PAUL HERVIEU
Dans Le Miracle de Purun Bhagat^ Rudyard Kipling nous a conté l'histoire d'un haut fonctionnaire hindou tellement puissant que " le mot de caste avait cessé d'avoir pour lui une signification particulière " et qui, une fois au faîte des honneurs, rejetant tous les avantages qu'ils lui conféraient, se retira dans l'Hymalaya pour s'y adonner à la méditation. Il y a beaucoup de l'âme de Purun Dass en M. Paul Hervieu avec cette différence que celui-ci n'a point attendu la satiété de la gloire pour se livrer à la solitude de la réflexion et que, au milieu d'une vie très mondaine et des plus beaux succès, son âme indifférente resta toujours supérieure aux êtres et aux choses et leur imperturbable juge.
Tout homme sans doute est ainsi le témoin de soi-même, mais un témoin intermittent, sinon prévenu, sinon aveugle. Il assiste à sa perte ou à
sa réussite avec une froide impuissance parce qu'il est le jouet des circonstances qui le façonnent. Ceux qui sont les meilleures consciences et les témoins incorruptibles forment la race des grands moralistes. Quelles que soient les vicissitudes de leur fortune, ils ne sont jamais dupes, ni des pièges de la meilleure ni des amertumes de la plus déprimante. Leur jugement sur les choses humaines n'admet ni implacabilité, ni indulgence : il est juste. Leur ironie n'est point malveillante : elle résulte de la seule opposition des actes que commettent les hommes avec les prétentions qu'ils affichent ou les principes qu'ils promulguent. C'est ce qui fait croire que les moralistes sont railleurs : en réalité, ils se tiennent aussi à l'écart du dénigrement que de l'indignation. Ils remarquent. Par une sorte de sadisme, on aime leurs cruelles paroles, on ne leur en veut jamais de leur inflexibilité, peut-être parce que l'on sent qu'ils sont vraiment dépris et n'ont jamais le mauvais goût de prononcer une sentence. Ils sont indifférents d'ailleurs à l'opinion que l'on porte sur eux. Leur courtoisie généralement parfaite est une armure glacée et polie à l'abri de laquelle ils gardent leur absolue liberté intérieure. Qu'ils soient La Bruyère, La Rochefoucauld ou Vauven-argues, leur âme est pareillement hautaine et lointaine.
C'est un des plus beaux titres de gloire de M. Paul Hervieu que de continuer la tradition de ces maîtres. Il faut bien avouer que, depuis le dernier moraliste du XVIIIe siècle, nous n'avions eu personne qui les rappelât. Les romanciers psychologiques, depuis Benjamin Constant jusqu'à M. Bourget n'ont rien écrit qui ne fût gêné par leur formule, par leur obsession du mécanisme cérébral. M. Paul Hervieu les dépasse tous par la hauteur de vue, la façon ironique et légère dont il se débarrasse du procédé et s'échappe de la minutie. Ce qu'il ajoute à la tradition qu'il reprend, c'est tout ce que son époque elle-même apporta de dramatique et de subtil à l'acuité de réflexion du siècle précédent. Cette ressemblance et ces différences constituent une personnalité, qui ne peut s'assimiler à nulle autre dans la littérature de notre temps.
Il a débuté par des recueils de nouvelles pince-sans-rire, où l'ironie contenue et froide confinait à la mystification, selon la manière anglaise : Diogène le Chien , VAlpe homicide et plus tard ha Bêtise parisienne. Certains de ces contes ou de ces petits paradoxes sont d'une drôlerie irrésistible, quoiqu'on en aperçoive le procédé qui consiste, en général, à feindre de croire à la signification littérale d'une expression donnée,
(comme, par exemple : le jeu des institutions) , et de développer l'absurdité de ce sens apparent en l'opposant, avec une rigueur parallèle, au sens véritable et courant.
Mais, pour charmant que soit cet humour, on ne peut pas y dépasser une certaine virtuosité exclusive d'émotion réelle et humaine. M. Paul Hervieu s'évada vite de cette formule et, sitôt libéré, commença la triple série admirable de ses contes, de ses romans et de ses drames.
Drames, romans ou contes se développent tous autour d'une ossature logique impeccable. Il n'y a peut-être pas un écrivain actuel qui ait à un tel degré le sens et la maîtrise de la composition.
Ces qualités, déjà remarquables dans les romans, atteignent leur plus haute intensité dans les drames où quelquefois, — rarement, par bonheur, — elles sont seules apparentes et rendent l'œuvre qu'elles soutiennent plus intéressante par la logique du plan que par le pathétique de l'action. Les Tenailles ou Les paroles restent sont d'un théâtre géométrique et un peu abstrait, quoique les sujets en soient empoignants et intenses. Mais, la plupart du temps, cette sévérité dans le choix des développements resserre le drame jusqu'à l'angoisse et lui fait exprimer, sous la plus grande brièveté possible le maximum d'émotion et de
douleur. L'Enigme et La Course du Flambeau sont, dans ce sens, des modèles vraiment classiques, et les classiques eux-mêmes sont souvent loin d'atteindre cette constriction vertigineuse qui fait qu'une parole évoque le discours qu'elle remplace et qu'elle résume et les mille sentiments obscurs qui sont comme l'atmosphère où le discours luimême prend sa vie et son expression.
Quant à la construction des romans, œuvres forcément plus longues et plus complexes, qu'on se rappelle Peints par eux-mêmes, le plus bel ouvrage peut-être de M. Paul Hervieu. Y a-t-il moyen de faire entrer plus de personnages, — et de personnages typiques et étranges, — dans une intrigue plus mouvementée, sans briser un instant la rectitude étroite de la ligne descendante qui précipite l'action vers un dénouement terrible, à la fois déconcertant et prévu, sanglant et humain ? Cette sobriété de moyens qui caractérise aussi L'Armature, Flirt, L'Inconnu, est un mérite rare. Elle suffirait à assurer un succès légitime auprès de l'élite lettrée. Mais elle n'est pas seule. M. Paul Hervieu est plus qu'un parfait logicien ; c'est aussi un moraliste aigu.
Moraliste, logicien : ces deux qualités sont si éclatantes chez lui qu'on ne peut pas les ignorer et que personne n'a jamais omis de les rappeler, à
propos de l'auteur de Théroigne, dans la plus courte des études. Mais, derrière cette façade sévère se presse un tumulte violent et magnifique, que Ton ne peut qu'entrevoir par échappées soudaines, mais qui vit une existence forcenée et muette à l'abri de l'inflexible muraille. S'il l'avait voulu et s'il n'avait pas préféré tout subordonner à la mesure et au bon goût, M. Paul Hervieu aurait pu devenir, à son choix et successivement, un conteur étrange et hallucinant, un romancier d'un pathétique échevelé, un psychologue raffiné et un impressionniste des lettres. Mais le violent, l'étrange, le pittoresque et le subtil ont préféré une évocation discrète à une expansion exclusive et orgueilleuse. M. Paul Hervieu a compris qu'un même masque réservé suffisait à cacher et à suggérer l'existence de ce quadruple visage et sa conduite d'écrivain s'est conformée à ce principe.
Quoiqu'il en soit, il avait l'étoffe de ces talents opposés, et il serait fort intéressant de poursuivre dans le détail — ce que cette étude ne pourra qu'indiquer — ces traces si différentes dans cette œuvre si unie.
L'écrivain pathétique affleure à tout moment chez cet ironiste présumé impitoyable. Romans et comédies sont toujours terribles et émouvants. Et ce n'est pas la banale virtuosité d'un auteur
qui dispose et agence des sentiments dont il ne perçoit que l'apparence, mais bien la profonde véracité d'un connaisseur du cœur humain. Non pas qu'il y ait besoin qu'une souffrance personnelle ait suscité cette intuition, mais c'est qu'une sympathie intensément vibrante et vivante a dirigé et attendri le regard et l'intelligence du moraliste. C'est pour s'être ainsi tenu aussi loin de la sensitivité personnelle, — toujours trop précise et trop autobiographique, — que de la compréhension exclusivement abstraite et intellectuelle que M. Paul Hervieu a su donner à son œuvre cet accent unique de vérité idéale, sans minutie documentaire comme sans le vague d'une fausse noblesse.
Le psychologue est impeccable. Il ne procède point par courtes analyses comme les romanciers de l'école d'Adolphe, mais par réflexions rapides et fines. Il évite ainsi l'attitude déplaisante de l'étonnement perpétuel : au lieu de se mettre arbitrairement dans l'âme des personnages, et perdre par là-même la faculté de les juger, il se place au dessus de la situation et apprécie leur conduite à un point de vue toujours élevé, parfois éternel. On comprend à quelle grandeur s'est élevé le procédé de l'humoriste de La Bêtise parisienne : au lieu de prendre une acceptation ver-
baie et d'en développer l'absurdité dans l'application, M. Paul Hervieu malmène ainsi les habitudes mondaines, les actes de la conduite courante, les coutumes morales même, et, les comparant, sans autre réflexion, à ce que devrait être réellement une conduite rationnelle et humaine, il obtient des effets d'un comique profond et sinistre. L'esquisse aimable de Sterne est devenue la mordante eau-forte de Swift, pour la plus grande louange de la perspicacité de M. Paul Hervieu.
Perspicace et subtil : il est rare de l'être à ce point, avec des moyens aussi simples. Que d'habitudes dont nous n'avions jamais contrôlé l'origine et le sens, que de gestes machinaux et familiers, révélant inconsciemment un recoin sombre de notre âme et qu'il a restitués à leur signification vraie par une de ces réflexions si aigûes qu'on ne les trouve d'abord que subtiles avant de les avouer indiscutables ! Il nous a aidés à connaître de nous une foule d'états d'âme obscurs, à demi plongés dans les ténèbres de l'instinct et de l'atavisme : il a été un agent très actif de l'inexorable vérité.
Mais ce peintre de la vie et de la psychologie modernes avait en lui le tempérament d'un conteur étrange et hallucinant et cette partie de son œuvre où il se révèle sous ce jour particulier est
peut-être la moins connue, mais à coup sûr la plus curieuse et la plus originale. Figures falotes et figures sombres, L'Exorcisée, L' Inconnu et surtout Les yeux verts et les yeux bleus sont des modèles de cette littérature pour ainsi dire seconde, mystérieuse et évocatrice où l'on n'étudie plus les phénomènes extérieurs de la vie, mais comme les secrets et la forme de l'âme elle-même, les sentiments bizarres et profonds, tout l'inconnu attirant de notre nature. Poë a écrit ses inimitables Histoires extraordinaires, Dostoïevsky L'Esprit souterrain et Krotkaïa. Parfois M.Hervieu arrive à provoquer une impression aussi forte. C'est une gloire. Et s'il fallait déterminer en quoi il se distingue de ces poètes admirablesje crois qu'il faudrait parler du contraste déconcertant qui existe entre le sujet et la composition de l'ouvrage et le style, volontairement semblable à celui des autres œuvres plus longues et qui rappelle, par ses formes souvent archaïques et ses longs développements, le style de la seconde moitié du XVIIe siècle. Il a aussi, comme les maîtres de l'étrange, le don de suspendre l'angoisse, par le moyen d'une feinte interprétation naturelle à un récit anormal et mystérieux, puis de la laisser retomber plus lourde en détruisant cette explication pour ressaisir et imposer l'hypothèse inconcevable.
Je ne connais guère que M. Maurice Beaubourg qui dans ses inquiétantes Nouvelles passionnées rappelle les contes de M. Paul Hervieu et éveille une émotion analogue.
Enfin, il était né peintre, bien mieux, impressionniste de la littérature. Dans quelques passages (comme dans Flirt ou le Petit Duc), on devine sous l'expression toujours surveillée et traditionnelle une sensibilité picturale, vigoureuse et bouillonnante, un don véritable pour trouver le détail exact, le mot vigoureux et inattendu, le terme juste et senti. De ces descriptions, l'écrivain est très avare, car il les considère comme les entraves de la marche au dénouement, mais cette rareté ne fait qu'augmenter davantage leur prix et leur signification, elles sont caractérisques et parfois obsédantes de justesse intuitive.
Et cependant, au-dessus de tout cela, M. Paul Hervieu reste malgré tout un moraliste, non pas un moraliseur, non plus un faiseur d'axiomes, — le temps est aboli des maximes aussi bien que des recueils de pensées, — mais un homme qui aime à tirer la signification morale, le sens spirituel de tous les spectacles quotidiens de la vie. C'est, dans un certain sens, un poète captateur de symboles, non pas un didactique, malgré l'apparence de certaines réflexions et la longueur de
quelques aphorismes, mais un vrai poète en dépit de la forme moderniste. Son effort est d'avoir essayé de faire du moraliste un écrivain apte à manier toutes les formules d'art, et son mérite est d'y avoir réussi et d'être demeuré moraliste en devenant conteur, dramaturge et romancier.
Depuis Thomas Graindorge on ne l'avait pas été avec cette légèreté sérieuse, cette intelligence profonde, ce sens aigu et ce discernement implacable de la complication et du caractère spécial de notre modernité. Mais si Thomas Graindorge reste plus complet que Peints par eux-mêmes , en revanche Taine n'aurait pas écrit Les yeux ïerts et les yeux bleus, ni peut-être L'Enigme, et reconnaître ainsi de quelqu'un qu'il a composé une œuvre que la virtuosité de nul autre n'aurait pu reproduire ni concevoir, c'est dire de cette œuvre qu'elle est unique et de l'écrivain qu'il est supérieur aux plus habiles et dans toute la force des termes, original et inimitable.
Février 1903.
ADRIEN MITHOUARD
Les écrivains de notre littérature contemporaine sont aussi décourageants pour la critique qu'ils sont délicieux à l'esprit du lecteur libre, qui n'a point à s'embarrasser de formules et qui sait jouir de la complexité d'une œuvre sans le souci d'en démêler les origines et d'en fixer les correspondances. Un auteur actuel, même parmi les moins notoires, n'écrit en effet pas une ligne, même des plus insignifiantes, qui n'évoque un ensemble d'idées, une direction de pensée commune au siècle tout entier, qui ne se relie à d'autres pages célèbres, qui ne renferme, sinon directement, du moins par un système subconscient et secret d'allusions inextricables, les signes, précis ou vagues, nets ou effacés, d'une culture universelle et subtile. Si un cataclysme ne laissait intactes que quelques-unes de ces lignes, les générations futures pourraient en déduire à peu près exacte-
ment la structure de notre société : science ou préoccupations morales, nos arts et jusqu'à nos musées. Aussi cette complexité rend-elle infiniment ardue la tâche du critique : de définir et de situer un artiste et sa création et de tenir compte de ces mille éléments.
L'étude des réactions de l'originalité personnelle sur chacun des éléments de la culture et inversement de chacun d'eux sur l'originalité personnelle constitue cette tâche. Elle est à proprement parler impossible, parce qu'elle suppose une connaissance absolue de son objet — si multiple 1 — et si elle réussit, c'est par un coup de fortune qui fait coïncider les généralisations hâtives d'une critique négligente de l'infinitude des détails avec la vérité complète, minutieuse et absolue.
Ces réflexions ont une plus particulière nécessité lorsqu'il s'agit d'un écrivain soigneux, jamais banal, sans cesse préoccupé de projeter la pleine lumière de la conscience dans les plus obscures régions de la sensibilité artistique, d'un auteur à la fois esthéticien et poète, et savant assembleur de verbes. M. Adrien Mithouard est tout cela et, ce qui complique encore l'étude raisonnée et suivie de son œuvre, c'est que sa volonté, très précise et toujours orientée dans le sens d'une évolution progressive, fut sans cesse présente à toutes les
manifestations de son instinct d'artiste jusqu'à souvent en aiguiser le sens subtil. Il y a donc, en cette étude, matière aux plus raffinés plaisirs de lettré mais aussi occasion multiple et danger constant de chute et d'erreur. Cependant la personnalité de M. Mithouard est trop intéressante pour qu'on ne tente pas de la décrire, même avec la crainte d'en omettre quelques caractères ou même d'en altérer quelques détails.
J'ai parlé de culture multiple. Ce n'est un bienfait généralement que pour ceux qui ne se laissent pas aller au charme du dilettantisme. Les dilettantes se privent, par la dispersion de leur intelligence, la discontinuité de leur effort, l'épicurisme de leurs reflexions d'ensemble, de cette solide armature intellectuelle qui est comme l'épine dorsale dans l'économie du corps humain. Ils sont invertébrés et souvent décoordonnés. Leur parole charme mais ne porte pas. Tandis qu'une vue générale, une idée directrice à laquelle tout se rapporte et tout concourt, introduit la cohésion et la force parmi les éléments instables et dissociés de la culture.
Celle de M. Mithouard, très complète, eut le bonheur de se composer autour d'une pensée constante, intimement personnelle, qui allait en assurer les articulations les plus ténues et les jeux
les plus délicats. Elle coexistait d'ailleurs à une originalité d'expression remarquable.
Cette originalité qui, chez d'autres écrivains, privée de cette pensée maîtresse, se fut égarée en subtilités vaines ou prétentieuses, acquit de la sorte une saveur nouvelle et âpre et c'est ainsi, du concours de cette volonté unique, de cette culture multiple et de cette spontanéité indestructible que M. Mithouard composa sa personnalité d'une manière constante et sûre, et toujours progressive.
Quelle est cette pensée ? C'est son évolution qui explique et résume l'œuvre de l'écrivain.
Avant de se préciser dans des formules fixes, et de s'exprimer dans un livre uniquement écrit pour elle, cette pensée traversa une époque pour ainsi dire de préparation et de croissance et son expression fut toute poétique et symbolique. L'évolution des individus reproduit, dans un laps de quelques années, le cycle séculaire parcouru par les peuples. L'imagination d'une race à ses premiers âges est touffue, abondante et riche. Elle ignore le didactisme et les formes qu'elle préfère sont la poésie, les vastes symboles, tous les modes d'expression qui laissent aux forces et aux formes futures une
latitude indéfinie. Si déjà on peut saisir les grandes lignes d'une civilisation, on peut aussi attribuer aux lignes moins importantes une signification qu'elles perdront par la suite. Il y a plénitude de force. Semblablement se comporte le cerveau de certains artistes, destinés à devenir critiques.
Leurs premières créations sont volontiers celles d'un aède : on peut y démêler les préoccupations qui deviendront plus tard primordiales ; on peut, plus l'œuvre s'avance, y saisir le passage entre le symbolisme et le didactisme et ce travail est d'un vif intérêt, car il fait capter à sa source même le bouillonnement intérieur d'une imagination et suivre jusqu'à ses premiers endiguements son cours métamorphosé et de plus en plus paisible.
Il va sans dire que ce parallèle entre la formation d'un écrivain et l'évolution d'un peuple est purement analogique, et qu'il ne faut nullement en inférer ni barbarie d'expression, ni simplicité maladroite, ni insuffisance de moyens dans les premières œuvres de M. Mithouard. Il est visible qu'il n'écrivit rien avant d'être en pleine possession de sa technique et c'est ce qui donne à ses recueils de vers, si on voulait les envisager en les détachant de l'ensemble, un aspect de perfection personnelle et suffisante, une proportion limitée à leur propre longueur digne des meilleures œuvres écrites
par des poètes seulement poètes. Mais le point de vue d'où je pars m'interdit de m'étendre au delà des limites qu'il m'assigne et de voir en eux autre chose qu'un degré d'une évolution autrement vaste.
Donc, c'est sous la richesse et la complication d'une technique très raffinée et à elle seule digne d'étude qu'il faut retrouver la ligne de direction qui tient cohérente toute l'œuvre. Tous ceux qui ont lu Le Paiùre pêcheur et Les Impossibles Noces savent si la culture que ces livres supposent est complète et complexe. Le choix des sujets est toujours inspiré par une idée rare, une conception haute et singulière, soit que, dans La Conquête de l'aube, le poète suppose un cimetière devenu, au-dessus de l'Océan des verdures, un navire mystique soulevé vers le paradis, soit que, dans Les Impossibles Noces, il raconte le duel des deux côtés d'une cathédrale. L'expression est adéquate à ce choix : elle est précieuse, souvent bizarre et inattendue, toujours évocatrice d'images nouvelles. Le rythme est variable et divers. Enfin, souvent, la phrase, commencée et exprimant une vision naturelle et simple, s'achève, par d'insensibles dégradations et de savantes nuances, dans l'évocation presque abstraite d'une idée morale ou mystique. Enchevêtrement subtil et presque insaisissable !
Mais enfin, malgré ce souci de l'expression qui est de notre siècle entier et ce soin plus spécial encore du raffinement et de l'évocation qui est particulier à l'époque symboliste, il est assez facile de retrouver les quelques thèmes principaux qui tous s'ordonnent autour d'une idée générale, et très généreuse. Cette idée générale est celle de la dualité dans l'unité, la dualité en effort vers l'unité, et les thèmes ou images qui la réalisent et l'expriment sont empruntés à l'architecture (Les Impossibles Noces), à la mystique (Le Pauvre Pêcheur), à la théorie du déterminisme atavique (Les Deux Foules).
Que les deux côtés de la cathédrale soient en lutte et en effort vers la conciliation de la flèche, ou que le pauvre pêcheur cherche à se retrouver dans le sein de Dieu, ou que, dans Les Deux Foules, nous assistions à la bataille des instincts multiples dans le cœur de l'homme, c'est toujours à la même idée fondamentale que ces divers symbolismes se rattachent. Cette simplicité profonde, cette ténacité à suivre une ligne continue à travers les plus séduisantes arabesques d'imagination et de langage suffit à séparer M. Mithouard d'avec les poètes proprement dits. Ceux-ci, en effet, subordonnent leur œuvre au caprice du moment ; et parmi les plus puissants, si l'on retrouve une
tendance caractéristique ou même une idée générale, cette tendance ou cette idée coïncident à des forces instinctives plus constantes, jamais à un parti-pris de direction. M. Mithouard a toujours subordonné la force instinctive à une volonté précise, ou peut-être cette force et cette volonté furent-elles toujours intimement liées. C'est un poète-philosophe.
Une des preuvres du haut intérêt que présente (en dehors de toute étude sur leur rapport avec l'œuvre totale, et pris en eux-mêmes) la lecture de ces poèmes, c'est qu'elle suscite au passage des problèmes et suggère des idées dont la solution ou renonciation intéresse une époque entière de littérature et de pensée.
Nous ne nous occuperons que d'un seul de ces problèmes et ne parlerons que d'une seule de ces idées, car une étude plus détaillée nous ferait perdre de vue le sujet principal. Cette double digression n'est qu'apparente, car si elle sort d'un plan strict et extérieur, elle sert à mieux faire comprendre la physionomie du poète et les projets de l'esthéticien.
Le premier problème soulevé, c'est celui de la valeur d'une poésie philosophique. On a toujours douté en France qu'il y en eût une, bien plus, qu'elle fût possible, et l'expérience sembla toujours
donner raison à ce doute. En effet, théoriquement, l'antinomie de la poésie et de la philosophie est absolue : l'une ne s'occupe que d'images, l'autre que d'idées. Impossible de parler le même langage sans s'exposer à des équivoques, sans risquer d'être philosophe banal ou poète inexpressif. L'idée philosophique ne passe dans la poésie qu'à travers l'expérience de la sensibilité populaire. Lorsqu'elle s'est assimilée entièrement aux manières de sentir de plusieurs générations, la poésie s'en empare, mais comme d'une émotion, non d'une notion. Victor Hugo eut éminemment ce don de recueillir les idées-émotions : il en fut médiocre philosophe, d'ailleurs. Si, au contraire, l'idée est restée presque vierge, superposée à la sensibilité de la masse, comme une eau claire contre une argile impénétrable, elle n'est encore propre qu'aux combinaisons du verbalisme métaphysicien. L'émotion ne l'a point transformée, l'imagination ne l'a point illuminée : elle reste transparente et vide ; si elle se déverse dans un rythme quelconque, classique ou parnassien, c'est à la façon d'un liquide incolore dans un vase toujours semblable et non pas comme un souffle puissant, modelant les concours d'un verre en fusion. On obtient une poésie, ou plutôt une versification didactique, correcte et neutre, une traduction rimée d'idéo-
logies abstraites. Sully-Prudhomme, malgré des qualités incontestables, représente au plus haut degré la faillite de cet effort.
L'expérience prouve donc qu'il n'y a point de poètes philosophes. Si l'on en excepte Gérard de Nerval et parfois Louis Ménard (mais leur œuvre est extraordinairement restreinte), nous n'en possédons pas dans notre littérature. Si M. Mithouard a réussi dans ce genre ingrat, c'est pour des raisons pour ainsi dire supérieures, dont la puissance l'a soulevé au-dessus des difficultés à surmonter : la première, c'est qu'il fut plus esthéticien qu'idéologue, et l'esthétique touche à l'art et, par lui, à l'émotion créatrice elle-même ; la seconde, c'est qu'il fut mystique, rapprochement plus intime encore de la beauté à sa source profonde. Enfin et surtout son idée, par sa simplicité féconde, ne pouvait pas entraver un instant sa puissance imaginative et son habileté technique ; et ce sont ces deux qualités qui rendent si hautement originale la poésie de M. Mithouard.
Les images qu'il emploie sont d'une hautaine mélancolie, très liturgiques, très pures, très claires, vastes et paiement lumineuses comme des fresques de Puvis de Chavannes. Les tableaux qu'elles composent réalisent la plus authentique mysticité, et l'état d'âme qu'elles créent est une rêverie tendre
et méditative que ne détruit pas — bien au contraire — une préciosité fréquente et parfois même trop moderne. Mais ce qu'elles ont de plus caractéristique, c'est la sûreté de leur choix qui les fait toutes concourir à un effet unique, à une suggestion incessante, à une presque hallucination qui s'impose à l'esprit, excluant toute autre représentation.
C'est incontestablement du même style que sont écrites : Les Impossibles Noces^ La Conquête de F aube et Le Pauvre Pêcheur ; et cependant quelles séparations infranchissables ! Pas une expression dans Les Impossibles Noces qui ne rappelle la ligne générale ou le détail infime d'une cathédrale, sinon dans sa forme physique, du moins dans la signification allégorique étroitement liée à chacun de ces aspects. Pas une dans La Conquête de F aube qui détruise et altère l'image une fois supposée et imposée d'un cimetière transformé, déformé en navire, devenu un navire de pierre, puis une nef idéale et fantastique en route pour l'au-delà. Ici d'ailleurs, la difficulté est graduée et l'image primitive se dissout et se récompose par métamorphoses successives, subtiles, nécessaires, mais d'un mécanisme invisible. Enfin, dans Le Pauvre Pêcheur^ qui est un magnifique poème religieux, rien non plus ne contraste avec l'idée de repentir et d'humilité qui l'inspire.
Je veux citer le commencement des Impossibles Noces pour montrer combien, si cette puissance imaginative est forte, elle est aussi complexe et suggestive d'une pensée. A travers le tableau qui se dresse, l'idée apparaît :
La cathédrale était double et contradictoire. Deux à deux, les vitraux qui l'emplissaient de gloire Vociféraient le désaccord de leurs tons durs. Deux âmes en présence hurlaient sur les murs. Face à face deux coeurs se haïssaient.
A gauche Les hoquets de la pierre en pleurs, une débauche De gestes désolés qui portaient des arceaux, L'agenouillement des pendentifs, des sursauts Comme d'une douleur sur la voûte sculptée, Les colonnes défaillantes sous leur portée, Des bas-côtés tendant le deuil de leur couloir, Toute l'ombre qui va dans les coins se douloir, La contorsion d'une immobile torture, De l'épouvante, un émoi de l'architecture.
Et ces premières paroles du pauvre pêcheu^ étranges et si angoissantes :
Mon âme, vous serez
La face morte, Celle qui en silence glisse A des lieux ignorés,
Celle qui va sa voie, En levant le calice
Qu'elle porte
De sa joie Morte.
Au travers de moi-même Un désespoir sacré Mon âme, vous serez !
Hautes vos deux mains blêmes, La face vers la nuit, Vous pleurerez sans bruit...
Et vous serez Celle qui suit sa route Fixant la coupe d'or Où il tremble à pleins bords.
Toute, Toute la peine de votre visage,
Celle, Eternellement sage, Qui va droit devant elle Sans en perdre une goutte.
Les rythmes de ces poèmes, à eux seuls, valent un étude. Lorsqu'ils sont réguliers, une césure multiple, indéfiniment mobile, les divise en autant de vers libres et la rime seule atteste la fidélité à l'alexandrin. Lorsqu'ils sont complètement libérés, c'est en obéissant à des lois très fixes cependant, à une sorte de régularité différente
et nouvelle. Il y a autant de vers libres que de vers libristes. Chacun donne au rythme qu'il emploie une forme personnelle et incommunicable. Si, par bien des côtés, l'alexandrin de Hugo, de Leconte de Lisle, de Dierx ou de Hérédia est indiscernable, il est impossible par contre d'attribuer à Moréas un vers de Mauclair ou de confondre une strophe de Viélé-Griffin avec un couplet de Kahn, une séquence de Gourmont, une phrase de Verhaeren. La marque que M. Mithouard a imposée au rythme, c'est une sorte d'émotion haletante, mystérieuse, confessionnelle, comme un aveu de pénitent interrompu par les sanglots et repris par l'audace de l'humilité. L'impression qu'il en reste est adorablement touchante et rappelle beaucoup certains passages de Sagesse.
Maître Que vous tardez à paraître !
Le fruit crève d'amour : il est mûr.
J'ai peur des mains des créatures.
Je ne confierai pas ma honte à Marthe, non !
Profanation ! !
Je ne sais pas quelle autre à passé, lente et belle, J'ai eu peur d'elle.
Oh ! lui laisser ravager Le trésor solitaire et saignant du verger !
Aimer un oiseau frêle, une heure avec un peu De l'impossible amour exaspéré vers Dieu ?
Seigneur, Seigneur, Je ne peux plus calmer mon cœur !
Le point faible de cette tentative poétique consiste dans l'impossibilité de la soutenir, à moins d'y être aidé par une énergie extérieure à son objet propre, et qui fut ici le mysticisme et aussi la profonde pénétration d'un sujet par l'intelligence à la fois et la sensibilité. Et cependant malgré qu'on sente, dans Les Impossibles Noces> par exemple, une science certaine et un goût passionné de notre architecture médiévale et de son symbolisme, on ne peut s'empêcher de regretter que cette science et ce goût se limitent à une expression poétique, forcément transposée, et partant insuffisante à toutes sortes d'exigences nuancées. La poésie, malgré tout effort, restera le mode de délivrance des sentiments et des aspirations de l'âme. Ce qui s'évoque, dans les poèmes architecturaux ou mystiques de M. Mithouard, c'est une âme souffrante et inquiète, dont le cri se fait jour à travers les expressions mesurées d'un symbolisme rituel. Tout le reste, idées ethnologiques ou aperçus esthétiques, est gêné par les exigences du vers. Il lui faudra une forme
différente où s'exprimer, un livre nouveau conçu suivant cette forme ; et Le Tourment de V Unité complétera Le Pauvre Pêcheur.
Le deuxième problème soulevé est celui même de l'unité se cherchant à travers la dualité. Mais nous ne le discuterons pas. Il suffit de constater qu'il est l'axe même de l'œuvre entière de M. Mithouard et de remarquer la solution à la fois traditionnelle et nouvelle qu'il en offre. Sincère admirateur du grand Ernest Hello, son opinion cependant diffère de celle du maître de tout ce que vingt-cinq ans de recherches, de doutes et d'inquiétudes ont apporté de complexité dans le problème. Tandis que le penseur de L'Homme l'avait farouchement et péremptoirement résolu en faisant de l'unité le point initial et terminal, le centre immobile autour duquel rayonnaient les vaines illusions de la différence, de la diversité et de l'erreur, M. Mithouard part de l'unité mais, voulant y retourner, n'aboutit qu'au seuil inattingible, à jamais pris dans l'écartèlement du dualisme qui se dispute sa pensée raisonnante. Cette tendance, évidente dans les oeuvres futures, est déjà visible dans les poèmes. Ce n'est que
comme un espoir que Les Impossibles Noces entrevoient la conciliation définitive :
Et ces brebis du temps sont dans l'éternité,
Se convulsant de toute leur diversité
A tâcher qu'un seul cœur de toutes parts se taise.
La roue au coeur du chœur grince vers la synthèse. Mais le prisme survit au vertige du feu,
Diversité de tout, dédoublement de Dieu !
Et Les Deux Foules n'espèrent rien.
C'est qu'il est vraiment impossible à un esprit d'aujourd'hui de concevoir l'unité autrement que comme un rêve. Tout y contredit, tout la montre un achèvement idéal et toujours plus lointain d'une lutte incessante de deux éléments opposés. La nature et l'art reproduisent cette lutte sans jamais laisser entrevoir l'apaisement et, bien plus, la vie elle-même ne se conçoit, si infiniment divisés qu'on en observe les éléments, que comme cette lutte et d'autant plus vivante que la lutte est plus chaude et plus nourrie. La distance de vingt-cinq années qui sépare Hellode Mithouard, le penseur religieux de l'esthéticien épris de religion, est bien marquée par un simple titre : M. Mithouard appelle son livre Le Tourment de V Unité ; imaginez celui que,
traitant les mêmes questions, Hello eût donné au sien.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs, les volumes de poèmes de M. Mithouard sont d'une rare beauté et d'une puissance d'idée très grande : presque des modèles de poésie philosophique. Par moments même ils atteignent à l'émotion lyrique la plus pure. Certains passages du Pauvre Pêcheur sont assez beaux pour qu'un chrétien les lise avant de communier, tant leur expression est nue de tout artifice et de toute mièvrerie moderne. On n'avait pas mieux fait depuis Verlaine.
Créateur de rythmes personnels, poète mystique et précieux, M. Mithouard s'est révélé, en écrivant Le Tourment de l'Unité, un maître de la prose et un esthéticien remarquable. Aux premières pages, nous retrouvons la préoccupation constante qu'indique le titre, le retour inévitable à la solution du dualisme. Le livre entier est basé sur cette double idée, chacun des chapitres la reproduit et il n'est pas de paragraphe qui ne la résume à son tour. Mais un épilogue conciliateur se surajoute à cette oscillation qu'elle équilibre, que j'appellerais épilogue du mouvement. Sous le prétexte d'une diva-
gation de Salomé, parlant devant Hérode, M.Adrien Mithouard explique au mode lyrique ses idées sur la fusion de l'unité et du dualisme. Et c'est fort beau, plus beau que le titre modeste, plus beau même que le style, pourtant admirable. Car il y éclate une sorte d'ivresse d'intelligence, aux lueurs de laquelle le monde perd sa discontinuité dans l'espace et dans le temps pour acquérir une signification d'ensemble, une figure panthéiste où tous ses éléments se fondent. Et c'est ainsi qu'un esprit également passionné de toutes les révélations d'art, de tous les lieux chargés de souvenirs et de beauté, de toutes les époques expressives de l'histoire peut satisfaire son besoin d'en contempler le tourbillon insaisissable en un raccourci unique et en une seule vibration :
Livrez à F amoureuse éperdue les trois dimensions de Vètendue. J'entrerai jusqu'à en mourir dans F emmêlement des mondes. Toutes les forme s y je les atteindrai , je les étreindrai, je les couvrirai, je les serai ; tout le î>ide, je le remplirai ; tout l'azur, je le boirai. Platon, Shakespeare, Schumann, la petite Salomé a soif d'absolu.
...Tu danseras donc, Salomé, pom que les choses voltigent autour de toi d'un ordre à F autre, sachant que tu égrènes le rosaire infini des formes éphémères.
Tu te connaîtras toute légère, parce que tes pieds sont les divins associateurs du Vide. Sur nul espace tu ne te fixeras nul instant, parce qu'il n'est point de position du monde qui soit définitive et que les harmonies qu'on peut faire de toutes choses sont innombrables. Mais tu courras d'attitude en attitude et tu fuiras de ligne en ligne parce quil ne t'appartient pas de fuir l'inquiétude d'une cohésion snprême.
Avec toi saute une humanité et se déroulent les tourbillons de la yie, la nuée d'insectes qui bourdonne en tournant dans un rai de soleil, comme les cent mille petits soldats qui manœuvrent quinze heures pour parfaire de belles figures militaires, comme les marées qui blanchissent de longs rubans de rivagas en l'honneur de la lune. C'est dans l'universel mouvement qu'il faut cueillir la Beauté. Tel un printemps millénaire dont les fleurs d'instantanéité se flétrissent et revivent subitement. Telle une bataille d'instants insaisissables. Tellement que c'est a croire que rien de tout cela n'existait... Salut donc a tous ceux qui multiplieront l'effigie de mon inconsistance ! Ah ! qu'il serait passionnant de danser dans les salles du Louvre !
Ce lyrisme magnificent indique assez que si M. Mithouard quitta la forme poétique pour aborder celle de Fessai, il n'a point abondonné l'enthousiasme du poète. S'il est difficile à celui-ci
d'exprimer en sa langue native les nuances de la spéculation abstraite, il est plus aisé à un esthéticien de parler en poète, pour peu qu'il embrasse son sujet avec une passion compréhensive.
Dieu seul sait quel écueil l'esthétique présente à l'investigation humaine. Ceux qui n'ont que des opinions personnelles n'envisagent qu'une faible partie de la vérité ; ceux qui ont des idées trop générales négligent des détails caractéristiques dont la reviviscence plus tard infirme leurs hâtives théories. C'est une science en formation, incertaine et subjective. Pourtant, le point de vue d'où M. Mithouard en envisage les éléments me paraît plus que provisoirement indiscutable. C'est une hypothèse séduisante et bien accommodée à l'état de nos idées et de nos opinions. Le terrain est si glissant qu'on ne peut affirmer que, dans un siècle, la position adoptée sera stable, mais actuellement elle répond à toutes les exigences de l'équilibre et contre-balance les inclinaisons et les poussées du sol sur lequel elle croit pouvoir s'appuyer.
Avoir trouvé que la beauté était multiple, que ses révélations diverses pouvaient se ramener à deux genres distincts : l'harmonie et l'expression, que l'idée du mouvement conciliait ces deux autres à la manière d'un regard embrassant les vibrations contrariées d'une corde sonore, ne constitue pas
précisément une découverte ; le mérite est d'avoir illustré la théorie d'exemples continuels empruntés à notre histoire esthétique, de rapprochements féconds, ingénieux, justes et surtout de métaphores si profondément enracinées aux réalités physiques (jusqu'aux mouvements mêmes de notre sang, parfois) qu'elles insinuent l'idée jusqu'au tréfonds de la sensibilité. Tant de preuves, d'exemples, d'analogies, de comparaisons font de la théorie non pas un froid tableau étalé devant une vision réfractaire, mais une atmosphère pénétrante, absorbée par tous les organes des sens intellectuel:*. Nous retrouvons dans Le Tourment de V Unité les mêmes thèses, les mêmes images générales (comme la cathédrale, par exemple), que dans les poèmes, mais plus complexes, plus riches, plus vivantes de plus d'idées et de points de vue nouveaux. Tous les éléments de réflexion accumulés dans une existence d'idéologue, toutes les rectifications de l'expérience composant la vie d'un amateur d'art donnent à ce livre une autorité magistrale, une prudence très stricte dans le choix des allégations et des hypothèses, tout le sérieux que ne compensent jamais les plus prestigieux enthousiasmes des écrivains qui, trop jeunes, remplacent la somme et la valeur des observations par l'à-peu-près d'intuitions hasardeuses ; et cela
sans que ce sérieux soit jamais lourd, sans que jamais une certaine ardeur lyrique défaille, même aux tournants ardus des plus délicates transitions.
Non seulement tout rayonne autour de l'idée centrale, mais chacun de ces rayons se confond avec les autres, y mélange ses lueurs selon de subtils entrecroisements, y juxtapose ses nuances complémentaires : sensibilité catholique, théories architecturales, paradoxes picturaux, nervosité de dilettante, sensualité d'impressionniste ; tout cela, concourant à une même preuve idéologique, se démontre étrangement fraternel, aux pages de ces essais. Certaines affinités sont tellement évidentes qu'on se demande comment les éléments en ont pu rester si longtemps dissociés dans l'esprit des générations cultivées. La découverte de ce fait que la cathédrale médiévale et l'art impressionniste ont la même origine ethnologique aussi bien que des analogies extérieures frappantes contient en germe toute l'idée occidentale, aujourd'hui assez riche d'acquisitions nouvelles pour être une théorie fort soutenable de notre génie national, une synthèse momentanée mais indispensable de nos tendances d'art, la formule d'une harmonie en attendant le brisement d'une expression nouvelle.
Cette oscillation indéfinie entre l'harmonie et l'expression prouve un dualisme éternel dans toutes
les formes de la nature et de l'art. Evidence qui eût choqué Hello comme un obstacle vil mais tenace à son aspiration d'unité, mais qui ne fait pas souffrir l'auteur des Deux Foules. Chez lui, la notion de l'unité s'est déplacée par de lentes secousses jusqu'aux antipodes mêmes du lieu idéologique qu'elle recouvrait ; ou plutôt elle cesse d'être le synonyme d'une inertie contemplative pour devenir l'exclusive définition de l'activité d'esprit envisageant les deux termes de toute question, les deux buts de tout mouvement, les deux aspects de toute forme. L'unité n'est pas dans les spectacles, elle est dans le spectateur et vers son regard central convergent toutes les directions rayonnantes de la sphère infinie.
Mais la simplicité, l'essence, le sujet sont des abstractions ineffables ; de l'attribut seul on peut parler, car il est indéfiniment nouveau. C'est en peignant les aspects de la diversité et en retraçant la lutte du dualisme que M. Mithouard a dit les plus belles choses de son esthétique.
Le style de M. Mithouard est aussi personnel que sa pensée, mais comme il distribue celle-ci dans des catégories traditionnelles d'une logi-
que sévère, ainsi sa phrase est-elle d'essence originale, mais de formalité absolument classique. Elle offre même de curieuses analogies avec les dispositions des édifices architecturaux. On y démêlerait (et sans développement métaphorique), un agencement extérieur semblable à celui des cathédrales et au cœur même des périodes comme des pesées et des poussées, des substructions nécessaires et des ornements, des contreforts étayant la hardiesse d'un élan expressif, un équilibre d'ensemble reproduisant à l'infini le symbole d'un dualisme continu.
Cependant, M. Mithouard offre cette supériorité sur les écrivains de culture exclusivement classique que, si sa phrase affecte les formes d'un autre siècle, les mots qui au dedans d'elles circulent sont comme un sang neuf infusé dans des veines anciennes : leur choix, leur ordre, leurs groupements personnels sont bien modernes ; ils évoquent des réalités actuelles, précises, tangibles et quotidiennes au lieu de galvaniser, par la séduction d'une forme pastichée, le fantôme du passé mort.
Parfois enfin, fort souvent même, la phrase impose à la fois, par un prestige minutieusement élaboré, la compréhension d'une vérité métaphysique, la vision nette et vivante de l'exemple qui
l'illustre, et jusqu'à l'intuition d'autres vérités plus subtiles encore, latentes sous ce premier aspect, des divinations plus profondes dans le domaine de l'inconscient.
Ainsi ces paroles sur Sada Yacco, à propos de sa théorie esthétique du mouvement :
Des audaces d'une rare intensité expressive se disciplinaient, sur toute sa japonaise personne, en un composite et volontaire poème du mouvement. Quand nous la vîmes mourir dans Ghèsha et le Chevalier, son masque d'ivoire prit avec une horrible gentillesse la stupeur de V agonie ; puis elle passa, sans qu'un pli de sa face eût bougé, et nous en fit savoir V instant précis rien qu'au changement de couleur de ses yeux fixes. Mais quelle était plus belle encore à regarder vivre, vivre toute mobile ! Peurs presque drôles, désinvoltures minutieuses, tendresses poignantes et bizarres, fantaisies brusques et sûres, angoisses puériles, le plus pur, le plus féminin, le plus original jaillissement de la passion, de tout cela elle composait en artiste la trame harmonieuse d'un indéfini devenir. Un nouvel essor a tout moment suppléait aux défaillances de sa grâce antérieure. Elle scandait pourtant les plus précieux passages de ce récit temporel par l'arrêt 'Voulu de toutes ses évolutions sur des instants de choix ou elle figeait tout d'un coup les rencontres de
sa cruelle souplesse. A chacune de ces pauses on éprouvait du malaise et de V admiration, car c'est un violent artifice que d'arrêter ainsi du mouvement sans raison. A chaque fois on sentait devant et derrière elle apparaître des cortèges de phénomènes éphémères, soudain évoqués pour la justification des rythmes arbitrairement suspendus. Elle me paraissait vraiment alors V image de cette boiteuse œuïre d'art, où l'homme s'enhardit jusqu'à arrêter le soleil.
Et Le Tourment de T Unité éclate à tout instant de passages aussi admirables. Et la Divagation de Salomé tout entière est d'un lyrisme aussi précis.
Erudition sérieuse servant d'assise à un tel fastueux déploiement de beauté verbale : Le Tourment de l'Unité est un chef-d'œuvre. Il durera. A supposer même qu'un jour on rejette les théories, pourtant si vastes, qu'il soutient, la forme en restera intangible, à la fois vivante, d'une pure beauté supérieure aux opinions passagères, et témoignage précieux de la compréhension d'art presque universelle que l'on eut à une certaine époque de notre histoire.
Il semble bien que l'idée, une fois accompli son cycle de jeunesse et de lyrisme et son cycle de
maturité et de didactisme, ne puisse que se résoudre par sa propre arrivée au but. Mais la logique de la vie entraîne les idées plus loin que leur réalisation écrite : elle les arrache au domaine spéculatif pour les précipiter sur la pente de la volonté et de Faction.
L'aboutissement terminal d'une idée même très abstraite, est toujours un acte. La plupart des philosophes l'abandonnent sur la limite du réel et là, sentant leur fonction accomplie, se désintéressent des conséquences vivantes que pourra engendrer leur oeuvre : ils la confient implicitement aux mains des vulgarisateurs, des spécialistes, des adaptateurs et retournent à de nouvelles créations.
Mais un esprit complètement logique sent bien l'espèce de sophisme qui inspire cette conduite. Sachant que son idée ne peut pas mourir avant d'avoir eu sa floraison d'activité, il veut surveiller l'éclosion comme il a protégé la croissance et répandre la semence nouvelle aussi conscieusement qu'il a planté la racine initiale. Une pudeur particulière lui interdit d'abandonner le travail final au vulgarisateur dont l'habitude est de gaspiller les plus précieuses graines de la récolte pour cultiver celles qui lui semblent le plus typiques et le plus utiles.
Et M. Mithouard, logicien parfait, a adopté cette conduite. Ayant reconnu que l'ensemble de ses théories pouvait constituer un principe d'action très réel, il les a coordonnées à nouveau, suivant les exigences de cette troisième conception ; et le poète du Pauvre Pêcheur ■, l'esthéticien du Tourment de ï Unité est devenu, avec la création de L 'Occident, le promoteur d'une évolution pratique fort intéressante.
Le mot d'occident est vague, mais l'idée qu'il résume est très précise, surtout pour ceux qui ont suivi la pensée de l'écrivain. Tout ce qu'il a écrit dans la revue de ce nom porte la même marque qui se retrouve aux pages de ses livres mais avec un changement : celui que nécessitent les conditions de toute propagande. Ainsi, il ne s'agit plus de rapprocher l'impressionnisme de l'art des cathédrales, mais de montrer que le genre d'activité qui les produisit tous deux, n'étant qu'endormi, peut revivre, que d'ailleurs il revit, quelles œuvres nouvelles il est capable de produire ; bref, non plus de parler du passé et de constater des lois, mais de contempler tous les aspects du présent pour en inférer ceux de l'avenir, de prévoir et de diriger, de réunir les volontés, d'indiquer le but, de grouper les artistes, de maintenir une tendance contre d'autres tendances.
C'est une œuvre plus pénible, plus lente, plus incertaine que de créer une esthétique. Car on se trouve en présence d'éléments nouveaux : de volontés individuelles, de problèmes quotidiens, d'adaptations indéfiniment provisoires de la théorie aux faits. Et je ne parle pas du côté matériel de l'entreprise, mais simplement de difficultés morales.
Ce n'est pas le moindre mérite de M. Mithouard d'avoir su, depuis près de deux ans, choisir des collaborateurs dont aucune des idées principales ne contredisait la théorie collective et générale inscrite aux premières pages de la revue, et ce n'est pas la moindre excellence de cette théorie fondamentale de n'avoir contredit jamais la réalité pourtant bien confuse, bien multiple, bien fuyante des faits quotidiens de notre histoire esthétique actuelle.
C'est que cette théorie occidentale, avec son apparence simple et implacable (elle tient en quelques lignes), est tout l'opposé d'une construction idéologique bâtie dans les nuages par un logicien habile. Elle est la formule résumative d'une foule d'observations faites sur la nature de notre sol, de notre climat, de notre production littéraire, architecturale et artistique, sur la nature de nos idées morales, religieuses, politiques et
ethnologiques. Elle les embrasse après les avoir étudiées séparément au lieu de les saisir a priori d'une étreinte présomptueuse et fortuite.
C'est pourquoi, malgré quelques exclusivismes peut-être temporaires, malgré quelques exagérations choquantes pour un esprit habitué aux jeux du scepticisme, malgré quelques réserves faites par ceux mêmes des lecteurs du Tourment de V Unité qui se souviennent davantage des pages écrites sur la perpétuelle révolte de l'expression contre l'harmonie fixée, cette théorie demeure très féconde et porte avec elle des promesses d'une durée très longue. De plus, on ne saurait nier sa noblesse réelle et la séduction qu'exercent les grandes lignes de son ordonnance extérieure.
Au point de vue purement littéraire, M. Mithouard, depuis 1901, n'a guère écrit que des articles de tendance parfois d'ailleurs admirables (comme Déchirer le ciel par exemple), et le poème des Frères Marcheurs, où il a encore su trouver pour une idée neuve des rythmes imprévus, dont M. Quillard a dit si justement qu'ils semblaient scandés par des cinglons de discipline.
Mais c'est un esprit trop haut, un logicien trop excellent, un écrivain trop remarquable, un trop ^ibtil observateur d'analogies pour jamais
produire une œuvre indifférente. On peut la prévoir infiniment délicate et profonde, à la fois lyrique et didactique ; mais peut-être aussi, renversant les inductions, sera-t-elle quelque chose de tout à fait nouveau, la délivrance soudaine d'un vol depuis longtemps captif au fond de la sensibilité : roman d'idées pures, poèmes éclatants, essais encore plus magnifiques ; car les puissances de l'imagination sont infinies.
Novembre 1903.