EDMOND JALOUX
Il y a des écrivains qui sont nés romanciers. Leur imagination peut se laisser quelque temps entraîner à d'aériennes rêveries, trop charmantes ; elle en revient toujours à la dilection du réel, à l'amour de la vie. Leurs premières œuvres, si influencées qu'elles soient par les enthousiasmes de l'extrême jeunesse, ou le ressouvenir des auteurs aimés, témoignent déjà de ce souci de grouper les foules et de différencier des caractères, de montrer les métamorphoses spirituelles comme les changements des décors humains qui, haussé jusqu'à la pénétration et la certitude, révèle les grands observateurs.
Sans doute, et aidées d'une large sympathie intellectuelle, ces qualités n'atteignent-elles leur plénitude qu'avec la maturité, le travail constant, le sacrifice pénible et indéfini de mainte œuvre passée, peut-être belle, marchepied de cette
gloire. Rien d'ailleurs n'est si difficile que l'étude exacte des caractères, surtout à un poète qui s'est clos en soi-même par l'habitude de la méditation. Car, si méditer amène à des intuitions vastes et sûres, ce n'est qu'après nous avoir incliné pour jamais vers le culte absorbant du moi et tous ses minutieux byzantinismes.
Ce qui intéresse, chez les écrivaines du passé, c'est ce qu'ils nous ont légué de parfait. La cruauté de notre oubli élimine lentement tout ce que ne revendique l'éternel et c'est même une pensée infiniment triste. Mais un auteur vivant, au contraire, nous attache surtout par une évolution dont les étapes nous sont visibles. Assister à cette lutte douloureuse d'un homme contre un passé à peine déjà distinct de son avenir, contre ses goûts immédiats, en vue d'une réalisation plus haute que la première apparence de lui-même, voilà qui est extrêmement passionnant ; et ce que je vais essayer de montrer chez un des écrivains les plus intéressants de notre présente génération, M. Edmond Jaloux, heureux si je puis réussir à indiquer cette évolution, mais plus encore si je suggère comment la plus hésitante de ces œuvres fut charmante, pénétrée d'une certaine sensibilité particulière, qui les anime toutes.
C'était l'époque où le symbolisme, ayant achevé sa période de lutte, laissait quelque place aux revendications du naturisme. Fortement marqué de l'influence d'Henri de Régnier, mais séduit par les théories nouvelles, M. Edmond Jaloux hésita, mais toujours avec un sens décoratif, un amour de la magnificence formelle qui rappelait bien davantage Le Trèfle noir. A ce point de vue, ses premières proses sont curieuses à relire. Eparses à YErmilage, au Mercure, à YEffort, elle forment dans Méditerranéenne (revue marseillaise alors fondée par lui et quelques amis) une suite, où se trahissent les doutes d'un talent qui se cherche, et d'autant plus malaisément que pourrait longtemps l'aveugler la trompeuse perfection d'une phraséologie trop élégante.
Laissons l'influence du naturisme dont les principes vagues et indéfinis n'embrassent et ne retiennent aucune activité particulière. Le naturisme ne peut, après quelques poèmes grandioses et quelques romans, que se répéter, puisqu'il a négligé d'accepter comme éléments d'art la variété et le trouble, qui constituent la vie elle-même (i).
(i) Il est bien entendu que des hommes comme Jammes ou Lemonnier, ou le Gide des Nourritures terrestres, sont en dehors de toute école. Les naturistes les ont découverts... plus tard. Gide surtout dut y goûter quelque ironie.
M. Edmond Jaloux le comprit si bien qu'il abandonna très vite cette route large et commode, mais banale et sans issue.
Restait le symbolisme légendaire. Et il faut avouer qu'il devait séduire une imagination naturellement décorative, éprise d'élégance et de luxe, mélancolique et repliée sur les spectacles de la vie intérieure telle qu'est demeurée la sienne, jusqu'en ses ouvrages les plus sobrement ornés. Rien du reste n'était si malaisé que de faire alors la distinction de ce qui était affinité native et approbation esthétique.
Les beaux contes des Clefs d'or, des Histoires magiques, surtout de La Canne de Jaspe, retinrent longtemps sa faculté créatrice à rappeler amoureusement leur souvenir enchanté. Et ce furent les esquisses de deux romans : Le domaine sentimental et Le livre d'heure de Paryse où des jeunes filles allégoriques passaient en des attitudes étudiées dans les songes et dans la vie de jeunes hommes, accablés par la lassitude du rêve et de l'étude, ironiques et sceptiques. Des paysages soigneusement ordonnés, des parcs, des solitudes vagues étaient le lieu de ces promenades. Des paroles spécieuses, des silences énigmatiques, des suggestions, des musiques... L'âme d'Hertulie flottait paiement dans l'atmosphère.
Eh bien ! malgré tant de réminiscences, ces pages se laissent relire avec agrément, parce qu'elles témoignent d'une sincérité qui vivifie le symbole exténué, parce que certaines de leurs phrases sont véritablement belles, d'un nombre et d'un timbre qui annoncent le prosateur de race, surtout enfin parce que, jardins fleuris, routes, rochers, la nature toute entière est décrite, avec un tel sens de sa vie sourde et voluptueuse, des effluves qui de sa présence sous nos pas monte vers nous, que l'on en devine parfois l'échange mystérieux et fluidique qui s'accomplit de notre existence à la sienne au point de faire de nous parfois la plus soumise de ses fleurs.
Cette impression n'est pas obtenue par l'insistance descriptive, mais plutôt par le choix, dans un paysage, des éléments qui composent son caractère en le rattachant à nous-mêmes. Ce don, extrêmement précieux, s'est perfectionné avec le temps, et l'on imagine déjà quelle sera sa puissance lorsqu'il soutiendra, accompagnement fondamental, le jeu varié de la vie et des caractères.
Jusqu'ici, les personnages qui s'opposent au héros sont encore bien faiblement vivants : même lorsqu'ils le contredisent, ils le reflètent. Mais ils sont là cependant, foule indistincte qui demain affirmera sa conscience multiple.
Ce fut alors que parut U Agonie de V Amour ^ sorte de bréviaire sceptique et douloureux, récité dans les décors les plus divers. Un jeune écrivain, Luc d'Hermany, gâté par l'abus de la réflexion et de la littérature, se désole de ne pouvoir aimer. Quelques passades où il n'engagea que ses sens, quelques flirts où il ne prêta que son cerveau, ont laissé intact en lui le désir de la passion vraie. Lorsqu'il la rencontre, avec pour objet la plus douce et la plus aimante des jeunes filles, il s'exalte et se croit heureux. Et je trouve l'analyse de cette exaltation, lyrique et presque extérieure à sa sensibilité vraie, alimentée de mots, de souvenirs et d'images, soutenue, lorsqu'elle défaille, par les poésies et les musiques, tout à fait remarquable, et contenant en germe le désenchantement de la fin, la sorte de désertion sentimentale et de vide que ressent le jeune homme lorsque sa fiancée meurt et qu'il éprouve en lui une poussée formidable de sève égoïste et de sensualité.
Cas de conscience plutôt que roman, mais à mille détails se révèle le romancier, je veux dire l'écrivain épris des différences individuelles, des variations du paysage, des formes innombrables de la vie. Le psychologue néglige d'habitude le monde extérieur qu'il réduit à une indifférente et vague plantation de décor de tragédie classique.
M. Edmond Jaloux a été psychologue, tout en demeurant amateur passionné de la nature, tout en groupant autour du héros un certain nombre de types, sommaires sans doute, à cause de l'infériorité de leurs rôles, mais jamais faux, ce qui est assez rare pour un premier ouvrage.
Plus que jamais, s'établit la fusion entre décor et personnage. L'état d'âme de celui-ci est tellement influencé par le paysage, la forme du paysage est si bien la projection du héros qu'il n'y a plus vie distincte, mais réaction continuelle de l'un sur l'autre, échange sans fin, communion absolue. Et ce n'est pas le fait d'un banal panthéisme, mais bien une opération spirituelle autrement délicate, subtile et complexe, qui n'élit dans la nature que ce qui nous aide à prendre davantage conscience de notre âme, suivant la théorie de l'idéalisme subjectif le plus pur : et cela de l'introduction au dénouement.
Une citation, même caractéristique, ne peut en donner que l'impression d'un procédé, alors que sa continuité même au cours de trois ou quatre cents pages révèle bien plutôt la forme même, inévitable et constitutive d'une sensibilité d'artiste :
" Cela se sentait dans le soir, moment translucide de la journée ou les âmes s* entrevoient comme les
veines. Et toute la vie, éparse et charmante, semblait se condenser et s'achever dans un sourire unanime, — sourire grave et pur de Geneviève — sourire spirituel et frivole de Marcelle — sourire de robes aux plis harmonieux d'étoffes — sourire de vieux arbres au feuillage bruissant, des herbes ridées comme des mains, de la rivière, flaque d'azur et d'or, du ciel exténué fondu du lilas tendre au rose de Chine, du bleu mourant au jaune vieilli."
Cependant il demeure, dans une intrigue psychologique ou un roman de caractère, une nécessité trop impérieuse de soumettre la vie du monde extérieur à la vie de l'âme, pour que M. Edmond Jaloux n'ait point cédé à la tentation d'écrire un livre où la nature pour ainsi dire vécût seule, seule et sa fantaisie. Il composa Les Femmes et la Vie et La Fête noctm ne.
Les Femmes et la Vie racontent un jeune homme sensuel, qui, à travers l'inextricable enchevêtrement de ses aventures, poursuit un songe indolent et indifférent. Michel Deslys est Marseillais, c'est à Marseille qu'il mène sa vie voluptueuse, et pour qui connaît cette ville et son atmosphère ce roman est d'une exactitude scrupuleuse dans sa transposition élégante. Cette paresse amusée, ce goût du plaisir, cette solitude intérieure au milieu du bruit,
autant de traits de la race que M. Jaloux nous a décrits avec justesse, sans incliner vers l'ironie banale des conteurs. Ses peintures ont toute la poésie de la nature qu'elles interprètent et elles sont parfois d'une si intense évocation qu'en les lisant on retrouve la ville, la mer et jusqu'au parfum de l'air poussiéreux, moite et musqué qu'on y respire. Je ne connais guère que Jean Lorrain qui puisse donner à ce degré l'impression entière et particulière d'un paysage que l'on ne peut, dès lors, avec nul autre confondre.
Dans La Fête Nocturne , plus absolument encore il s'abandonne à ce que sa fantaisie offre de plus personnel. Ce délicieux conte d'amour isole de la vie de luttes et d'ennuis quotidiens une société de luxe et d'oisiveté, polie, cérémonieuse, chez qui ne subsiste plus que la passion, dans le plus noble des décors. Les personnages qui la composent ne sont plus des types, protagonistes d'une vertu ou d'un vice, quoiqu'ils ne soient pas encore des caractères ; ils sont les créations aimables d'un esprit extrêmement distingué.
Sans doute la réalité fut la cause et le prétexte d'où sont sorties toutes ces figures, mais comme ce qu'elle leur eût communiqué d'imparfait et de vulgaire a été oublié, avec une souveraine négligence, et comme il ne reste de ses éléments confus
et grossiers qu'une précieuse et délicate quintessence, qu'une idéale alchimie !
A proprement parler, cette féerie ne se raconte pas. L'aventure est ténue et le charme s'exhale des peintures, des causeries, des nuances de l'analyse, et surtout de cette création d'une atmosphère qui, plus que jamais parfaite, semble caractériser sa technique comme sa vision personnelle.
Et, songeant à des conteurs cependant délicieux comme MM. Marcel Proust, Marcel Boulenger et le Boylesve du Médecin des Dames de Néans, malgré toute l'admiration que j'ai pour eux, je ne puis m'empêcher de reconnaître chez l'auteur de La Fête Nocturne un jaillissement d'imagination, une ferveur passionnée, une vraisemblance admirable au milieu des écarts extrêmes de la fantaisie qu'ils ne possèdent point à ce degré.
On croit, très à tort, qu'une œuvre fantaisiste est facile parce qu'on se laisse aller au désordre de l'imagination ; mais on ne s'aperçoit point qu'elle exige, au contraire, une maîtrise et une retenue très malaisée dans la déformation du réel et que la moindre erreur de perspective fausse l'ensemble et rend tout absurde.
Dans ce genre entièrement de délicatesses et de nuances, La Fête Nocturne est un chef-d'œuvre
aussi parfait que La Mort de Baldassare Sylvande ou La Fin de la Jalousie de M. Marcel Proust, avec le mérite en outre d'une proportion plus vaste à ne point fausser et aussi avec une vibration nouvelle, un timbre de tendresse qui s'amortit en ces œuvres un peu calmes d'aspect.
La Fête Nocturne est mieux qu'une fantaisie, c'est le roman de nos rêves, de la vie telle que nous aurions voulu la mener, avec ironie et passion, amusés par les apparences mondaines, épris des belles formes : idées, fleurs et femmes, dont la fragilité fait notre douleur.
L'impuissance de la critique à décrire un style est bien la mesure de sa vanité. Le misérable système d'allusions auquel elle a recours pour l'évoquer parvient tout au plus à une transposition mensongère, lorsqu'il ne se borne point à démonter les rouages d'une syntaxe. Ce qui caractérise celui de M. Edmond Jaloux, c'est une sorte de lyrisme continu, d'une violence parfois atténuée, parfois très forte et qui ressort moins du très simple vocabulaire ou de la construction très normale que d'une vision intense, pénétrante et comme spirituelle de tout ce qu'il décrit : pensées, décors et visages. Cette vision ne déforme rien, mais elle perçoit des rapports et des correspondances du plus vil des spectacles au plus noble qui les
amènent tous deux sur un même plan devant le songeur. M. Edmond Jaloux traite un roman comme un bon peintre fait d'une toile. Celui-ci sait bien qu'il n'y a pas de hiérarchie dans les sujets, mais que tout réside dans la couleur, et que les ombres les plus obscures doivent être rendues avec des tonalités, toutes lumineuses, à différents degrés. S'il se laisse aller d'abord à la facilité des oppositions toutes faites, plus son art s'affine, plus il cherche la vérité dans la plus grande subtilité technique et expressive. Ainsi chez le romancier : on relèverait dans V Agonie de l' } Amour -, certaines formules lyriques (surtout dans les monologues) et qui faussent le réel par leur transposition exagérée. Ce sont des recettes, des clichés qui se substituent au terme nouveau qu'exigerait le vrai. Mais les livres suivants en contiennent de moins en moins, affirmant une probité de moyens égale à l'acuité de la vision. Et la noblesse soutenue de ce style, au lieu de dériver dans le vague, exalte au contraire étrangement les passages d'exactitude et d'âpreté.
Le dernier livre de M. Edmond Jaloux : Les Sangsues, roman provincial, révèle enfin entièrement ses dons d'observateur : le sujet choisi est extrêmement simple, nulle fantaisie ne s'y joue et il est traité suivant une composition si rigoureuse
que tout : personnages et épisodes s'accusent avec un relief puissant.
Il s'agit de vingt mille francs, autour desquels se presse une foule avide, toute -l'avare concupiscence d'une famille. L'abbé Barbaroux qui, avec eux, essaie de relever l'institution religieuse qu'il dirige se les voit arracher par parcelles jusqu'à ce que, épuisé de luttes, atterré de la révélation du vol, il sombre dans la paralysie générale et meure.
Cette fois, l'étude des caractères confine à la perfection. Il y en a au moins cinq ou six absolument indiscutables de composition et de tenue. Réussir un honnête homme, des coquins, surtout des personnages en demi-teinte (si difficiles parce que, à peine mêlés à l'intrigue, il faut qu'on les sente pourtant construits exactement, nets, complexes de vertus et de vices), avec un minimum de portrait physique, sans présentation autre que leurs actes. — voilà pour un romancier le signe du talent, auprès duquel les virtuosités descriptives ou pathétiques d'écrivains trop vite célèbres ne sont que le présage fragile de l'adresse sans avenir.
Et je ne trouve point que cela d'admirable. Songez que vingt mille francs suffisent à créer un drame d'argent d'une intensité effrayante, et qu'il faut, pour se permettre ce tour de force, connaître
à fond la valeur d'un louis et d'un sou dans la vie quotidienne et dans l'estimation d'une famille bourgeoise de province. Songez à toutes les belles scènes dont abonde le roman ; à tant de réflexions aiguës sur les réalités de la vie, à tant de suggestions profondes et sourdes dont aucune n'entrave la marche rapide de l'action, ni les mouvements de foule des comparses, d'une si singulière justesse. Tout cela est varié, vivant et n'est pas loin d'être de tout à fait premier ordre.
M. Edmond Jaloux n'y a point abandonné l'élégance de ses autres romans mais, au contraire, il la continue, châtiée, sobre, atténuée. Et la sévérité de la trame et la rigueur de construction des caractères constituent une armature à qui ces qualités de style et de charme empruntent une solidité durable.
Il ne peut voir le monde banal ou sombre. Au point de vue physique, il sait percevoir les luminosités les plus faibles, et ainsi les ombres qu'il étudie ne sont jamais d'un seul ton, mais dissociées. Elles se constituent d'une gamme de pénombres n'atteignant jamais la nullité du noir, car le noir est l'absence de couleur et toute ombre est colorée. C'est un vrai peintre et dont les moyens s'affirment de plus en plus sûrs et parfaits. Au point de vue moral, il ignore le pessimisme (dont la notion
équivaut à celle du noir, comme elle sommaire et fausse). Une sensibilité juste l'en écarte, sensibilité très semblable à celle de Dickens, inclinée par un secret mouvement de l'âme vers la sympathie universelle, qui fait goûter les choses les plus médiocres, et redressée par une intelligence indifférente et maîtresse, qui récuse l'idée morale pour la conception exacte des forces et des équivalences de l'univers. Ainsi dans son œuvre formidable procédait Balzac dont la dynamique sociale est rigoureuse comme un problème, sans que sa dilection pour les délicatesses du cœur y soit un instant sacrifiée.
Il est évident que je cite des modèles écrasants, mais ces dons qui les ont faits maîtres sont en puissance dans cette œuvre qui naît, et c'était ce qu'il fallait dire.
J'ai affirmé en commençant que M. Edmond Jaloux était né romancier, mais ce que j'aurai mal expliqué — parce que la gradation était insaisissable — c'est comment il avait peu à peu sacrifié le moi de ses premiers songes aux exigences exclusives du roman. Les foules sont cruelles et avides, même jusque dans les livres où on les fait
resurgir. Du jour où il a su différencier deux individus, il s'est effacé derrière ses personnages, les animant de toute l'observation qu'il accumulait pour eux ; cependant qu'au fond de son esprit, dans cette région réservée de l'imagination où prend place tout ce qui constitue, incommunicable et nous opposant à tout le reste du monde, nousmême, s'entassaient les éléments les plus précieux et les plus riches.
Pour les mettre en œuvre, il écrivit ses contes, et d'être ainsi sincères et plus près de son âme, ils sont fort beaux. C'est l'œuvre de prédilection où il met tout : rêves, idées, tendances, désirs, regrets. Leur forme est parfaite, leurs proportions réduites enclosent souvent un monde effervescent de lyrisme, de passion et de pensée, leur impression est intense. Ce sont, le plus souvent, des nouvelles écrites à la première personne et qui illustrent un cas de psychologie particulière, parfois étrange, jamais invraisemblable ou fausse.
Les uns semblent confirmer une thèse comme, par exemple, Le Triomphe de la Frivolité \ mais avec quelle discrétion et quel goût ! les autres, les plus curieux, commencent par exposer en quelques paragraphes une situation tout à fait simple, puis un événement, très simple aussi, survient et voilà que par on ne sait quelle fissure par lui créée
à la digue qui retenait les possibilités sourdes et innombrables de la vie, les velléités de l'âme, toutes se précipitent, furieuses, logiques, fatales, et nous entraînent avec leur flot, follement loin de nos timidités de pensée et de nos mesquineries d'action, jusqu'aux plus étranges perversités spirituelles. (Le monologue au cimetière ; Le condamné ; Un ami singulier ; Le Secret),
Il y a là souvent une gradation insaisissable entre le moment où nous sommes encore en pleine vraisemblance quotidienne et celui où nous en sommes enlevés qui est d'un artiste habile et parfois visionnaire.
Du poète, la rareté de la production imprimée m'oblige à dire peu de chose, malgré l'intérêt qu'il y aurait eu à montrer comment il prolongeait, complétait et expliquait le romancier et le conteur. Le petit livre : Une âme d'automne, par lequel il débuta, témoigne de trop d'influences. C'est depuis qu'il est devenu lui-même et dans la dispersion des revues qu'il faut le retrouver. Il a fait de bien beaux poëmes, d'une mélancolie délicieuse, d'une qualité de timbres qui fait de l'alexandrin autre chose qu'une plaisanterie parnassienne ou natu-
riste, d'une richesse d'images qui égale celle des plus grands, comme cette adorable pièce parue naguère dans Y Ermitage : Jour pâle et transparent et tant d'autres, dont la liste serait trop longue.
Enfin on peut presque trouver qu'il a créé un genre avec ses Stances qui, gardant quelque chose de la vision de Mallarmé et surtout de Valéry, ont un accent, une forme, une qualité d'émotion et de conception très particulières et assez difficiles à préciser sans citation.
Je transcris celle-ci, inédite, et d'un charme si curieux :
Le Temps est mort ici, dans l'enclos de cyprès Et d'osiers où la rose elle-même s'effeuille Sans troubler d'un frisson la paix où se recueille Cette âme taciturne en qui tu disparais.
Car je tiens dans mes mains qui ne s'ouvriront plus Ce fragile trésor immortel d'une femme Par qui toute la chair s'embrase et par qui l'âme Sent descendre sur soi le bonheur des élus.
J'ai renié mon cœur : je suis ce long serpent De tes cheveux, je suis ta robe et tes sourires, Je nais lorsque tu ris, je meurs quand tu soupires, Et je m'attache à toi comme un lierre rampant.
Pour détruire le temps, j'ai brisé son palais, Cette vieille pendule en faïence de Sèvres, Blanche entre ses vergers, ses roses et ses chèvres, Qui ne s'arrêtait pas lorsque tu me parlais.
Et toujours, romans, nouvelles ou poèmes, cette imagination abondante et sans cesse renouvelée qui sait tirer du spectacle (pour nous banal et identique) de la vie, une variété infinie de métamorphoses.
De même que, achevant un livre, M. Edmond Jaloux sent déjà tout ce qu'avec plus de puissance et de maturité il en aurait fait plus tard, et embrasse un horizon de projets plus amples, une opération analogue, lorsque nous le lisons, oblige notre esprit à s'intéresser davantage à ce que nous pressentons de futur et devinons de possible qu'à ce que nous venons d'envisager, si parfaite, si intéressante que soit l'œuvre. L'auteur est de ceux qui, nous rendant exigeants, demeurent insatisfaits. Ce supplice du mieux, qui fut la condition de notre joie l'aiguillonne sans cesse à la poursuite du nouveau ; c'est le signe d'une promesse indéfinie.
Quelques-uns de ses livres resteront, anthologies d'élégance et de grâce. Il y aura toujours des délicats qui reliront La Fête Nocturne pour se réfugier dans un songe luxueux et charmant comme
ils reliront Les Chevaux de Diomède lorsqu'ils voudront contempler l'étreinte de la luxure et de la pensée. Ses contes se conserveront comme des modèles d'imagination, de goût et de rigueur déductive. Il n'y a pas de raison pour que Les Sangsues n'aient point une vie aussi durable que la série des Célibataires.
Mais c'est plus loin qu'il veut aller et, sans jamais rien abandonner de son style souple, sensitif, mélancolique et doux, sans jamais cesser — en de pénétrantes nouvelles, d'étudier les existences obscures d'une âme unique et protéenne, ce qu'il veut — et il le pourra — c'est étendre de plus en plus rayonnante sa vision sur la vie par l'étude approfondie et exacte des milieux et des caractères, par le sens et la dilection toujours plus impérieuse du réel.
Août 1904.
ME