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PHILOSOPHIQUE

Dans une admirable lithographie, M. Henri Bataille nous montre d'André Gide une image frappante de ressemblance physique et morale : accoudé et renversé, la moustache tombante, il a l'air las de ce qu'il a dit et de ce qu'il va dire. La bouche vient certes de s'arrêter tandis que les yeux, d'une finesse et d'une acuité inexprimables, semblent autant sourire de la déconvenue d'un auditoire que savourer le plaisir de la compréhension mutuelle.

Tout l'écrivain révélé par ses livres jusqu'ici parus est contenu dans cette double définition : l'homme, qui parle, éveille une idée profonde, la pousse au paradoxe, en rit avec vous ; puis vous quitte brusquement pour, en riant aussi de vousmême, fuir vers une autre idée, l'antipode de la première et continuer ainsi, avec une telle négligence de transitions qu'elle suffit à éveiller une

inquiétude, celle d'une obscurité qui recèle un secret.

Mais le moment de l'hésitation, cette minute vertigineuse où, comme un pendule, l'esprit projeté à une hauteur absurde et logique reste immobile avant de revenir, ce moment d'inquiétude et de folie est si court, il précède si immédiatement le calme d'un balancement équilibré, que, dans la forme modelée autour du cerveau où se passa ce drame, sur cette physionomie ironique il ne reste plus rien de tragique, rien, sinon peut-être, au fond des yeux, deviné plutôt qu'exprimé, un vague reflet d'angoisse, d'une angoisse jusqu'ici métaphysique et idéale, mais qui est sur le point de devenir profondément humaine et plus féconde.

Les œuvres principales d'André Gide, non pas tant sous le rapport de leur masse ou même de leur importance esthétique qu'au point de vue représentatif d'une évolution sont : Le Voyage cT Urien, Paludes, Les Nourritures terrestres, Philo ctete, El Hadj, le Roi Candaule, Le Prométhée mal enchaîné.

Si nous ne parlons pas de toutes les autres (comme Les Cahiers d'André Walter, La Tentative amoureuse, Le Traité du Narcisse, les Lettres à Angele

et tant d'essais) ce n'est pas qu'il y en ait sans valeur : aucune n'est inutile. Dans le plus rapide des articles, ce subtil fait penser, suggère et trouble, mais l'étude s'éperdrait sur tant de surface. Il lui faut, dans une triangulation sommaire, ne rejoindre que les cimes. C'est presque une nécessité critique.

Le Voyage d'Urien est une sorte de roman philosophique, l'histoire allégorique d'une âme ou d'une foule, mieux encore et selon l'expression de l'auteur lui-même : " l'émotion même que nous donna la vie, depuis la naissance étonnée jusqu'à la mort non convaincue. "

Des marins, partis pour les plus grands projets, s'épuisent en tentatives vaines, se leurrent par l'enthousiasme de leurs récits sur leur insuccès, se privent des voluptés offertes pour accomplir mieux de hautes actions et il leur apparaît à la fin que la lutte et l'effort sont en soi un but suffisant, en tout cas qu'il n'en est point d'autre.

Livre malgré tout décourageant et pessimiste, où l'impuissance de tous vers l'inutilité de tout se découvre, pathétique, sous le voile, d'habitude si obscur, du symbole.

Ici, en effet, une des choses les plus singulières, c'est que l'expression généralisée et symbolique des réalités leur confère une vigueur, une émotion,

un relief que leur expression directe obtiendrait peut-être à peine. Ce résultat est dû en grande partie à la forme du style, plein d'inversions, d'artifices interrogatifs, d'à-coups et de brisures ; mais peut-être aussi à l'émotion intime, que Gide prétend être " algébriquement égale à la description d'un paysage " — du paysage dont il parle.

Du Voyage d'Urien, Paludes diffère complètement. M. Gide qui, comme le Hamlet de Laforgue, réclame le héraut qui, devant lui marchant, lui épargnera les explications, croit nécessaire de donner les raisons de cette différence : simplement qu'il veut changer. Nous touchons à la manifestation de ce besoin de diversité qui le torture, et le soulage, inlassablement. La vie est triste quand elle est héroïque et sérieuse ; mais elle est ridicule et médiocre aussi : il faut le dire. Paludes est l'histoire d'un marais, celui dans lequel nous croupissons. Se moquer des gens qui s'y envasent, ce n'est pas dépasser le niveau du roman réaliste le plus fréquent ; mais rire de ceux qui, ne pouvant s'en dépêtrer, l'exaltent ou en désirent un autre, c'est précisément fermer toutes les issues à la respiration de l'âme et l'enclore dans un désespoir inexorable et fatal. Cet éclat de rire ne se termine pas même par le brisement d'un sanglot, mais il agonise dans l'étouffement d'un râle muet :

— Que de fois, cherchant un peu d'air, suffoquant, fat connu le geste d'ouvrir des fenêtres — et je me suis

arrêté, sans espoir, parce qu'une fois, les ayant ouvertes.,,

— Vous a^ez pris froid ? dit Angèle.

— Parce qu'une fois les ayant ouvertes, j'ai Ipu qu elles donnaient sur des cours — ou sur d'autres salles Coûtées — sur des cours misérables, sans soleil et sans air — et qu'alors, voyant cela, par détresse, je cyiai de toutes mes forces : Seigneur! Seigneur! nous sommes terriblement enfermés ! — et que ma looix me retint tout entière de la Ipoûte. — Angèle ! Angèle ! que ferons-nous à présent ?... Tenterons-nous encore de soulever ces oppressants suaires — ou nous accoutumerons-nous h ne plus respirer qu'a peine — et prolonger ainsi notre "Pie dans cette tombe ?

Le contraste est saisissant entre la bêtise sereine et satisfaite de tous : Angèle, Hubert et tous les autres et l'inquiétude du héros.

La fatalité ridicule domine ce livre. Nos actes sont déterminés. L'épanouissement du premier se ramifie aux racines du second, et ainsi de suite. Mais, dans cette chaîne perpétuelle, il n'y a pas de place pour la volonté. L'acte " détachable " est impossible. Le supposer serait absurde. Mais accepter le déterminisme n'est pas consolant. Et Paludes nous rejette dans le dilemme.

L'écrasante obligation de choisir entre la démence de la volonté et la terreur du déterminisme, même exposée par le moyen de cette piètre et amusante foule, est telle que ce passage comique équivaut en intensité d'émotion à la scène poignante et stupéfiante où KirilofT, dans Les Possédés , pour se prouver qu'il est libre, est obligé de se croire Dieu et ne trouve pas autre chose en démonstration de sa divinité que le suicide, seul acte gratuit, détachable, libre. Nous arrivons ici à l'extrême angoisse métaphysique, la plus sombre et la plus désespérante.

Les Nourritures terrestres, peut-être sans autre raison que la réaction contre le désespoir de l'inévitable affirment qu'il faut vivre, cueillir le bonheur, tout aimer, s'enthousiasmer, avoir la ferveur. " Nos actes, dit l'auteur s'attachent à nous comme la lumière au phosphore : ils nous consument, mais ils nous font notre splendeur. " Ce n'est plus l'influence de Dostoïevsky, mais celle de Nietzsche, qu'on rencontre cette fois. (*)

Si l'on n'admet pas, dans une évolution littéraire, la logique mouvante de la vie, on ne peut pas aimer ce livre qu'ont détruit par avance les deux précédents. Il est conseillé à Nathanaël,

(i) Pure manière de parler. André Gide alors ne connaissait pas Nietzsche.

disciple supposé, d'agir, de déployer sa personnalité : mais Paludes a montré le ridicule de la vie, le leurre de l'action volontaire ; — de chercher en lui-même son but et de retrouver Dieu partout : mais Le Voyage d'Urien avait indiqué le néant du but et même de la personnalité.

M. André Gide apparaît plus que jamais l'interprète de plusieurs voix qui seraient en lui et qu'il laisserait entendre à tour de rôle. Toutes les tendances doivent aller j usqu'au bout de leur logique, sans qu'elles soient plus légitimes les unes que les autres. Les Nourritures terrestres, glorification de la joie humaine, de la volupté sainte et de l'action, s'emboîtent bien à leur place dans cette œuvre diverse, mais elles n'ont pas de prétention à une influence sur le futur. " Nathanaëly jette mon lùre, " dit l'auteur après l'avoir terminé. Remords peut-être d'avoir laissé pendante la grande question précédente, besoin plutôt d'explorer d'autres contrées intellectuelles, il n'admet pas qu'une influence dure. La gymnastique de l'esprit ne développe point qu'une force ou qu'une tendance ; il faut qu'elle soit délocalisée, successive et diverse.

C'est pour ne pas avoir jeté le livre que quelques uns créèrent le Naturisme, avec son panthéisme sommaire, son enthousiasme facile, toute sa médiocrité d'imitation mal comprise. Avec M. Gide il faut

jeter les livres, se libérer de leur poids pour retrouver l'équilibre qui, sans cela, s'effondrerait dans l'absurde.

Si Philoctète n'est heureux que quand il est délié de l'obligation qu'entraînait pour lui la possession de son arc et si Candaule a comme devoir de montrer sa femme à tous et de la donner, parce qu'il faut se détacher, il n'y a pas au fond grande différence dans la leçon morale : c'est toujours, en vue d'une plus grande liberté de l'âme, le conseil de s'évader, soit d'un devoir, soit d'un plaisir.

Aussi bien devoir et plaisir apparaissent-ils, quand M. Gide en parle, choses semblables, d'ailleurs gênantes et qui commandent à des conséquences longues et inéluctables : ce qu'il appellera plus tard : scrupules.

Il fait la table rase de ce dont il l'a couverte pour pouvoir, sans encombrement ni incohérence, la recouvrir de nouveau et autrement. Mais il sait mieux que personne combien ce manège peut durer et qu'on ne doit le prolonger.

Dans une œuvre unique, et d'ailleurs assez courte, il laissera entendre à la fois toutes les voix. Ce tumulte le délivrera enfin de l'obligation de les interpréter successivement.

Le Prométhée mal enchaîné résume tout ce qui le précéda : l'étudier suffirait presque si l'on voulait

comprendre d'un coup le talent de M. Gide. Une analyse détaillée est nécessaire :

Prométhée descend à Paris et,dans un restaurant, déjeune avec deux personnes : la première, Damoclès, a reçu cinq cents francs dont il ne sait que faire et qui le troublent à tout instant ; la seconde, Coclès, a reçu un soufflet d'un homme qui lui avait demandé de mettre une adresse, au hasard, sur une enveloppe.

C'était un tour du Miglionaire qui, las de déterminisme et voulant faire deux actions complètement gratuites, s'était promis d'envoyer cinq cents francs à celui dont un inconnu quelconque, (lui ramassant son mouchoir) aurait mis l'adresse sur une enveloppe et, après, de donner un soufflet à l'obligeant.

Tout le ridicule de la supposition d'un acte gratuit apparaît dans le choix d'une donnée aussi saugrenue. Les angoisses de Damoclès, anonyme et sans histoire, quand ce billet de cinq cents francs vient jeter le trouble dans son existence, l'étonnement perpétuel de Coclès et sa peur de recevoir une nouvelle gifle, le rôle absurde du divin Miglionaire, ivre d'une liberté achetée au prix du désordre et de la démence, tout cela n'a pas d'issue, forcément, et, le conteur biaisant, une autre histoire commence :

Prométhée donne une conférence et parle de son aigle. " Il faut avoir un aigle. " On ne sait pas pourquoi. C'est une pétition de principes. Une pétition de principes est une affirmation de tempérament. Le tempérament de Prométhée s'affirme par cette formule : j'aime ce qui dévore les hommes : les aigles. S'enthousiasmant graduellement, il découvre qu'il aima d'abord les hommes, qu'il leur donna l'aigle à cause de cela, mais que, celui-ci les dévorant et étant leur beauté, il le leur préféra. Avant néanmoins de leur préférer complètement l'aigle, comme il les aimait encore quelque peu pour eux-mêmes, cette hésitation rendait l'animal gris, morose et laid comme un vautour. Il fallait, pour qu'il fût beau, qu'on le nourrît et qu'on s'y dévouât exclusivement. — C'est cette conscience qu'on appellera le vautour sans beauté, indigne des tourments qu'il cause. — Mais reparaît la pétition de principes : pourquoi l'aigle ? Sa beauté ne prouve pas sa raison d'être. Et Prométhée achève dans une angoisse terrible, dans un finale d'une véritable beauté lyrique.

Damoclès, au paroxysme de la détresse que lui cause l'ignorance de son devoir : (à qui rendre les cinq cents francs ?) meurt dans le désespoir. On l'enterre. Et Prométhée raconte, devant sa

tombe, l'histoire de Tityre, le célibataire entouré de marais (ironique rappel de Paludes) qui devient l'esclave du chêne qu'il a planté au point d'être obligé de bâtir autour une ville. Il ne raconte cela que par réaction contre l'histoire de l'aigle: celle de l'aigle était pathétique, celle de Tityre ridicule : dans le premier cas, il faut se soumettre à l'obligation de beauté et dans le second s'échapper de l'obligation simplement obligatoire.

Puis Prométhée, ayant mangé son aigle, meilleur parce que mieux nourri, avec une de ses plumes relate cette aventure.

Tout M. Gide est dans cette boutade. Partir d'une donnée, ou baroque, ou sérieuse, la développer logiquement, suggérer au passage des aperçus profonds, passer d'une idée à une autre par les associations les plus subtiles et les plus inattendues, atteindre le pathétique le plus intense, simplement en poussant à bout une plaisanterie rencontrée : tout ce désordre apparent est tramé sur une composition cachée et indéchirable dont on n'aperçoit les fils qu'à l'étude attentive et pour un instant. Il en reste comme le plaisir d'un secret entrevu.

Le style est exactement tendu et modelé sur la pensée. " Mon émotion ne joue jamais a)>ec le style par trop grand' peur qu'après le style ne se joue

d 'elle ; elle a besoin des mots et cherche a se mettre bien avec eux ; il y a même désormais entre eux des affinités réciproques ".

Celui de La Tentative amoureuse^ d'El Hadjy des Nourritures Terrestres est balancé, fluide, voluptueux ; il rend la sensation d'une manière parfaite, il la suggère à un point vraiment rare. Celui de Paludes et du Prométhée mal enchaîné est bref à la fois et contourné, chargé d'incidentes et d'une syntaxe bizarre, ramifiée, et déconcertante comme l'ironie qu'elle exprime. Celui de Philoctète est grave et élevé, comme un antique. Celui des Cahiers d'André Walter et du Traité du Narcisse est d'une précision compliquée tout à fait spéciale. La sensation côtoie la métaphysique, elle s'y mélange, lui donne une force inattendue : l'essence même du symbole y est dévoilée.

Il est même assez remarquable qu'un ironiste aussi raffiné, aussi retour sur soi-même ^ ait pour la parfaite concordance du fond et de la forme un pareil respect.

Le phénomène s'explique doublement : d'abord M. André Gide est né grand écrivain ; ensuite la perpétuelle fuite de son intelligence devant tel problème mental prouve au fond qu'il se réserve pour les plus grands — et qu'alors son style sera parfait, identique à cause de cela pour tous les sujets.

S'il n'est pas dans toute la force du terme un styliste absolu, c'est en effet qu'il ne l'a pas complètement voulu. Il a tout ce qui constitue le don d'écrire bellement. D'admirables phrases éclatent à tout moment dans son œuvre comme des fleurs magnifiques dans un parc un peu négligé. Mais pressé de s'occuper d'une autre question, il passe, avec la promesse tacite de donner sa mesure plus tard.

L'heure de l'échéance est arrivée. Il ne songe pas à s'y dérober. Des fragments d'une pièce intitulée Saiil parus à la Revue blanche indiquent ce que sera une portion tout au moins de son oeuvre future. (*) Biblique et shakespearienne, éminemment tragique et que faisaient pressentir certains passages pathétiques de Philoctète et du Prométhée mal enchaîné.

On peut déduire assez facilement ce qu'en sera le reste.

(i) Des livres comme U Immoraliste et Prétextes sont plutôt que des œuvres d'évolution une sorte de retour en arrière, de coup d'œil dernier jeté sur l'ensemble d'un passé. A ce point de vue, Ulmmoraliste peut-être comparé sans préjudice à la terrible, angoissante et pauvre confession de Maurice Léon : Manuel du Petit Gendelettre. Je ne connais pas de plus exactes monographies de la faiblesse.

M.Gide nourrit pour Dostoïevsky une admiration très grande: il s'est assimilé, nativement d'ailleurs et sans imitation, sa retorsion psychologique, ses dessous de composition, son exactitude de détail, un peu son émotion de pensée ; mais il lui envie ses qualités vivantes, qualités dont l'éloigné la stérilité du sourire.

Actuellement, il est excédé d'ironie. Cette frêle et étroite armature d'égoïsme intellectuel craque de toutes parts sous la poussée intérieure de l'observation étendue, de l'émotion et de la vie. Dans Prornêthée, elle s'écaillait par larges places. Saîll semble en être dépouillé.

D'ailleurs il caresse le projet d'un livre d'action et d'intrigue. Il n'est pas excessif de présumer que ce livre sera très beau : la tendresse vivante toujours soulevée de pensée lui donnera un caractère unique, en fera quelque chose d'analogue à ce qu'aurait pu produire la collaboration de Meredith et de l'auteur des Frères Kamarazof.

L'angoisse métaphysique est stérile parce qu'elle est sans issue. Le remords de ne pas avoir résolu les antinomies philosophiques tombe devant la certitude qu'elles sont insolubles. Continuer à y rêver serait d'un fakir, et le fakirisme est passé de mode.

Trop intelligent pour ne pas le comprendre,

trop possédé d'idées de justice et d'équilibre, M. André Gide fera servir les incomparables ressources de son talent et de son esprit à une oeuvre touffue, générale, généreuse, d'un caractère plus universel, sans réserves enfin humaine. Il quittera la littérature de curiosité pour la littérature féconde et l'autorité de sa grave parole sera d'autant plus grande que cette parole aura jadis été plus suffoquée par les sanglots d'un rire profondément sérieux et triste.

Mai 1902.

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