.
— Mais il me semble que les sollicitations de CCS dames, que mes prières réitérées...
Déjazet l'interrompit en lui disant :
— Il doit y avoir des pauvres dans ce pays... n'est-ce pas?
— Des pauvres? s'il y en a!.. c*cst-à-dirc qu'on en est infecté, ils fourmillent.
— En ce cas, allez dire à vos nobles dames, ainsi qu'à vos amis, que, puisqu'ils sont tous si désireux de m'entendre, je chanterai dans une heure la Lisellc au profit des pauvres de Luc.
— Ah ! vivat !
— Seulement, au lieu de chanter en plein
2'JO Vinr.IMK DÉJAZET.
vent, ce qui serait faire une concurrence nuisible aux intérêts des saltimbanques de la localité, je clianterai dans la grande salle de l'iiotel où nous avons dîné. Pensez-vous que vos amis et ces daines consentent à aller jusque-là?
— Pour vous entendre ? ils iraient jusqu'au bout du monde!
— Alors, c'est convenu, dans unelieure, à l'hôtel.
— Dans une heure.
Le jeune vicomte retourna près de la duchesse et des autres nobles dames, leur apprendre l'heureuse promesse que Déjazet venait de lui faire.
Quelques minutesaprcs, tous les promeneurs, tout le pays savaient que Déjazet allait chanter la Lisette.
On se rendit en toute hâte à rhôtcl indiqué.
On disposa la salle principale du restaurant,
CilAPlTUl-: XIV. 2'.)7
(le iïi(;uii à cuiiLeilir aulanUlc spectateurs (ju'il serait possible; u;ie ligne de démarcation établie par six chandelles allumées, plantées sur le panjuet et formant une espèce de rampe, interdisait rentrée du théâtre au public.
La salle était pleine depuis longtemps, lorsque Déjazet, exacte à Theure, suivant sa coutume, vint tenir la parole qu'elle avait donnée. Toutes les dames artistes dramatiques de la ville deCaen scgroupèrent autour d'elle, et accompagnée par un violon et une flûte, elle chanta la Lisette^ ainsi qu'elle l'avait promis au jeune vicomte. Son succès fut immense, et les deux cents spectateurs qui jouirent de cette scène improvisée ne furent point avares d'ap[)laudissements.
Quand Déjazet eut satisfait tous les bis que, dans son exigeant enthousiasme, ce ]>ul»lic distingué réclama et obtint d'elle, Tactrice aimée, escaladant la rampe, vint sans façon, une assiette à la main, commencer sa quête.
— Pour les pauvres de Luc, s'il vous plaît^
— (lisait à chacun l'aimable quêteuse, et chaque spectateur l'évitait adroitement et sortait précipitamment de la salle, suffoqué, soitdisant, par la chaleur... Ils étaient deux cents, la quôte iwodmsil (juarante-cinq francs ! encore dans cette somme était comprise l'offrande du major Boniface de Kristinffieldt, qui était de cinq francs... la seule pièce de cinq francs qui figurât' parmi les petites pièces de cinquante centimes qui dansaient effrontément en majorité dans l'assiette de porcelaine.
Déjazet, honteuse et confuse d'une aussi mince récolte, eût voulu pouvoir en cacher le prix, pour l'honneur môme de ce public choisi, mais les témoins du fait étaient trop nombreux; elle se contenta de tirer cinquante-cinq francs de son porte-monnaie et de les joindre à la collecte pour la rendre présentable.
Les artistes de Caen trouvèrent ce beau monde si ladre, que, dans leur juste indignation, ils ne ménageaient point les quolibwts sur la générosité des baigneurs de Luc.