MARCEL SCHWOB
La génération dont il faisait partie perd en lui son orgueil et sa plus pure gloire. Il était pour elle quelque chose de plus que le meilleur, il était comme son cerveau, sa conscience, son lien. Lui disparu, il semble qu'elle se défasse et se disperse. Et très réellement, les lettres françaises ne retrouveront pas de longtemps, pour s'y vouer et les illustrer, un homme pareil, tel que la nature n'en réussit pas un sur plusieurs millions, après des séries d'expériences, d'à peu près et de ratures. Marcel Schwob était complet.
Mais le paiement était terrible. Je crois qu'il n'a jamais cessé de souffrir. Et les pertes de temps considérables auxquelles il fut obligé pour adoucir ou seulement dépayser sa douleur durent lui être plus cruelles encore que les tourments physiques, à lui qui était fait pour ne jamais changer de place et vivre dans une cellule studieuse.
La perfection de son œuvre ne s'en est pas ressentie, certes, mais seulement son abondance. Malgré qu'on en ait dit, Marcel Schwob aurait beaucoup produit, s'il en avait eu le temps. Songez qu'il savait tout, et que par conséquent aucune issue ne lui était fermée, aucun obstacle ne pouvait jamais l'arrêter en parlant de quoi que ce fût, en évoquant n'importe quel moment des siècles. Songez aussi que cette érudition inconcevable, au lieu de lui être un fardeau, l'aidait et l'allégeait au contraire dans la marche aisée de son imagination. Examinez enfin son style : il est simple et nu ; ce n'est pas lui qui est concentré, — au moyen de ce travail pénible et d'après-coup de beaucoup d'écrivains, — ce sont les pensées qui l'ont inspiré, pensées elliptiques et résumatives au suprême degré : chacune suit l'autre, mais entre elles deux, il y a un monde intermédiaire et suggéré. La parole écrite n'a pas l'air d'être troublée de ce travail mental.
Mais comme ce travail et cette pensée n'avaient ni ratures ni reprises et qu'ils se déroulaient dans le cerveau de Marcel Schwob avec une sérénité magnifique, il est donc vrai de dire que la brièveté de son œuvre est regrettable absolument, puisque considérable, cette œuvre eût été aussi parfaite.
Ce traducteur unique, en définitive n'aura
traduit que Moll Flanders, Francesca de Rimini et Hamlet. C'est irréparable, cela. Il aurait pu faire revivre pour nous, avec toutes les nuances et les palpitations du style original, l'œuvre entière de Stevenson et de Meredith, scandaleusement ignorée du public. Il ne l'a pas fait. Qui le fera, maintenant, à sa place ? Il faut dire qu'il y avait en cet homme étrange une sorte d'ironie dont les formes atteignaient parfois une élégance très particulière. C'est ainsi qu'il passa de longues heures de son existence à lire à quelques amis les pages de ses auteurs préférés (les traduisant aisément au cours de la lecture). Qui sait quel profond plaisir il devait alors éprouver à la pensée que de tels trésors ne perdraient jamais rien de leur prix, en tombant, du fait de la diffusion du livre, dans la circulation des intelligences médiocres ?
Sauf un ouvrage sur Villon, inachevé, et un Parnasse satyrique du XVQ siècle, à paraître bientôt, son œuvre critique ne comprend guère que Spicilège. C'est un livre admirable et qui cependant ne satisfait pas pleinement. L'auteur s'y réserve trop. Il donne, il est vrai, le meilleur et le plus essentiel de sa pensée, mais, toujours à cause de cette élégance farouche, il n'en donne ni les préparations ni les achèvements L'ellipse ici règne en maîtresse. Trop de choses sont passées sous silence qui, pour
Schwob sans doute, étaient déjà banales mais qui pour nous eussent été infiniment substantielles et précieuses. L'étude sur Stevenson, par exemple, est tout à fait extraordinaire, mais elle part de l'hypothèse que le lecteur connait de Stevenson tout ce que le critique en sait déjà et que tous deux partent de là pour une promenade de méditations indéfinies. Le procédé est excellent pour les classiques, mais comme Marcel Schwob n'avait de goût réel que pour la beauté inconnue de jadis ou la beauté nouvelle d'aujourd'hui, il en résulte que peu de gens peuvent réellement le suivre. Et c'est d'ailleurs tant mieux. La foule n'est pas faite pour entrer partout.
De tout cela, Spicilège garde une allure d'anthologie que justifie le titre d'ailleurs, et aussi quelque apparence d'un beau jardin semé de statues inachevées, aux inscriptions interrompues.
Mais c'est dans ses contes que Marcel Schwob révèle son âme.
Comment parler de ces chefs-d'œuvre exquis ou terribles que, malgré d'indéniables influences : Poë, Baudelaire, Villiers, on peut égaler à ce que ces grands hommes ont produit de parfait ?
Comment dire le charme d'une langue incomparable, tellement souple qu'elle devient celle même des acteurs qui la parlent, au moment précis
où ils s'en servent, tellement pure qu'elle est immuable, et tellement animée d'une vie violente qu'on est saisi comme devant une résurrection ? Où est le secret de cette fusion de la vie et de l'art qui inquiète les chercheurs et les analystes ?
Le secret n'est pas celui du travail, quelque patient qu'on le suppose. Il devait être dans l'âme elle-même de Marcel Schwob : c'est dans ce foyer idéal que se fondaient en un alliage subtil et indestructible la pensée du critique, l'imagination du conteur, la science de l'érudit et la passion de l'homme ; et le métal sortait pur, que le styliste n'avait plus qu'à ciseler : joyaux de tous les âges.
C'est ce dernier élément, la passion, qui seule importe. Sans lui, les autres sont lettre morte ; privé d'eux, il peut créer des œuvres durables, mais avec eux il les fait éternelles.
Cette passion chez Schwob était la plus multiforme de toutes : la perversité. C'est-à-dire cette souplesse intellectuelle qui peut prendre tous les masques, s'insinuer dans toutes les attitudes, devenir momentanément et à volonté toutes les exaltations de la vertu ou du vice.
Cette passion, qui fait les grands dramaturges et les grands poètes, est une fièvre impersonnelle et sans forme, qui prête son ardeur et sa vie à une foule successive. Marcel Schwob la possédait à un
tel point qu'il a pu, sans jamais d'erreur, suggérer les états d'âme les plus particularisés qu'on pouvait choisir : depuis celui d'un poète préraphaélite (LilitJi) jusqu'à celui de la fille d'un bourreau {Fleur de Cinq Pierres). Il entrait, souverain, dans un cerveau d'homme ou de femme, en épousait idées, préjugés, langage, habitudes, voyait par ses yeux les spectacles de l'époque supposée, sentait littéralement par ses cinq sens et allait jusqu'au bout de cette hallucination sans jamais livrer par une syllabe de dissonance, le secret de son intrusion et de sa ruse.
Les contes du Roi au Masque d'or et de Cœur double surtout sont les manifestations merveilleuses de cette impersonnalité dont il faudrait enfin — (à ce propos surtout) — dire que, loin d'être l'absence d'originalité, elle est au contraire l'originalité suprême.
Et d'ailleurs, cette originalité-là a toujours, pour l'accompagner, la soutenir, une originalité plus profonde encore, plus particulière. Marcel Schwob livra le secret de la sienne avec Le livre de Mortelle.
Il ne s'agit plus ici des virtuosités de l'érudition; non, mais quelque chose vit de tout palpitant, de tout frémissant : tout nu et sincère, pervers avec cruauté, chaste avec douleur, et tendre comme l'amour : une âme de petite fille.
Le livre de Mortelle se présente à nous avec une pudeur extraordinaire et un luxe barbare de précautions, de chuchotements préliminaires, de tortueux conseils. Mais après, la préface tombée comme un voile, il se livre : trouble, effaré, câlin. Bargette, Cice, Mandosiane, Usée et la mystérieuse Monelle disent des paroles inoubliables et révélatrices.
Plus je relis ce livre adorable, plus je pense qu'il ne contient ni symboles, ni littérature, malgré les apparences volontairement contraires. La vérité vraie et profonde (seulement on ne la dit pas, parce que ce ne serait pas assez " critique "), c'est que Marcel Schwob avait une âme de petit enfant : vivace, instinctive, multiforme, perverse et tendre sur laquelle n'avait jamais pu avoir de prise le formidable et pesant appareil des bibliothèques.
Elle vivait sous cette amoncellement qui ne la gênait point et un jour, prévoyant la fin du corps qu'elle habitait et du cerveau qu'elle animait, avec Monelle, elle parla.
Avril 1905.