SUARÈS
Le public d'élite, celui que la réclame n'influence pas et qui réserve son culte aux gloires authentiques et aux talents solides, n'ignore pas le nom de M. Suarès ; mais bien peu connaissent son œuvre entière. La plupart ont lu son remarquable " portrait ' à' Ibsen dans la Revue des Deux Mondes et ses âpres et profondes pages parues à la Renaissance latine sous le titre : Lord Spleen en Comouailles, et cela put suffire longtemps à tenir en arrêt leur curiosité ; mais, par suite de circonstances sur lesquelles il serait inutile d'insister, ses vrais livres (il en a déjà publié neuf, si je ne me trompe, depuis 1892) sont presque inconnus, tout au moins dans leur totalité et leur lien logique. Tirages restreints, éditeurs toujours différents, élévation peu commune des sujets, silence, tout au moins équivoque, de la critique, autant de raisons qui font que, pour beaucoup
de lecteurs, sa personnalité ne put que se laisser entrevoir à travers quelques pages de revue, tandis qu'elle s'expliquait et se développait tout à son aise, — théorie et sentiment, — au long de ces livres dont je n'ose me flatter de dire aujourd'hui, comme ils le méritent, ce qu'ils valent, ce qu'ils apportent et ce qu'ils révèlent.
Il ne faut pas le suivre bien loin pour s'apercevoir que M. André Suarès est pessimiste. Il l'est comme on ne l'est plus, à un point extrême et avec une violence sans bornes, il l'est jusqu'au nihilisme, au nihilisme absolu.
A ce titre, il représente un cas extrêmement rare dans la littérature contemporaine, car celle-ci reflète et raconte une civilisation et des individus sollicités d'une façon pressante et péremptoire d'agir et de se remuer pour ne point mourir. Aiguisé par le raffinement du mécanisme, le problème de la faim, le plus vil de tous, est là, chaque jour exigeant une solution, et demain, il recommencera, et sans cesse. Le court répit qu'il accorde, — quand il en accorde, — ne peut vraiment laisser place qu'à des velléités
de bonheur, vagues à la fois et de tendances essentiellement positives, entièrement soustraites à l'examen de la pensée et de la réflexion.
La pensée et la réflexion tuent l'idée du bonheur et remplacent son désir par les froides certitudes du néant universel. Mais comme il faut du temps et du loisir pour penser, il en faut bien davantage pour être triste, — triste avec méthode — , et c'est ce qui explique que toutes les métaphysiques et les morales basées sur l'idée du rien n'ont pu s'épanouir que dans des civilisations relativement sauvées de la bousculade du progrès matériel et des rêves démocratiques, en Orient par exemple. Les peuples de l'Occident ont plutôt limité leurs buts à leurs actions même.
Je ne vois guère en France d'écrivains entièrement pessimistes, car ici, une fois accomplie la lutte vitale, d'ailleurs assez douce, les loisirs qui nous restent, les bonheurs modérés que nous nous accordons, à notre taille et à la taille de la vie, sont assez adroitement enlevés à l'examen de la corrosive raison. Les pessimistes, chez nous, seront Chateaubriand, Baudelaire : âmes souffrantes sans doute, esprits hantés de l'abîme, mais hommes qui veulent garder la science de vivre, malgré la brièveté de vivre.
Le pessimiste absolu ne peut pas vouloir garder cette science, dont la vanité définitive l'obsède. Et c'est cela qui le caractérise.
Je songe à Jules Laforgue, qui pourtant fut torturé par l'idée de la mort, mais quelque chose l'attachait à la vie : l'amour de celle qu'il appelle " sa sœur humaine ", le goût des arts, jusqu'en leur matière et les secrets de leur technique, et quelque lueur de la flamme évangélique. Remontant bien plus haut, si j'évoque Pascal, je me souviens que, s'il avait brûlé tous ses vaisseaux, c'était pour se réfugier dans le Christianisme, seule arche sauvée, et que projetant au delà de la mort, son besoin de félicité, il attendait, sûr de sa foi, le passage et la métamorphose.
Mais aujourd'hui je viens de lire quelqu'un qui ne garde, dans le pessimisme, ni nuances, ni compromis, qui ne s'est rien réservé et que rien ne détourne ni ne distrait de sa certitude épouvantable.
Nul système chez lui : il mépriserait plutôt les théories et les principes. Floraison de sa sensibilité blessée, conclusion de tous ses raisonnements, s'impose cette connaissance absolue, inattaquable, immobile du rien final et total contre lequel aucun élan ne peut prévaloir, flots vains et creux, cris de passion et de folie. Il en
arrive à dire, avec le mépris tranquille de toute autre erreur :
Du reste, presque toutes les âmes puissantes sont douloureuses. Le plaisir de vivre nest quun " incident " : il n a pas de profondeur (1).
Mais comme pessimisme, nihilisme ne sont que des mots, examinons ce qu'ils représentent de concret dans la sensibilité de M. Suarès et comment ils y sont devenus aussi vivants qu'ellemême.
Il n'est pas entré sans révolte dans ce cercle fatal. L'homme a un cœur qui, jusqu'à son dernier battement, refuse le désespoir éternel que lui propose la raison. Celui du poète qui chanta Sur la mort de mon frère était plein d'une tendresse infinie. Il faut lire ce livre terrible, de larmes, de sang et de douleur pour se rendre compte de la lutte acharnée qu'y soutiennent la désespérance et l'amour. Pas un instant, malgré les cris du coeur déchiré, l'intelligence n'admet le moyen ni même l'idée d'une fuite, de la plus infime issue au " système clos " de la Fatalité, qui fait du cadavre " la chose sans nom " et de son âme un éparpillement infini, inconnais-
(i) Ibsen: Revue des Deux-mondes, 15 août 1903, page 860.
sable. Mais pas un instant non plus, malgré sa certitude, le cœur ne supporte cette notion imposée par l'intelligence. Ni celle-ci, ni lui ne désarment et le livre s'achève par l'axiome et la protestation. Angoissante lutte, mais dont l'issue, quoique retardée, est certaine.
Encore une fois, Pascal, franchissant le cercle inéluctable, serait tombé dans l'espace aérien de l'irréel où la Foi, aérienne et irréelle, l'attendait pour l'y soutenir. Mais M. Suarès ne peut pas croire : et, partant, méprise la fuite.
Pascal, dit-il, se confie même au néant : il a F infini du cœur et la vie éternelle en récompense ; il les attend de Dieu même, enfin. Non pas d'un dieu qui n'est que dans les mots, sans forme et sans action, non pas d'une idole verbale : mais d'une personne, d'une Volonté Vivante comme sa création. J'ai eu un père et un enfant que je n'ai plus. Je saurais me remettre de moi-même a un cœur qui peut tout, qui donne la vie comme il la prend, et, comme il Ta reprise, peut la rendre. Mais mon père est mort ; mon enfant est mort, et pour lui, je n'ai rien pu faire. Et que suis-je, déjà, moi-même ? J'appelle rédemption, la vie de mon amour. La science règne, mais sur la mort. Hélas, je connais ce pouvoir absolu, et je n'espère plus m'y soustraire. Je suis le sujet de choix que cette reine
tue, après l'avoir initié a ses mystères. Pascal, lui, s'est assuré le salut.
Et, plus loin :
Voilà donc ce grand nihiliste en possession d'une mérité, qui les contient toutes, et les certifie ou les annihile. Que serait-ce de lui, moins cette vérité ? — Le néant total et la mort ou je suis. Ou "bous serez (*).
M. André Suarès méprise, on le sent bien, le froid mécanisme de l'intelligence, mais il ne peut l'empêcher de lutter avec le cœur, là comme dans tous ses autres livres. Pathétique éternel, mais renouvelé par la fièvre de l'expression. Le désespoir est au bout de tout.
Les esprits d'aujourd'hui, de Jules Laforgue à Rémy de Gourmont, disent : " Cultivons notre jardin. Vivons ". Ils savent bien, eux aussi, que le noir géant de la Fin, au moment de la récolte, d'une chiquenaude bouscule le jardinier, comme une fourmi sur son tas. Mais on dirait parfois que cela leur est égal, et du reste peut-être détiennentils la sagesse. Le premier parla avec suavité des petits bonheurs de l'amour, le second trouve
(i) Sur la mort de mon frire : Pascal, le grand nihiliste.
d'âpres joies à la certitude scientifique, limitée à elle-même. Personne ne s'occupe de plus tard.
Mais " Vivons " est un conseil qui ne vaut que pour ceux ayant envie de vivre. Les autres sont semblables à ces dormeurs qui ne peuvent plus retrouver le sommeil, une fois qu'ils l'ont perdu, parce que l'heure du lever, pour lointaine qu'elle soit, les obsède. Ils veillent, crispés.
La profonde Terreur est le regard de la Pensée.
Il n'est rien que le Sage n'accepte ; mais il sait F horreur de ce qu'il a accepté.
Il sourit, F homme qui sait. Ha, le sourire est le masque divin de la peur.
Le sage a vu, hélas ! Et sa pire frayeur vient de la "Vanité même d'être effrayé.
Il penche la tête dans l'épouvante de ce qu'il accepte : car il s'y sait forcé (1).
Tout finissant par la mort, et les destinées d'après la mort n'étant pas le moins du monde certaines, la vie n'a plus de valeur. C'est bien simple.
Toutes ses significations, ses plaisirs, ses accidents tombent à rien. Elle se réduit à un terrible
( i ) Images de la Grandeur .• Terreur.
minimum : le fait de respirer, je pense, et rien d'autre. Par une constitution immuable de notre esprit, ce qu'elle offre ne peut être goûté qn'avec une espérance quelconque de prolongement. Si cet espoir tombe, on se retrouve en face d'une moyenne de quelques années, réduite par tous les accidents imaginables, cernée par l'enfance, la vieillesse et les impossibilités matérielles et morales dressées entre notre désir et nous.
La vie n'est donc plus cette projection de notre sensibilité, cette illusion de longs bonheurs prochains, mais un espace vague et incertain entre deux bornes trop certaines. Les sentiments qu'on y éprouve, les passions dont on y est le jouet, participent de cette inconsistance. Amour, amitié, tendresse, colère, ambition, luxure, avidité de connaître referment leurs pauvres mains sur du vide. Formes que l'inconsciente nature imposa à notre besoin de perpétuation, elles s'évanouissent, leurs rôles remplis, et nous sommes toujours les dupes de ce vaste songe.
Rien de plus durable ni de plus louable dans les nécessités sociales. La cité, l'état, la guerre, les lois ne représentent que quelques sécurités plus fortes entourant l'exercice et la satisfaction des instincts primordiaux. Prolongeant la race, ces institutions ne font rien pour l'individu, qui meurt
aussi vite. Elles ne sont donc plus rien. Et la religion n'est rien puisque, négligeant les problèmes temporels pour établir une espérance dans Tau delà et l'éternel, elle ne peut pas en prouver la vérité.
Quant à la civilisation et au progrès, le nihiliste n'en discute même point les imperfections, il y est indifférent. Puisqu'ils ne peuvent rien pour ajouter un jour au présent, qu'importe qu'ils le rendent confortable ? Ils n'en arracheront jamais l'inquiétude.
Voilà en quelques lignes l'examen des attitudes du nihilisme en face de toutes les démarches de la vie : vérification détaillée de toutes les illusions, aboutissant à une négation universelle. Il ne restera absolument rien que l'énoncé même de la loi qui servit à tout détruire : la constatation de la force, et, en dernière analyse, son culte, puisqu'elle est, enfin, l'unique réalité.
La Force ! Suprême idole et toujours la seule, enfin dépouillée de tous ses masques, éventée en toutes ses ruses. La voici. Elle a la figure massive, stupide, impénétrable et sans regards du boulet. Elle a toujours raison. L'imagination du poète éblouie par ses allures et ses métamorphoses, le raisonnement du nihiliste enfin arrêté devant l'obstacle de la chose vraie et solide conspirent,
chez M. Suarès, à reconnaître en la Force le seul miroir capable de réfracter leurs rayons, qui portaient jusqu'ici dans le vide. C'est Tunique manière plausible d'expliquer comment ce contempteur acharné des illusions du cœur et de l'esprit admet, enfin, quelque chose.
La Force î
Mais de quelque beaux noms que la colère du poète enveloppe l'ennemie, c'est toujours elle : la Mort ; et l'obsession recommence. Toutes les manifestations de l'énergie : — phénomènes mécaniques de l'atome inconscient ou activité plus complexes des civilisations créant les fantômes de l'ordre et de la durée, — toutes vont à la mort avec une telle nécessité qu'on se demande si, au lieu d'être surprises par elle, elles ne l'ont point au contraire préparée.
J'ai lu peu de livres qui soient imprégnés autant que ceux de M. Suarès de l'effroi sacré, de l'idée fixe terrible, ni surtout avec cette constance, cette violence. Il en arrive à prononcer des paroles inoubliables :
La vie ri a que deux antennes pour tâtet la mort qui F épouvante, et qui stupéfie sa croyance : l'extrême amour et la passion de la beauté. La méditation de la beauté et la vue de la mort ont des profondeurs
mitoyennes ; c'est dans les régions du total amour, soit qu'il délire, soit qu il perde son sang par quelque incurable blessure. L excès de la vie fait V excès de la mort. Nous avons ainsi nos deux palpes de peur (l).
Et à hurler le cri de la terreur sinistre :
Et tout vire dans le vertige hagard de ce qui n'a plus de nom ni de figure... Ah ! dégoût, sapeur du vide, rançon de Pacte.
Mais le pire, le pire sort du fourreau de Pâme décorée :
Des poignards rouges de sang, a la pointe noire de poisons accumulés : les pensées de la mort furieuse.
Les idées de la mort se dressent, dardées en reptiles : tuer et se tuer..., tuer encore et se tuer...
Les fumées du meurtre et F encens de la mort montent en tournoyant de la cuve où le spleen se tord et sue... Je crie dans les chaînes, Titan.
Et je suis un sépulcre pensant, préparé pour la mort (2).
Cependant, il faut vivre. Du fait qu'un homme ne se suicide pas, c'est qu'il accepte, et il lui faut s'accommoder de l'impasse où il est jeté. Nous
(i) Sur la mort de mon frère : La sainte lâcheté de la vie. (2) Images de la Grandeur .• Ivre de spleen.
avons vu que, pour consentir à rester, M. Suarès n'a point pris les moyens habituels aux plus hauts esprits. Il lui est impossible d'oublier l'image épouvantable, et ce qui sert à d'autres de diversion ou de sommeil ne lui semble, à lui, qu'un appel plus inexorable, une ironie plus raffinée. Que fera-t-il, cependant ?
Qui voit la mort dans sa plénitude, il n'a que trois partis : Mourir. Ou croire à la cause qui donne, qui ôte, et qui rend la "Pie. Ou créer à son image, en attendant la mort, l'ombre de la vie.
Et il ajoute immédiatement :
Trois partis dont pas un n'est au choix de V homme; il ne choisit pas celui qu'il veut suivre ; il suit celui pour lequel il a été choisi. La plupart des hommes se donnent l'illusion d'être, et de se poursuivre dans leurs enfants : heureux sont-ils, — cette foi de la chair leur demeure. Les autres n'ont qu'à se tuer, ou se mettre a genoux cherchant leur Père, et V implorant s ils Vont trouvé.
Ou bien, plus malheureux que tous, sachant la Vanité de ce qu'ils font, en l'oubliant un peu du temps qu'ils sont a le faire, ils s'enïarent d'une création, où le rêve de la Vie lui-même fait un rêve. Voila la force
puérile de Part. Les plus grandes œuvres sont les plus douloureuses, et par là peut-être les plus vaines. C'est le culte, ou la sainte lâcheté de la vie nous condamne, jusquà F heure de payer ce répit de notre tête (*).
C'est clair.
M. Suarès est poëte, nous verrons tout à l'heure à quel degré. Mais quelque chose frappe, au premier moment, chez cet obsédé de la mort : la hantise de la grandeur. Puisqu'il faut accepter cette consolation puérile de Fart, qu'au moins on aille vite au plus haut, qu'on étreigne les plus vastes spectacles. Son plus beau livre peut-être s'appelle Images de la grandeur et, vraiment, il est d'inspiration magnifique. Il dérobe à la source inépuisable des forces élémentaires une vie violente et splendide.
Voici enfin un point fixé, un terrain sauf dans la débâcle universelle. Le nihiliste va vivre, il va s'occuper de la vie. La Nature, qui ne se soucie point de la Raison, a déposé en cet homme, en même temps que cette Raison, les secrètes énergies qui font qu'un poète existe pour recueillir des images et les exprimer par son chant. Il suivra donc le parti pour lequel il a été choisi, en dépit de
(i) Sur la mort de mon frère : La sainte lâcheté de la vie.
sa logique de philosophe, de ses dégoûts de délicat. Il s'intéressera à la nature dans la mesure où elle lui est proposée comme un répertoire indéfini, un livre éternellement ouvert.
Cependant, à vrai dire, le lyrisme n'est pas un recours. Souvent même, aux heures de réflexion et de repos, il n'est qu'un excitant plus vif au désespoir. Et il faut quand même à tout homme quelque élément sentimental et irraisonné qui soit, à l'écart de tout examen, sa joie et sa consolation. Le lyrisme, si merveilleux qu'il se réalise, est une fonction imposée, quelque chose comme la maternité d'un insecte épuisé d'amour et qui va mourir aussitôt, quelque chose d'aussi effrayant que cela, et conscient. C'est, il me semble, le propre de l'homme, que d'avoir su créer ce besoin d'une joie gratuite et sa satisfaction, et la qualité de son choix fait la mesure de sa valeur. Sans doute, ce choix est né d'un rigoureux déterminisme, mais l'infinie, l'inconnaissable complexité des causes (atavismes, climat natal, éducation, etc.), équivaut ici presque à la liberté et d'ailleurs, fatale ou libre, qu'importe à cette élection, puisqu'elle est la plus complète et la plus haute expression d'une nature d'homme ?
C'est la Solitude que M. Suarès a choisie comme sauvegarde et comme retraite. Il l'a chantée en
termes sublimes. Il est là, chez lui, souverain à l'écart. L'espace y est vide et l'air irrespirable à la bassesse. L'immensité silencieuse et sans accidents satisfait à la plus avide passion de la grandeur. Plus que tous les autres paysages du monde, M. Suarès aime les dunes, les landes, les ciels et la mer infinie de la Bretagne. Puisque la mort partout le poursuit, il veut que ce soit là qu'elle l'atteigne, et non parmi l'odieux océan des visages humains :
Je veux mourir ici, où j'ai senti les linges tièdes de V oubli enveloppe? mes os brûlants de fièvre, et détendre mes muscles raidis. Je veux mourir ici, où le re)>e puissant de la vie s'endort dans une fraîche paix, qui le délasse. Car, où ne se consume-t-il pas de son ardeur ? Partout, il se dévore...
... Puissé-je étendre à F infini occidental des bagues le rêve de la grandeur, que prétend insulter la vie. Et puissé-je endormir, sur les derniers bords des solitudes atlantiques, la grandeur de mon désir dans une paix égale (').
Cette notion de la solitude est la seule qu'il
(i) Le livre de VEmeraudt: L'Adieu.
consente à soustraire à l'examen destructeur de son terrible nihilisme. Pour y trouver un sanctuaire inviolable, il Ta élevée au-dessus de sa reflexion, comme un sceptique respecte, amoureux, les mensonges de sa maîtresse. Elle lui est devenue sacrée.
C'est là le point faible et le point vivant de cette organisation intellectuelle. Je dis " faible exprès, comme je le dirais du cœur, organe exposé mais qui distribue le sang. Il y a un secret de vie dans cet aveu de débilité, une ressemblance profonde et fraternelle avec nos contradictions et notre misère. Sans doute, M. Suarès sait-il bien que la Solitude, comme tout au monde, est une irréalité, mais enfin, il est homme, et il lui faut repos et pâture. Parmi toutes les illusions, il a choisi celle-là, la plus âpre, la plus hautaine : il est à sa taille. Ses dures caresses, qui ébranlent les médiocres, l'affermissent.
Enfin parfois, il s'attendrit tout à fait, il descend tout près, à les toucher, de nos douleurs quotidiennes. Il vient cueillir avec compassion les petites fleurs souffreteuses qui poussaient dans un repli de la lande. Un jour, ce fut en Bretagne, il retrouva une patrie réelle et, ému, il s'intéressa aux plus petites choses des hommes : l'amour
sentimental (L), les vieilles coutumes, jusqu'à l'âme mystérieuse des bêtes. Semblable à son esprit par ses âpres horizons et la glace de ses hivers, la terre de Cornouailles l'était aussi par les infinies délicatesses de son court printemps. Retrouvant les falaises, il retrouva en même temps la féerie des plaines et du ciel. Le livre de VEmeraude est parfois pur et enfantin comme un sourire. Et jusqu'à sa tristesse est douce, pleine de nuances, d'embellies, de passion où se reprendre :
Quaimerai-je, si je ri aime pas la tristesse, moi qui suis tout passionné et tout triste ? Et la tristesse de ce pays pensif est pour mon âme un berceau, où m'endort une mère délicieuse. Celle quelle est se retrouve en celui que je suis, et bien faite pour lui, bien fait pour elle (2).
Cet instrument à double usage, qui exalte et endort tour à tour le sombre rêve, le lyrisme est, chez M. Suarès, extrêmement puissant. Il est violent, étrange, aigu, profondément naturiste, et, à ce point de vue, offre beaucoup d'analogies avec
(i) Lire les pages exquises appelées : La " Douce (2) Le livre de V Emeraude ; L'Adieu.
celui de Lautréamont, de Rimbaud, de Claudel. Mais ce qu'il y a d'inattendu, c'est la forte empreinte marquée sur lui par les habitudes de pensée du psychologue et du moraliste.
Il est très rare que le génie de l'observateur d'âmes soit allié à celui du lyrique. Celui-ci se haussera tout au plus, si, par exemple, il compose un drame, à la conception de figures symboliques, mais froides et vagues, privées de la vie du sang et de tout caractère ; et, quant aux questions qui, par l'intermédiaire de la phychologie, abordent les problèmes ethniques ou moraux, il ne s'en occupera même point. Le moraliste, de son côté, passionné d'exactitude, perdra de plus en plus, s'il l'a jamais possédé, le souci des belles images fortes et grandes.
M. Suarès réunit les deux qualités contradictoires. Son étude sur Ibsen est remarquable de profondeur, au seul point de vue de l'acuité d'analyse. Les pages d'ouverture contiennent un morceau sur la Norwège, milieu créateur de l'œuvre et du talent d'Ibsen, qui est tout à fait de premier ordre. Partout brillent des trouvailles psychologiques comme celles-ci :
Dans une âme puissante^ le désir de la consolation est pareil a la convoitise de la volupté la plus tran-
chante ; et la soif est égale de bercer une créature dans te bonheur quon lui donne, et dans la souffrance quon lui fait oublier. Telle est la récompense infinie de F amour : un oubli de soi.
Et :
Car ce nest encore rien d'avoir tant à donner : considérez la misère de nalpoir pas trouvé à qui F on donne. On demeure en soi, malgré soi. On tue F amour sans le vouloir, à force de le chercher. Et sans plaisir : on na même pas eu la joie du meurtre, cette basse passion du moi, qui fait les âmes meurtrières.
Il a gardé des grands moralistes du XVIIe et du XVIIIe siècle la tradition puissante et jusque la largeur du style. Il dira :
Le goût que F on a pour les femmes est souvent le pis aller du goût quon voudrait qu elles eussent pour nous. C'est une question si les misanthropes ne sont pas les plus sensibles à la séduction des femmes ; et dans le misanthrope, il y a le misogyne aussi ; mais le cœur se moque de la théorie.
Enfin, je vois même, dans certaines inventions de ses drames, une acuité psychique étrange, quelque
chose qui tient du magnétisme. Songez à ce singulier personnage de Tantale, dans La Tragédie d'Elektre et Oreste, lorsqu'il vient, sous prétexte d'appel à la vengeance, souffler le doute et le découragement dans l'âme de l'Hamlet antique. Sa mystérieuse et irritante ironie accable l'action :
Les dieux se vengent, ma fille, et V homme assassine.
Et:
Le soir, Oreste, le gibier traînera sur la terre.
Prépare les couteaux pour dépouiller la bête.
J'y serai. Tous ï>os actes sont justes, ô meurtriers ;
Et pourtant ce ne sont que des crimes.
(Il éclate de rire.) Osez ! Osez !
Mais c'est par l'invention des images que M. Suarès est le plus grand.
Au clavier qu'il en touche, il ne manque aucune corde. Il va des analogies les plus humbles aux tableaux les plus vastes.
Il dira d'un poulet égorgé :
Les petites lentilles des yeux n oscillent plus dans leurs disques de caoutchouc, sur les deux bords du crâne ridicule.
Ou de l'oreille d'un enfant, qu'elle était :
pareille au quartier de la noix fraîche — quand on la tire de la coque.
Mais il pourra aussi, agrandissant sans cesse les horizons du spectacle qu'il conçoit, l'achever dans l'illimité et les suprêmes hauteurs du monde, comme en ce beau poème appelé : Les Vainqueurs sous Parc de triomphe, dont voici la fin :
Les Vainqueurs. — Ah, qui que tu sois, voix nouvelle et dominatrice , que tu es forte à ranimer nos cœurs!... C'est nous, c est nous seuls qui dïons triomphé, tu Vas dit, il ny a pas une heure; et malgré ta dérision, nous sommes les vainqueurs.
La Mort. — Oui, ^ous Fêtes; et pourris déjà de la plante des pieds h la nuque, et de la nuque aux moelles, pourris dans les os, pourris dans les cœurs, pourris dans la tête. Et ï>otre pourriture sent... Tombez charnier de géants ; tombez, gibier des Ipers, viande du néant. Tombez, ô triomphans.
Les Vainqueurs. — Hélas I... La mort, sur le seuil de la nuit.
L'Impassible. — La lutte est fumée. La défaite est fumée. Et fumée le triomphe.
Fous y chiennes y à la chaîne. Tout est silence. Courez, tremblez, étoiles (1).
Se contentant parfois de simples comparaisons (sous forme même d'épithètes), il ira graduellement aux images plus complexes. Il évoquera des tableaux du plus hallucinant réalisme :
Et les gabiers, de leurs mains rudes qui s étonnent, touchent a^ec une précaution amoureuse le bras nu des filles, lisse comme la queue du chien danois, et froid au tact comme une bille d'ivoire... Ils rient ; et un flot de sang bat à leurs tempes.
Ou bien, évadé du réel immédiat, avec cette liberté fougueuse et belle qu'eut le Rimbaud des Illuminations, il écrira ce merveilleux poème : Le Musicien des sphères (]).
Allant plus loin encore, il créera des visions tellement mystérieuses qu'elles feront comme des vibrations infinies dans l'esprit, suscitant à leur tour d'autres images, plus vastes, plus vagues, plus étranges. Ainsi s'élargissent les ondes autour des ondes :
Et je roule, dit l'amant épuisé, au fond du
(i) Images de la Grandeur.
précipice, avec la lente Volupté d'un flot de sang le long d'une pente de marbre.
Enfin parfois, art suprême et vraiment de génie, l'image entière est une création cérébrale. Le centre vivant, l'idée initiale en est supposée et autour de ce centre s'organise un monde d'analogies, absorbant pour sa vie les éléments transformés de la vision habituelle :
Lumière du chêne mouillé au fond des océans, qui croît démesuré et sombre, portant tout F infini phosphorescent des vagues pour feuillage et qui pour branches a les marées, —
Lumière de ce chêne, et son diVin désir de pousser sa tête
Au-dessus du flux et du reflux des temps, et de porter enfin V aurore sur ses tempes vertes.
X'est-elle pas extraordinaire cette démarche de l'imagination, intervertissant ainsi l'ordre naturel au moyen d'une sorte d'hypothèse : (l'idée du chêne lumineux qui serait l'océan), que les images suivantes vérifieront : (le feuillage des vagues, les branches des marées) :
Et ce n'est qu'un exemple.
Enfin, toutes ces qualités qui pourraient n'être rien, privées du style, sont tout parce que le style les exalte jusqu'à leur suprême degré de puissance. Les quelques morceaux que nous venons de citer suffisent à faire comprendre combien M. Suarès est fidèle à la grande tradition française. Il sait manier, avec la prudence et la science sobre d'un classique la langue mûrie, complexe, complète et incomparable que les siècles nous ont faite. Sa prose a le sens du rythme le plus pur : compact, souple, musical. Je voudrais dire quelque chose de la forme si spéciale qu'il a donnée à ses vers. A peine libérés, presque toujours octosyllabiques, tantôt pleins de martellements et d'allitérations, tantôt fluides comme des complaintes de Verlaine, ils ont une sorte de secret insaisissable, de sourde harmonie.
Une plainte aiguë monte dans mon cœur, — la voilà vaincue ma chère langueur.
De sommeil tout ivre déjà je pensais ne vouloir plus vivre, et je m'enfonçais
Dans la paix profonde des mers sans réveil, où l'onde sur Fonde dort, loin du soleil...
Du fond de moi-même me voici séduit :
la peine suprême me hèle en la nuit...
O silence : — J'aime (*).
Qu'il écrive en vers ou en prose, M. Suarès sait écrire. L'équilibre de ses phrases, la longueur de ses périodes, le son, le sens et la valeur des mots, tout est calculé, pesé, dosé par un artiste nourri d'une solide éducation musicale, trahie par l'allusion de mainte métaphore, et à laquelle il doit un si impeccable sens de l'harmonie.
Telle est trop imparfaitement évoquée, la figure d'un des plus puissants écrivains d'aujourd'hui. Ignoré du journalisme, M. André Suarès est, à l'écart des préoccupations habituelles à la vanité
(i) Airs, poèmes.
moderne et à la crédulité scientifique, un grand styliste et un grand méditatif. Il est sans influences, s'il n'est pas sans origines, ni parents. Et ceux-ci sont les plus grands de la plus hautaine famille intellectuelle. Son nihilisme de pensée, complet, ardent et sombre, ne nuit point à l'expression passionnée du lyrisme de son cœur. Hanté d'images de grandeur, il demeure toujours vibrant à la suggestion de la Solitude et de la Beauté.
Novembre 1905.