‹ VisagesChapitre 17 sur 23 · HENRY MAUBEL · texte numérisé non relu

HENRY MAUBEL

Tcuched wlth pensiveness.

S'il fallait condenser en un seul mot toutes les réflexions que suggère l'œuvre diverse de M. Henry Maubel, je dirais Méditatif ] sans avoir rien à ajouter. Et cela suffirait à caractériser cet art tout entier : depuis la direction initiale de sa pensée et les démarches particulières de sa fantaisie jusqu'aux modes les plus secrets de son style.

M. Henry Maubel a tout tenté : théâtre, essais, roman, et sans système idéologique, ce qui fait à la fois sa faiblesse et sa force. Sa faiblesse (et ce mot est une louange), parce qu'ainsi il n'a point bénéficié des avantages de célébrité banale et immédiate dont le journalisme comble ceux qui reviennent avec persistance sur une idée unique et absorbante ; et sa force, puisque cette attitude

lui a permis de garder vis-à-vis de toutes les formes d'expression et de tous les problèmes intellectuels sa liberté sans cesse prête et jamais engagée. Au lieu d'une rigide armature d'idées, il possède une vivante articulation de sensibilité, souple et jeune, indéfiniment apte à tout servir et d'une profonde unité.

Une atmosphère étale et douce, pareille, se répand autour de chaque sujet : drame, récit, étude, en absorbe les différences formelles et par contre en accuse les analogies essentielles, à tel point que le personnage d'un roman, quasi muet, donne une émotion semblable à celle suggérée par le protagoniste d'une comédie, qui agit sur la scène. Tous deux sont, au même titre, les messagers, plus ou moins loquaces, d'une pensée dont la rareté et la concentration sont tellement plus puissantes que leurs vies, qu'on les oublie pour elle. Leurs masques pâles s'effacent dans le souvenir lorsque vibre encore l'insistant écho de leurs paroles, inquiétantes et douces à la fois, pleines d'une mélancolie éternelle. Pour moi, le Joël de Dans riky le Jacques des Racines, le Christian d' Ames de couleur, sont des frères intérieurs, semblables entre eux, mais aussi semblables à ce que nous avons de meilleur et qui fixent un des moments les plus subtils et symbolisent une

des formes les plus insaisissables de la douleur moderne.

On ne peut guère raconter les romans de M. Maubel, peut-on même dire qu'il en écrive ? Ce sont plutôt des monographies à la fois passionnelles et cérébrales. Etudes d'âmes au milieu de paysages diffus parmi les brumes de la mer du Nord, aventures et métamorphoses inappréciables et insensibles d'un amour naissant ou contenu, soumis à la souveraineté des saisons, velléités, tendresses cachées, rêveries.

Le mot rêve prend une importance dominatrice dans l'œuvre de M. Maubel. Il revient, fréquent et mystérieux, et même lorsqu'il n'est pas prononcé, on devine sa présence inspiratrice, évoquée par le conjuration de tous les autres mots.

M. Maubel est un songeur : il se tient sur le seuil. Dans ses livres, tout s'ébauche et se suspend, et les résolutions y sont semblables à celles des rêves : vagues, achevées par l'esprit et imprégnées d'une tristesse. Art nerveux et sensible, secret et savant, qui ne suit pas l'impulsion qu'il a donnée, mais se contente d'ébranler la pensée le long d'une voie où chacun la conduise, comme il lui plaît. Que le lecteur achève ; il lui est laissé quelque chose : une initiative, un acte, un peu de songe à méditer. Je ne connais guère

d'esprit qui soit moins impérieux. Avec une distinction suprême, il propose à ses frères intellectuels les termes seuls du problème qui le préoccupe ou les éléments du paysage où il vit, mais s'arrête là, respectueux de leur imagination et des chemins divers où elle rayonnera.

Qui a lu Dans Vlle^ Ames de couleur^ Quelqu'un d'aujourd'hui Q) commence par oublier leurs limites et leur ossature, la logique qui les articule et les événements qui en sont les reliefs extérieurs, mais garde le souvenir durable de leur substance même. L'émotion expansive qu'ils retenaient et, davantage encore peut-être, l'impression d'une pensée étrangement raffinée et pour ainsi dire décantée jusqu'à ce qu'il n'en soit plus demeuré que la plus limpide quintessence.

Voici deux pages que j'essaie de cerner avec des mots ceci qui est fluide, insaisissable, volatil et n'emploie que des formules abstraites qui n'enclosent rien, mais du moins peuvent-elles donner, à qui ne les connaîtrait pas encore, la curiosité de ces livres hautains, discrets et pour ainsi dire défendus de la vie immédiate par l'interposition

(i) A propos de ce dernier livre, il couvent de faire remarquer que l'auteur inatisfait de ce qu'il considère comme une production hâtive et prématurée, compte bientôt le reéditer, modifié et plus complet, plus représentatif.

obstinée entre eux et elle d'un rêve lucide et beau.

Quel est ce rêve ? Et d'où vient qu'au lieu d'être ici le synonyme presque du sommeil, il représente une vie plus intense, plus profonde, plus vécue ? C'est qu'il n'a comme principe ni l'abstraction, ni le désir de l'irréel, mais au contraire un examen plus profond de la réalité, une sorte de projection lenticulaire de l'esprit qui élève à la vie du feu les choses inertes qu'elle couvre et brûle, en un mot un mode supérieur de l'existence.

Seulement les objets que révèle cette lumière pénétrante ne peuvent être que ceux de la réalité seconde, puisqu'ils n'apparaissent qu'une fois tombés comme un obstacle ceux de l'illusion quotidienne. On les sent, lorsqu'on arrête de s'agiter pour regarder en soi-même, on les comprend si l'on prolonge cette attitude. Mais celui qui, en effet, la prolonge, qui possède le pouvoir miraculeux de connaître à tout instant, sans s'arrêter de vivre, ses raisons, son but et tout le minutieux enracinement de son instinct, celui-là est un homme très rare, c'est une conscience supérieure.

Les personnages, — nous devrions plutôt dire l'unique personnage, — des livres de M. Maubel,

lorsqu'ils entreprennent une série d'actions, en savent, comme des algébristes, la fin, le jeu, les rapports. Us peuvent s'arrêter : leur jouissance de l'effort est entière. Ils ne réalisent des actes que l'essentiel et le vivant, jamais la gesticulation superflue. Comme leur créateur dans son procédé de suggestion, ils se contentent du premier ébranlement : preuve suffisante de leur force, résumé symbolique de leurs virtualités. Puis ils reprennent, satisfaits, les séduisantes théories de l'idéalisme absolu :

La nature distingue-t-elle le songe de Faction ? Le monde est rempli d'hommes qui agissent dans V ivresse splendide de F instinct et de remueurs d'idées qui n'ont Jamais songé.

De F âme fiévreuse qu'emporte le vent du rêve ou de Fâme apaisée qui s évertue a en tirer une harmonie , quelle est la plus active ?

Le rêve, la réalité des mots. Le rêve est réel, ou il faudrait nier le cerveau d'où il émane. Le rêve est la lumière des flammes qui nous consument. Il est l'épanouissement de nos désirs purifiés dans l'esprit et il ne parait si étrange et il n'est si puissant que parce qu'il reflète des désirs que le corps ne saisit pas (]).

(i) Dam l'Ile, p. 79.

Ou même encore, s'abandonnant davantage à ce vertige où notre personnalité devient la proie des millions de consciences et de pensées, voici qu'il les personnifie, qu'il les laisse maîtresses de lui-même, qu'il les regarde, vivantes et fées : des psychélides comme il les appela un jour, dans l'ivresse de son panthéisme.

Les pensées aimées, par des avenues de méditation, descendent a sa rencontre et V invitent.

Elles habitent réellement ce palais.

La grande salle ronde, avec sa couronne de fenêtres sous la coupole, en est hantée. Ceux qui y viennent avec un regard fervent distinguent leur corps élancé, leur visage tourné vers V éternel.

Pleines de calme, de grâce et de fidélité, tristes ou joyeuses sans secousse, elles circulent autour des têtes qui s inclinent et leurs caresses émeuvent ceux qui s y abandonnent.

Il y a la beaucoup d'hommes qui se passionnent pour elles. Ils laissent entier le silence autour des pensées, car chaque fois qu'on le brise, on brise un peu de leur vie.

Elles ont veillé sur l'enfance de Joël ; elles ont cultivé son âme.

Chaque matin, immobiles et groupées, elles se serrent à lui. De temps en temps, une d'elles lui renverse le front sous la lumière... elles entretiennent en lui la

plaie du désir de connaître ; elles versent sur la plaie un baume qui la parfume.

Elles ne sont pas jalouses des images qui V obsèdent. On dirait même qu'elles les accueillent. En savent-elles le sens ? ... S'il se lève, elles s écartent doucement. Des points de vue parfois surgissent dans la brume, des papillons de soleil crèvent leur chrysalide... Il sort et bat la terre de Vile.

Elles savent qu'il ne fait rien qu aviver son rêve d'un désir d 'action et que chaque fois qu'il part vers la mer avec des mobiles certains, la mer, les défaisant d'un flottement berceur, V en dépouille sans qu'il s'en aperçoive (*).

Plus qu'aucun héros de Villiers ou de Poictevin, ils sont les serviteurs exclusifs de la pensée et du songe.

C'est pourquoi le théâtre de M. Henry Maubel est un des plus curieux et des plus intenses qui existent dans la littérature moderne. Son action est tout intérieure, elle est le déroulement logique d'une idée ou d'un sentiment très simples et elle est seule à remplir la scène. Car au lieu d'em-

(i) Dans l'Ile, p. 89.

prunter la moindre force aux apparences de la vie extérieure, au décor, c'est elle au contraire qui les projette autour d'elle, les crée, les déplace, comme un corps en mouvement son ombre.

Ce sont des conflits d'âmes. Ames modernes sans doute, inquiètes, préoccupées de nos problèmes, mais dans la mesure où ces problèmes sont éternels. Aussi ces drames ne ressemblent-ils exactement à rien. Ils ne rappellent point les pièces à thèse puisque les données qu'ils posent ou les inquiétudes qu'ils jettent dans l'esprit se limitent à elles-mêmes et que leur résolution demeure toujours personnelle. Ils n'ont rien de commun non plus avec les comédies sentimentales, puisque la passion qui y brûle, ardente et contenue, est follement étrangère aux mièvreries de ce genre de productions. Mais ils constituent des œuvres à part, profondes, rêveuses, lointaines, repliées. Elles sont, littéralement, baignées d'une atmosphère : magnétique, et permettant aux répliques les plus simples un prolongement et une suggestion indéfinie. Ces gens ne disent presque rien, rien surtout de violent, mais tout ce qu'ils disent est chargé d'expérience et lourd de méditation. La lecture achevée, on demeure inquiet sur soi-même, car toujours une au moins de leurs paroles nous était applicable, quelque

chose de leur passion nous consume, un problème qu'ils n'ont pas résolu nous est quotidiennement posé. On n'a guère entendu que des chuchotements, mais comme ils sont pareils à ceux que notre propre conscience murmure ! J'ai presque envie de dire : des confessions d'honnête homme : toutes les voix y sont écoutées comme toutes les velléités retenues, et pour empêcher ces voix de dominer et ces velléités de devenir des forces, le scepticisme de l'intelligence choisit et tempère toutes ces valeurs.

Et quelle hauteur morale ! quelle dignité ! quelle noble maîtrise de soi-même ! Nous sommes loin des banalités du théâtre de l'adultère. J'aime peut-être plus encore que ce jeune homme pensif dont les luttes ne sont que celles de l'amour (*) ce prêtre ivre de sacrifice et plus religieux que son dogme, qui faire taire son cœur d'homme et jusqu'aux exigences de sa foi devant sa tendresse pour l'humanité et son indulgence pour la faiblesse et les fautes. Le caractère de Jacquelin est un des plus beau que le théâtre moderne ait dessiné.

La voie ou tu t'engages m effraie^ — lui dit son frère Georges.

(i) Jacques dans. Les Racines,

Jacquelin. — Ne t'effraie pas d'un mot. Sans un peu de cette "faiblesse " comme tu dis, est-ce qu'on se passionnerait ?

Georges. — Quel pouvoir espères-tu de cette sensibilité outrée ?

Jacquelin. — Le pouvoir d'éprouver et de comprendre. Ceux qui ont laissé se refermer en eux les plaies du Christ et qui en portent glorieusement les cicatrices sont de faux prêtres. Le prêtre n'est pas guéri du mal des hommes. C'est un pénitent aussi, mais qui voit clair dans son cœur. Il souffre de la lumière qui avive ses blessures ; mais il faut qu'il entretienne sa passion pour comprendre tous les passionnés. Plus je me mêle a ces malheureux, plus je les aime. Des jours, j'ai le cœur lourd de leurs fautes et je voudrais me purifier du mal qu'ils m' apportent comme si c'était mon mal. Tu vois que je suis tout pareil a un pénitent (1).

On devine à quel degré de perfection peuvent atteindre de telles qualités d'écrivain, si elles s'emploient aux fins de la critique. C'est même un très attachant spectacle intellectuel que cette transposition des moyens expressifs, jusqu'ici

(i) L'Eau et le Vin, acte II, scène 2.

employés pour le roman et le drame, dans le domaine de la critique. Preuve suprême que le rêve où se complaisait M. Maubel n'était pas une vaine abstraction, égarée au loin du réel, il sait apprécier et comprendre, et bien mieux qu'un autre. Avec la prose française comme instrument, il reconstruit ce qu'il envisage. Il suit la genèse d'une œuvre d'art et, pas à pas, la recrée en la décrivant, en donne l'émotion la plus essentielle.

Je ne m'attarderai pas à l'intérêt historique que présente un livre comme Préfaces pour des Musiciens. Qu'il me suffise de dire que personne avant lui n'avait parlé comme il l'a fait des symphonistes modernes, et que les plus considérés aujourd'hui des critiques musicaux n'en disent rien de plus que lui-même, à une époque où c'étaient vraiment paroles de précurseur. Et leurs études sont loin de procéder d'une aussi attentive méditation. Un des premiers, il a examiné la tétralogie de Wagner avec un esprit de cohésion et d'ordre et, tout en ne se permettant jamais la moindre formule vague ou littéraire, il a suivi le drame de VanneaUy l'accompagnant, thème à thème, d'un commentaire aussi bellement lyrique que ceux chantés plus tard par Péladan ou d'Annunzio. On lui doit le meilleur essai jamais composé sur

Grieg et se limitant, à propos de Schumann, à la seule musique de piano, il a écrit des pages aussi fervemment évocatrices que s'il eût abordé les lieds eux-mêmes.

Préfaces pour des musiciens suppose une connaissance parfaite des choses de la musique et plus encore une quotidienne communion avec elles. Dans ce royaume de mathématique et de rêve, l'auteur est merveilleusement chez lui : les secrets de la technique ne lui sont pas inconnus, mais il les possède trop bien pour que, uniquement étudiés, ils obscurcissent une intuition autrement supérieure : ce don unique et étrangement rare de percevoir le plan idéal où viennent coïncider le moyen et le but, la science et la mystérieuse émotion, la cause et l'effet de l'Art suprême.

Le théorème de la vie ri est sans doute quun théorème a harmonie et ceux qui entendront intimement la musique , entendront les accords de F être.

Vous ri ignorez pas la sympathie quil y a entre la voix et le regard d'un être. Il faudrait toujours écouter la musique en songeant à un regard. Il faudrait r écouter comme si c était la voix de quelqu'un qui va apparaître (1).

(i) Préfaces pour les Musiciens (fin).

Il y a peu d'études aussi compréhensives, aussi hardies, aussi exactes dans la littérature contemporaine. Rien riy est avancé au hasard, et tout s'y avance très loin, à des altitudes et à des distances où la rêverie du dilettante seule paraissait devoir atteindre, mais tandis que cette rêverie, forme d'une idiosyncrasie complexe, est sujette à s'égarer, celle de M. Henry Maubel est rigoureusement née de la sensation primordiale des sons et de la mathématique des rythmes. Elle s'y appuie à tout instant. Et ses bonds ne sont si hauts que parce qu'ils retrouvent plus fortement la solide terre d'où ils s'élancent.

Le style de M. Henry Maubel possède un charme lent et secret, comme la pensée dont il émane et d'avec laquelle il ne se différencie point. Jamais on n'y peut découvrir un ornement et parfois l'on se demande en quoi il consiste. Mais quand on s'en inquiète ainsi, c'est qu'il s'est déjà tracé dans l'âme un chemin subtil et profond. Nulle recherche syntaxique, nulle épithète tapageuse, nul relief, nul effet. Mais une musicalité fine, assourdie et tendre, un accom-

pagnement enveloppant aux images. Et voilà que l'on comprend soudain pourquoi toutes ces images, si fortes fussent-elles, fuyaient pour ainsi dire sous la curiosité des doigts, reculaient et se fondaient les unes dans les autres jusqu'au milieu d'une sorte de brume et de vapeur, comme des visions de mirage. C'est l'harmonie des phrases qui en était la cause, elle seule amortissait ainsi le choc visuel des évocation de l'âme, nous obligeait à ne plus goûter que son charme.

Et l'on reconnaît, là encore, cette démarche si particulière de l'esprit de M. Henry Maubel qui consiste à nous proposer une image immédiatement tangible pour l'altérer peu à peu, jusqu'à quelques contours essentiels et de là gagner une émotion d'un tout autre ordre. En quelques lignes, la substitution s'est faite et le souvenir le plus attentif a déjà perdu les traits de la figure originale.

Je songe, entre autres chapitres, à cette page si curieuse à! Ames de couleur qui commence par :

Les carrousels tournent ... Q)

Puis, tout de suite, l'envol en plein rêve :

C'est la pêche miraculeusement sensuelle. . .

(i) Ames de couleur t VI.

Puis le retour à l'image primordiale, et ainsi de suite. Mais chacun de ces retours est plus que le précédent dégagé de la sensation originelle : la musique des mots tendres et doux en détache peu à peu la pensée, jusqu'à ce qu'elle puisse l'engager dans une voie tout autre, où l'émotion du cœur régnera, sans prétextes, toute pure :

Alors passent entre lui et la lumière deux figures surnaturelles de souffrance

Il faut lire tout le chapitre pour se rendre compte de ces délicates magies, et il les faut lire tous.

M. Henry Maubel est un poète. Il n'a point encombré la littérature d'alexandrins plus ou moins habiles, il s'est contenté de regarder et de penser, et de nous dire parfois ce qu'il avait vu et pensé. Mais comme les regards de son esprit ne se sont jamais arrêtés à la première apparence des choses et des idées, ses paroles sont empreintes de mystère, malgré leur simplicité profonde. On ne les comprendra que si on les aime, et on ne les aime que si l'on a déjà, comme lui, le goût des

visages tristes, des yeux songeurs, des nuées, de toutes les apparences de l'univers où se révèle l'âme en inquiétude.

C'est bien au monde où il se plaît qu'on pourrait appliquer les paroles qu'il place dans la bouche de Jacques :

C'est ici le pays de la vie intérieure ; la résonnance est dans les âmes. Q)

Le mots de rêve et de méditation, qui reviennent sans cesse, trahissent son secret et expriment son art : son art sérieux et ému, songeur et sage à la fois, suprêmement honnête et délicieusement charmeur.

Ce musicien, ce dramaturge des passions sourdes, ce prosateur exquis ne laisse que de beaux livres, dont quelques-uns sont parfaits. Dans File, Ames de couleur, Préfaces pour les musiciens, L'Eau et le Vin dureront plus que bien des œuvres trop illustres et personne comme lui n'aura exprimé, dans une langue au timbre aussi pur, certains subtils accords entre les sentiments doux et les paysages gris, entre l'amour et la pensée, entre le rêve et le désir, entre le monde et nous.

(i) Les Racines : acte II, scène 8.

Page 1