‹ Visages de femmesChapitre 7 sur 8 · ADÈLE · texte numérisé non relu

ADÈLE

mer : personne n'en souffre plus que moi!... • Une délicatesse de la poitrine et une grande incertitude touchant l'existence de Dieu : telle était la mode amoureuse, vers 1S30. On embrouillait tout.

Dumas écrivait encore à Mélanie : ■ Quand nous sommes ensemble devant ta mère, il mepreaddes moments de rage où je voudrais te serrer dans mes bras et dire : Elle était à moi avant qu'elle ne me connût. Oh! non, tu te trompes, jamais mon amour à moi n'a été doux, paisible ; etje ne comptais tant sur soD influence que parce qu'il me semblait aussi impossible que tu y résistasses qu'il est impossible au bois de ne pas être brûlé par le feu... " Ce n'est pas te langage d'un anémique.

Dumas écrivait : ■ Tu m'as enfin compris, tu sais ce que c'est que l'amour puisque tu sais ce que c'est que la jalousie... Connais-tu quelque chose de pareil? El ces imbéciles de faiseurs de religions qui ont inventé un enfer avec des soufiFrances physiques! Qu'ils se connaissent bien en tortures! Cela fait pitié! Un enfer où je te verrai continuellement dans les bras d'un autre! Malédiction I Cette pensée ferait naitre le crime!... ■ Et voilà Antony, tout simplement.

Quand on lit de telles lettres qu'adressait, pour de bon, Dumas à Mélanie Waldor, on arrive à concevoir qu'Anlonj' ne fût pas, pour un Dumas et pour ses amis, une extravagance. Et l'on se dit que ces romantiques étaient, ou peu s'en faut, la

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sincérité mémei qui mettaient au théâtre ou dans leurs romaos des toqués tout pareils à eux. Toutefois, ils ne se tuaient pas, et ils ne tuaient personne. Ils réservaient le dénouement. Et c'est ainsi que nous eûmes un romantisme durable.

Dumas, amoureux de Mélanie Waldor, écrivit son Henri III. Et, à la première, Mélanie Waidor était dans une baig^noire où l'auteur vint plus ({'une fois recevoir ses éloges tendres.

Dumas, jaloux de Hélanie Waldor, écrivît son Anlony. Seulement, à la première à'Antony, Dumas n'était pins jaloux. Il avait, en écrivant ce drame d'un jaloux, perdu sa propre jalousie. Eq perdant sa jalousie, il avait perdu son amour. Et il oublia d'aller voir, dans la loge oà elle pleurait, Uélanie Waldor, Adèle qu'il oubliait d'assassiner.

Antony et Adèle s'étaient aimés trois ans. Et Dumas eut d'autres ardeurs. Il eut, pour Uélanie, de l'amitié.

Mélanie écrivit des vers et des romans. Elle n'avait pas beaucoup d'art; mais elle avait beaucoup de cœur. Et il parait qu'en lisant ses livres on s'en aperçoit. Les personnes qui en ont fait l'expérience l'affirment : nous les croyons sur parole, car la vie est courte.

Les salons reçurent Mélanie Waldor. On la vit chez la duchesse d'Abrantès, avec Anaïs Ségalas, ' avec Mme Tastu, avec Élisa Mercœur, de qui ' Lamartine disait : « Cette petite fille nous effacera tous tant que nous sommes » , et avec Gouft-

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tance Aubert, fille de la duchesse d'Abrantès et qui publiait /es Abeilles illustrées. Mélanie Waldor et la jolie Ségalas collaboraient au Cabinet de lecture. Et l'on racontait qu'au bagne de Brest un jeune forçai s'était converti au bien pour avoir lu des vers de la jolie Ségalas.

On vit Mélanie Waldor chez Mme Récamier, Juliette immuablement belle.

Lorsque Dumas se fut éloigné de Mélanie, il ne la négligea pas tout à fait. Par exemple, un jour, il lui envoya un géranium. Mais, en chemin, la tige du géranium se cassa. Mélanie en eut beaucoup de chagrin. Dumas lui écrivit : o Pourquoi ton géranium cassé te tourmente-t-il? Il datait d'une autre époque, il devait se briser. Mais, pour revivre comme notre amour, soigne sa tige, mon ange, et tu lui verras pousser de nouvelles feuilles que, dans des années, tu me donneras avec un baiser dessus. «

Mélanie ne donna point à Dumas des feuilles de géranium avec un baiser dessus. Mais, pour se consoler, elle composa des vers relatif à la i> pauvre plante « , à sa » tige chancelante » et, ae ce géranium cassé, elle fit une sorte de petite allégorie de son regret, où il y a un joli vers : La vie a fe «ecrel <te làjre aimer la mort t.. .

Du reste, elle survécut à sa peine, n'étant morte qu'en 1871, à soixante-quinze ans. Et, si je le dis, ce n'est pas pour le lui reprocher.

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Arthur Schopenhauer, le joyeux philosophe de l'universelle souffrance, avait une sœur, qui n'élait pas belle et dont le sort fut extrêmement . triste. Adèle Schopenhauer écrivît son journal, qu'a révélé aux lecteurs français Mme Nelly Melin.

Pauvre Adèle! Très mal portante, et si laide que les enfants de Weimar lui trouvaient une ressemblance avec un lion de pierre moussue qui décore une fontaine de la ville. Peut-être le lion de Weimar est-il beau, comme lion; pour une femme, c'était horrible.

Le poète Lewin SchUcking a tracé d'elle un terrible portrait . Il indique un grand corps osseux, qui portait une tète d'une laideur peu commune. Cette tête eût rappelé le type des Tartares, si elle avait appartenu à un genre ethnique plutôt qu'à un autre; mais cette tête «se moquait de tous les types » . Après cela, Lewin Schticking assure qu'elle avait des yeux sérieux et loyaux; il assure qu'on ne pouvait pas connaître Adèle Schopenhauer sans être attiré par

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la droiture et la modestie de son caractère, par son esprit, son intelligence très cultivée et profonde. Oui!...

Elle était laide au point de le savoir et d'en souffrir. Fière, avec cela; aimante et jalouse. Il n'en feut pas tant pour être par trop malheureuse.

Très intelligente. Et Gœthe lui faisait part de ses projets littéraires ; il lui montrait sa collection de gravures italiennes. Bel hommage! EtQatteur. Mais Adèle aurait donné, pour être seulement un peu plus jolie, l'estime de Gœthe.

Elle avait le goût de l'art. Elle découpa des silhouettes, — « amoureux enlacés parmi les roses, sous les arhres, guirlandes d'amour ou danses de sabbat, dessinés en noir avec esprit et fantaisie, d'une main sûre et légère >< ; — Goethe trouvait cela charmant; et il la complimentait avec obligeance.

Elle avait une voix qu'Arthur, son frère, a déclarée » singulièrement douce et pleine d'âme ■ .

Elle écrivait, pensant à l'une de ses amies : K Elle sait moins de choses, mais elle est plus que moi. En elle brille une flamme claire et qui lui est toute personnelle; pour moi, j'ai vécu avec de grands esprits, et voilà tout, n Car elle avait imaginé cette façon dédaigneuse de ne tirer ni orgueil ni plaisir de l'admiration qu'avaient pour elle Gœthe et Arthur Schopenhauer. '

En 1806, Johanna Schopenhauer, sa mère, qui venait d'être veuve, alla s'installer à Weimar.

Adèle avait neuf ans. Après léua, les rues de Weimar furent toutes pleines de soldats ; Johanna Schopenhauer transforma sa demeure en ambulance. Les jeunes filles, Adèle Schopenhauer, Ottilie von Pogwîsch et d'autres, fondèrent une Ligue patriotique coatre la domination étrangère. Un bel officier de chasseurs de LOtzow, Ferdinand Heinke, beau, brave et blessé, fut recueilli par la Ligue. 11 en devint le héros. Ottilie l'aima. Ce roman, des larmes en sont l'ornement précieux. Adèle aussi aima le héros. Et, plus tard, quand l'oublieuse Ottilie épousa le fils de Gœthe, Adèle nota sur une page de son journal : « Ottilie est satiaiaite, presque heureuse. Mais qu'est cela, à côté du paradis perdu? Et pourtant i^ l'a aimée ; elle a tenu les plus belles fleurs de la vie... Et moi, je n'ai rien feit... que, peut-être, les lui mettre dans la main ! ■ C'est un peu énîgmatique, très touchant ainsi.

Heinke, si beau, si héroïque, s'en alla de Weimar. A Breslau, il se maria. Adèle Schopenhauer écrivit : n Hetnke est l'accompagnement de toute ma vie terrestre. Son image ne s'évanouira jamais de mon coeur. «

Et, Â toute occasion, elle signale n la présence de la cbère âme n . Elle aime Weimar, où elle a connu Heinke : "J'aime ces murs, ces pierres, tous les lieux où il a vécu, aimé; j'aime les personnes qui prononcent son nom, qu'il a connues et qui lui ont parlé... » Toutes choses n'existent

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plus, pour elle, qu'en souvenir et honneurde lui. Et, quand elle dit qu'elle aime les lieux où il a aimé, non pas elle, mais une autre, on voit jusqu'où son amour mène l'abnégation : ce n'est plus elle, Adèle Schopenhauer, qui compte aucunement, même pour elle; c'est lui seul, et sans nulle considération d'elle. Voilà son paradoxal et sincère effacement.

Cne fois, après le mariage d'Heinke, elle écrivit : ■ Toute la soirée, il m'a semblé que ma tète reposait sur sa poitrine et que sa voix me parlait doucement. Ah! si c'est folie, par Dieu, cette folie est plus belle que toute votre sagesse qui me laisse seule et pauvre dans les ténèbres. « Et elle organise avec soin son illusion.

Elle avait, en un mot, tout ce qu'il faut pour être délicieuse, et pour être jolie. Elle fut laide : et quelle injustice!...

Elle écrivait encore : « Es-tu content de moi?... Il Et elle s'adressait ainsi à Heinke ab- ' sent; à Heinke le frivole, qui semblait absent et qu'elle savait présent à jamais dans son cœur. Elle lui disait : ■ Ai-je bien agi, vécu, pensé comme tu le voulais?... » Et elle le consultait ainsi; la réponse, elle l'entendait, probablement, dans son cœur.

Et puis elle écrivait : « Bien que j'aie vingtquatre ans et que je l'aie perdu depuis sept ans, je le retrouve partout encore. Gomment la vie peut-elle m'ètre si pénible, puisqu'il me suffit de

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rappeler le souvenir de mon ami pour ne plus sentir le présent?... <> £t elle se blâmait ainsi.

Voilà aimer, je crois! Or, supposons qu'Adèle Scbopenhauer ait été jolie, comme elle le méritait à merveille. Voilà le bel officier des chasseurs de Lutzow qui s'éprend d'elle et qui l'épouse. L'aurait>elle aimé, l'ayant, aussi bien qu'elle l'aima De l'ayant pas? Il y a du scepticisme à croire que non. Mais le bel officier des cbasseurs de Lutzow ne l'eût peut-être pas aimée si parfaitement bien. Et ainsi s'explique tout le malbeur qu'on prévoit ou qu'on redoute.

A Weimar, la vie était brillante et gaie.

Tbéàtres, concerts, soupers. Et des tbés littéraires. Johanna Scbopenhauer recevait. Il y avait des réceptions à la cour, des bals, des courses en traîneau. Il y avait, l'été, des goAters au Belvédère. Adèle Scbopenhauer, avec Oltilie et Ulrike Ton Pogwisch, avec Auguste von Gœtbe, avec des cousins et des amis, faisait des parties de campagne. On célébrait les anniversaires princiers, les passages de personnages importants : fêtes continuelles, et qui étaient l'occasion de cortèges, de charades, de tragédies, dont Goethe, plus d'une fois, dirigea les répétitions. Et Adèle avait alors un grand succès.

La Ligue patriotique contre la domination étrangère était devenue la Société des Muses. Les jeunes filles, les jeunes muses, se réunissaient chaque semaine, parlaient d'amour, d'art et de

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poésie, lisaient Platon, Sophocle, Byron, Gœthe, la Nouvelle Héloïse, et leurs écrits à elles. Adèle lut un essai sur tes désirs ! . . . Ceci , par exemple : H Les désirs sont comme des enfants; ils semblent appartenir à un autre monde que le noire et regardent sérieusement quelque chose au delà des fleurs et des étoiles. Mais qu'ils s'éveillent et s'excitent, ils veulent aussitôt toute la terre; ils courent, s'enfièvrent, et la vieille gouvernante les rappelle et les prêche en vain : elle ne peut plus les maîtriser ni les calmer. » Quand les désirs s'éreitiaient , Adèle leur » chantait des berceuses B ; elle leur racontait des histoires pour les rendormir. Elle leur parlait : ils l'écoutaieat ou bien ne l'écoutaient pas.

Et, au milieu de ces fins divertissements, Adèle notait sur son journal : a J'ai regardé tous mes trésors et me suis sentie, malgré eux, si pauvre, si pauvre... J'ai sangloté une partie de la nuit, jusqu'au matin peut-être. Et puis ce fut le jour, et je me retrouvai dans la vie, plus grande que jamais, fière et seule... ■

Le sentiment de la solitude est très douloureux, dans les confessions d'Adèle Schopenhauer. Johanna Schopenhauer manquait de tendresse maternelle; ou bien, si elle était capable de tendresse, elle ne savait pas le montrer comme il l'eût fallu. Elle n'avait pas du tout compris son fils Arthur ; elle ne comprit pas davantage Adèle sa fille.

Adèle inscrit, uo jour, qu'avec beaucoup de grâce et de bonté sa mère ne comprend absolument rien de la même façon qu'elle. L'une et l'autre sont différentes; et Adèle souffre de le sentir. Alors, elle pense aux personnes qu'elle a vues et auprès desquelles elle a pu se reposer et pleurer. Qui, en somme? Ottilie... Oui, Ottilie, f lus jolie qu'elle et qui, comme elle, aima le bel officier des chasseurs de Lutzow, — l'aima un instant et l'oublia; — Ottilie, trop légère, la comprenait pourtant. Les autres, non; les autres ne la comprenaient pas et, tout de même, lui marquaient une gentille sollicitude : elle en gardait le regret.

Arthur Schopenhauer, si vif, s'était brouillé avec sa mère. Ne fut-ce pas la faute de Johanna? On trouve, dans le journal d'Adèle, cette remarque : " J'ai reçu une lettre d'Arthur, toute pleine du ravissement que lui a causé l'accueil des Gœlhe. Gela seul donne une idée de ce que la tendresse eût pu faire de lui... « La tendresse l'eût-elle rendu optimiste? Peut-être. Mais moins gai.

En 1819, Johanna Schopenhauer fut ruinée par son banquier. Arthur offrit à sa mère et à sa sœur de partager sa fortune avec elles. Et c'était un garçon très allègre, excessivement primesautier. Sans doute ne fit-il pas cette o^e avec toute la plus fine finesse. Johanna se mit très fort en colère. Mais, plus habile à entrer dans une àme,

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la douce Adèle nota dans son journal que ■ les actes parlaient ici mieux que les mots o .

Entre Johanna Schopeohauer et ses enfants, il y avait une difficulté : c'était Gerstenbergk.

Attaché aux archives de Weimar, il avait, eu 1813, pris pension ches les Scbopenbauer. Quelle sorte d'amitié le liait à Johanna? si nous le devinons, du moins ne le savons-nous pas. Mais Mme Nelly Melin : « Sur la force même de ce sentiment, aucun doute n'est possible. Bien que les exi(^ences et les caprices de son ami dussent la fetiguer, elle ne pouvait ni ne voulait s'en séparer. Et elle parait même avoir désiré, entre Adèle et lui, une union qui l'eût définitivement fixé auprès d'elle. » C'est assez scandaleux, tout compte fait!... Et cette Johanna Scbopenbauer semble avoir été une personne des plus singulières.

Dans son journal, Adèle donne à entendre lei projets bizarres que sa mère avait eus. Elle écrit : a Je n'y puis plus tenir; je vis dans une mortelle angoisse et j'ai continuellement la fièvre, n Vn peu plus tard : « Gerstenbergk est parti. » Mais Gerstenbergk revint. £t alors : « Je ne peux me décider à conter mon désespoir après les deux terribles scènes avec ma mère et Gerstenbergk. . . Cela est venu au sujet d'Arthur. . . Je suis résolue à en finir et à me marier dès que j'en aurai l'occasion. Que ma mère garde son ami et qu'elle ne me répète jamais, jamais ce qu'elle m'a dit hier.

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L'épouser, lui, serait peut-être le plus sage. Mais je ne le peux pas. Si seulement il se comportait toujours comme aujourd'hui. . . Mais hier on m'a torturée d'une façon si cruelle que je frissonne encore en y songeant. . . ■>

C'est une horrible histoire.

Il n'y avait, pour Adèle, qu'une chose à faire : c'était de se marier, et non avec le scandaleux Gerstenbergk . Mais épouser qui? Les jeunes hommes ne manquaient pas, à Weimar. Auguste TOQ Goethe, le baron von Konneritz, l'acteur Bebensteia, les frères Nikolovius, neveux de Goethe, s'éprirent successivement, non d'Adèle Schopenhauer, mais de l'âme d'Adèle : et ce n'est rien!... Us causaient avec elle, la trouvaient fort intelligente, lui écrivaient, touchant la philosophie. Aucun d'eux ne demanda sa main.

Le haron von Konneritz épousa l'une des muses, Lulu von Werther. Adèle n'en fut pas étonnée.

Elle n'en fut pas étonnée, ayant accoutumé de gubir toutes les avanies du hasard. Mais elle avait une sorte de chagrin vague, qui ne dépendait pas exactement d'une cause plus que d'une autre et qui, à certains jours, sans qu'elle sût comment, se déterminait et lui faisait grand mal. Aimait-elle donc le haron von Konneritz? Non : à vrai dire, elle ne l'aimait pas de réel amour; seulement, elle profitait de son amitié, elle en jouissait « comme d'une fleur qui sera bientôt flétrie » ...

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Et toutes Seurs se flétrissaient, dans ses doigte, trop rite. Elle songeait que nulle autre fille n'aurait été plus heureuse qpi'elle. Elle soupirait :

■ Qui pouvait mieux aimer que moi et, je le dis sans orgueil, donner plus de bonheur en aimant? Cependant, cela encore est passé pour toujours; et je demeura dans ma grave solitude ! . . . » Naguère, elle avait été pareillement déçue, à propos du bel Heinke. Deux ans plus tard, elle aima, elle crut aimer Heiurich Nikolovius. Mais Heinrich Nikoiovius, sans dédaigner l'intelligence d'Adèle Schopenhauer, courtisait la jolie Oltilie von Gœtbe.

Le journal d'Adèle Schopenhauer s'arrête au moment où cette pauvre jeune fille achève sa vingt-cinquième année. Alors, la maladie et la tristesse l'ont déjà vieillie. Et, si un jour elle est un peu moins triste, elle écrit avec surprise :

■ Suis-je donc encore jeune? Je ne le pensais pas.»

A cette époque, ses amis de Weimar sont dispersés. Depuis la faillite du banquier, la famille Schopenhauer manque d'argent. Frau Johanna bougonne et regrette éloquemment de n'être pas noble. Arthur, sans revoir sa mère ni sa sœur, est parti pour l'Italie. Gerstenbergk est de plus en plus désagréable. Adèle a dit adieu > au gai matin fleuri, au midi si lourd » . Elle se tourne vers le soir et le prépare soigneusement par l'étude et par la bonté, de sorte qu'il soît « calme

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et clair comme la fin d'un jour d'été, mélancolique et beau comme l'automne >> .

Ensuite, en 1829, Adèle avec sa mère quitta Weimar et s'installa près du Rhin, à Unkel.

En 1838, Johanna mourut. Adèle s'établit à Bonn. Et elle voyagea. Pendant les dernièreit années de sa vie, elle publia les Souvenirs de sa mère, des Contes de la maison, des bois et des champs, deux romans. Et elle mourut en 1849, Â cinquante-deux ans.

Sa vie est perpétuellement douloureuse, — douloureuse au point dejustifier le pessimisme de son joyeux frère.

Adèle Schopenhauer n'est connue que parce que son frère est illustre. F-n lisant son histoire, on pense à tant d'autres destinées qui furent également douloureuses et qui n'ont laissé aucun souvenir, -~ des millions de destinées telles. Et l'on se dit qu'il y a trop de chagrin sur la terre.

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La vie des femmes illustres est belle et charmante; on la lit avec un sentiment d'admiration mélancolique. Mais peut-^tre est-on plus touché encore, quand un hasard bienvenu fait soudain renaître, du passé où elles dorment, l'une de ces mémoires qui, jusque-là, languirent sous la cendre de l'oubli et qui n'ont pas été célèbres. On éprouve, à les rencontrer, l'illusion d'un privilège où l'on met une tendresse jalouse. Puis, les femmes illustres sont, comme les héros, l'exception sublime de l'histoire; on est plus ému de croire qu'avec leurs humbles sœurs on entre dans l'intimité modeste et souffrante des siècles abolis.

L'on ne connaftra pas sans plaisir et sans amitié Marie-Anne Macé de la Villéon, qui était née en Bretagne, à Plendiheu, le 26 octobre 1804, qui épousa son cousin, le bizarre poète Hippolyte de La Morvonnais, et qui mourut dans sa trente et unième année, après une existence de tristesse. Les lettrée se souviennent de son nom, qui est plus d'une fois cité dans les écrits de Maurice et d'Eugénie de Guéria. Mais ils trouveront

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tous les éléments, un peu épars, d'une monographie de Marie de La Morvonnais dans une étude abondante que M. l'abbé Fleury a consacrée à cet Hippolyte de la Morvonnais.

De son enfance, on ne sait pas grand'chose.

Elle était sensible, timide, gaie pourtant; et elle avait l'esprit clair : voilà tout ce qu'affirment les témoignages. Hais, à vingt-deux ans, elle aima son cousin le poète et l'épousa.

Ce poète, il faut le voir, en portrait, dans le livre de M. l'abbé Fleury. Il a une drôle de figure, toute rasée, p&le, très longue, avec un grand nez droit, uo menton pointu et des lunettes. Ses cheveux noirs, séparés sur le sommet de la tête et sur le front par une raie médiane, sont encore beaucoup plus longs que le visage. Ils ne sont pas frisés; mais ils tombent à droite et à gauche, en papillotes et volutes féminines. Les papillotes cachent absolument les oreilles et vont se perdre dans le col très haut d'une redingote noire. On ne voit pas de linge; mais une cravate importante engonce extrêmement ce romantique. Et, somme toute, Hippolyte n'est pas beau. Mais il est étrange; et, à cette époque-là, les grands cheveux étaient, pour les écrivains en vers, des sortes d'auréoles apolliniennes . Marie de la Villéon, en tout cas, approuva l'aspect d'Hippolyte.

Ses parents ne l'approuvèrent pas tout de suite. M. de la Villéon le père fit des objections. Certes, il avait de l'estime pour Hippolyte ; mais

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il n'en avait pas du tout — et il l'indiqua — pour le métier de poète, qu'il regardait comme une oisiveté dangereuse. Jl désira d'empêcher ce mariage; et, s'il l'aulorisa, ce ne fut pas sans la promesse qu'Hippolyte, enfin sérieux, ferait son droit. Et, alors, Hippolyte épousa Marie; mais aussitôt il répudia tout projet d'être aucunement juriste. Le jeune ménage s'établit au Val de l'Arguenon, dans une solitude que seule habitait son amour.

Ce fut un mariage d'amour; et les moralistes disent qu'il n'est rien de plus périlleux. L'aventure d'Hippolyte et de Marie serait pour leur donner raisoo; mais il y a là, pour gâter le bonheur d'un couple innocent, un autre ingrédient plus redoutable que l'amour : c'est la littérature. C'est la littérature romaotique, un peu morbide; et c'est la littérature contrariée, on le verra; c'est, en outre, la littérature d'un garçon qui aimait la gloire et, en attendant, cherchait avidement la notoriété et qui, arec un talent gracieux, n'avait pas de génie.

Marie eut bientôt à souf^ir. Et, il faut l'avouer, ses parents ont quelque responsabilité. M. de la Viiléon, homme clairvoyant, avait bien deviné que son gendre n'était pas, de nature, un estra-

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ordinaire porteur de lyre. Et il fit, avec acharnement, tout ce qu'il put pour le détourner de la muse. Voire, il en fit trop. Et il eut le tort d'associer & son entreprise Marie elle-même. La pauvre Marie fut chargée de donner à Hippolyte les meilletirs conseils; Hippolyte se fâcha. Plus exactement, c'était pire que s'il se fût fâché : il eut un épouvantable et manifeste chagrin.

Un chagrin tout mêlé de vanité malheureuse et d'amour-propre déconfit. On lui avait dénigré son idéal et on l'avait privé de sa confiance. On lui avait enlevé le dieu qu'il portait dans ses bras un peu gauchement, — avec une gaucherie dont il ne s'apercevait pas. Et puis, son drôle de visage, dont il soignait la singularité, ue pouvait convenir qu'à un poète. Il se trouva bien dépourvu. Sa femme, au lieu de l'accompagner dans la difficile voie où la renommée l'appelait, croyaitil, voulait qu'il rebroussât chemin. Pauvre Hippolyte, plein d'amertume! et plus pauvre Marie, éperdue entre les exigences paternelles et ta complaisance conjugale!

Cependant, le triste Hippolyte ne renonçait point à son rêve. Il s'y entêtait, et avec une patience digne d'un meilleur sort. Il écrivait Pkaramond. Or, il avait conçu Pharamond comme un poème épique : c'est déjà audacieux. Mais il ne craignit pas d'agrandir le sujet, de sorte que ce poème épique eut, hardiment, ses trente-neuf chants .

Le» trente-neuf chants de PAaramoru/ ne furent jamais publiés. Ce n'est pas l'excuse d'Hippolyte. Car les trente-neuf chants de Pharamond, Marie dut les copier d'un bout à l'autre. Si on lui avait dit que ce roi de France n'avait point existé, san? doute ne l'eAt-elIe pas cru volontiers.

Avec cela, Marie était mal portante. La naissance d'un enfant qui ne vécut presque pas la laissa blessée. Mais elle gardait son inSnie douceur. Elle se prêtait aux poétiques rêveries de son absurde époux et à tout ce fede roqiantisme breton. Hippolyte, un peu iot, finit par la trouver un pey niaise. Il avait tort.

La solitude du Val de l'Arguenon, de jour etf jour, enchanta moins Marie qu'au tepips de la lune de miel. Ainsi tournait la vie; et elle tournait mal assez vite. Les journées, les unes après les autres, se couvraient de nuages qu'on n'avait pas vus venir et qui cachèrenttout le ciel. Hippolyte n'était content que s'il s'entourait de poètes, de littérateurs touchés comme lui de I4 grande manie.

Au commencement de l'année 1833, Hippolyte avait eu chez lui, pendant quelques semaines, le poète du Breil de Marzan. II lui raconta toute sa poésie; il lui raconta ses ambitions magnifiques et lui récila ses vers avec entrain. Mais, quand du Breil de Marzau partit, l'auteur de Pharamond redouta de rester seul en sa poésie. Purant tputes ces semaines, il n'avait guère été SI

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attentif à Marie. Il songea qu'il n'aurait plus qu'elle et voulut qu'elle devint la digne compagne de ce poète qu'il était. Il résolut de la pourvoir de la lîttéralure doot elle semblait dénuée; et l'infortunée s'y prêta le plus gentiment du monde, avec une obligeance douloureuse.

Pour exercer Marie, Hippolyte insensé lui commanda de noter par écrit ses impressions.

Elle obéit. Et voici ce qu'elle écrivit : u II me serait bien doux, mon cher et bien bon Hippolyte, de t'accorder ce que tu me demandes; mais je sens en moi tant d'impuissance et de faiblesse que je suis toute découragée d'avance. J'appré- .cierais cependant bien vivement le bonbêur de faire passer dans ton &me les faibles impressions que la mienne ressent; et, si quelques replis de mon cœur ne t'étaient pas connus, j'aimerais à te les dévoiler. Mais non, mon poète chéri, tn Marie ne réussira pas. Dis-moi pourquoi déjà elle tremble. 8i j'avais eu le bonheur de te connaître plus jeune, ou du moins si nos premières années de mariage n'avaient pas été des années de douleur, tu aurais pu, en guidant un cœur que la crainte a toujours retenu et même rendu quelquefois bien malheureux, le &ire tout autre. Je te comprendrais mieux; ma conversation ne serait pas pour toi si vide; j'aurais pu peut-être même t'être de quelque utilité; du moins, j'aurais adouci cette tristesse qui s'empare quelquefois de ton Âme lorsque tu songes combien peu la

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comprennent. Oui, ces regrets sont bien vifs pour moi, aujourd'hui surtout que tu es à la veille de voir s'éloigner l'ami que tu chéris si tendrement, que tu nommes souvent ton frère, qui partageait es travaux et te faisait partager les siens, qui

iplissait si bien ta solitude et te la rendait toujours gaie. Oh! oui, mon ami, je veux consacrer mes jours à t'adoucir cet isolement où tu vas te rouver. Tu me parleras souvent de ce que tu ■ais, de tes projets; tu me liras toutes les poésies».,. Pauvre petite, si bien courageuse!... ■ Je rêverai avec toi à l'avenir qui semble s'éclaircir; nous nous pro'nènerons sur nos côtes, sur nos grèves, dans notre joli petit bois, où le chant d'un oiseau, une fleur nous arrête. Nous parlerons de ceux qui sont loin. Nous redirons ensemble ce qu'ils nous ont confié de joli, de si doux à notre souvenir; et tu atteindras l'instant du retour plus vite peut-être que tg ne l'espères.» Cette page ravissante et qui vons met les larmes aux yeux, Hippolyte de la Morvonnais l'avait soigneusement transcrite sur un album de famille. C'est là que M. l'abbé Fleury l'a retrouvée.

Et l'on se demande comment Hippolyte de la Morvonnais reçut, et lut, et puis copia cette lettre qui, sans le vouloir, avec cette intinie douceur, le condamne. Comme on l'y aperçoit, terriblement infatué , terriblement malheureux ! mais aussi, comme c'est Marie, et non lui, qu'on plaintl...

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Ces lignes, qui résument toute la douleur quotidienne de sa vie, Marie les a écrites avec beaucoup d'application, un peu comme un devoir de style. Et, sans élude, son style a toutes tes grâces. Entre les mots passent l'émoi, le sentiment natu^ rel. Et, jamais Hippolyte, de qui la Thébaïde des grèves n'est cependant pas méprisable, n'a rien écrit de tel.

En 1832, Marie de la Morvonnais eu une 6lle, Elisabeth.

L'année suivante, dans l'hiver, Maurice de Guérin, qui avait dû quitter la Chênaie à la dispersion de l'école mennaisienne, vint au Val de l'Arguenon. 11 y passa quelque temps.

Et il se promenait, avec Hippolyte, au bord des flots; il regardait les vagues, leurs batailles; et, dans son journal, il décrivait le spectacle de la nature. II exaltait, avec son génie, les velléités imparfaites d'Hîppolyte. Le pauvre Hippolyte, vêtu d'une longue redingote noire et chaussé de sabots de hêtre, accompagnait parmi les ro chers ce poète : il ne l'accompagnait pas jusqu'au bout de sa poésie et restait en chemin, vaniteux et morfondu. Le soir, après le diner modeste, on se réunissait auprès du feu, pour la causerie et la lecture. Marie était chargée de lire à haute voix Ronsard, Victor Hugo, Lamartine ou Sainte- Beuve.

A divers indices, on croit découvrir que Maurice de Guérin fut amoureux de la douce jeune

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femme. Mais il est impossible de savoir s'il fit l'aveu de son amour et même si Marie le devina. On se platt à supposer qu'ils s'aimèrent silencieusement, fidèles à n'en rien dire l'un à l'autre.

Le 21 janvier, Maurice de Guérin s'en allait. Maurice et Marie se dirent adieu. Puis Maarice descendit l'escalier, « croyant que Marie n'avait point passé le seuil de la porte et que tout désormais était Ëni ■ . Quand il fut dehors, il entendit encore un adieu. Il leva la tète; et il vit Marie de La Morvonnais, qui se penchait sur le balustre et qui répétait : Adieu, adieu!... Maurice écrit, une semaine plus tard, à l'un de ses amis : » Je répondis sans être entendu, car l'émotion m'ôtait la voix; mais j'emportai au fond de mon ftme la vibration de ce mot fatal qui me tira bien des larmes. «

Ainsi expirait, avec douleur, une tendresse furtive.

Un an et un jour après la séparation, le 22 janvier 1 835, à neuf heures du soir, Marie de la Morvonnais mourut. Elle fut, soudain, prise d'une fièvre cérébrale. Elle s'éteignit « si doucement que les personnes qui veillaient auprès de son lit crurent qu'elle s'endormait n . Elle s'endormait du grand sommeil qui n'a point d'éveil icibas. Elle entrait dans un repos où il n'y a personne' pour vous Ure interminablement des vers médiocres et pour se plaindre, en jérémiade sempiternelle, d'une destinée sans gloire.

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Hippolyte de La Morvonnais l'a pleurée; il l'a pieurée en vers et en prose. Il a fait, en l'honneur de Marie, appel à toute la littérature qu'il tenait des romantiques français et des lakistes anglais.

Sa première idée, romantique et lakiste, fut de creuser pour Marie un tombeau dans les rochers de la grève. Il abandonna ce projet. Marie fut inhumée à Saint-Potau. Mais Hippolyte, plus lard, reprit ce poétique projet : et, par un extravagant détour du hasard, c'est Chateaubriand qui en fut le bénéficiaire. L'auteur d'Aiala dut à l'initiative de La Morvonnais sa spiendide et orgueilleusement simple sépulture du Grand-Bé.

Telle est, en résumé, l'histoire d'Hippolyte et de Marie de La Morvonnais ; une histoire extrêmement triste et innocente. Ils s'aimaient. Seulement, il y eut, pour séparer leurs âmes, la littérature et tout ce qu'elle comporte de vanité, de niaiserie et de dureté même, quand elle ne fleurit pas divinement.

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EUGÉNIE DE 6UÉB1N

Comment ne pas aimer Eugénie de Guérin?

Si je ne l'aimsis pas» j'en aurais beaucoup de peiae. Ses vertus sont bien celles qui ont touché nos mères e.t qui doivent encore nous émouvoir. Ses lettres, son journal réunissent la sainteté avec la sensibilité.

Si je ne l'aimais pas, ce serait à cause de la terrible redondance de son style. Peu d'écrivains ont à ce point manqué de la concision la plus recommandable. Elle n'est pas chiche des mots; elle les prodigue. Elle prodigue aussi les sentiments; et, ainsi, elle se rattrape. Mais que de sentiments il faudrait pour suffire à tant de mots!... Quelquefois, souvent même, le sentiment — qui est simple, très simple, en dépit de sa frénésie — est exprimé depuis longtemps :

et Mlle de Guérin continue d'écrire; alors, l'esprit du lecteur baguenaude , en attendant que Mlle de Guérin revienne avec un nouveau sentiment.

Ses lettres sont énormément bavardes. Elle commence d'écrire avec un tel entrain qu'on se

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demande comment elle gardera cette allure? Elle la {jardera, sans repos. D'ailleurs, elle a, dans la négligence, une grâce jolie. Quand, par chance, elle n'a pas trop abusé de son idée, les phrases ont une particularité agréable ; et elle trouve de ces arrangemeatE de mots où Ton dirait que la voix est restée.

Mais elle écrit sans relâche. La lettre finie, on ue sait pourquoi la lettre est finie en de ' point justement. On imagine très bien, ici encore, Eugénie continuant d'écrire, avec noblesse, avec un zèle fougueux, avec son esprit, avec son cœur, et avec sa plume, qui court sur le papier, qui court et ne semble jamais fatiguée.

Il n'y a pas de destinée plus étrange que celle d'Eugénie de Guérin ; et il n'y en a guère de plus intimement tragique. Pour donner à cette âme si tourmentée une compagne de douleur, il faut ïonger à Lucile de Chateaubriand. Ce sont, l'une et l'autre, des âmes qui se consument de leur propre feu. Leur existence les a martyrisées; mais elles ont elles-mêmes donné à leur existence l'instrument de leur supplice et elles se sont offertes à la torture avec «ne sorte d'extravagance.

Les bizarres personnes!... Je crois qu'il n'y en eut pas de telles, jadis, aux temps qUe nous nom-

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EUGKNIE DE GUERIN 329

mons classiques et qui, tout bien considérer, nous apparaissent comme des époques de raison calme. Celte exquise La Fayette, qui a laissé dans ses .écrits peu noûibreux le témoignage de la plus fine et vire sensibilité, ne s'abandonne pourtant pas aux poétiques folies d'une ardente imagination. Elle se garde ; elle observe une discrétion volontaire et elle est souTeraine au moins sur les manifestations de ce qu'elle éprouve. La souffrance qui l'agite, elle l'a malgré elle : on ne voit pas qu'elle l'ait cherchée, aimée, favorisée. Une Lucile de Chateaubriand et une Eugénie de Guérin sont d'une autre sorte, des romantiques.

Cela, indépendamment de toute littérature.

Non que la littérature, certes, soit étrangère à ces jeunes femmes et à leur tourment. Elle les occupe, de la façon la plus constante. Mais je veux dire que le romantisme n'est pas seulement le caractère de leurs écrits : il a pénétré jusqu'à leurs âmes. Et il n'a pas seulement donné à leurs âmes une couleur superficielle : il les a imprégnées.

C'est là le propre du romantisme. La littérature antérieure était, si l'on peut ainsi parler, un divertissement. Depuis Rousseau et par Chateaubriand, la littérature devint une morale; c'est-àdire qu'elle exerça une influence sur les mœurs : elle modifia l'habitude de l'àme.

Mais venons à Eugénie de Guérin. L'étonnante fille était déjà bien connue. Elle l'est, désormais,

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mieux encore et plus parfaitement, d'une manière plus indiscrète. Le comte de Colleville a publié, en un petit volume qui sera l'un des bréviaires de l'inquiétude sentimentale, Un Cahier inédit du journal d'Eugénie de Guérin.

Ce cahier date des derniers mois de Maurice de Guérin, du moment de son mariage malheureux et qu'il avait rendu malheureux lui-même, comme à plaisir. Occupé d'un amour passionné, il épousa cependant une petite Caroline de Gervain, qui avait dix-neuf ans, qui était née à Batavia et que Barbey d'Aurevilly déclare belle à massacrer tous les cœurs. Assez riche, en outre. Ht Eugénie, d'abord, avait désiré pour son frère ce mariage; ensuite, mais trop tard, elle changea d'avis, et très amèrement.

Elle écrivit ce cahier u pour Maurice, quand il sera guéri » . Maurice était malade, et atteint déjà de la maladie qui devait l'emporter. Les dernières lignes de ce cahier, les voici : » Tout ce qui est contenu dans ce petit cahier ne doit jamais voir le jour. Ceci est sacré comme le secret de la confession. >> Eugénie de Guérin comptait sans notre curiosité.

Là-dessus, nous n'évitons pas de nous demander s'il convenait de publier ces pages « sacrées comme le secret de la confession « . Et c'est au point que l'éditeur lui-même a posé la question. La poser, pour un éditeur, c'était la résoudre. Il l'a posée, avec scrupule; et il l'a résolue, avec

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confiance. » Qu'on ne nous reproche pas, dit-il, de manquer au vœu d'une mourante en donnant au public ces pages si intimes. Ce serait bien injuste... « Serait-ce bien injuste? Car, enfin, le vœu de la mourante n'est pas douteux. Mais le comte de Colleville réplique : » Mlle Marie de Guérin (c'est la sœur de Maurice et d'Eugénie) , malgré l'ordre positif d'Eugénie, a livré les douze autres cahiers du journal à Trébutien. Mme la baronne de Maistre (c'est elle qu'aima Maurice, passionnément) a autorisé Barbey d'Aurevilly à publier les lettres d'amour que lui écrivait Maurice. 1 Ce sont des précédents, en effet; ce ne sont, tout de même, que des précédents. Mais le comte de Colleville conclut : « N'était-ce pas un devoir pour nous de faire la lumière sur les premiers jours du mariage de Maurice, sur le caractère difficile de sa jeune épouse, sur bien des points qui éclairent singulièrement cette période si importante de la vie de Maurice?... » Un devoir, c'est peut-être beaucoup dire.

Quoi qu'il en soit, le mystérieux cahier d'Eugénie de Guérin appartient désormais au public. Et, cédant au goût de dos contemporains pour ces écrits qui ne leur étaient pas destinés, profitons-en. Ajoutons qu'au surplus on ne voit guère pourquoi et comment Eugénie, si elle voulait absolument que sou cahier ne fût connu de personne, négligea de prendre la seule précaution valable et qui était de mettre au feu tout ce

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ââ2 VISAGES DE FEMMES

papier. Au lieu de quoi, elle confia ce papier secret à la baronne de Maistre. Il est probable qu'Eugénie était sincère quand elle défendait qu'on publiât son journal; mais il est probable aussi qu'elle eût pardonné à l'éditeur. Car elle avait la passion de la littérature. Puis, il est juste de le reconnaître, ce cahier le plus intime du journal d'Eugénie de Guérin n'est offensant pour aucune mémoire; il ne diminue aucun des héros dont il raconte la poignante histoire. S'il n'épargne pas tout à fait la pauvre petite Caroline, il laisse voir aussi que, par jalousie quasi maternelle , Eugénie n'est pas admirablement équitable pour sa belle-sœur. Ainsi, le lecteur met exactement les choses au point. Tout est pour le mieux.

Et l'âme d'Eugénie est, ici, fervente, brûlante, magnifique, plus encore que dans les autres cahiers de son extraordinaire journal.

D'abord, elle est heureuse. Elle a deux joies : le mariage de Maurice et puis le retour de Maurice à la pratique rehgîeuse. Il s'était, en vérité, quelque peu éloigné du catholicisme, pour adorer, au détriment du créateur, la nature. Le panthéisme l'avait tenté, l'avait séduit. Maintenant, il va se confesser, mettre son âme dans l'ordre, dans le chemin du ciel. Et c'est, pour la pieuse Eugénie, un sublime événement : elle chante des a magnificat intérieurs u .

Elle est à Paris et elle note au jour le jour ses

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EUGÉNIE DE GUËRIN 33S

impreesioDB ; au jour le jour, sauf empêcfaemeDt : elle n'a point, en ce Paris, la calme vie et l'aimable régularité du Cayla. • Les choses, dit-elle, ni'entra!iient le temps! » Cette incertitude dea heures ne sufSt point à lui g&ter son allégresse : a Tu sM-as mon paradis sur la terre, avec ton Eve charmante » , écrit-elle à Mau- - rice.

Elle a une merveilleuse finesse d'émotion ; et, pour indiquer son trouble, de ravissantes trouvailles d'écrivain. Ceci, par exemple : « Oh! qu'hier j'avais de choses à te dire, à te laisser, à faire sortir de moi! Et cela est rentré, s'en est allé je ne sais oi^ dans mon âme, comme ces eaux qui se perdent sous terre faute de trouver une issue... ■ Puis, ces eaux éveillent en elle l'idée des larmes. Car elle a, infiniment, l'amour des larmes; et tel est son romantisme : elle adore de diviniser la tristesse.

L'on n'a pas encore tourné beaucoup de feuillets du nvuveau journal d'Eugénie de Guérin; et déjà l'on aperçoit les premiers signes de la jalousie méticuleuse qui, auprès du Ut de Maurice ' malade, anima l'une contre l'autre et sa jeune ' femme et sa sœur. Eugénie note la » charmante 6gure aux yeux bleus « ; elle note aussi le désir i obstiné qu'elle a de posséder, avoue-t-elle, « une part de ce petit cœur indien où tu vis ^ .'Et c'est évidemment là un désir obligeant; mais, le petit cœur indien, cft n'est qu'au sujet de Maurice qu'il

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33i VISAGES DE FEMMES

l'intéresse : on le devine et on l'eatend au son même de la phrase.

De jour en jour, Eugénie est de plus en plus alarmée. Elle arrive à une sorte de quasi énigmatique exaspération des sentiments et des idées. Elle n'a plus de repos. Elle en cherche, frénétiquement, — et avec une frénésie qui ne vaut rien pour cette quête. Elle en attrape des bribes dans les églises, à prier, ou bien dans sa chambre close, à écrire. Mais elle prie trop Bévreuseroent et elle écrit trop nerveusement pour gagner, à ces deux occupations, la tranquillité... • Je ne comprends pas, s'écrie -t- elle, comment les femmes qui n'ont pas de piété ne meurent pas toutes folles. Que devenir, sous tant d'impressions détruisantes? Tout nous est fer et feu, nous déchire ou nous brûle, pauvres femmes que nous sommesl... " D'ailleurs, elle goâte avec délice cette brûlure et ce déchirement.

I La maladie de Afaurice fait des progrès inquiétants. H crache et il vomit le sang. Eugénie passe des journées et des nuits de mortelle angoisse. Et elle écrit, non à son frère, mais à la pensée de son frère : ■ Je vois toujours plus combien tu as besoin d'une sœur, d'une arrière-amie où se puisse retirer ton âme... i> Sans doute! Mais n'y a-t-il pas Caroline, déjà?... Eugénie y songe ; elle ne dissimule pas qu'elle y songe; et elle écrit : a Celle (l'àine) de Caro esteucore trop petite pour cela ; la vie ne l'a pas encore assez ouverte. ■ Elle

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confie au papier cette idée, au papier que personne ne devra lire. Mais, cette idée, Caro ne sera-t-elle pas assez fine pour la deviner? Elle le sera. Et la rivalité anormale des deux bellessœurs ira s'exacerbant.

Eugénie perd le sommeil. Elle note : ■ Inquiétude sur toi, pauvre poitrine qui s'est rouverte! Du sang, encore du sang vomi ! Martyre de voir cela... • Dans une chambre voisine, on tousse. Ce n'est pas Maurice, qui tousse; mais, comme si c'était lui, Eugénie frissoone : cette toux est pareille aux coups perpétuels d'un marteau qui la frapperait. Elle a des hallucinations. Son manteau, qu'elle a posé sur le bois du lit, évoque à ses yeux la forme d'un cercueil : sa jupe blanche s'arrange avec la couverture pour figurer un squelette. Alors, elle jette sur sa tête son drap et se met à prier.

Enfin, voici : « Deux aiguillons de guêpe me seraient moins cuisants au cœur que ces regards que j'ai surpris dans la glace nous pointant, comme je te parlais... » Ces regards : ceux de la pauvre petite Caroline. Son crime insupportable, c'est de gêner l'intimité spirituelle de Maurice et d'Eugénie. Sans doute le sait-elle; mais que faire? Plus elle sent qu'elle est importune et moins elle évite de l'être. Mais Eugénie ne l'épargne pas : o Rien n'est impertinent comme l'espionnage ; tout est fouillé jusqu'à l'intime. On veut, elle veut savoir ce qui se dit, ce qui se

pense entre nous... Pauvre femme iocomprenante!... >• Seulement, c'est Caroline que nous excusons, je crois; et nous avons pitié d'elle, qui ne comprend pas : il y aurait trop à comprendre! L'implacable Eugénie continue : a Je la défie de saisir le moindre petit bout de fil de nous deux, et cela sans chercher à lui échapper, sans le vouloir; c'est par leur nature que certaines âmes échappent à d'autres... « Voilà trop d'orgueil. Et la sublime Eugénie, — vraiment sublime, — devient peu agréable; ou bien elle ne l'est plus du tout. C'est Caroline que nous aimons!... Eugénie s'acharne : » Il n'y aura jamais prise d'elle à nous ; et je suis loin de m'en plaindre. Mon Dieu, je n'envie pas toutes les sympathies ! . . . n Euf;énie n'a pas de cesse; et nous adorons Caroline.

Eugénie se demande ce qu'elle a bien pu faire, pour motiver, de la part de Caroline, cette suspicion. Mais, en même temps qu'elle se le demande, elle nous le dit, sans le vouloir.

Cependant, elle se le demande avec bonne foi. C'est une merveille ! Il faut des jours et des jours, avant qu'elle arrive à résoudre le difficile problème qu'elle s'est posé. . . ■ Jalousie « , peut-être Ëlleyest!... Nous y étions déjà.

Dans tout cela, nous serions sur le point de ni> pas trouver Eugénie charmante. Mais elle soufre assez pour que toutes les manigances de sa tendresse envieuse prennent une beauté pathétique. Le Cahier est une plainte douloureuse, éloquente

et, en maints passages, une agonie Maternelle.

Maurice de Guérin mourut bientôt. Sur sa tombe, Caroline ■■ offrit ses beaux cheveux en holocauste » . Et Eugénie pleura d'attendrissement.

Trois ans plus tard, les cheveux de Caroline avaient-ils repoussé? Ei\e se remaria. Eugénie en fut indignée.

L'indignation d'Eugénie n'étonnera personne.

Le nouveau mariage de Caroline n'indignera per. sonne. Infortunée petite Indienne, délicieusement belle et merveilleusement jeune ! On l'avait accablée de sublime; elle s'aperçut qu'elle était, dans une étrange communion d'àmes superfînes, une intruse très malheureuse.

La futilité est une vertu modeste ; une sorte de vertu, charmante, et que sa fragilité rend, à mon avis, jolie et précieuse.

Robes, rubans et falbalas, — petites choses, — qui étaient dans leur fraîcheur il y a un demisiècle et qui, maintenant, sont fanées!... Il semble que ces petites choses n'aient pas beaucoup de résistance contre l'hostile acharnement du temps. Les étoffes que nous retrouvons dans les armoires ou les coffres, et qui ont une odeur mêlée de poussière et de violette , se cassent quand on les déplie; elles s'en vont en bribes : la main n'ose pas les toucher. Et leurs couleurs sont à moitié perdues, éteintes. Plus triste encore est leur petit air suranné : il ressemble au timide sourire des femmes qui ne sont plus aimées. Et l'on se dit que la désuétude vient vite, que peu d'années suffisent à rendre singulières ou ridicules nus préférences de beauté.

Ces drôles de robes sont touchantes, qui, après avoir été la coquetterie de jeunes femmes, vieillissent et, en vieillissant, restent roses et bleues.

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LA MODE SOUS L'EMPIRE 33f>

jaunes ou vertes, pimpantes comme la jeunesse et, avec leur fausse gaieté, absurdes.

C'est de la mort peinte et parée.

Pour que nous les aimions davantage, ces robes du deuxième Empire, il y a encore le fait qu'elles soient si récentes. Si elles nous étonnent, c'est justement pour cela : leur souvenir n'est pas installé dans le lointain des âges; elles ne sont pas devenues antiques. Et nous les avons vues, aux dernières années de l'Empire, vivantes, sur de chères épaules, — aux dernières années de l'Empire, ou bien un peu plus tard, aux premières années de cette République, en province où les modes durent un peu plus longtemps. Ce sont les robes de nos mamans.

Puis, admirons le caractère éminemment social de la mode. On remarque sa brièveté : il convient aussi de noter ce qu'elle a d'universel et d'impérieux. A des époques anarcbiques où les croyances les mieux autorisées ne réussissent plus à réunir les âmes éparpillées d'un pays et où même les indispensables préjugés, — c'est-à-dire l'excellent cboix qu'ont fait, pour nous, nos ancêtres, parmi les idées et les goûts, — sont à vaul'eau, Ja mode au moins compose une soudaine et abondante unanimité. Il y a des jours où l'on se demande si ce n'est pas là tout ce qui reste, dans notre pays, en fait d'unanimité : la mode. Un évangile vaudrait mieux? Je le trouve. Mais enfin, quand nous sommes si peu d'accord, les uns et

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les autres, qu'à peine avons-nous l'air d'être les gens d'une même patrie et d'une même époque, ne méprisons pas nos rares occasions de bonne intelligence.

Une troupe de mauvais idéologues, sots et actifs, s'est acliarnée à détruire l'ancienne communauté française. Les opinions foisonnent; la mésentente est partout; les petites femmes, à chaque instant, posent des questions d'espèce.

Pour réagir contre un tel désordre, il faudra qu'intervienne je ne sais quoi, ou bien je ne sais qui. En attendant, il y a cette petite chose : la mode.

Les charmantes femmes qui, ayant lu Nietzsche, se sont promis de vivre dangereusement, refusent toute discipline. Elles disent qu'il ne leur est plus possible de croire et elles ne veulent plus dépendre que de leur caprice autonome.

Elles ont mené l'esprit de libre examen jusqu'à l'impressionnisme le plus hardi. C'est périlleux.

Ces mêmes charmantes femmes, si révoltées, obéissent à l'exigence despotique de la mode, avec une docilité parfaite. Ainsi, la mode restitue, en notre pays, la plus utile des vertus et la plus menacée : l'obéissance. Les mauvais idéologues feraient d'une nation qui fut policée une horde étrange de ■ réfractaires » : la mode est notre dernière et frêle sauvegarde.

La mode commande; et il n'y a plus guère qu'elle, pour commander. Ses commandements

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LA MODE SOUS L'EMPIRE Ml

sont rudes. Elle n'a pas soin d'être commode. Les entraves qu'elle avait «ne fois inventées, je ne vois presque rien de plus laid, s'il faut le dire. Mais il est bon qu'il y ait des entraves. Autrement, où ne courrait-on pas?

La mode est un pouvoir énergique. Elle ne donne pas ses raisons. Elle est tyrannique : tant mieux. Nous avons besoin de tyrannie. Les Parisiennes qui ont accepté de porter des jupes si étroites qu'à peine, durant des mois, purentelles, au risque de cboir, sauter de leurs automobiles, offrirent à l'universelle anarchie un bel exemple de soumission : c'est la première qualité sociale. Quand elles ont refusé la jupe-culotte, elles ont prouvé qu'elles ne voulaient pas être libres. Nous serons sauvés par elles I

Le deuxième Empire fut une époque de grande élégance et de grande gaieté, une époque heureuse et brillante.

Quand j'étais adolescent, il y avait beaucoup de vieux moralistes pour flétrir, comme ils disaient, la corruption impériale. D'ailleurs le signe de cette fameuse corruption, c'était, à les entendre, l'opérette. Depuis lors, j'ai vu les spectacles de cette République : et il m'a semblé que l'opérette de l'Empire était gentille et innocente.

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L'Empire apparut tout de suite avec son allégresse. Il donna des fêtes splendides. Or, on venait de s'ennuyer extrêmement. Les dernières années de Louis-Philippe n'avaient pas été amusantes. Le roi-citoyen aimait la simplicité. Il allait aux revues de Compiègne en tapissière, conduisant lui-même : les princesses étaient empilées sur les banquettes. Au château de Neuilly, M. Guizot, M. Cousin, M. Vïllemain venaient en redingote; le grand mattre de l'Université, en fait de bagages et de toilette, apportait, dans un rouleau de papier, un Col et son rasoir.

La République de 48 n'eut même pas besoin de rasoir : elle porta la barbe. Elle fut assommante, à cause de ses philosophes, à cause de ses infatigables doctrinaires.

En 1852, on eut envie de se divertir. Gomme Épiménide, avec des rites sacrés, purifia autrefois Athènes de la peste, on eut confiance que le prince allait, avec des plaisirs, purifier Paris de son ennui. Lamartine avait dit à la Chambre des députés : » Messieurs, j'ai l'honneur et le regret de vous avertir que la France s'ennuie ! ' La France s'amusa.

L'empereur le voulut. Et, pour le vouloir encore, il y eut la belle jeune femme qui devint Sa Majesté l'Impératrice.

Elle donna le ton de la toilette ; et, dans la gaie vivacité des couleurs qui plurent, il faut peut-être

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voir l'influence de son imagination que le soleil d'Espagne avait animée.

Dès le jour de son mariage, le 30 janvier 1853, on admira l'exquise merveille de sa robe. Une robe de velours blanc uni, à longue traine. La jupe était couverte de volants de dentelle. Le corsage, à basquines, avait des épis de diamants placés comme des brandebourgs. Le voile, en point d'Angleterre, était attaché sur la tête par une couronne de fleurs d'oranger que surmontait un diadème de saphirs. Les cheveux étaient relevés sur le front. Et quelle grâce incomparable, quelle dignité d'un divin sourire!...

On imita l'impératrice comme on put, et pour la grâce et, plus facilement, pour la somptuosité.

L'on dépensa beaucoup d'argent; les économies qu'on avait lentement faites pendant les années fastidieuses s'en allèrent en prodigalités de bijoux, d'étoffes et de toutes parures. Peutêtre manqua-t-on de réserve, et peut-être une juste élégance se passe-t-elle d'un si grand nombre de colifichets. Quand nous regardons aujourd'hui les tableaux ou les gravures de mode du deuxième Empire, il doue semble que voilà beaucoup de dentelles, et de rubans, et de volants; il nous semble que c'est un peu trop. Dans mon enfance, il y avait de ces stéréoscopes où l'on me montrait des bals de la cour. Les lumières, et aussi les diamants dont les magnifiques dames étaient couvertes, étincelaient d'autant mieux

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qu'on avait piqué l'image à coups de canifs : et au travers brillait la lampe. Je me rappelle que les dames avaient l'air de lustres. Elles portaient, dans leurs cheveux, des couronnes de fleurs qui tombaient en guirlandes sur les amples jupes; et elles avaient l'air de jardins. Leurs petites têtes et leurs bras nus, chargés de bracelets, indiquaient pourtant qu'elles étaient, au milieu de ces folles splendeurs, des femmes.

Ce qu'on a dit de l'éloquence, on peut le dire de l'élégance, peut-être : la véritable élégance se moque de l'éléjjance.

Ouil... Seulement, cet excès de luxe, il ne faut pas se contenter de l'apercevoir, immobile et suranné, sur le; images anciennes. Il faut l'imaginer vivant, remuant, symbole d'une heureuse allégresse.

I Comme on s'amusa! Et comme on fut gai!...

Lorsque fut reprise, l'autre année, au théâtre des Variétés, la Vie parisienne, le spectateur cédait d'abord au persuasif entrain de cette aimable comédie : comment résister à cette fougue de plaisanterie aventureuse?... Puis, il songeait à la date où fut représentée celte extravagante Fie parisienne : 1867, trois ans avant la guerre!...

Ainsi, trois ans avant la guerre, il y eut, à Paris, cette gaielé-Ià, cette gaieté sans inquiétude, cette gaieté insolente et qui offrait au monde Paris comme le rendez-vous du plaisir; cette gaieté impiudente ! . . .

Deux époques nous étonnent par leur gaieté, si nous lisons l'histoire : c'est le deuxième Empire; et c'est, avant cela, les années qui précédèrent immédiatement la Révolution. La France fut, à ces deux époques~là, le parc enchanté des fêtes g'alantes, le port joli des embarquements pour Cythère, la closerie des futilités ; et, sur les portraits du deuxième Empire comme sur les portraits de La Tour, les femmes sont plus ravissantes que jamais, elles sourient mieux et plus étourdiment que jamais.

Soudain, elles ne sourirent plus.

On dirait que la destinée, comme le sermonnaire, leur a crié : u Malheur à vous qui souriez!... C'est à ne plus savoir si la gaieté est permise; c'est à ne plus savoir s'il n'y a pas une malédiction sur lu gaieté.

Ce qui caractérise tout de go la mode féminine, sous le deuxième Empire, c'est la crinoline.

Le deuxième Empire ne l'a pas inventée. Il l'a reprise. Et il l'a perfectionnée; ou bien, si l'on veut, il l'a menée à l'absurde. L'origine de la crinoline, les auteurs compétents la cherchent dans les paniers d'autrefois et dans les vertugadins. Voire, certains archéologues ont trouvé, dans le sol de l'antiquité la plus lointaine, des

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statuettes ou des poupées qui ont bien l'air de porter la crinoline. Car nos inventions les plus singulières, on les a faites avant nous : la terre n'est pas jeune.

La crinoline est premièrement, de par son étymotogie, une étoffe de crin. Et c'est pour cela qu'au début de l'Empire, une jeune femme qui n'approuvait pas la nouvelle mode, une petite rebelle, disait : « La crinoline? C'est bon pour les sacs à raisin et pour les cols de militaires!...»

Il s'agissait de faire bouffer la jupe, de lui donner une belle ampleur. D'abord, on eut recours à des jupons empesés, à des jupons à volants, à des jupons que soutenait cette dure étoffe de crin, puis à des jupons baleinés. On amidonnait et l'on fortifiait de toutes manières ces > dessous » abondants. Même, on les multiplia: et l'on ne craignit pas de superposer trois, quatre ou cinq jupons aussi raides que possible. Admirons la patience des femmes et leur gracieux courage : ce n'est pas une petite chose, que d'avoir les jambes emmitouflées sous de telles épaisseurs.

Le subtil génie des industriels imagina les cerceaux : et les aimables jambes furent délivrées; - -des ^serceaux concentriques, disposés un peu comme les cercles qu'on met sur la paiîse des tonneaux, si j'ose dire. Bientôt, les cercles furent en acier souple. Et commença le règne de la crinoline.

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Il Y eut de l'opposilion. Les partisans de la jupe tombante et plate ne renoncèrent pas tout de suite à protester. Le théâtre, qui en a vu bien d'autres, fut la tribune de leurs revendications.

En 1854, Commerson, Clairville et Cordier donnèrent, au Palais-Royal, une petite comédie intitulée : les Binettes contemporaines. Le vicomte Pharamond de Bois-Kosé rencontre la vicomtesse (le Patchouli. Le vicomte porte une longue redingote qui trafne jusqu'à terre; et son chapeau est surmonté d'un voile de femme : c'est qu'il est sportsman et son voile le garantira de la poussière du turf ou du torf; l'anglomanie commence. La vicomtesse a un tout petit chapeau, qui lui descend sur la nuque, et une énorme robe, en forme d'hémisphère, couverte de volants qui montent si haut que le dernier lui sert de collerette. Il n'est pas facile de marcher, avec une robe de ce genre, et d'autant plus que les travaux d'embellissement de Paris mettaient lo ville sens dessus dessous. . .

a Venez, venez, charmante», dit le vicomte.

La vicoHTEssB. — Mais où me conduisez-vous donc, cher? Je barbote dans des gravats!,..

Alors Piffard, — c'était l'acteur Hyacinthe, ^ célèbre pour son grand nez, — Piffard s'écriait : ! ■ Oh ! c'te robe ! Décidément on fait bien d'élar- gir les rues!... «

Il est remarquable, en effet, que le triomphe de la crinoline coïncidait avec les travaux du

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baron Haussmann ; et il semblait qu'en l'honneur du caprice exubérant des femmes, la vieille cité galante eût résolu de se transformer.

En 1855, on joua, aux Folies-Dramatiques, et avec no éclatant succès, la Foire aux plaisirs. 1855, c'est l'année du siège de Sébastopol, dont les lenteurs et les difficultés donnèrent à Paris plus d'un jour d'angoisse. Mais le pays avait confiance dans sa belle armée; en outre, l'étonnante guerre de Grimée avait une allure si chevaleresque, un si romanesque attrait qu'on l'aima. Et puis 1855, c'est l'année de l'Exposition; et Paris fut alors une ville des Mille et une Nuit», — la foire aux plaisirs.

Dans la revue des Folies-Dramatiques, la commère s'appelle u l'Exposition de 1855 ». Elle s'adresse aux loges, aux fiiuteuils et au parterre; et elle demande :

— Y aurait-il, dans la société, une dame très maigret...

Évidemment, personne ne répond. Il faut que personne ne réponde. Et l'flxposition de 1855 — c'était Mlle Birout; je crois que son nom n'est pas resté illustre dans l'histoire du théâtre : évoquons-la, un instant, hors de l'oubli où dort k tout jamais sa pauvre petite renommée ! — Mlle Birout se tournait résolument vers ses camarades de la scène. Avec une remarquable intrépidité de logique, elle disait :

— Alors, apportez-moi un manche à balai!...

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On lui apportait, sur-le-champ, ce qu'elle avait demandé : les reines de revues sont vite obéies; leur protocole ne souffre pas de retard. Et elle annonçait :

— Vous allez voir les prodiges que la crinoline peut opérer!...

Sur le manche à balai, Mlle Birout plaçait une robe " Â tournure esagérée ■ , un corsage, puis une tête coiffée d'un chapeau à la mode; sur le tout, elle jetait un châle.

— Ah! c'est incroyable! s'écriait Gobemouche.

Et, sur l'air Ah! le bel oiseau, maman, toute la figuration chantait ces vers dénués d'arrogance :

Ah ! quel prodige ëtonnint!

Quel apectacle!

Quel miracle!

Ce changement Eit vraiment Étourdissant !

EtMlle Birout, « l'Exposition de 1855 h , concluait sans plus de modestie :

D'un «impie bloc, Pygraaiion Fit une femme charmante.

Grâce è noti« invention.

Un manche à balai vous lente.

— Que d'attraits! C'est à s'y méprendre! disait le loyal Gobemouche. Un dandy arrivait,

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lorgnait la Galatée à criaoline et, plein de naïve admiration, déclarait :

— Ah ! la jolie femme ! . . .

Là-dessus, toute la (ig^iiration recommençait de chanter :

Ah! quel prodige étonnant! etc..

Et le rideau tombait : n'est-ce pas ce qu'il avait de mieux à faire ?. . .

Ce bout de revue n'est pas un chef-d'œuvre incomparable, non!... Cependant, la Foire aux plaisirs fut le triomphe de l'année 1855, où les divertissements ne manquèrent pas. On avait vu, dans la cour des Tuileries, le 9 janvier, l'empereur passer la revue de la garde qui partait pour l'armée d'Orient. Berlioz avait donné, au concert spirituel de l'Opéra-Comique, la première auditionde l'Enfance du Christ. L'exposition avait été inaugurée le 15 mai. La reine Victoria était venue; et son séjour avait été l'occasion de fêtes eplendides, réceptions, bals, feux d'artifice. A Notre-Dame, un Te Deum et, à l'Opéra-Gomique, une cantate d'Adolphe Adam, Victoire, avaient célébré la prise de Sébastopol. L'Hippodrome exhibait les nains mexicains. Un négociant organisait, avenue Montaigne, la première exposition chinoise et lançait le goût des colifichets d'Extrême-Orient. Au Salon, il y avait la Lecture de Meissonier, le Pifferaro de Gérôme, la Vue de Capri d'Harpignies, la Fenaison en Auvergne de

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Rosa Bonheur, la Bacchante de Cavelier. Balzac publiait les Paysans, Lamartine le Voyage en Orient, Victor Cousin Madame de LonguevUle, Edmond Âbout Tolla. Au théâtre, Emile Augier donnait le Mariage d'Olympe, Alexandre Dumas le Demi-Monde, Offenbach avec Jules Moineaux les Deux Aveugles. Le Théâtre Italien présentait Mme Zenco, dans le rôle de Desdémone, A la salle Ventadour, Adélaïde Bistori, — Mirrha, Françoisede Rimini, Marie Stuari, — appelait tout Paris. Pourtant, on aima beaucoup la Foire aux plaisirs, emblème du Paris d'alors ; et l'on applaudit passionnément la bien modeste parodie de la crinoline que j'ai modestement résumée.

L'esprit d'une époque est plus fragile encore et plus tdt hné que la mode. L'esprit n'est que la lueur d'une minute. Ce qui reste d'une époque, c'en est le tragique. Aussi, du gai Empire, se rappelle-t-OD surtout la catastrophe... Parlons seulement de ces toutes petites choses qu'on touche à peine et qui vous tombent en poussière grise dans la main.

Peut-être ne manquait-il à la crinoline que d'être moquée pour que ilorit son règne, pour que s'épanouit sa gloire. En France, c'est ainsi, où tout ne finit pas, mais où bien des choses commencent, par des chansons. Les couplets narquois et les vives satires consacrèrent sa vogue. Alors, elle perdit toute retenue. Elle s'élargit et elle s'amplifia. Elle étendit au delà de

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toute raison ses rotondités magistrales. Elle se gonfla comme une voile qui a pris le vent; elle se balança, comme une cloche en volées; elle flotta et tourbillonna comme une fleur que l'eau emporte en ses remous. Et, sur ses réseaux secrets d'acier, elle soutint des volants légers qui se firent plus petits pour être plus nombreux et pour ressembler davantage aux pétales d'une fleur extraordinaire; elle soutînt un attirail de dentelles rares, des touffes de nœuds cerise, ou verts, ou jaunes, des rubans aux détours desquels se joignaient maintes pierreries, des feuillages, des fleurs; elle fut un massif de joyaux et de che^d'œuvre. Et de petites mains s'y appuyaient, à peine, tenant au bout des doigts l'éventail, le mouchoir brodé, les petites mains qui avaient l'air, parmi tout cela, de vouloir cueillir une rose ou un bijou.

n fallait que, de la crinoline, sortit la taille, souple et fine. Et le corsage était à la Vierge, ou bien à la Pompadour, ou bien à la Watteau. Un corsage très simple, et qui dégageait le buste ; un corsage qui, parfois, tombait à droite et à gauche comme les deux ailes d'un (ichu ; ou bien un corsage dont les volants, venus des épaules, suivaient, en l'abaissant un peu, la ligne de la crinoHne. De toutes manières, on voulait que le cou et les épaules fussent libres, — les jolies épaules de l'Empire, un peu tombantes; — et, avec elles, le cou formait une sinuosité de cygne :

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le cou, un peu penché en avant, comme s'il avait à supporter élégamment le poids du chignon qui s'appuyait sur la nuque. Et autant la crinoline dissimulait le corps depuis les hanches, autant le buste émergeait fin, cambré, svclte, avec une ^âce que favorisait la lourdeur d'en bas.

Ce contraste, à mon avis, était charmant.

Sinuosité de cygne, disais-je : et c'est bien cela. Quand te cygne soulève un peu ses grandes ailes, pour que la brise les gon0e et le pousse, elles lui Font comme une large robe à crinoline ; et le duvet y frissonne, comme une légère dentelle blanche : la courbe longue et mince du cou sort délicatement de cette ampleur et de cette opulence.

Dans un bassin de parc illuminé, des cygnes qui vont et viennent, avec une lenteur silencieuse, évoquent assez bien l'image, l'emblème, le fantôme de ces bals défunts où des formes pareilles viraient, à ta musique de ta redowa.

Est-ce offenser te goût, que de parler avec aménité de la crinohne?,.. Je ne ta trouve pas laide. Et je ne ta trouve point absurde. Il est possible que j'aie tort... J'en serais désolé, parce qu'en déSnitive on ae se résout pas sans peine à croire que toute une époque de femmes délicieuses, et qui nous sont chères de si près, et qu'aime notre souvenir au moins, se trompèrent, commirent au sujet de leur beauté une erreur à

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jamais irréparable et gâtèrent ainsi leur doace jeunesse, qui est tombée dans le néant. Non, la crinoline ne fut pas laide ni absurde, — la crinoline, leur trouvaille un peu paradoxale, amusante et jolie!...

Le décoUetage qui était à la mode sous le deuxième Empire est celui que réclamait l'esthétique de la crinoline. 11 allait que l'ampleur d'en bas allât s'amenuisant, par la ligne des épaules nues, jusqu'à la petite tète; et, quelquefois, les papillotes des cheveux accompagnaient la ligne dont je parle, adoucissaient l'angles de l'encolure. Et il fallait aussi que, de l'extravagance, de l'irréalité chimérique d'en bas, sortit enSn, après l'indication première et l'aveu déjà loyal du corsage, la femme authentique. On se décolleta, beaucoup, mais surtout en largeur, si j'ose dire : on eut les hras et les épaules nus. Ce fut l'étiquette de la cour. Et l'impératrice y veillait. On connut ce mot d'ordre : <i L'épaule ou l'épaulette, » Et les a civils ■ , hommes laids, hommes noirs, qui n'avaient à porter ni l'épaulette ni, évidemment, l'épaule, étaient relégués fort loin.

Il parait que certaines dames, qui avaient dépassé le temps où il est le plus agréable de montrer ses épaules, ou bien certaines dames qui

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possédaient une beauté un peu ascétique, trouvaient assez pénible et gênante cette obligation. Elles tentèrent d'un malin stratagème : la gaze, la fine gaze, — fine, fine, extrêmement fine, — qui est comme une légère vapeur et comme un nuage de diaphane mystère derrière lequel se dissimule une divinité pudique ou circonspecte. L'impératrice n'en voulut pas entendre parler. Elle interdit l'usage de ces voiles, même aériens. fl L'épaulette ou l'épaule • : les chambellans eurent à faire observer cette consigne.

Il en résultait, assurément, quelques inégalités dans le spectacle que donnait l'assemblée nombreuse des femmes. Les regards avaient à choisir, ou bien à s'abaisser, en désespoir de cause, modestement vers les splendides jupes.

A Gompiègne, pendant les séjours de la cour, le théâtre fut l'un des meilleurs divertissements. Le parterre était réservé aux officiers de la garnison ; l'amphithéâtre, aux chefs de corps et aux dignitaires. La première galerie formait, presque entièrement, la loge impériale. Et, dans la seconde galerie, le premier rang appartenait aux femmes; elles cachaient leurs tristes maris.

Hais il était à souhaiter qu'elles eussent de belles épaules. Le duc de Bassano rencontrait, là-dessus, maintes difficultés. Le maire et le souspréfet de Gompiègne lui présentaient la liste des notabilités locales, femmes de fonctionnaires, petite noblesse du pays. Il y avait plus de de-

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mandes que de places. Quel protocole «uîvreî Et, surtout, comment résoudre ce problème? Il arrivait, — parfois : ce n'est pas une règle, certes! — que aiaintes femmes accomplies, honorables, parfaites de cœur et de réputation, fussent affligées d'épaules médiocres ou lamentables. Or, l'empereur ne pouvait pas souffrir que la courbe élégante de la seconde galerie fût déparée, endommagée par des laiderons, même vertueux.

Et il se plaignait, assez vivement, au duc de Bassano. Alors, la prochaine fois, le duc de Bassano veillait à la beauté de la seconde galerie. Seulement il arrivait, — parfois : ce n'est, certes, pas une règlel — que de très jolies femmes, douées d'un charmant visage et de sublimes épaules, fussent affligées d'une réputation médiocre ou lamentable. Or, l'impératrice ne pouvait pas souffrir ce lé^er scandale. Et elle s'en prenait au duc de Bassano, lequel avait à déplorer ce désaccord où sont, de temps en temps, les âmes et leur terrestre figure.

Pourquoi ne ressemblons-nous pas toujours à nos âmes?... Au surplus, cela vaut peut-être mieux.

Tandis que triompha la crinoline, les femmes étaient comme si elles n'avaient pas eu de jambes.

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LA MODE SOUS L'EMPIRE 35*ï

Elles cheminaient tout de même que si elles eussent été montées sur roulettes.

Et il en résulta que les jambes prirent, en quelque sorte, l'attrait du mystère. J'en ai ta preuve dans le fait suivant. Les petits théâtres, qui avaient, ainsi qu'aujourd'hui, tant de complaisance pour le goût et la curiosité de leuf clientèle, lui offraient un spectacle de petites actrices très court vêtues, et porteuses de crinolines, certes ; mais les crinolines des petites actrices, dans les petits théâtres, étaient aussi de petites crinolines, qni avaient soin de ne pas descendre plus bas que les genoux et, parfois même, n'allaient pas jusque-là. Ce n'est pas tout; mais, chez les marchands de bric-à-brac, dans un désordre lamentable de vieilleries, on trouve, assez fréquemment, des photographies toutes jaunies et piquées de points blancs, de ridicules et touchantes photographies des « demoiselles n du deuxième EÛnpire : Mlle Armande, des Variétés; Mile Clémetitine, des Délassements; Mlle Finetle, Mlle Aline, Mlle Alix Roger, Mlle Colombat, Mlle Rose Deschamps, et bien d'autres roses qui maintenant se fanent, en effigie, et s'effacent, parmi les faux bijoux, les pendeloques détraquées, les montres qui ne marquent plus l'heure, les ferrailles et les bribes de toute espèce. Ehl bien, ces » demoiselles « du deuxième Empire ne se contentent pas de laisser voir, à la foveur d'une courte jnpe, leurs jambes : elles les moo-

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trent. Elles ont les poses qu'il feut pour mettre le mieux leurs jambes en valeur. Ainsi, Mlle Finette, quasi étendue sur le dos, élève ses bottines à (a hauteur de sa jolie tête; Mlle Clémentine a, sur le g;enou g^aucbe, sa bottine droite : et sa robe, haut levée, feit une auréole, une gloire autour de ses épaules; Mlle Golombat croise les jambes, de fines jambes, avec une rude gaillardise. Blâmons ces demoiselles pour l'évident excès de leur loyauté; mais l'audace de leur tenue, répréhensible, constatons-la comme le signe de l'intérêt très vif qu'eurent les jambes, à l'époque où les cachait la crinoline.

On a dit que la parole avait été donnée aux hommes et aux femmes pour dissimuler leur pensée. Peut-être aussi devrait-on dire que la toilette fut donnée aux femmes pour dissimuler leurs beautés : pratique ingénieuse! Je me demande si les modes qui ne les dissimulent guère — et, par exemple, les sincères modes d'à présent — ne pèchent pas contre ce principe. Mais enfin, les modes du deuxième Empire ont des ennemis très ardents, qui leur reprochent d'avoir obnubilé la forme féminine. Bemarquotis-le. Seulement n'induisons pas de là qu'alors ou n'aimait pasbeaucouples femmes, quand à leurs séductions naturelles on ajoutait le charme et le prestige du mystère, «Il n'est rien de beau, de doux, de grand dans la vie que les choses mystérieuses « , a écrit Chateaubriand qui connaissait bien son plaisir.

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Le chàle est un des éléments principaux et caractéristiques de la mode impériale, le châle de l'Inde, le cachemire. 11 coûtait fort cher; les jeunes mariées l'avaient dans leur corbeille. Il durait longtemps. Il est resté dans les familles, comme une petite part du patrimoine. Ainsi nous l'avons vu qui survivait à sa nouveauté. Nous l'avons vu, gardé dans des cartons jaunes, verts ou blancs, parmi des odeurs de lavande . De temps en temps, on le tirait de sa cachette, afin de le secouer, de l'aérer; la multitude de ses couleurs, juxtaposées selon la fantaisie orientale, reconnaissait un instant le jour; et sa souplesse conservée s'amusait à faire, comme autrefois, de beaux plis. Et puis, on le rangeait, à plat, soigneusement; et il oubliait qu'il eût jamais suivi l'ondulation de jeunes épaules.

Quelquefois, on l'utilisa. Il devint, sur des guéridons ou des tables, un tapis. Même, il eut de furlifs réveils de vogue et, de nouveau, servit à la parure des femmes. Seulement, alors, on le coupa, on le tailla, on le soumit à l'esclavage de coutures impérieuses, lui qui était caprice et remuement. Ce fut sa mort.

Je le regrette : il était charmant.

On ue l'aime plus, maintenant. II me semble

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aeo VISAGES de femmes

que j'aime en lui le passé d'où il vient : plus il est suranné, plus je me sens, pour lui, cette tendresse un peu sentimentale et mêlée de souriante pitié que nous demandent, je crois, les choses mortes et qui est, sans doute, leur petite et muette consolation. Si nous négligions de regretter le menu détail du temps défunt, nos minutes s'en iraient en poudre impalpable ! . . . Et le châle est précieux à mon souvenir, pour avoir, en somme, eu la beauté que lui donnaient des femmes, jadis.

Une robe bien faite vaut ce que l'a fiiite la couturière ou le couturier. Mais le chàle n'a pas de forme; il n'a pas d'autre forme que celle que lui impose votre âne habileté. 11 suit vos gestes; et, à chacun de vos gestes, il bouge. Il est, entre vos mains, sur vos épaules, autour de vous, docile, obéissant. Vous le tournez à votre guise. Il a justement les plis que vous désirez. Il est le signe de votre coquetterie adroite; et il est le signe de votre grâce, le signe de la grâce de chacune de vous, le signe de la grâce de chacune de vos heures. Il est de vous; et il est vous-mêmes. Une femme qui portait le châle parfaitement avait quelques-unes des qualités du statuaire; et elle était elle-même ia statue. Ajoutez la mobilité du châle et enGn sa perpétuelle variété d'expression.

Nous avons eu, ces dernières années, dans l'écharpe, un aimable rappel du châle; l'écharpe

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longue, qui parfois enveloppe les mains ; et puis elles s'en échappent.

Le chàle de l'Inde eut son triomphe après l'exposition de 1855, Paria, cette année-là, s'éprit d'exotisme. 11 vit affluer, pour sa joie, une étonnante profusion d'objets de toutes sortes, et que les plus lointains pays lui envoyaient comme un hommage et comme une tentation. Le chàle plut.

Il y eut maintes façons de le porter, en carré ou en pointe, avec les deux pointes superposées; et il partait de la nuque ou bien on laissait les deux pans glisser des épaules sur les bras, dégager le dos et dessiner, & la hauteur de la taille, une ample courbe.

Telle fut la vogue du chàle de l'Inde, qu'à Paris, Lyon, Ntmes, on l'imita. Et, bientôt, on importa de Tunisie le chàle mouzaîa, qui était à rayures vertes et rouges, bleues et blanches. D'Algérie arriva le châle burnous, qui avait des glands en poil de Thibet. Et le manteau impératrice Bt fureur : c'était un grand burnous terminé en pointe.

Avant de condamner le chàle, qu'on veuille observer comme il accompagne bien la crinoline. Elle donnait à la retombée du chàle une belle ampleur; et ensuite, le chàle allait s'amenuisant vers les épaules. Il enveloppait le buste et il le dissimulait, comme la crinoline cachait les jambes. Et, bref, pour emprunter le langage des

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pédants, le cbàle appartient à la même esthétique que la crinoline.

Il y a une infinité d'esthétiques, pour le vêtement des femmes : tant mieux! Il y en a deux, principalement. L'une est résumée dans ces jolis vers de Théophile Gautier :

Que tu me plaii, dans cette robe Qui te déshabille ù bien!...

Et l'autre esthétique, je l'indiquais, à propos de la crinoline. Elle est plus cachottière; elle est, si l'on veut, plus hypocrite; elle est, à sa manière, prude et voluptueuse ; elle est secrète, elle est jalouse, comme une tendresse attentive à garder son trésor.

Les femmes du deuxième Empire, avec les amples volants de la robe étalée sur la crinoline et avec le chàle qui les emmitouflait et qui, voire, les engonçait un peu, ressemblaient à ces déesses des périodes archaïques, dont les jambes, la taille et les bras sont encore engagés dans la pierre. Puis, le châle 6té, se manifestait la déesse, avec son immense jupe, son buste svelte et sa léle petite.

La crinoline et le châle, voilà les deux caractères de la mode impériale; et voilà le dessin,

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la forme générale des femmes qui alors parurent les plus jolies. Pour commenter le menu détail de cette élégance abolie, il faudrait un volume : d'ailleurs, quelle tristesse ne serait-ce pas, si l'on pouvait raconter en quelques pages vingt années de coquetterie! Allons vile, et avec la même bâte qu'a le temps pour faner les exquises trouvailles des coquettes ingénieuses.

Les chapeaux?... Les chapeaux furent, presque toujours, petits. Ils devaient l'être, pour continuer et terminer cet amincissement qui, de l'ample jupe, monte aux épaules et suit leur ligne d'amphore gracieuse. On aima les toquets. On les posait fort en avant, un peu sur le front, de telle sorte que ne fût pas caché le chignon lourd et luxueux. On aima aussi les capotes, les capelines garnies de rubans, les capulets. Or, capulets, capelines et capotes sont, je l'avoue, des appareils de grosse dimension. Au total, oui; mais capotes, capelines et capulets s'appliquent sur toute la tête, y adhèrent et, ainsi, n'augmentent guère son volume.

Sous l'Empire, la tête des femmes fut petite; du moins, — car la nature n'y était pour rien, — on veillait à ne la point exagérer par la coiffure.

Les chapeaux de paille, à grands bords souples, eurentleur momentde vogue; des chapeaux de bergère Marie-Antoine lie, ravissants. Mais, alors même, on eut soin de laisser la calotte basse : ' il te fallait.

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Pour aller avec les tout petits chapeaux, oo inventa ces toutes petites ombrelles , des ombrelles de poupées et doot le manche d'ivoire était articulé. Le geste, pour se garantir du soleil, avec de si petites ombrelles, était genti!.

Plus tard, à une époque où les crinolines furent considérées comme des engins ridicules, nous avons vu les femmes arborer, entre le soleil et leurs fines personnes, des ombrelles vastes, si vastes que les femmes avaient un peu i'air de porter, au bout de la canne de leurs maris, leurs crinolines. Et, précisément, à cette époque-là, les chapeaux avaient une exubérance de crinolines ou d'ombrelles.

La mode impériale n'est pas absurde. Il n'est pas absurde, vraiment, de mettre en bas ce qui est large et lourd et d'achever en finesse le chefd'œuvre féminin, tandis que plusieurs de mes contemporaines, chargées du monument de leurs chapeaux, gainées aux jambes et perchées sur des talons pointus, évoquent parfois le croquis de la maison à l'envers.

Je sais bien que je suis injuste. Mais qu'est-ce que cela fait? La mode actuelle se défend toute seule; et, mieux, pour la défendre avec un évident succès, il y a ia vivante jeunesse des femmes les plus belles et persuasives; — tandis que, la mode passée, j'ai pitié d'elle et de sa désuétude.

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Pendant les vingt années de l'Empire, la mode évolua; mais, il me semble, un peu moins vite qu'à présent. J'ai parcouru , au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, maints recueils de gravures de mode : le changement, d'une année à l'autre, n'est pas très sensible; et même, du commencement à la fin de l'Empire, il y a beaucoup d'unité, — si je ne me trompe.

Il conviendrait pourtant de marquer, dans cette aimable histoire, des étapes. Un meilleur annaliste dirait la date de ces inventions précieuses : les vestes-zouave, les vestes grecques et turques, les Figaros, les Ristoris, etc.

Il me semble que, du commencement à la fin de l'Empire, la mode est peu à peu devenue, sinon moins riche, plus sérieuse. Les vêtements de drap, bordés de fourrure et brodés de soutache, furent des vêtements graves. Et l'on abusa de la passementerie. Les couleurs s'assombrirent. Elles étaient, d'abord, si claires, si éclatantes, si gaies! On délaissa la nuance tkéba, le jaune aventurin, le vert... Mais on garda une vive prédilection pour les rubans orange, le velours bleu royal, le satin groseille des Alpes. Vers la fin de l'Empire, ces nuances s'éteignirent; elles tournèrent au brun.

Peut-être la mode, à laquelle présidait la plus belle souveraine, suivît>elle le conseil des années qui vous mènent, silencieusement, de la première jeunesse à la seconde.

La crinotÎDe perdit de son envergure; elle se dégonfla, elle s'abaissa. En 1866, au bal de la cour, Mme X... fut très admirée. Les journaux racontèrent sa toilette comme ceci : > Robe blanche, i bandes alternées de tulle et de satin; dessus, une jupe de tulle lamée d'argent, avec des guirlandes de roses, et semée de petites étoiles ou étincelles de velours noir; une traîne très longue, en velours noir, bordée de satin; ceinture d'émeraudes et de diamants; coiffure poudrée d'or, ruban de velours noué dans les cheveux et retenant une aigrette de diamants... » Et puis, ces trois simples mots : ■ Pas de crinoline!... » En 1866, MmeX..., qui refusait la cri< noline, était audacieuse; du moins, on remarquait sa paradoxale gracilité. Puis, on l'imita. La crinoline disparut.

Mme X..., au bal de la cour, en 1866, avait les cheveux poudrés d'or. On faisait grand cas d'une chevelure éclatante. La nuance préférée fut le jaune Titien. Et c'est une nuance que la nature ne vous a pas toujours donnée; mais on recourait aux stratagèmes de l'art.

Une revue de 1855, le Royaume du Calembour, par Cogniard et Clairville, nous introduit dans les salons de Mlle Jouvence, « embellissement i

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l'usage du beau sexe ■ . Les coiffeuses teignent et fardent les clientes. Mlle Jouvence veille d leur fin manège.

" Mlle JorvENCE, — Palmyre, appliquez la seconde couche de blanc à mademoiselle; et vous, N'ichette, soignez mieux les cils de madame.

■ Prehiëre DAK8. — Mademoiselle Nichette, je vous serai obligée de faire joindre mes sourcils. Je veux avoir l'air jaloux, pour foire peur à mon mari.

• Mlle Jouvence. — C'est facile, madame...

Nichette, mettez de la terre d'ombre sur le bord des paupières : ça donne un petit air andalou... et ça fait bien...

n Prehiëre uahb. — Il ftiut être si habile pour charmer nos époux ; le mien surtout ! . . . •

La u première dame ■ se lève ; et sur l'air Mon cheval galopait (un air que j'ignore] , elle chante :

Je pare avec soin aon idole, Pour qu'il *oit toujours amoureux.

Tantôt je me fais Btfiagnote, Tantôt la criiole aux doux yeux.

Grâce k la peinture nouvelle.

Chez moi je fixe les amourt.

Mon mari, «an* être infidèle.

Change de femme tous les jouri, Car je me change tons les jour* ! . . ■

Elle se rassied. Alors, la deuxième dame :

■ — Ah! Mademoiselle Jouvence, j'ai à me plaindre de votre rouge végétal!

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■ — 'De mon rouge végétait s'écrie Mlle Jouvence.

■ — Oui, mademoiselle. Hier, en embrassant mon cousin, qui revient de Crimée, mes lèvres lui sont restées sur la joue.

H Mlle Jouvence. — Bien désolée, mademoiselle; mais je ne réponds pas des baisers...

PrenCEgarde, Horlenta, vousfeites à madame un oail plus grand que l'autre ! . . .

■ La dame. — Mais je vais être affreuse!...

■ Mlle JoDVBNCE, réparant le dommage . '~- Bassurez-vous... vous avez un peu trop de koheol souB l'œil gauche, ça le rapetisse... Là, voilà qui est réparé... ■

A ce moment, par le Fond de la pièce où Mlle Jouvence procède à l'embelliasement des jolies dames, arrive un dandy.

« — Ciel, un homme! ■ s'écrient les jolies dames.

Mite Jouvence les rassure : c'est un habitué ! . . . I a Le dandt. — Mademoiselle Jouvence, voulez-vous dire à Mme de Saint-Albe que ma calèche l'attend en bas pour la mener au bois?

[ * Mlle JocvENCE. — Oh ! impossible en ce moment : elle sèche.

■ Le dandt. — Elle sèche! Mme de Saint* Albe?...

I ■ Mlle Jouvence. — Oui, elle est au séchoir...

Mais c'est l'affaire d'un petit quart d'heure... ■

I En 1 856 . . . Déjà I . . . Nos contemporaines futiles

n'auraient-elle3 rien inventé, — pas même le délai d'un quart d'heure : — ce n'est pas moins de vingt minutes!

« Le DANDY. — Ah! fort bien... Je vais l'aU tendre en fumant un brésilien... {Il salue.) Mesdames... (Il sort.) •>

Il sort et les dames se rasseyent. Quand il est sorti, Mlle Jouvence, qui connaît la vie et qui counait le cœur des hommes et des femmes, s'écrie :

<• Ah ! ces scélérats d'iiommes! Ils ne se doutent pas du mal qu'on se donne pour tes charmer ! . . . n

Telle était la philosophie de Mlle Jouvence; telle, peut-être, celle des aimables Gogniard et Glairville, les anteurs de cette revue.

La mode impériale fut assez tapageuse; elle admit le clinquant, le ford, les teintures; elle fut la mode d'une époque joyeuse.

Elle ne rencontra pas unanimement l'indulgence que lui accordent Gogniard et Glairville. De très bonne heure, elle éveilla la sévérité de penseurs qui, en même temps, faisaient de la politique de gauche et trouvaient bon de taquiner l'Empire. Et puis, les moralistes s'émurent. Parmi eux, Dupin atné.

Au mois de juillet 1865, Dupin atné prononça, au Sénat, un discours dont le titre seul est impo sant : • Contre le luxe effréné des femmes!... ■ Le sujet parut aux pères conscrits de 1865 si

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