REMY DE GOURMONT
Le mot de symbolisme eut le sort de tous les vocables qui, dans l'histoire littéraire, ont servi à désigner un mouvement de liberté vers une forme d'art nouvelle. Il s'enfla successivement de significations diverses, selon que le nécessitaient la circonstance d'un livre ou l'apparition d'un écrivain différents ; il devint aussi, par cette richesse, vague et démesuré, éclata comme un fruit surchargé de suc et se dispersa.
Il y eut ainsi le symbolisme d'Henri de Régnier, qui évoquait un état d'âme par le moyen des légendes et des rêveries, celui de Saint-Pol-Roux, qui jouait des analogies les plus imprévues et les plus dissociées entre le monde mental et le monde extérieur, celui de Claudel, qui évoquait des sensations et des idées fortes et immenses par une image culminante et essentielle, prise au cœur de la terre, et tant d'autres selon les auteurs.
A la longue, " symbolisme " désigna plutôt un groupement qu'une théorie, par un phénomène analogue à celui par lequel on étiqueta romantiques des écrivains aussi dissemblables que Gérard de Nerval, Petrus Borel et Victor Hugo.
Cependant il existe un symbolisme essentiel, basé sur l'idée de transcription, et qui consiste à n'émettre d'idées, ne raconter d'aventures qu'élevées au ton voulu pour la beauté, de telle sorte qu'on ait à la fois l'impression de la vérité et le délice de la voir parée. Chacun l'orne selon son goût : les uns préfèrent les robes de la légende, d'autres la tunique précise de l'ironie, d'autres la nudité héroïque et naturelle, mais la tendance commune est de transposer d'un ton supérieur les impressions jusque-là notées directement.
Un des auteurs qui, avec Claudel et Mallarmé, fut symboliste de la façon la plus absolue, la moins mélangée de tendances étrangères, la plus suivie et, dirons-nous, la plus abstraite, c'est sans doute, dans la littérature actuelle, l'auteur de Sixtine et de Thèodat : Remy de Gourmont.
Elevé selon la culture la plus solide et la plus étendue, possédant un grand nombre de langues
et de dialectes, amateur de sciences mortes, au courant des plus récentes, Remy de Gourmont était un esprit capable de tout embrasser et de tout féconder. 11 pouvait devenir indifféremment un savant, un philologue, un écrivain précieux, un métaphysicien, un docteur de l'Eglise, un poëte. Le mépris des spécialisations l'arrêta dans le choix, il préféra et il préfère encore la réserve. Mais comme à la longue la dilection pour les siècles passés devait lui donner le dégoût de l'époque présente, il négligea d'être savant, poëte ou théologien pour se poser devant la littérature et le temps en spectateur ironique, pour rectifier d'un sourire ou d'un geste les erreurs et les sottises, pour être le critique, et le critique qu'on ne saurait tromper.
Par délassement il écrivit des romans, des contes ou des proses, que son goût de bibliophile lui fit imprimer sur des papiers rares et à des tirages restreints, et où se retrouvait encore le mépris de la contemporanéité par mille phrases, mille sous-entendus et tout ce que la digression élégante peut cacher d'armes effilées.
Ce mépris se matérialisant, dirait-on, sous la forme de haine pour le naturalisme qui lui paraît représenter notre siècle, Remy de Gourmont devait, de toutes ses forces d'homme et d'écrivain,
chérir l'Idéalisme comme la forme la plus favorable à son tempérament et à ses préférences acquises, et dans l'Idéalisme choisir le symbolisme qui était son masque momentané et que, sinon, il eût inventé pour son usage, tant cette théorie convenait à un esprit aussi familier avec les siècles de la légende, de l'allégorie et du mystère.
C'est sous cette double face de critique et d'écrivain rare qu'il convient de l'envisager, quoique les deux hommes qui existent en lui se réconcilient quotidiennement sur les hauteurs du Style et du Mépris. Mais les différences apparentes et pour ainsi dire temporaires de cette considérable œuvre double, nécessitent des distinctions.
Il est probable que si l'on demandait à Remy de Gourmont pourquoi il écrivit Sixtine et Le Songe d'une Femme, il répondrait avec une élégance abdicatrice que ce sont là jeux d'humaniste raffiné et que le sujet lui importa peu, mais au contraire la musicalité de la phrase, la subtilité des aperçus, la finesse, en un mot la Beauté.
En effet, il est permis à un homme qui a tout lu, tout étudié et qui arrive dans une époque de
culture et de surcharge de rejeter comme déjà trop familières à son esprit l'intrigue simple et ordinaire d'un roman ou l'idée philosophique courante. La situation, le sujet nouveaux sont impossibles. Ajoutez à cela que les grands producteurs négligent trop souvent leur forme. C'est une raison de plus pour adopter quelque trame très modeste ou très courte, qui ne vaudra que par la broderie.
Remy de Gourmont, persuadé qu'il ne pourrait lancer une idée, développer une situation qu'il ne retrouverait, identiques ou analogues, dans quelque obscur écrivain des décadences, renonça à ce qu'on pourrait appeler la fécondité courante (*).
Cette production ne peut intéresser que les hommes qui se sont penchés avec amour sur le spectacle de la vie ou sur la possibilité des images universelles : des Balzac ou des Hugo. Cet amour peut être vulgaire. Remy de Gourmont, retiré et méprisant, et d'ailleurs étant allé au bout de tout, trouverait puéril de représenter des images ordinaires ou des comédies d'humanité moyenne. Il racontera des aventures d'exception, ou des
(i) Il n'y a aucun sens péjoratif dans cette expression, même dans l'esprit de Remy de Gourmont. Il s'agit simplement d'un choix entre deux voies imposées : ou le chemin du rare, relativement infécond, ou la grande route de la fécondité, forcément parfois banale.
légendes ou des nouvelles symboliques, aiguës de finesse et chargées de sous-entendus.
C'est du reste par jeu. Ce qui l'attache quand il écrit, c'est le style, le style sacré, le style inviolable , la Beauté et l'évocation mystérieuse certaine et que produit dans l'âme du lecteur la phrase dont chaque syllabe passe de l'oreille au cœur par des chemins inconnus.
Je ne connais pas d'auteur qui donne autant que lui la sensation d'écrire avec amour, de caresser les formes infléchies d'une période, de faire scintiller le diamant d'un mot.
Par exemple, ce petit poëme en prose, secret comme une plainte inavouée.