RACHILDE PRINCESSE DES TÉNÈBRES
De tous les écrivains de l'étrange, Rachilde est certainement un des plus puissants, des plus subtils et des plus artistes. L'étrange exerce la séduction du facile, parce qu'au premier abord il semble qu'on obtient le plus grand effet avec le moindre effort. Ainsi une foule de gens qui ont un certain sens du dialogue s'imaginent que le théâtre est leur voie et ils s'y engagent parce que la scène les soulage d'un travail. L'acteur va tirer de leur drame tout le pathétique possible. Il suffit d'en avoir mis un peu dans le manuscrit pour que le mime bouleverse le parterre. Et de même le choix d'un sujet étrange, sur un lecteur de bonne composition, agit suffisamment pour dispenser du reste.
Mais cette illusion est grossière. Une étude des moyens de chacun de ces genres le démontre. Il faut que le bon drame émeuve à la lecture,
comme l'étrange doit être autre chose que le bizarre. Surtout à une époque de contrôle perpétuel, de délicatesse et d'exigences, rien ne passe sans preuves. L'étrange ne peut pas être accepté pour lui-même ni pour ses effets mélodramatiques extérieurs de terreur et de singularité. Il faut qu'il Justine d'autre chose, qu'au lieu d'étonner et de stupéfier, il suggère. Edgar Poe" fut le plus grand maître : il a eu une lignée.
Pour produire la sensation de l'étrange, la plupart emploient un moyen très simple, primitif, presque barbare. Ils accumulent et combinent les éléments ordinaires de la vie en intervertissant ou en faussant les lois de leur rapports normaux. C'est le procédé de l'arabesque. On en comprend la facilité et même l'insignifiance si l'on songe à combien de combinaisons se prêtent les événements dans le domaine du concevable, tandis que dans celui du logique et du réel ils n'en peuvent réaliser qu'un très petit nombre. C'est la phrase de Molière : " Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. " Il y a, mathématiquement, plus de trois millions et demi de manières d'en ordonner les mots ; trois ou quatre sont
acceptables. Une seule est complètement logique. Le reste est l'arabesque, le fantaisiste, l'absurde. Le petit nombre des combinaisons possible, c'est le bon goût qui le règle, car dans ces régions de la confusion il faut encore un ordre et une tenue relative. Ceux dont le goût maîtrise l'élan sont les maîtres : Hoffmann, Sterne, Banville. Les autres n'existent pas : ils se tiennent sur les confins de l'imbroglio et de la folie. C'est la littérature désossée et insaisissable d'Eugène Chavette. Il y a pire.
Mais l'art suprême n'est pas de rechercher l'effet de l'étrange par des combinaisons plus ou moins habiles. C'est de le trouver sans procédé, du fait unique d'une vision spéciale. Seuls, les intuitifs de génie atteignent cette hauteur. Ils savent saisir les fragments de la vie banale et les percer d'un tel regard que les secrets contenus par leur opacité éclatent de lumière aveuglante et indéniable.
La confusion de la critique, l'injustice immanente du public, et surtout cet esprit de hâte et d'approximation qui ne sait établir nulle hiérarchie, nulle nuance, sont autant de causes qui font que l'on considère Rachilde avec une bienveillance banale et idifférente, pêle-mêle avec une foule d'écrivains de mérites divers, dans le genre
" bizarre ". C'est une étiquette. C'est commode. Cela n'engage personne ni à lire une œuvre passée ni à se rendre compte d'une évolution en lisant l'œuvre nouvelle. En prononçant le nom de Rachilde, on pense à un écrivain abstrait, idéal et illusoire qui unirait l'imagination de Poë à la perversité de Lorrain et au sadisme de Mendès. Cette méthode, d'une intolérable fréquence, est à l'inverse de l'esprit méthodique. Elle table sur la connaissance de quelques points de repère vagues et aussi mal établis. Elle n'apprend rien, ne situe rien : elle ne fait qu'augmenter le bagage des notions mortes.
Rachilde mérite mieux qu'une place à part. Il faut remonter jusqu'à Edgar Poë pour lui retrouver une filiation.
Elle voit dans la vie la plus quotidienne tout ce que celle-ci contient de mystérieux, de sournois et de sombre. Tandis que les écrivains dits étranges vont chercher des sujets particularisés, en appelant à leur secours le prestige tout extérieur des héros, ou des temps passés, ou des milieux rares, Rachilde tout au contraire se plaît le plus souvent à faire évoluer les êtres les plus ordinaires, les plus effacés, les plus ternes : paysans, mondains, jeunes filles, provinciaux, au milieu d'une intrigue qu'un échotier trouverait pauvre :
un mariage projeté (*), un double amour (2), un spleen de petite ville (3).
Le récit commence alors. Et du fait que sont prononcées les premières paroles, avant que soit tourné le premier feuillet, une suggestion s'établit, qui transfigure tout, déracine l'esprit de ses associations d'idées habituelles et le reforme selon une optique toute nouvelle.
C'est la magie des très grands écrivains, magie réelle aux incantations de laquelle devant le lecteur une sorte d'estrade s'élève, soulevant les personnages tout à l'heure de plain-pied, fraternels et nous tendant la main et qui, maintenant, exhaussés et le masque tragique, nous dominent.
Si l'on veut comprendre la cause de cette magie, on s'aperçoit qu'elle n'est pas produite par le style. Ce n'est pas ce recul profond où s'enfoncent, dès leur première parole, les personnages de Mallarmé :
Tu vis, ou vois-je ici F ombre d'une princesse ?
Il est indéniable que le raffinement de l'écriture de Rachilde contribue à cette impression, mais il y a une autre cause.
(i) Comme dans une partie de la Jongleuse.
(2) Comme dans la Sanglante Ironie.
(3) Comme dans la Princesse des ténèbres.
Le drame humain, lorsqu'elle le regarde, est dissocié. Comme un corps complexe sous l'action de certains réactifs à l'instant se décompose, les éléments matériels de ce drame tombent en bas, dans l'invisible et le négligeable et, leur opacité disparue, ne laissent plus la place qu'à la transparente clarté du réel absolu que leur présence entretenait invisible. C'est une chimie, si l'on veut, mais comme on n'en a pas encore trouvé les lois, il faut bien provisoirement le tenir pour une magie et reconnaître de la génialité à l'intuition qui en devine parfois les secrets (1).
Il ne reste dans les romans de Rachilde que la trame idéale d'un sujet, que, pour ainsi dire, son impalpable vérité. Le détail matériel n'existe que pour signifier, suggérer, colorer ce tréfonds mystérieux. Aussi les images, considérées sous leur aspect premier et sans tenir compte de leurs liens secrets avec l'idée qu'elles évoquent, paraissentelles une série de visions fantomatiques, bizarres, d'une logique vague, et si à cette impression s'ajoute celle, indiscutable, d'une perversité luxurieuse et féroce, l'on s'explique assez facilement
(i) Il y a, dans ses livres, des pages entières où les images et le style sont si raffinés sur eux-mêmes, si nourris de leur propre substance qu'on ne se souvient plus de la réalité qui leur a donné naissance. Jeu de chimères se développant dans l'impondérable.
que Rachilde ne représente, à la majorité du public, qu'un écrivain étrange, sans plus.
Le drame humain offre un détail innombrable. Le vrai but du réalisme serait peut-être de tout dire, mais qui pourrait imaginer le résultat brut d'un tel effort ? Il faut le choix, l'élimination, l'ordre. Ceux qui choississent n'importe quoi ne sont pas des artistes, ceux qui savent choisir demeurent.
Mais l'influence qui préside à ce choix est variable ; elle constitue le tempérament de l'écrivain. Chez Rachilde, il semble bien qu'elle soit d'une qualité unique, car les détails de cette œuvre sont agencés suivant une logique qui ne ressemble en rien à celle qui coordonne les éléments des autres œuvres.
Il se passe en littérature le phénomène si fréquent dans nos cerveaux lorsque nous ne réagissons plus contre le courant fatal des images. Une donnée matérielle quelconque nous est proposée : paysage, figure, objet familier. Se séparant alors d'avec les réalités environnantes, elle tend à occuper toute la vision, à en exclure tout autre apport, à devenir obsession. Alors, pour peu que nous ne résistions point, cette première impression s'augmente de souvenirs et de prévisions et devient la dominante d'un accord momentané de l'exis-
tence. Celui dont la sensibilité est la plus obtuse a vécu souvent ces vies dans la vie qui sont des oasis dans le dur désert des impressions coordonnées et logiques, comme les territoires contestés de la raison au delà desquels commencent les dévalements indéfinis de la folie.
Mais, tandis que dans nos cerveaux cette opération est confuse, multiple, altérée par l'incessante adjonction des éléments du dehors, qui brisent l'obsession et dispersent la coulée de l'image, en littérature elle ne peut être viable que si elle se continue pure, compacte, cohérente. Les romans de Rachilde sont des modèles en ce sens : rien, nul détail plaisant, nulle concession au goût du jour ne vient détruire cette belle harmonie. Ce sont des livres, selon l'expression d'André Gide, qui sont nés pleins, clos et lisses comme un œuf.
C'est que Rachilde, visiblement, n'écrit que rejetée hors d'elle-même par une nécessité intérieure dont la force lentement s'accumule en elle jusqu'à ne plus pouvoir demeurer contrainte. Alors cette force, dont l'expansion est faite de mille images analogues, ne s'exprime pas autrement que par ces images. Nulle cristallisation étrangère ne saurait se dessiner autour de ce subtil aimant qui se trouve ainsi, de par une
propriété obscure, inconsciente et fatale, former une arborisation qu'aucun travail n'aurait si bien réalisée.
Ce qui empêchait tel détail de l'univers d'acquérir sa vraie signification symbolique, c'était l'inextricable réseau que forment sur lui les autres détails voisins. Ainsi violemment exhaussé, il se dégage pur, immense, magique. Il devient vrai. Il peut inspirer une œuvre.
Tous les livres de Rachilde ne sont pas des constructions aussi surhumaines. Les premiers sont loin d'atteindre la grande perfection ; je dirai même qu'ils liquident l'imperfection, qu'ils déblaient un terrain encombré de trop de sadisme. Il arrive aussi que, parmi les plus récents, quelques-uns sont d'une matière moins solidement cohérente. On peut être sûr qu'alors l'instinct n'a pas parlé seul, qu'il a écouté la voix perfide et tentatrice de la littérature. Car ce fond d'or, qui sauve le strass de l'obscurité, dans un vrai diamant semble une paille.
Rachilde est tout entière elle-même lorsqu'elle est possédée par une unique obsession. Alors elle n'écrit pas un mot qui ne s'y rapporte, pas un alinéa qui ne la suggère. Les images, d'une force et d'une grandeur terrible, clamant une même incantation, dessinent, en dansant une ronde
éperdue, un cercle fermé, sans évasion, sans issue vers le monde différent. Et ce sont ces admirables livres de L'Animale, de La Tour d'amour et de La Sanglante Ironie, qu'aucune patience de mosaïste n'aurait assemblés ni cimentés.
Je crois qu'il est inutile de faire remarquer que dresser debout de telles œuvres n'offre aucun rapport avec le travail et les procédés de la composition. C'est une fonction de la nature bien plus qu'une fabrication de l'intelligence. Ce qui assure le mécanisme de cette fonction, c'est une puissante, une très rare faculté de concevoir les réalités sensibles dans ce qu'elles offrent de plus immédiatement et de plus profondément attingible à nos organes et à notre conception. Tout se passe donc, travail, élaboration et résultat, sur ce plan particulier auquel on n'a pas donné d'autre nom que l'Instinct — ou l'Inconscient, — mais qui n'est pas plus à confondre avec l'Intelligence qu'avec l'Inconscience et qui leur est à toutes deux supérieur, puisqu'il en résout les contradictions dans une même unité. Rachilde est éminemment un écrivain sensitif.
Il arrive que ces phénomènes imaginatifs, que le jour empêche, avec son cortège de visions
nettes, ensoleillées, sont favorisés dans leur évolution par le sommeil et qu'alors ils se déroulent, logiques, seuls, déblayant tout l'obstacle des images étrangères. Il arrive même parfois qu'une sorte d'idée préside à ce tourbillon de kaléidoscope, mais intermittente, discrète, déguisée, protéiforme. Elle n'impose pas ses froides catégories mais plutôt intervient-elle à la façon d'un leit-motiv dans la fantaisie compliquée d'un opéra. Un rêve. Il faut en venir là. Les romans de Rachilde sont de beaux rêves, ou plutôt, si vous voulez, de beaux cauchemars.
L'idée qui domine chacun de ces livres ne les écrase pas. Ce n'est pas une thèse préconçue d'après laquelle viennent se grouper dans un ordre mécanique et voulu des événements tout préparés, mais bien plutôt ces événements sont-ils massés, irrésistiblement forts de leur cohésion et inspirant, lorsqu'ils se précipitent vers un dénouement encore inconnu, l'impression qu'ils poussent avec eux l'idée, ainsi qu'une présence invisible et vivante, faite de leur union fortuite et nécessaire. Ainsi, dans un chef d'œuvre comme ha Sanglante Ironie^ chaque page découvre la surprise d'un événement nouveau, mais l'idée n'apparaît qu'à la longue, comme dénudée constamment d'un voile innombrable, comme cernée dans une précision
toujours plus stricte, jusqu'à ce que la dernière phrase achevée fasse comprendre mille significations jusque-là obscures et simplement bizarres et projette comme une lumière complète et pénétrante sur toute l'œuvre.
J'ai parlé d'Edgar Poë tout à l'heure. Cependant l'accumulation des détails effrayants ou significatifs chez Rachilde n'offre guère de similitudes avec l'ordonnance logique de ceux des Contes extraordinaires. Le poète de Ligéia nous mène au dénouement comme à une clarté graduellement et sans arrêt plus visible, plus inévitable. Mais Rachilde nous promène dans des ténèbres que troue parfois une inexplicable lueur plus inquiétante encore que l'obscurité, et ce n'est qu'au dernier plateau que l'on saisit l'ensemble du labyrinthe. L'incompréhensible, l'aveugle, l'absurde progression de la vie quotidienne offre plus d'analogies qu'on ne croit avec cette angoissante poursuite. Seulement, dans la vie, la platitude nous masque le terrible, et Rachilde ne voit dans la platitude qu'un élément de terreur de plus, une violente contradiction aux saillies et aux reliefs des personnages ou des événements rares.
Analyser les romans de Rachilde, œuvre vaine. Chacun est massif à la fois et impalpable comme une nébuleuse. Il donne une impression majes-
tueuse, prochaine, pure ; mais qui tenterait d'en dissocier les éléments ? Les sensitifs sont faits pour émouvoir, non pour être déchiquetés par les couteaux de la critique.
Le dix-neuvième siècle abonde en écrivains sensitifs. Rachilde garde parmi tous une originalité bien distincte. Il semble que les autres soient les peintres du plein jour, du soleil, de la vie immédiate et vibrante et que, en face d'eux, toute seule et sans frères, Rachilde sache voir la nuit, le songe, l'irréel, mais les rendre avec la puissance des moyens matériels les plus savoureux.
Lorrain, Loti, par exemple sont deux sensitifs. Ils voient la nature vivre chaque jour, ils la contemplent passionnément, ils ont le don d'en transporter le frisson au moyen de quelques combinaisons de mots et de phrases. Lorrain accumule des détails justes et choisis et nous voyons, sans confusion possible, un intérieur de petite ville du Nord, ou les Halles, ou la Côte d'Azur, ou un casino, ou un homme. Il peint à touches vives, rapides, grasses, lumineuses. C'est un Monticelli. Loti suggère par le fait seul d'une phrase courte, fluide, comme purifiée de la lourdeur
verbale, les mouvements essentiels de la nature, le murmure des mers, le frissonnement des forêts, le froid des landes. Il peint avec rien, sans couleurs appréciables. C'est un Whistler.
Mais Rachilde ? Qu'en peut-on dire ?. . . Certes, elle ne peint pas. Elle a d'autres moyens. Son art est différent. Elle suggère aussi, mais avec quoi ? Ce qu'il y a de certain, c'est que son procédé est unique ; on ne l'a vu nulle part ailleurs. Il est probable qu'elle en emportera le secret.
C'est encore à l'image du rêve qu'il faut se référer. La comparaison est plus exacte que jamais, car jusque-là elle était abstraite, métaphorique et un peu vague, mais voici maintenant qu'elle devient concrète et indiscutable.
Dans un cauchemar, nous croyons percevoir le monde extérieur avec nos sens habituels, mais aiguisés par un raffinement singulier. Chaque perception — et c'est peut-être là seulement que réside la différence essentielle entre la sensation diurne et celle de sommeil — s'arrête au moment où elle va devenir complète et se résoudre. Tout notre système nerveux est en mouvement, mais comme une roue qui tourne dans le vide, sans mordre sur une route réelle, sans avancer. Et ce sont ces courses interminables, sans arrêt ni repos, ces tables servies auxquelles on ne touche jamais,
ces objets que l'on tient, mais comme à travers une couche d'air incompressible. Rien ne se résout ni ne se termine. Mais l'acuité de la sensation, depuis sa genèse jusqu'au moment où elle devrait s'achever, en est exacerbée et centuplée et nous n'éprouvons bien qu'en rêve tout ce que contiennent d'angoisse et de plénitude les commencements d'une sensation.
Cette impressionnabilité spéciale, Rachilde en offre le constant exemple. Je ne dis pas qu'elle ait trouvé moyen de rendre avec des mots la sorte d'impression que l'on ressent d'habitude dans les rêves. Ceci est un genre spécial, une virtuosité littéraire où peuvent se jouer parfois — pas souvent — les plus intuitifs. Loti dans le Livre de la pitié et de la morty a ainsi raconté un rêve, avec une exactitude floue, une précision angoissante tout à fait extraordinaire. Mais Rachilde ne reconstitue pas des rêves. Elle perçoit la vie avec des sens de rêve, elle la voit comme si c'était un grand, un vaste rêve, complet, logique, mais sans solution. Ce n'est pas une vision fausse, c'est ce que le poète Van Lerberghe appelle une entrevision. Non pas encore la contemplation des dessous de l'analyse, de l'armature philosophique, mais celle de ces vastes et vagues régions qui séparent l'apparence immédiate de la notion elle-
même de substance et au sein desquelles évolue un perpétuel, un subtil, un intangible mystère. Je ne saurais mieux illustrer cette remarque et faire comprendre à quelle perfection arrive parfois la forme d'un tel art de paroxisme et d'intuition qu'en citant, sans le commenter, ce passage entier du merveilleux prélude de ha Sanglante Ironie :
Je ne suis plus qu'un regard, et V odeur de V herbe monte jusqu'à ma poitrine, j' en suis agréablement baigné.
ha Mort fait un geste : son bras, comme une ligne qui se tend et barre h jamais V horizon sans soleil, sans lune, sans étoiles, son bras mince déroule un voile.
Sous ce premier vêtement transparent, couleur de poussière, elle a un long peignoir, oui, un peignoir, un costume familier, couleur de cendres. Deux tons indistincts, deux nuances fondues et point les mêmes nuances. D'abord de la poussière chaude comme celle qui vole sur les routes Fêté, de la poussière blonde mélangée de pollen, puis de la cendre fine, plus impalpable encore que la poudre, d'un gris de fer, d'un gris de terre, d'un gris de plus en plus sombre qui devient de la nuit, une ouate de nuit.
Quelle captivante personne, sans yeux pour vous
dévisager effrontément, vous troubler, sans bouche pour vous dire des phrases blessantes. Elle a des cheveux, de fluides cheveux blanchâtres a reflets de soie floche, de ces soies que travaillent les jeunes filles pour en fabriquer maintes choses inutiles. Etonnante, cette chevelure qui ne commence ni ne finit. Elle tient a la fois aux arbres du parc et à sa tête, sa tête d'une rondeur exquise, une boule ivoirine aux contours spirituels...
...Ou sont ses pieds ? Ou sont les miens ? Je suis un arbre, elle est un arbre. Nous n avons plus de pied appréciable, nous trempons nos extrémités inférieures dans le sol comme les herbes aux parfums sauvages, comme les cyprès qui se balancent. Toujours je sens la pesanteur de son bras mince, recouvert d'immenses voiles, le long de mes épaules, et elle a des doigts qui s égarent, des doigts fouille urs.
Ah ! Madame, que faites-vous ?...
Je ne dirai point ce quelle a fait, car je suis mort, je suis Elle. O Mort, femme du monde ! Toi /'Absolue, la Définitive ! Toi qui tranches les difficultés, toi qui ne permets ni la confusion, ni F aveu, ni le regret, o Mort,^ te vénère !
Ceux qui voient ainsi la vie n'écrivent généralement pas. Ils se contentent de regarder le
monde. Pour notre plus grande satisfaction, Rachilde a bien voulu nous rendre avec des mots et des phrases un peu de ce qu'on peut proférer de Tindicible.
Si ses situations bourgeoises sont tragiques, ce n'est pas qu'elle y ait introduit des psychologies, des cas d'analyse a priori : elle est trop artiste pour s'amuser à ces introspections ; mais elle y insinue une sournoise, terrible, grandissante fatalité qui dévore tout, ou elle y précipite une âme tellement rare que rien ne demeure inaltéré de ce qu'elle a touché.
Rachilde n'est donc pas ce que l'on entend communément par un écrivain étrange. Celui-ci déforme ce qu'il voit selon les exigences de son tempérament personnel. Rachilde entrevoit l'apparence seconde des spectacles du monde et si elle ne tient pas compte de la première, du moins ne la dénature-t-elle pas. Je crois même qu'avec un peu de soin on découvrirait que les réalités immédiates en sont du fait même plus exactement rendues que par un auteur minutieux.
Il n'en faut pas davantage pour donner aux hommes, par le moyen de la phrase écrite, la sensation de l'inexprimable, la suggestion du mystère. Ceux qui retrouvent les images nues sous l'encombrement des mots sont rares, mais
ceux qui les étreignent à les faire ainsi gémir, sont d'une lignée tout à fait unique.
Beaucoup d'écrivains peuvent revendiquer leur habileté de composition, leurs artifices, leur puissance verbale, leur ingéniosité d'analyse. Rachilde a d'autres qualités qui valent celles-là, qui peuvent toutes les remplacer. Ce sont celles de l'instinct, qu'aucun travail ne donne, qu'il faut être racé littérairement pour avoir. Rien ne les détruit.
Il est vrai que leur présence reste longtemps ignorée des foules et qu'on les confond avec tout, sauf avec elles-mêmes. On préfère éperdûment se suspendre aux hypothèses de perversité, de sadisme, de bizarrerie, d'étrangeté plutôt que d'y voir, tout simplement, de l'intuition. Mais, enfin, il faut en revenir à la vérité et que la tradition retrouve les siens.
On devra bien un jour on reconnaître que L'Animale est un livre admirable, que La Tour d'Amour est une réussite d'assimilation presque géniale, que les Hors-nature sont un véritable poème, avec des élans fous de lyrisme, et que dans La Sanglante Ironie passe le frisson du néant, toujours plus vibrant, plus violent, plus irrésistible.
Quand on a signé ces quatre livres, et tant d'autres, et son théâtre, et tant de nouvelles d'une ironie d'idéaliste si féroce, on peut revendiquer le droit d'occuper, parmi les préférences littéraires des délicats, une place à part au milieu de tous les écrivains qui ont chéri la volupté, la délivrance de l'âme, le rêve et la mort.