‹ Visages de femmesChapitre 6 sur 8 · ADÈLE · texte numérisé non relu

ADÈLE

Le soir d'Aniony, Dumas était content. Il avait senti, avant le lever du rideau, la salle déjà frémissante; et il avait (dit-il en son langage un peu faàtif) flairé «cette atmosphère imprégnée d'émotion qui fait les grands succès * > Puis Alfred de Vigny lui prédisait un triomphe : il y croyait très voloûtiers.

Mme Dorval fut magnifique. Au troisième acte, par exemple, elle 6t frissonaer tout le monde eu prononçant, à sa belle manière, ces deux phrases :

— Mais elle ne ferme pas, cette portel...

Et:

— 11 n'est jamais arrivé d'accideDt dans votre hôtel, madame?...

Après ce troisième acte, il y eat uo moment de silence, et bientôt une •< inamense clameur » » des applaudissements que, dans ses Mémoires,, Dumas compare A l'élan d'une cataracte. 11 ajoute : H On applaudit et on hurla pendant cinq minutes. *

Le dénouement : « Elle me résistait, je l'ai «ssassinée ! . . . b

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Et Dumas : ■< On poussait de tels cris de terreur, d'effroi, de douleur, dans la salle, que peut-être le tiers des spectateurs à peine entendit ces mots, complément obligé de la pièce, qui, sans eux, n'oft're plus qu'une simple intrigue d'adultère dénouée par un simple assassinat. Et cependant l'effet fut immense. >> Il le fut. Et Dumas s'èlauça hors de sa baignoire pour aller complimenter ses interprètes; il les trouva délirants : Bocage, «joyeux comme uu enfant >, et Dorval » comme folle ■ .

Dumas, ce soir-là, portait un habit vert. Ses admirateurs le lui déchirèrent, afin d'en posséder des morceaux. Et Catherine Labay, que Dumas aimait sans dissimulation, ne dissimulait pas son orgueil.

Cependant, il y avait, dans une loge, une mélancolique jeune femme. Dumas lui avait donné cette loge ; et il lui avait promis de l'y aller voir. Seulement, le temps lui manqua^- Et peut-être n'y pensa-t-il pas, ayant la tête ailleurs, dans le succès.

Or, parmi les spectateurs, aucun n'écouta plus passionnément l'histoire d'Antony et d'Adèle que cette jeune femme, qui était Mélanie Waldor, — et qui était aussi Adèle, l'Adèle d'Antony, l'Adèle de Dumas.

Mélanie Waldor : ce nom n'est plus célèbre.

On en connaît encore les syllabes et la claire sonorité; mais on ne ht plus les Poéiies du

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cœur, André le Vendéen, ni te Moulin en deuil.

Pourtant, Mélanie W'aldor figure, en qualité de muse, dans une phrase de Chateaubriand :

■ Mme Tastu marche au milieu du chœur moderne des femmes poètes, en prose ou en vers : les Atlart, ies Waldor, les Vaimore, les Ség^alas, ies Bévotl, les Mercosur : Castalidum turba. «

Nos contemporains oublient Mélanie Waldor, on peu comme l'oubliait Dumas le soir d'Anton^ ; mais, Dumas, c'était de l'ingratitude.

Mélanie Waldor était mariée. Seulement, — si l'on peut ainsi parler, — seulement, son mari, capitaine d'infanterie, faisait son métier dans des garnisons lointaines ; on ne le voyait pas souvent à Paris. Pourquoi Mélanie Waldor, au surplus, ne suivait-elle pas le capitaine Waldor? Elle avait une mauvaise santé.

£t elle demeurait, à Paris, chez ses père et mère. Son père, Théodore Villeaave, écrivait pour le théâtre. L'Odéon avait donné, de lui, un Wallensiein.

I3n soir, à l'Athénée, il y avait « séance littéraire» . Le jeune Dumas fut présenté à Villenave. Villenave présenta le jeune Dumas à Mme Villenave et à Mme Waldor. Puis il le pria de venir prendre le thé chez lui, rue de Vaugirard.

L'on partit, à pied. Dumas donnait le bras à Mme Waldor. Il avait choisi Mme Waldor, pour lui donner le bras, en l'absence du capitaine. Ils causèrent. Dumas trouva le chemin très court.

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Il prit le thé. Puis il rentra chez lui, éperdu d'amour,

NéunmoÏDe, reconnaissons-le , Mélanie Waldor n'était pas la beauté même. Maigre, de peau brune; mais de charmants cheveux et les yeux admirablement doux.

Le lendemain, Dumas adressait à MéUnie Waldor une déclaration des plus ardentes. Vertueuse, elle réconduisit.

Dumas ne se tint pas pour battu. Le père Vil" lenare était bibhophile et collectionneur. Dumas lui apporta un autographe intéressant; et, avant de conquérir la fille, il sut conquérir le père. Ce gros homme était ingénieux. D'ailleurs, il sut aussi parler à Mélanie. Il lui raconta son ardeur et son désespoir. Douce jours plus tard, Mélanie devenait Adèle, enfin l'Adèle des premiers actes. 1

Dumas venait, rue de Vaugirard, deux fois par jour. Il lisait à Mélanie le début de son drame, Chrislini.

Et il dit, dans ses Mémoires : «■ Quand je fis Antony^ j'étais amoureux d'une femme qui était loin d'être belle, mais dont j'étais horriblement jaloux : jaloux parce qu'elle se trouvait dans la position d'Adèle, qu'elle avait sou mari officier dans l'armée, et que la jalousie la plus féroce que l'on puisse éprouver est celle qu'inspire un mari, attendu qu'il n'y a pat de querelle à chercher  une femme en puissance de mari, si jaloux que l'on soit de ce mari. »

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On dira que le capitaine n'était pas M. Maïs, un beau jour, il annonça qu'il arrivait.

La jalousie animait Dumas : elle ne l'aveuglait pas et elle lui laissait un remarquable discernement.

Dumas ne voulait pas du capitaine Waldor à Paris. Gomment faire? Dumas ne perdit point la tèta. Il avait un ami, employé au ministère de la guerre. Jl no fit qu'un bond jusqu'à lui; et le congfé du capitaine Waldor, congé qui allait être envoyé A la garnison de ce militaire, fut bel et bien supprimé : déchiré d'abord, et l'on brûla les morceaux.

Cela, trois fois. Et l'on imagine le capitaine Waldor qui, dans sa garnison, s'étonne de ne pas recevoir le congé qu'on lui a promis. Il attend. Le congé ne vient pas. II attend avec impatience. Mais il demeure fidèle au poste que lui assigna premièrement le ministre de la guerre et que lui conserve obstinément l'ami d'Alexandre Dumas.

On le voit, l'auteur d'Antony pouvait aussi bien faire, avec les éléments que la réalité lui fournissait, une comédie des plus gaies, un très aimable vaudeville. Les choses tournèrent autrement.

C'est que Dumas était jaloux, lyrique et, pour le moment, très éloigné de toute plaisanterie.

D'ailleurs, Antony, tel quel, est amusant.

Dumas écrit, dans ses Mémoire! : « Le mari ne vint pas. n Et nous plaignons Waldor, Mais Du-

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mas se plaint lui-même : » Ce que je souffris, pendant cette période d'attente, je n'essayerai pas de le dire, maintenant que cet amour s'en est allé où s'en vont les vieilles lunes du poète Villoa... » Il ajoute : ■ Mais lisez, Ântony; ce que j'ai souffert, Aniony vous le racontera. Àntony n'est point un drame, Ântony n'est point une tragédie, Antony n'est point une pièce de théâtre. Antony est une scène d'amour, de jalousie, de colère en cinq actes. » Enfin l'aveu : ■ Antony, c'était moi, moins l'assassinat. « Moins l'assassinat, par bonheur! Et, pareillement, le jeune Werther, c'était Goethe, moins le suicide, par bonheur. Les écrivains ajoutent à la réalité divers condiments, qui laissent la réalité plus Facile à vivre que leurs histoires.

Dumas était fort amoureux de Mélanie Waldor. Il lui écrivait avec entrain. Même, en 1830, la mode étant qu'un amoureux fût délicat de la poitrine, le colossal Dumas crut pouvoir accomplir ce rite. Et il écrivait à sa hien-aimée : n Rassure-toi sur ma santé... d II suffisait de le voir!... a II y a deux ans que ce léger accident ne m'était arrivé, et mon mouchoir était à peine coloré. Gomment veux-tu que je meure tant que tu m'aimeras? Oh! c'est alors, mon ange, que je deviendrais athée et blasphémateur, car je ne pourrais croire à Dieu sans le maudire. Dieu me séparerait de toi !.. . Et si c'était pour toujours ! . . . Oh 1 ma vie, plains plutôt mon doute qu» de le blà-

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