‹ VisagesChapitre 15 sur 23 · CAMILLE MAUCLAIR · texte numérisé non relu

CAMILLE MAUCLAIR

Le caractère qu'il faut le plus estimer dans une intelligence avertie, parce que c'est celui qu'il est le plus rare de trouver et parce qu'il assure une force de domination particulière, ce n'est pas précisément de comprendre et d'expliquer la nature des événements de l'esprit, mais c'est surtout d'en dégager l'essence, d'en développer les conséquences futures, certaines ou seulement possibles, et d'en dresser, pour ainsi dire, le plan idéal et complet.

Très peu de contemporains sont capables de cet effort, très peu jouissent de cette sérénité. D'ailleurs, la tendance française est celle d'une critique sans largeur, classificatrice et sèche, cataloguant les œuvres et les hommes avec des étiquettes distinctes et faciles. Si on la suivait, le monde de la pensée serait un vaste musée fossile privé du mouvement et de l'évolution caractéristiques de

la vie. Tout ce que touche la magique baguette d'une telle critique est mort. La louange de l'épitaphe, si elle ajoute au cadavre une force occulte et malfaisante, ne Ta pas moins tué.

Cependant, il y a quelques esprits en France, qui aiment à se débarrasser des entraves et à poursuivre une marche indéfinie, toujours dans des chemins nouveaux. Si le labyrinthe les égare, ils tiennent le fil mystérieux qui les sauvera.

M. Camille Mauclair est un des plus distingués de ces esprits, l'intelligence critique la plus chaleureuse à la fois et la plus avertie comme la plus complète, et me comprendra-t-on si j'ajoute enthousiaste, poreuse et rayonnante.

Son évolution suivit une courbe logique d'un intérêt passionnant au fur et à mesure qu'elle paraissait se refermer, mais qui, au lieu de ce clore sur elle-même, s'échappa par la force de son expansion initiale pour s'infléchir en une ligne nouvelle et circonscrire de nouveaux phénomènes intellectuels.

C'était dans les beaux temps de ce qu'on est convenu d'appeler sommairement le symbolisme, alors qu'une élite de délicats, fatiguée des outrances

naturalistes et des excès du positivisme, retrancha sa pensée dans une citadelle abstraite, loin de la foule...

Il y eut des raffinements et des exagérations autour de quelques principes d'une incontestable vérité.

L'égotisme, l'emploi du symbole, la perfection maladive de la forme caractérisèrent les œuvres de ce temps et surtout l'affleurement perpétuel du mystère qui est au fond de la substance et de l'âme universelles, du mystère insaisissable et attirant.

M. Camille Mauclair, en plein mouvement symboliste, écrivit alors son premier livre qui fut comme le résumé de toutes les théories alors en circulation latente et qui reste comme le point de départ du premier cercle de son évolution.

Eleusis, causeries sur la cité intérieure, dédié à Stéphane Mallarmé, comme à l'homme qui représentait le mieux, par sa personne, ses écrits et sa causerie tous les désirs intellectuels du temps, Eleusis expose en plusieurs chapitres d'un style déjà musical et d'une mélancolique somptuosité non pas seulement les choses déjà dites ou pensées sur ks questions en cours, mais encore ce qu'un emploi logique et persévérant de ces théories les aurait amenées à devenir.

J'insiste là-dessus. En effet, c'est cette façon de tout dire, de développer le rouleau complet d'une idée jusqu'à ses plus résistants replis qui donne de l'esprit de M. Camille Mauclair cette impression qu'il est massif et sans lacune, universel. C'est ce talent spécial qui, lui ayant fait parcourir tous les recoins d'une pensée, lui fait trouver vers une plus féconde et une plus large la porte de l'évasion.

Et c'est peut-être là la plus grande faculté du critique, le salut d'une libre intelligence.

Il y avait dans Eleusis sur la contemplation de soi, sur le symbole, sur le mystère, sur les modes de l'art futur, sur la poésie, des propositions d'une telle fécondité, ce livre ouvrait sur des chemins si nombreux et si infinis que, pour les parcourir tous, retrouver celui vers lequel ils convergeaient et revenir ainsi au carrefour initial il ne fallut pas moins de cinq livres successifs, qui tous font preuve d'une magnificence technique grandissante.

C'est ainsi qu'une idée pèse sur nous de toutes les exigences de son expression et qu'il existe chez l'artiste compréhensif un supplice spécial qui est de prévoir le temps que durera cette oppression et la limite de la délivrance.

Tous les sujets traités dans Eleusis pouvaient se résumer en deux mots : individualisme et

mystère, et déjà Eleusis ne suffisait pas à satisfaire une telle préoccupation. Couronne de Clarté était écrite.

Dans ce livre mystérieux et nostalgique, qui voile les idées les plus abstraites du tissu des plus violentes images, M. Camille Mauclair étudia l'histoire de deux âmes, ou plutôt, à notre humble interprétation, d'une seule âme (car Maïa n'est autre chose qu'un reflet, que l'occasion de gestes spirituels). Et voilà pour l'individualisme. Il y étudia l'histoire de cette âme, mais non comme si elle était douée d'un corps agissant dans la sphère d'action quotidienne où nous avons l'habitude d'évoluer. Les actes racontés sont comme subconscients : ils se déroulent sur un plan souterrain et inconnu où nous n'avons pas accoutumé de regarder. Ils appartiennent pour ainsi dire à la vie obscure de nos racines et ce qui fait que nous ne les reconnaissons pas, c'est peut-être l'habitude que nous avons de n'en considérer que l'épanouissement floral... Et cela est la préoccupation du mystère.

Un tel livre, n'étudiant que des aventures abstraites, évita l'abstraction dans les termes au point d'être écrit dans le style le plus plastique qui se pût imaginer. Et s'il reste l'impression d'une histoire mystérieuse, c'est parce que cet

immense répertoire d'images, toujours renouvelées et toujours intenses, n'exprime pas les réalités extérieures qu'il semblerait signifier, mais qu'il n'a de valeur que comme symbole destiné à évoquer la pensée pure ; et c'est surtout parce que les régions de l'âme qu'étudie ce livre sont précisément celles qui demeurent introublées au-dessous du flot mouvant des passions et des actes, celles dont les faibles oscillations tremblent à peine autour du point mort de la conscience, celles qui vont obscurément rejoindre le centre de la substance universelle.

Et c'est pourquoi ce livre reproduit, en proportions diminuées comme du reste chacun de ceux de M. Mauclair, l'évolution générale dont nous parlions tout à l'heure. Il est par lui-même quelque chose de clos et de complet, qui se termine par la constatation d'avoir accompli un cycle absolu.

A ce point de vue, la dernière phrase est caractéristique : Et à r instant ou le miracle nous toucha, nous cessâmes.

Partie de l'inconscient, cette âme y retourne, elle s'y dissout dans la couronne de diamants symboliques. Et le roman métaphysique de l'âme profonde et réelle est achevé.

Les Sonatines d'Automne, qui suivirent Couronne

de Clarté^ est beaucoup plus que ne le prétend une modeste préface : Un homme se joue h lui-même de petites sonates, dans la nonchalance de V automne.

L'individualisme et le mystère l'inspirent, lui donnent son accent et si une technique nouvelle du vers délimite sa forme visible, cette technique même ressort des théories à' Eleusis sur la musicalité de la poésie. Le sujet est toujours l'histoire d'une âme : seulement, au lieu de raconter son roman complet et logique, l'auteur se borne à noter quelques-unes de ses sensations : ces sensations sont toutes rares et profondes, les images qui servent à les évoquer sont mystérieuses et d'une suggestion extraordinaire. Leur apparence élémentaire et simplifiée, presque abstraite, atteint par un effet inverse dont le mécanisme nous échappe à une impression violente, qui s'achève en une rêverie persistante.

Quant à la forme de vers de ces petits lieds, elle résulte d'une théorie qui, appliquée, ferait justice de toute poésie née des artifices formels et révolutionnerait le plus beau des arts. L'étoffe du vers classique se drape en plis rigides et fixes autour de la pensée, et cette rigidité peut parfois faire illusion sur le vide qu'elle enveloppe. La forme est imposée par le dehors, elle cisèle en

relief une matière indifférente. Dans les vers des Sonatines d'Automne, au contraire, l'inspiration part du dedans au dehors ; c'est un souffle dont le plus ou moins de volume et la qualité du jet donne au liquide cristal du vers sa limite changeante et nuancée. Elle repousse au lieu de fouiller et on la voit au travers des formes qu'elle détermine. Q)

Il est probable que la routine favorable aux rimeurs professionnels empêchera de longtemps cette théorie de s'imposer, mais c'est la seule, d'après nous, qui laisse au vers libre sa vraie valeur et qui lui confère autre chose que la commodité d'une facile fantaisie.

S'il nous faut relier d'une façon plus intime les Sonatines d'Automne à l'ensemble des ouvrages de M. Camille Mauclair, nous parlerons du découragement et de l'inutilité de tout. Ce découragement, qui donne au style de toute l'œuvre une mélancolie si magnifique, était comme abstrait dans le roman abstrait de Couronne de Clarté. Il se manifestait sous la forme spéciale d'un vain retour à un point initial. Dans les Sonatines, il est personnel et quelque peu sentimental : un

(i) Et Le Sang parit, plus parfait encore et plus passionné, à des années de distance, continue les Sonatines avec une maîtrise unique dans l'emploi du vers libre.

amour languissant et triste à l'infini s'y joue. Mais, dans Les Clefs dyOry il atteint un paroxysme de folie.

Chacun des héros de ces contes côtoie la démence et souvent s'y engouffre pour avoir voulu pénétrer une chose cachée. L'exaspération des moyens de vivre une existence à la fois mentale et sensuelle a fait craquer les fibres de la vie... Il reste des cadavres autour de l'électrique mystère : Use, Hérène, Cambyses, l'homme à l'âme frêle, Fallea, les citoyens de la cité mécanique, le roi des Digitales, tous gisent figés dans des crispations différentes, mais où se retrouve un identique démence.

Sans quitter une certaine sphère d'abstraction et d'irréalité, nous nous trouvons cependant en présence de héros plus humains que Maïa et son amant. Mais alors que l'évanouissement de ces deux fantômes ne pouvait nous émouvoir parce que c'étaient deux fantômes, la fin de tous ces personnages, à la fois historiques et fantaisistes, nous étreint d'un peu plus près. Ils sont victimes de la contemplation de soi-même et de la recherche de l'Absolu.

Nous les plaignons ; mais que sera-ce quand nous aurons affaire à ce dictateur d'une société future peut-être toute proche de notre époque et

qui, ayant réuni dans sa main un pouvoir extraordinaire et presque universel, meurt cependant, comme tous les autres, meurt de la pléthore de son autorité et du contact du mystère, que symbolise l'Orient intact et immobile ?...

Il est trop facile de considérer L'Orient Vierge comme un grand roman d'aventures mieux écrit que les autres et d'y étudier les hypothèses, d'ailleurs si justes et si captivantes, qui nous sont proposées au sujet de la politique et de l'ethnographie. Mais envisagé comme unité dans une série, comme bloc encastré dans un monument, il apparaît toute autre chose.

Si l'on admet qu'il n'y a, dans les théories que soutient Erodia, dans tout le personnage qu'elle constitue et dans les actions magnifiques et pathétiques -qu'elle accomplit, pas autre chose qu'une valeur représentative et symbolique, si, en un mot, n'existe plus la question simplement politique d'un Orient inaccessible à la force et à la pensée européennes, que ressort-il de cet ouvrage ?

Il est trop évident qu'un artiste aussi sérieux que M. Camille Mauclair ne s'est pas amusé à faire des morceaux de style sur une fantaisiste bataille de Delhi et sur une danse hiératique d'Erodia en Salomé. Ce serait du Jules Verne avec de l'écriture.

Alors ?... Alors le mystère auquel vient se heurter Claude Laigle, abrité par les grands mots et le prestige de l'Orient, équivaut exactement au Néant. Il n'y avait rien derrière l'Himalaya, comme il n'y avait rien après les perversités ou les complications que poursuivaient les héros des Clefs d'Or, et c'est pourquoi, comme ceux-là Claude Laigle meurt.

Il y a peut-être quelque chose, mais seule l'âme de notre âme peut le toucher à quelques rares moments de l'existence. Dans la sphère des réalisations pratiques, nous sommes trop loin de ce centre mental pour que nos gestes, en se penchant vers lui, dessinent autre chose que la courbe de notre chute.

Après U Orient Vierge, Le Soleil des Morts, chefd'œuvre poignant et terrible où, cette fois, nous voyons s'agiter dans un dilemme fatal une des plus belles intelligences du siècle que nos contemporains ont vue se manifester par une si charmeuse parole et par une présence si souveraine et si indulgente.

Plus que le style, arrivé à l'apogée de sa plénitude, plus que la belle ordonnance du roman, ce qui fait de ce livre une œuvre complète et angoissante, c'est que nous avons affaire à des hommes vivants et que nous verrons cette

fois ce que, sur le plan immédiatement pratique, deviennent le mystère et l'individualisme si séduisants dans leur éloignement abstrait et littéraire.

Le poète Armel se livre, au milieu d'une élite d'admirateurs, aux jeux de la pure cérébralité. Il garde jalousement son indépendance en plein débordement égalitaire et, merveilleux abstracteur de quintessence et capteur de symboles, il raffine sur les analogies, sur le -mystère multiplié par lui-même ; et sa pensée s'écrit en des pages d'une forme absolue et comme adamantine.

Il est débordé par l'hostilité méchante des indifférents et des imbéciles. L'élite groupée autour de lui, se sentant déracinée de la foule, la quitte pour y retourner et il reste seul, compris de lui seul, et, sans découragement, il est vrai, voyant cependant qu'il a tenté l'impossible et que les nécessités montantes de la vie moderne toléreront de moins en moins des êtres comme lui.

Le Rêve est mort. Il n'y faut plus toucher. Le contact des choses finies est nuisible.

Mais, pour qu'il soit mort, il fallait bien qu'un principe destructeur ait depuis longtemps commencé sa décomposition. Ce n'était pas cette impossibilité de l'appliquer à la vie, car cela même

est une conséquence des circonstances extérieures et ne touche pas à sa substance (]).

Il y avait autre chose.

Les hommes qui se vouaient à l'étude du mystère, des analogies, de l'individualisme et qui avaient le culte du Rêve, sauf de rares exceptions qui assumèrent d'ailleurs la punition des fautes du troupeau, ces hommes, sous le prétexte de la beauté d'une telle occupation, méprisaient tout devoir et niaient même qu'ils eussent à en accomplir autour d'eux.

La pensée d'une obligation morale apparaît alors dans l'œuvre de M. Camille Mauclair et, du coup la courbe qui allait se refermer avec Le Soleil des Morts dévie imperceptiblement, évite que le cercle fatal n'enclose une si expansive intelligence et cette déviation, bien nettement dirigée dans un autre sens, devient le commencement d'une circonférence plus vaste et infiniment plus féconde et qui ne sera peut-être pas la dernière.

J'ai dit que l'Idée assumée avec Eleusis constituait un lourd fardeau qu'il fallait porter jusqu'au bout. L'Ennemie des Rêves raconte les dernières convulsions de l'artiste qui n'ose encore secouer le

(i) Ou plutôt cette impossibilité découle aussi du principe dont

nous allons parler.

joug et qui en sent sur sa nuque blessée le vestige pesant... Enfin, il s'en délivre, grâce à l'influence de l'amour et à la vision qui s'impose cette fois d'un devoir naturel à accomplir envers des êtres terrestres.

C'est le premier ouvrage d'une si longue série qui, après des doutes et des déchirements infinis, se termine sur une pensée apaisante et conciliatrice... La lucide et étouffante atmosphère de la métaphysique a laissé s'échapper son prisonnier sous l'azur universel et respirable.

Les Mères sociales, La Ville-Lumière , des romans et, dans un certain sens, Le Génie est un crime, un drame, continuent la voie commencée, avec une rapidité fiévreuse et une protestation véhémente. M. Camille Mauclair a le don du pamphlétaire, don qui touche de si près à l'art dramatique lorsqu'au lieu de se laisser porter par la colère il se laisse tempérer par le goût. Il aime élever en face des préjugés sociaux, même les plus ténus ou les plus légitimes en apparence l'objection qui, reprise et vulgarisée plus tard, fait les révolutions et toutes les transmutations de valeurs. Voici le préjugé maternel : une insinuation, une dissociation. Nous sommes amenés à réfléchir sur la légitimité de nos plus secrets principes, à les réviser s'ils étaient au fond de nous sans la sanction

quotidienne de notre sincérité de conscience. Voici le préjugé de Paris : une insinuation, une dissociation. Et nous penserons que rien ne vaut, par delà les artifices, les excitations étrangères des milieux, les séductions des villes, le scrupule et le travail, la sincérité toujours et partout ; au fond de tous les creusets de l'examen, il ne reste que cela de respectable.

Il y a le préjugé du génie. C'est un crime. Ou plutôt, comme il s'agit ici d'une souffrance qui paie chèrement des erreurs peut-être légitimes quoique tangiblement néfastes, le sociologue s'effacera devant le dramaturge et nous aurons : humain, simple, grandiose, tragique, un pur conflit de passions et de forces qui, chacune, s'expriment selon leur logique et leur vie. Que M. Mauclair donne raison à Dorel, à Elisabeth ou à Hélène, cela ne regarde que lui. C'est à nous de choisir, selon que nos sensibilités personnelles nous attirent vers l'un ou l'autre de ces personnages. Ils ont tous raison et c'est pourquoi cette pièce, plus encore que pour son style sobre et son intrigue nue, est du très beau théâtre.

L'autre aspect de l'idée morale de sacrifice et de dévouement est celui de l'accessibilité de l'art. Il faut que celui-ci soit compréhensible à la foule, non pas à la foule imbécile, railleuse et fermée,

mais à celle qui, sérieuse devant elle-même, demande le pain quotidien de la beauté... Par la justice immanente des choses il se trouve que l'effort du raffinement où peinèrent et moururent des hommes de la plus grande valeur rejoint par un circuit inverse et admirable la plus haute simplicité ; à peu près comme la divergence des innombrables instruments et leur personnel jeu compliqué se fondent dans la masse polyphonique de l'orchestre en un accord unique et dont l'émotion va toucher l'âme du plus fruste auditeur.

Et cette constatation devrait rassurer ceux qui seraient tentés de reprocher à M. Camille Mauclair d'avoir abandonné l'art de l'élite pour l'art social. Ces deux expressions ne sont ennemies que lorsqu'il s'agit d'un auteur médiocre. Un grand écrivain peut les concilier et proférer ainsi les paroles les plus simples avec la science la plus élevée.

Et comme pour prouver qu'il peut ce qu'il veut, il écrira Le Poison des Pierreries et Les Danaïdes, oeuvres de forme parfaite. Sans aller plus loin que Les Clefs dyor dans le domaine des idées passionnées, Les Danaïdes sont peut-être d'une écriture encore plus raffinée. La Vie des Elfes est une variation merveilleuse, l'extrême atteint dans l'insaisissable. Certaines phrases, que sans doute aucun autre virtuose n'aurait pu écrire à sa place, ont su

emprunter, par une sorte de magique dissolution des mots dans l'harmonie et la rêverie le secret de leur charme à la nature elle-même iici décrite dans sa plus fragile instantanéité. C'est de l'art suprême et charmant.

Personne n'est juge, d'ailleurs, des intentions d'un écrivain, surtout quand on ne fut pas le spectateur des angoisses que détermina dans sa conscience un revirement imposé par le scrupule, et surtout quand cet écrivain, par un sérieux passé d'oeuvres bien enchaînées, peut s'opposer à l'intrusion d'une critique obtuse.

Du reste, quelle qu'ait été la souffrance de M. Mauclair de quitter ce qui fut une forme de son expression, il ne s'ensuit pas qu'une plus haute théorie de la vie et de l'art ne puisse accorder la préoccupation de la morale et la perfection de la forme. Au point où il en était arrivé après Le Soleil des Morts, cherchant pour l'art et la morale un plan littéraire commun où ils coexisteraient l'un à l'autre, il fallait qu'il se séparât du symbolisme.

Et comme tout s'élargit par l'introduction de cette double idée morale dans le monde spirituel ! Comme la courbe nouvelle, par l'ampleur de sa trajectoire, fait présager une longue course et un but suprême.

Le refus des théories égotistes dans la vie simplement courante déblaie l'horizon intellectuel.

Il convient de parler ici de la considérable production critique due à la plume de Fauteur des Sonatines. Elle est à mille lieues de la fécondité vulgaire d'un chroniqueur ; car, au lieu d'entasser, elle coordonne et hiérarchise. Assez intelligent pour saisir les rapports de tous les arts, assez ouvert pour se refuser au dénigrement, il cherche la signification de toute particularité et dans toute œuvre une synthèse. " Entre les Baigneuses et la Fin du déjeuner ou La loge, dit-il dans une étude sur Auguste Renoir, il semble qu'il ny ait aucun rapport ni de technique^ ni de style , ni de sentiment ; et cependant un même homme les a faites^ et nul autre n aurait pu les faire^ ce qui est déjà la preuve quil y a entre elles des relations secrètes. Deux œuvres extrêmement personnelles ne sont jamais tout a fait dissemblables , parce que leur création a nécessité V usage des facultés d'une logique supérieure^ synthétique et unitaire , et c est le fait de remonter a cette logique en partant de ces dissemblances qui constitue la tâche de la critique."

Cette tâche, il l'a admirablement comprise. Il

n'est pas une ligne de lui qui soit, avec un aspect parfois fragmentaire et quotidien, séparable de l'ensemble ; et il est moralement obligé d'être toujours là et prêt, pour surveiller l'évolution esthétique et pour en exprimer la formule à la fois définitive et mobile.

L 'Art en silence. Idées vivantes, U Impressionnisme résument et expliquent ces tendances, dans lesquels des lueurs presque prophétiques sont projetées sur l'avenir des arts et de la pensée.

Ce sont des livres d'une critique telle qu'on ne conçoit plus ensuite autrement le fait de parler des œuvres et des hommes. Nulle concession à l'esprit, à l'anecdote, au facile, à la fantaisie. L'esprit de dénigrement en est absent d'une façon absolue. Aborder avec sympathie une floraison du labeur humain, même secondaire, l'envisager à sa place dans l'évolution historique de la pensée universelle, étudier, avec ce qu'elle apporte de nouveau dans une technique ce qu'elle suggère d'inéprouvé dans la conscience qui la médite : tels sont les principes essentiels.

Nous sommes loin de la chronique courante. Et c'est peut-être, c'est certainement parce que ce point de départ est si loin de l'habituel, si haut, qu'on domine, en s'y plaçant, le paysage entier où l'art, la sociologie, la morale, la science et toutes les

hautes préoccupations de l'humanité s'identifient et révèlent leurs relations profondes. Une telle critique eût consolé le grand Hello, qui l'avait tant appelée. Elle vient se placer au même plan qu'une œuvre imaginative de premier jet car on ne peut pas trouver supérieure l'activité qui met en jeu les éléments de la nature et de l'expérience à celle qui contemple et embrasse ceux de l'art et de la pensée, avec une pareille ferveur compréhensive. Les rapports de l'art et de la vie sont profondément identiques et réunir ceux-ci équivaut à percevoir ceux-là, puisque leurs lois sont les mêmes et fonctionnent avec la rigueur du déterminisme physique.

Depuis Eleusis, le chemin parcouru est considérable. Seuls, les plus grands producteurs, les Rosny, les Adam ont été aussi loin, mais dans des directions tout à fait autres. S'il voulait s'arrêter demain, il pourrait réclamer que l'on comptât avec son œuvre, mais il le fera d'autant moins qu'une idée, une fois née, ne s'arrête plus de produire ses incessantes ramifications, et qu'il est l'esclave de tout ce qu'il a déjà dit. Les premiers cycles étaient très étroits, ils se sont

vite fermés; mais aujourd'hui la spirale se déroule, toujours plus ample. De tous côtés, c'est un appel pressant à une autre œuvre. Le public, comme lui-même, attend, n'ayant pas fini de comprendre. Le génie est un aime exige un autre drame, qui en engendrera une série. Idées vivantes ne saurait être un seul livre. Il y a encore des milliers de petites douleurs qui veulent trouver pour s'exprimer les centaines de rythmes nouveaux dont Le Sang parle 2l scandé quelques uns. Maint problème social hante l'imagination qui a soulevé celui de La Ville- Lumière. Une foule infinie d'analogies se presse, tumultueuse et impérieuse. Il faut que le critique leur fasse droit.

Essayiste, romancier, conteur, poète, M. Camille Mauclair est tout cela et se doit à toutes les activités intellectuelles ; et s'il fallait le définir d'un mot, je crois qu'on pourrait dire qu'il est, depuis que Mallarmé n'est plus et en même temps que Paul Adam, le plus juste et le plus subtil analogiste de notre époque. Ce mot explique tout son art, et toute son œuvre.

Juin 1902.

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