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LES JOIES PRIMITIVES

A moi-même.

Que me veux-tu, ombre des joies primitives, et pourquoi reViens-tu m obséder tous les ans, h la même heure, a la dernière?

... Parfums des résédas èpars et des tilleuls, charme des ancolies en deuil, franges des Végélias ! Fraîcheur des ruisseaux clairs sous les aunes jaloux, menthes où s'est tapie Vangèlique grenouille aux yeux doux/...

— Tout cela, dit l'Ombre, c'est pour te rappeler aussi l'odeur des ciguës, des suprêmes ciguës coupées

dans la verdeur matinale, c'est pour te rappeler la ciguë et son odeur exceptionnelle, et criminelle !

Il n'y a pas là-dedans de procédés, du moins de procédés communicables. Il y a le tact du musicien qui connaît à fond la valeur et le timbre de chaque syllabe ; il y a mieux, il y a le don, une sorte de génie.

On saisit ici l'importance extrême de la forme. Le symbole est facile de la ciguë dont l'odeur criminelle résume les odeurs suaves des autres plantes qui la préparent et l'annoncent ; mais n'est-il pas vrai que la disposition seule de ces mots : suprêmes ciguës coupées... et la finale odeur exceptionnelle que prolonge comme en rêve et plus loin et criminelle, que toutes ces assonances et ces allitérations, que tout cela procure un frisson spécial et une terreur particulière ? Dans le sens strict d'un mot trop banal : cela incite à rêver, et prétendre que voilà le but de la littérature est une théorie qui en vaut bien une autre.

La plupart des Proses moroses et des Histoires magiques sont conçues dans cet esprit, à part quelques contes dont, — toutes qualités de style gardées d'ailleurs, — l'ironie hautaine et cinglante n'a d'analogue que celle du magnifique Villiers, qu'il admire d'ailleurs comme le Maître des

Maîtres, telles : Distraction matinale, La Cloison, Le Phonographe, Les Cygnes.

Cet œuvre de délassement, que tant d'écrivains voudraient avoir produit, comme le suprême épanouissement de leurs efforts et de leur vie, peut se diviser en deux parties assez distinctes : les œuvres de longue haleine et les contes.

Dans les contes et les plaquettes : Les Litanies de la Rose, Le Fantôme, Théodat, Fleurs de Jadis, Histoires magiques, Histoite tragique de la princesse Phénissa, Proses moroses, Le Château singulier, Phocas, Le Pèlerin du Silence, Oraisons mauvaises, Les Saintes du Paradis, Hiéroglyphes, aucun souci sinon celui de la perfection dans une composition restreinte. Cela donne au style une allure encore plus raffinée, ironique ou musicale que partout ailleurs. La délicieuse superfluité de certaines de ces pages fait songer à ces travaux compliqués et délicats que polissaient, au milieu du bruit des sièges des Barbares, les décadents de Rome et de Byzance.

Les Litanies de la Rose sont un jeu verbal qui a sa raison d'être en soi-même, indépendamment de ce qu'un journaliste appellerait la pensée. C'est un livre à lire dans une solitude ornementée, à l'écart de toute réalité,... et Fleurs de Jadis aussi. Le Château singulier, Le Pèlerin du Silence sont des

sortes de contes à demi romans, d'une perfection arrêtée et cependant diffuse et rêveuse, qui donnent l'impression d'un certain idéal, réalisé.

La brièveté de tous ces livres est peut-être une des conditions voulues de leur beauté. La proportion extérieure manque davantage aux romans, parce que des œuvres comme Sixtine, Les Chevaux de Diomède, Le Songe d'une femme sont bâties sur des données fragiles et compliquées, qui ne sauraient s'accommoder du développement. C'est sous le poids d'une adventice beauté qu'elles ploient.

Et cependant ces digressions personnelles, ces explications psychologiques qui y sont intercalées n'ennuient point, ne donnent pas l'impression du remplissage et de l'inutile, parce que l'on finit par s'intéresser bien davantage à l'écriture d'abord et ensuite aux idées particulières de l'auteur.

Au bout de quelques chapitres, il devient indifférent au lecteur intellectuel, — le seul auquel Remy de Gourmont s'adresse, — que Hubert d'Entragues obtienne ou n'obtienne pas Sixtine (Sixtine), que Diomède trouve le bonheur parmi toutes ses maîtresses (Les Chevaux de Diomède)) que les aventures galantes des amis et des amies aboutissent ou non (Le Songe d'une femme). Ce qui attache c'est l'admirable finesse

de la psychologie, la culture et la complication des héros et leur élégante indifférence vis-à-vis de leur vie et de leur bonheur, c'est la savoureuse et ironique manière dont Fauteur introduit dans l'affabulation ses opinions personnelles sur les institutions et les mœurs, c'est le charme du détail, l'adorable imprévu de la digression et par-dessus tout la musicalité en soi de la phrase écrite.

Remarquez la volontaire progression descendante de l'intérêt de l'intrigue dans la succession de ces romans. Sixtine est l'histoire des atermoiements d'un honnête homme, — au sens XVIIe siècle, — et trop raffiné devant l'offre d'une jolie femme qui finit par lui préférer un soudard. C'est un marivaudage moderne, prétexte à des psychologies sûres et délicates. Dans Les Chevaux de Diomède, Remy de Gourmont raconte l'histoire d'un jeune homme qui aime plusieurs femmes et dont cela ne remplit pas la vie, aventure déjà plus extérieure. Et Le Songe d'une femme se dépouille de tout intérêt d'intrigue pour se réduire aux dimensions du jeu pur et de l'amusement d'esprit.

Cette défiance de soi-même, ce goût d'humaniste pour l'écriture abstraite, ce choix de plus en plus restreint de sujets, ce resserrement volontaire

s'allient à une irrésistible poésie qui se fit jour dans la musique de la prose et parfois se montra très peu nue sous une surcharge de symboles dans des séquences mystérieuses, pleines d'allitérations, dispersées dans l'oeuvre totale ou réunie en des volumes : Hiéroglyphes, Oraisons mauvaises, Les Saintes du Paradis. Même dans la prose simple d'ailleurs, cette façon de transposer la réalité ordinaire en réalité songée, de transfigurer la phrase la plus ordinaire par l'illumination d'une intime cadence et d'une sonorité suave et merveilleuse dépasse la poésie la plus arrêtée dans les limites de l'alexandrin le plus richement rimé. C'est sur ce terrain neutre que se concilient le scepticisme et le lyrisme, et comment ne pas comprendre cet étrange phénomène d'un homme qui ayant jugé l'idée à sa valeur méprisable et fallacieuse d'image, a prononcé sur l'ivresse verbale des paroles aussi révélatrices :

Les mots m ont donné peut-être de plus nombreuses joies que les idées, et de plus décisives ; joies prosternantes parfois, comme d'un fol qui se grise au son

des ferlins clos en son hochet : — car le mot n est quun mot ; je le sais, et que F idée n est quune image.

Ce rien, le mot, est pourtant le substratum de toute pensée ; il en est la nécessité ; il en est aussi la

forme , et la couleur , et Vodem ; il en est le véhicule. Mais ce nest pas pour cela que f aime les mots : je les aime en eux-mêmes, pour leur esthétique personnelle, dont la rareté est un des éléments ; la sonorité en est un autre. Le mot a encore une forme déterminée par les consonnes ; un parfum, mais difficilement perçu "Pu V infirmité de nos sens imaginatifs.

Le critique qu'est Remy de Gourmont a pris surtout l'attitude de l'ironiste, et il peut bien se le permettre, n'étant, de par son éducation universelle, la dupe d'aucune supercherie dans le monde mental et possédant le coup d'œil le plus sûr et le plus aigu.

Il n'est pas morose : le critique morose est celui qui trouve que tout est mal parce que tout ne marche pas selon son idéal personnel, généralement étroit. Mais Remy de Gourmont n'a pas d'idéal restreint et personnel. Il n'aime que la Vérité, la Beauté et la Liberté, et il ne part pas en guerre pour d'autres motifs que leur défense. Il n'est pas non plus le sceptique absolu qui garde devant les pires injustices ou les pires sottises la même attitude stupidement rieuse que devant les événements heureux. Il garde l'équi-

libre entre ces deux extrêmes ; trop intelligent pour être morose, parce que la vie n'est pas forcément laide et que ce serait avouer une fâcheuse faiblesse personnelle, et trop intelligent aussi pour être le sceptique absolu, parce qu'il y a une hiérarchie dans les choses de l'esprit. Mais l'ironie, qui consiste à être impitoyable pour l'Erreur et la Bêtise et à ne laisser passer que le juste et le beau n'est-elle pas l'attitude la plus digne ?

Je fais une exception pour Le Latin mystique et La Poésie populaire, qui sont d'ailleurs des monuments remarquables d'érudition solide et de compréhension fervente, où l'ironie ne pouvait se glisser ; mais dans tout le reste de l'œuvre critique, même en ces pages toutes spéciales de L? Esthétique de la Langue française, il trouve moyen d'affirmer toujours, — avec quel esprit ! — son mépris et son rire pour la sottise contemporaine et pour, en général, ce qui est platitude, tautologie, paresse et tout ce que résume le mot, odieux pour lui, de démocratie.

L'absolue indépendance d'esprit s'allie, chez lui, à l'admiration la plus avertie pour les choses d'autrefois. Il sait la théologie et la mystique comme l'histoire des siècles révolus et il a une dilection spéciale pour tout ce que l'Eglise et les

vieux Etats représentent d'ordre, de hiérarchie et d'aristocratisme. La liberté lui est chère, mais il ne faut pas qu'elle ressemble à la licence et au débordement ; sinon il lui préfère l'autocratie la plus féroce ; il y a au moins là des chances de vie pour la beauté.

Son œuvre critique est considérable. Outre les œuvres que nous avons déjà citées, nous noterons Le lï)>re des Masques, série de portraits littéraires sur les symbolistes de son temps, La Culture des Idées, Le Chemin de Velouis, Le Problème du Style et Physique de l'Amour, attestant à quel point son talent est souple, armé pour toutes les incursions intellectuelles.

C'est déjà une chose prodigieusement surprenante que d'écrire Les Chevaux de Diomède et Les Histoires magiques, mais lorsqu'on pense que leur auteur au lieu de s'arrêter là, a su traiter, avec la même aisance souriante les questions les plus exceptionnelles d'art, de pensée, de morale, de grammaire, de casuistique, d'imagination et de physiologie, on reste confondu devant une telle universalité.

Oui, c'est vraiment la sensation d'universel que donne ce puissant esprit. Il rappelle les érudits du moyen-âge, qui faisaient des traités sur toutes choses. Mais tandis qu'ils se lais-

saient aller à leur faconde truculente et à leur verve fantaisiste, à la séduction des théories métaphysiques, à la facilité d'une science de tradition et sans contrôle, aux digressions du pamphlet, aux superfluités du mauvais goût, Remy de Gourmont sévère et plus strict ne prend dans les faits que lui livrent les manuels ou l'expérience que l'extrait le plus rare, ce que n'y vont jamais recueillir les vulgarisateurs ou les crédules du progrès.

L'ironie assure à sa méthode critique une méticulosité sagace, le sens des réalités et de la nature lui interdit de s'en tenir aux conclusions de la logique abstraite ; surtout enfin (et c'est ce qui donne à tout ce qu'il profère ce caractère étrangement indestructible et maître de soi), il ne concède jamais à l'esprit de finalité une parcelle de sa découverte. Immuablement ennemi de la sensiblerie moralisatrice, il manie avec prudence la chaîne des causes et des effets et nul comme lui ne voit et ne dénonce la rouille étrangère que peuvent avoir laissée sur les mailles pures et solides les mains intéressées des chercheurs d'explications. Il apprend et connaît et passionnément, mais ne veut que connaître.

Quelle littérature savoureuse, extrême, essentielle ! Des Epilogues à Physique de V Amour ^ de La

Culture des Idées au Chemin de Velours^ c'est une succession continue d'œuvres maîtresses, consciencieuses, indiscutables, de chefs-d'œuvres. La critique française n'avait peut-être jamais pu s'enorgueillir d'un homme dont la parole, volontairement réservée et sceptique, ait eu autant d'incorruptible autorité.

Après la fin de ce siècle littéraire, proclamant le triomphe de l'Idéalisme sur le Matérialisme et le Naturalisme, de la beauté sur la platitude, de la vérité et de l'exactitude sur l'à-peu-près populaire et la généralisation hâtive de la fausse science, contempteur de la démocratie et de l'égalitarisme et amateur des siècles d'antan, paradoxal, savant, ironiste, humaniste et musicien de notre langue, tel apparaît Remy de Gourmont, compris de quelques rares esprits qui l'adorent, méprisant le succès, mais sûr des hautes estimes, et le représentant le plus intransigeant et le plus entier de la pensée libre, de l'élégance et de l'écriture raffinée.

Novembre, 1901. f1)

(1) Le lecteur est prié de tenir compte de la date inscrite au bas de certaines de ces études, quelques retouches seules les font différentes de ce qu'elles étaient à leur publication dans des revues. Depuis ces dates, ces écrivains ont évolué ou considérablement augmenté l'importance de leur œuvre. Le portrait n'a pas vieilli ; mais le personnage a vécu.

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