CHAPITRE XV
Les bouquets poétiques. — Le traité du 30 mars 1S51. Une fOte au Clialct près le château des Aygalades.
M. Milon-Tliibaudeau succéda ù Nestor Roqiicplan quand celui-ci obtint le privilège de rOpéra. L'ex-acteur de l'Odéon, devenu directeur, ne sut pas retenir Déjazet. Elle quitta le théâtre des Variétés le 14 juin 1850, après avoir donné une dernière représentation de Gentil' Bernard, et partit de nouveau pour la province.
M. Paul-Ernest, nommé directeur du Vau-
Jcvillc en ISoOj courut après clic pour la décider à renlrcr au lliéàlre de la place de la Bourse ; il la joignit à Rouen et l'engagea.
Elle reparut donc au Vaudeville, le 16 octobre 1 850, par le rôle du Vicomte de Lclorici'cs, (ju'elle n'avait pas joué à Paris depuis 1843 ; cette rentrée fut aussi brillante que celle des Variétés.
Chaque fois que Déjazet revient au public après une plus ou moins longue absence, elle excite un enthousiasme inouï. On va au théâtre avec quelque appréhension d'abord ; car on l'aime tant qu'on tremble de la voir changée. On attend son entrée avec une impatience craintive; elle arrive, et reçoit une salve d'applaudissements qui part de tous les points de la salle : ce sont les bravos du souvenir. Elle marche en scène, alors on s'aperçoit bientôt que sa désinvolture n'a rien perdu de son assurance ni de sa grâce; elle parle, son organe pénétrant arrive toujours avec autant de sûreté; elle chante, sa voix est toujours pure et vibrante;
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sa manière de dire, sa façon de déblayer les alentours d'un mot pour le faire saillir; son habileté à monter une scène, tantôt en poussant sa phrase avec éclat, tantôt en la retenant avec son souffle; ce naturel, cette science, ce charme, cette jeunesse éternelle, cet art qui atteint aux dernières limites de la perfection, elle n'a rien perdu de tout cela ; au contraire, on dirait que de jour en jour son talent devient plus complet, plus parfait. Et le public rassuré, tranquille, heureux de retrouver sa chère idole, bat des mains à cœur joie, fùte avec transport son retour, lui jette des fleurs, et dans ces bouquets, souvent de fort jolis vers.
— En voici la preuve :
Après deux uiois d'abseuce cnlin vous revenez Parmi nous, dans ces lieux (|uc vous abandonnez Une fois tous les ans, sans réiléchir , madame , Si vous ne laissez pas derrière vous une âme Qui, par votre départ perdant tout son bonheur , Vous attend en souffrant, gémit de son malheur; Vous accuse, et cédant au mal qui la dévore , Quoique absente, vous cherche et vous appelle encote. Vous marchez dans la joie, et vous ne savez pas Combien d'ardents désirs vous foulez sous vos pas !
308 VIRGINIE DIMAZKT.
Combien ces jours, qui sont pour vous des jours de fOtcs Et de succiîs brillants, sont lourds A d'autres tètes! Et quel supplice affreux c'est de s'apercevoir Que l'on a dans le cœur un amour sans espoir!...
Tout entière aux plaisirs qui bercent votre vie , L'n tel amour pour vous serait de la folie ; K'est-ce pas?... Vous avez trop d'esprit dans le cœur Pour concevoir qu'on puisse aimer avec ardeur Celle dont on n'attend nul retour en échange ; Un amour qui se tait doit vous paraître étrange. Ah ! vous avez raison !... c'est bien drôle, en effet , Un désir qui vous tue et vous laisse muet ; Au lieu de vous brûler, une flamme qui glace , Et ne vous permet pas de regarder en face . Tant on se sent troublé, craintif, déconcerté , Celle dont on s'est fait une divinité !
Voilà bien de quoi rire, allez , je vous assure! Riez donc; de mon cœur pas le moindre murmure N'ira de votre esprit interrompre l'essor, Dépêchez-vous, pendant qu'il en est temps encor ; Car pcut-C'tre bientôt votre bouche moqueuse. Lorsque vous saurez tout, deviendra sérieuse: Et malgré vous peut-être émus à cette voix , Vos yeux retrouveront leurs larmes d'autrefois...
J'ai connu, je ne puis y songer sans tristesse. Un fou bien singulier. Il avait pour maîtresse Une étoile ; et l'été, vers le déclin du jour, n ne manquait jamais de lui faire sa cour.