BLANCHE ROUSSEAU
Parce qu'ils auront le plus souvent, pour parler de la nature, de la terre et des saisons, substitué à une sensibilité, insuffisante, et à l'accent indubitable de rémotion réelle, l'apparence de l'enthousiasme, le verbalisme vague, la grandiloquence des formules, l'habileté plus ou moins fallacieuse, il restera bien peu de noms parmi tous ceux des écrivains de ce qu'on appelle sommairement et communément le naturisme.
Plus le public s'y habitua, plus la sincérité et l'ingénuité s'en retirèrent et l'on ne peut les y retrouver que dans de très rares ouvrages, parmi lesquels je voudrais que l'on remarquât plus particulièrement trois livres délicieux, floraison d'une sensibilité de choix et d'une imagination harmonieuse : Tilette, Nany à la fenêtre et F Ombre et le Vent^ de madame Blanche Rousseau. Dans cette gerbe déjà exquise, c'est un bouquet plus
pénétrant, frais, ancien, léger, qui garde à la fois, comme un sachet retrouvé dans une armoire familiale, des odeurs de souvenirs, et des parfums de fruits, sensuels, sucrés et comme lourds d'été.
Chacun des contes de ces livres évoque un souvenir d'enfance, chacun respire un amour extraordinairement ardent du sol natal et il en émane une double poésie, essentielle, intime et évocatrice.
C'est l'été que dans les Flandres aime le plus madame Blanche Rousseau. On devine qu'elle n'a vécu presque que cette seule saison, tant elle la connaît depuis sa plus pâle aurore printanière jusqu'à sa première blessure d'automne, tant est précieux et délicat le détail de ses descriptions. Tout l'en charme, et nous en charme avec elle, des vergers et des villages endormis dans le soleil aux maisons fraîches comme des jarres dans des mousselines mouillées. Elle a noté, — avec quelle attention passionnée ! — comment la torridité de juillet s'insinuait aux membres des bêtes, avec langueur : " guêpes sommeillantes ", bourdons, colombes bleues, grillons crissants. Elle a observé toutes les décolorations de l'azur qui " se consume
sous le cristal du ciel " et impose la vision d'une onde supérieure, fluide, dans laquelle nageraient les pigeons, " comme des poissons argentés. " Elle a surtout éprouvé à quel point toutes choses, comme affaiblies et ouvertes, se prolongeaient, échangeant avec subtilité les émanations de leurs parfums : fruits qui sentent les fleurs, calices savoureux comme des fruits, libellules " qui traînent au bord de leurs ailes l'odeur des angéliques trempées dans la rivière. "
Et elle aime tout du paysage et de l'été, depuis la brume de chaleur qui rend " les maisons bleues, de mousseline et d'encens, au fond de l'horizon, ' jusqu'à la lumière éclatante et écrasante du pleinmidi qui " stagne dans le pli " des robes " comme une chaude liqueur dorée. ' Nulle épithète trop ardente pour exalter le soleil : c'est aussi extasié qu'un hymne védique, avec de petites notations modernes, minutieuses et papillotantes.
Mais pour se souvenir ainsi, avec cette acuité presque douloureuse à force d'être vive, il ne suffit pas d'avoir du talent, ni même une grande faculté d'émotion, il faut avoir éprouvé avec une autre sensibilité que la nôtre, il faut être demeuré aussi ingénument poète que le sont les enfants qui, eux, ne peuvent pas dire l'infini de ce qu'ils ressentent.
Il n'y a que les vrais poètes, en effet, qui sachent se rappeler assez intensément leur enfance pour la dire telle qu'elle fut, avec ses émotions, ses profondeurs de tristesse et d'amertume, ses exaltations de joie, son incommensurable puissance imaginative. Madame Blanche Rousseau sait rendre avec une écriture nuancée et subtile ces impressions de la plus primitive simplicité. Nul comme elle n'a évoqué le souvenir de nos petites extases puériles et illimitées, de nos rêveries de jadis, compliquées et interminables lorsqu'un meuble éclairé de soleil, le bas d'une robe entrevue, une fenêtre ouverte à l'intrusion des branches d'un arbre de printemps suffisaient à exalter toutes les puissances de notre cerveau ; lorsqu'un mot, une nuance inexistante, le refus d'une caresse, la privation d'un rien nous faisait étreindre la souffrance humaine tout entière, déjà. Ce sont des joies et des douleurs irréparablement perdues pour plus tard. Heureux les poètes, qui se souviennent aussi profondément qu'ils ont senti....
Lisez La Mère, par exemple. Il y a dans ce conte, autour de la figure principale, douce et effacée comme le souvenir d'un portrait, une telle ambiance d'émotion enfantine, que, si différentes que puissent avoir été nos premières années,
cependant nous nous souvenons selon les mêmes pensées que la petite fille du conte. C'est bien ainsi que l'on sent à six ou huit ans, c'est avec cette attention passive et ravie que Ton regarde se dérouler les spectacles de la vie familière jusqu'en leurs plus menus accidents quotidiens ; c'est ainsi que nous vivons d'une existence panthéiste, confondus dans toutes les parcelles de notre restreint univers, devenus une seconde le bourdon en peluche, ou le rayon de trois heures, l'été, par les stores mal fermés, le rosier qui se défait, la mélancolie du vent, le cordon de perles de la pluie sur les feuilles. C'est ainsi que, surtout, nous ne faisons, dans notre sincérité parfaite, aucune différence de valeur entre tous nos sentiments, que, divinement, nous ignorons les formules selon lesquelles, plus tard, nous nous croirons obligés de parler et même de penser. Le cerveau et le cœur d'un enfant sont comme la maison de Jupiter. Rien n'y est vil parce que tout y est conçu comme une émotion et un signe, tout s'y ordonne suivant un symbolisme confus, mais continu que ne recompose que bien longtemps après, et souvent jamais, l'effort philosophique.
Voici une petite fille qui appuie son front contre la robe de sa mère :
L'étoffe de cette robe était douce et fraîche comme la
mousse des forêts, je comparais Mère à la mousse, à la
fraîcheur des bois, aux fraises-ananas de l'enclos,
pâles et odorantes, a V ombre du sorbier qui étalait, sur
le gazon, les détails de sa forme exquise.
N'est-ce pas étrangement sincère ? et moins peut-être encore pour l'exactitude charmante de la sensation que par ce qu'on y retrouve de l'ingénuité poétique de l'enfance, pour qui l'étoffe de la robe maternelle, la mère elle-même, aussi bien que la mousse, la fraîcheur, l'ombre d'un arbre, et la suavité des fraises ne font ensemble qu'une même émotion, complète, nuancée, instinctive et profondément réelle. Plus tard, tout cela se dessèche si bien, chaque chose à part, dans une hiérarchie apprise, morale et intellectuelle, que nous arrivons à l'éprouver séparément, comme on lit dans un livre, et que nous ne retrouvons de pareilles sensations que dans les rares moments où le coup brutal d'une joie excessive ou d'un abattement infini nous rejette dans le plus profond de nous-mêmes.
Aussi quel rafraîchissement bienfaisant de l'âme n'éprouve-t-on pas à se retremper aux sources perdues de notre sensibilité primitive ! Les livres de Madame Blanche Rousseau n'ont pas une
page discordante à cette harmonieuse impression de revivre son enfance.
Cependant je n'y ai point trouvé que cela. Il y mieux que la sensation, même aiguë et rare. Il y a aussi des choses que l'enfance non seulement ne pourrait pas dire, mais encore ne saurait que difficilement deviner, tout au plus vaguement et confusément percevoir et que seules les âmes réfléchies finissent par découvrir après une longue habitude des mêmes paysages et une patiente méditation.
C'est un nouveau degré de poésie, plus noble et plus beau que le précédent parce que, s'il suppose sans doute toujours à son origine la sensation directe, il la sublime et la purifie au point d'en faire un élément de pensée.
En effet, de tout paysage, qu'il soit étroit ou démesuré, qu'il se confine aux quatre murs d'une chambre de convalescent ou s'éperde en lignes confuses vers des horizons invisibles, émane, lorsqu'on le contemple longtemps et sans autre préoccupation que celle de l'aimer, de vivre avec lui sa vie inerte et touchante de matière et de formes, une suggestion particulière. Ce n'est pas
l'obsession du songeur qui se crée un univers nouveau superposé à l'ancien ; non, mais laisseznous bien plutôt croire que les choses ont une existence cachée, violente et plus spirituelle qu'on ne l'admet et que, mises en confiance par cette attentive bienveillance, graduellement libérées des entraves que leur imposait notre obstination à ne reconnaître que notre réalité personnelle, elles s'éveillent, se montrent, éclatent, vibrent et nous laissent voir leurs échanges multiples, leurs correspondances mystérieuses, leur respiration infinie et constante.
Cette vie secrète, on y assiste dans les ouvrages de Madame Blanche Rousseau, et ce qui offre encore plus d'intérêt, c'est qu'on la sent se préparer par des manifestations graduellement plus précises, qu'on la devine imminente et sourde autour de soi, jusqu'à ce qu'un mot révélateur assemble violemment comme sous un coup de umière soudaine, l'enchantement épars et invisible qui nous circonvenait depuis quelques instants.
Il y a un passage dans La Fiancée qui décrit un après-midi d'été dans l'intérieur d'un salon clos. Dine s'y est réfugiée. Elle regarde les choses, écoute les bruits. Nous les voyons avec elle, avec elle nous les entendons, tant et si bien que nous trouvons toute simple, encore que délicieuse, cette
phrase qui capte tant d'analogies à la fois dans le monde des sens et dans le domaine de la rêverie, qui résume en même temps la couleur, le sens et comme le toucher de cet après-midi pressenti à travers la glauque barrière des volets, avec l'impression morale aussi d'un être si près à la fois et si loin des êtres :
Dine écoutait ces choses comme du fond d'un étang.
Enfin, un degré de plus, et ce sont presque des nuances indicibles qui s'évoquent devant nous, nous rappelant un monde confus et profond de sensations et de sentiments qui n'ont pour ainsi dire pas laissé de traces dans le souvenir, tant les secondes furent brèves où ils nous ont exaltés :
Une douceur s ouvrait en elle comme une joie nouée quelle croyait sentir se défaire de son cœur, s'allonger sur le sol et s étendre h ses pieds. Elle marchait dans sa joie comme dans V herbe pleine de fraîcheur et V ambre fluide du soleil.
Ces exemples sont choisis entre beaucoup. La plupart d'ailleurs sont si doucement amenés par l'insensible courant d'une phrase très simple, on y découvre une telle absence d'affectations littéraires
qu'on ne les remarque plus. La sensibilité dont on apprécie le charme se mélange si complètement à la vôtre, qu'on en néglige de faire attention au style, à la phrase, à l'écriture.
Style, phrase, écriture, sont pourtant dignes, en eux-mêmes, d'une étude particulière. Ils ont de quoi ravir ceux qui aiment les raffinements des mots et la subtilité dans la correspondance des images, et davantage encore ceux qui mettent au-dessus de tout la floraison spontanée d'une sensibilité qui se déploie ; car les plus délicates ornementations ici ne sont point rapportées sur une trame étrangère, elles sont la vivante lumière qui se joue en ses replis.
Sensibilité infatigable de poète, sensibilité charmante, toujours prête comme un clavier au jeu subtil et complet des analogies les plus nombreuses. Et tantôt ce jeu est simple et tantôt harmonieux et complexe, tantôt une épithète réunit tant de significations autour du mot qu'elle décore, qu'elle en exalte toutes les puissances secrètes : (" Je le revois... avec son front pensif et ses tempes légères. " Tempes légères... quelle multiple évoccation !...). Tantôt elle est choisie et placée de telle sorte
qu'elle rayonne sur la phrase entière et y favorise des échanges imprévus : (" Le cœur embaumé de F après-midi s'ouvrait comme le calice épais d'un lys de feu \ on sent l'après-midi compact et épais lui-même comme la chair d'un lis, et qu'il s'ouvre). Tantôt la phrase se plie au renversement d'une sensation : (" 77 était au bord du chemin comme au bord d'une eau claire, pleine de ciel et d'ombre, entre des peupliers."} Tantôt enfin, un simple mot est comme un précieux élixir, concentrant plusieurs phrases : (" les ciseaux des grillons..., l'église qui est comme le cœur frais d'un caillou ").
Et toujours une musicalité douce et simple, sans heurts ni dissonances, discrète et soutenue, ainsi qu'un accompagnement pour un poème d'intimité.
Aucun naturiste, même parmi les plus habiles, même parmi les plus sincères, qui témoigne d'une ingénuité aussi vraie, d'une constance aussi fidèle à suivre les nuances des impressions de la vie. Les uns sont plus adroits, mais leur magie se décompose sous l'analyse, d'autres sont incontestablement plus puissants, mais ils s'écartent du cadre initial, deviennent lyriques, déforment la réalité selon les lignes de grandes fresques : peut-être aucun n'offre cette fidélité à sa vérité
personnelle qui éclate si intensément dans L'Ombre et le Vent et Nany à la fenêtre.
Madame Blanche Rousseau prépare un roman. Elle possède assez de qualités primordiales pour créer une oeuvre remarquable, car son écriture ne peut manquer de gagner plus de souplesse encore à se plier aux exigences d'un dialogue varié, d'une incessante présentation de personnages, en un mot aux mouvements d'une action. Sa sensibilité, si personnelle, trouvera qui sait quelles inventions délicates et charmantes, lorsqu'elle s'appliquera à la description des décors et des psychologies diverses. Qu'on se rappelle la façon complète dont elle présente en quelques mots choisis et inchangeables, un personnage de second plan: cette vieille Crollêe, ivre et rageuse et la mendiante Trinette Zozo, tellement petite quon la prendrait pour une enfant, et Lia, la bonne, dont on reconnaît chaque geste familier. Que l'on songe à tant de tableaux complets en quelques touches, à tant de notations justes, à tant d'exquises intuitions d'âmes. Tout cela peut devenir les éléments d'un roman tout à fait beau, tout à fait personnel, et je ne parle point de qualités inemployées, que nous ne connaissons pas, et que fait si souvent surgir le travail d'une œuvre nouvelle.
Les livres de Madame Blanche Rousseau sont des poèmes charmants, nés des émotions simples que nous valurent les vergers, les vieilles demeures, les jours d'enfance et l'ivresse de l'été. Il y palpite une âme infiniment sensible à toutes les sensibilités de l'univers : mille existences diverses: insectes, oiseaux, plantes, lueurs, y glissent, se joignent, se dénouent, se confondent. Les rayons et l'ombre s'étendent, alternatifs ou simultanés, sur ces spectacles ondoyants. Les infiniment petits respirent comme nous, le vent passe et emporte ces fantasmagories qu'il remplace avec de la tristesse et du vide. Une mélancolie profonde, latente aux jours puissants de l'été, monte peu à peu, avec la chaleur qui décline, s'insinue aux arbres qu'elle rouille, enfin règne toute puissante avec octobre qui l'exalte, et jette tout : fleurs fanées, fruits meurtris, crépuscules, regrets, prévisions tristes dans une même corbeille idéale, dédiée à l'Irréparable et au Souvenir.
Août 1903.