‹ VisagesChapitre 22 sur 23 · MÉLANCOLIE · texte numérisé non relu

MÉLANCOLIE

Chaque génération littéraire comprend ses poètes pour ainsi dire officiels, chantant les sentiments généraux, la commune angoisse d'une foule qui, d'ailleurs, est déjà une élite. Mais à côté d'eux, il en est d'autres dont la voix plus faible ne prétend que dire leur propre peine et souvent réveille une peine éternelle, d'autres qui murmurent avec douceur et à l'écart. Ils sont les confidents de tous ceux qui n'aiment pas qu'on leur parle trop haut. Par une insinuation imperceptible et délicieuse, ils se rendent maîtres des âmes les plus secrètes ; et quand ils se sont tus, leurs poèmes, après avoir été le livre défendu de quelques délicats, deviennent un peu le bréviaire des tout jeunes gens très sensibles. C'est dans leur cœur qu'ils vivent, d'une immortalité qu'ils ont choisie contre la gloire et qui leur est plus qu'elle précieuse.

C'est la race exquise et rare des poetœ minores. A

l'encontre des autres, qui sont littérateurs par besoin de toujours parler, même à propos des sujets les moins lyriques, ils ne sortent de leur silence que lorsqu'une nécessité intérieure les en rejette et, n'ayant pas beaucoup à dire, ils le disent très bien. Leurs idées sont passées dans la structure mentale de leur imagination : ils n'éprouvent pas le besoin de les montrer et elles ne leur servent plus que comme un enrichissement de leur technique. C'est à l'âme humaine seulement qu'ils s'intéressent.

Verlaine, Samain, Laforgue furent, naguère, les plus admirables des poetœ minores. Mais il ne pouvait point ne pas en naître d'autres.

Les lettrés avertis connaissent l'œuvre de Jean Dominique. Commencée avec V Ombre des Rosesy continuée avec la Gaule Blanche, célébrant les douces choses familières de la vie et de la mélancolie, elle vient de s'enrichir récemment d'un nouveau livre : F Anémone des Mers et, telle qu'elle est déjà, elle est charmante et sans analogue aujourd'hui pour la pureté incomparable de l'inspiration, la tendresse merveilleuse du sentiment et le charme d'une musique infiniment douce, naïve et subtile à la fois.

Cette harmonie verbale est due à des moyens d'une simplicité extrême et d'un nombre limité.

L'un des plus fréquents et des plus sûrs est le maintien, au milieu d'un vers, d'une syllabe muette, alors que le faiseur d'alexandrins se croit obligé de continuer par une autre muette pour arriver à ses douze syllabes, bien comptées.

Remarque de détail, dirait-on, et cependant j'y insiste, car presque tout le secret de cette musique mineure et suave dépend du maintien de cette muette et de sa qualité particulière et diverse. Chez tout autre, cela conduirait au vers faux. Mais Jean Dominique, avec un tact presque mystérieux, varie l'emploi de ce moyen d'une pièce à l'autre, d'un vers à l'autre, suivant la valeur des accentuations voisines, suivant mille nuances harmoniques ou sentimentales, et sans jamais d'erreur. Il semble bien qu'il ait trouvé là une richesse d'expression nouvelle.

L'arrêt de la pensée suit la pause de la voix, et la pause de la voix, créant une sorte d'élision inattendue, allège le vers qu'elle prolonge, lui donne une valeur soudaine et le rend " plus soluble dans l'air ", suivant le vœu de Verlaine.

Quel lecteur délicat, ami des dissonances habiles et des harmonies rares, n'aimerait — choisi entre bien d'autres — ce quatrain merveilleusement impair où est exprimé, jusqu'en ses plus subtiles nuances, un certain charme d'ineffable ?

Peu à peu, la poussière légère et solennelle, Montera jusqu'aux lèvres, jusqu'aux yeux, jusqu'au front De ma vie puérile et pauvre, et fera d'elle Une momie étroite, parfumée et sans nom.

Il est bien entendu qu'il ne s'agit pas ici de procédés ; mais, enfin, lorsqu'elle voulut parler, cette âme de poète trouva tout naturellement des rythmes doux et vagues, merveilleusement appropriés à l'expression des images qu'elle avait trouvées. Et ce fut sans la moindre recherche, mais au contraire avec une nécessité pour ainsi dire vivante que furent osées ces chansons pleines de labiales et de mineures, câlines et murmurées, presque évanouies dans un blanc silence confidentiel :

L'heure qui fait bouger mes érables dormants, Et lave leur poussière dans sa belle rosée Entre avec des parfums, comme un souffle vivant, Sous les rideaux, dans la chambre claire et fanée Où je compte en pleurant le temps d'une journée.

Une journée s'achève où mon cœur a faibli, Où j'ai vu dans mes mains de petites douceurs Glisser comme du sable qui caresse et s'enfuit... Une journée encore où j'ai senti mon cœur Comme une pierre qui s'écroule au fond d'un puits.

Cependant je regarde la bonté de la nuit, Je vois comment s'éveillent les étoiles venues, J'entends passer des âmes dans les brises menues, Et je sais le silence des oiseaux endormis.

Tous les anges levés de la Vie et des Songes M'entraînent au millieu de leur troupe penchée Qui mire sa candeur, comme dans un puits sombre, A ma douleur candide, pure et désespérée.

Au bord de la fenêtre où la nuit est profonde, Près des oiseaux dormant comme la paix du monde, J'attends une aube encore avec mes mains d'ennui, Avec mon doux amour amer agenouillé, Avec le morne effroi de tant d'heures passées, Avec ces anges qui mourront avec la nuit !

C'est la qualité de l'inspiration qui détermine ici celle des rythmes, et c'est l'inspiration qui importe surtout, malgré les charmes extrêmes de la musique.

Chez Jean Dominique, les spectacles du monde ne sont jamais une occasion de déployer à leur sujet une certaine virtuosité de parole, comme c'est l'usage des poètes officiels, plus littérateurs que lyriques. A vrai dire, ils ne le touchent pas comme spectacles, mais leur vue excite dans sa sensibilité certaines réactions, d'abord secrètes et invisibles. Quand elles sont trop nombreuses,

quand elles sont devenues dans l'âme une chose vivante, multiple, organisée, elles s'expriment ; mais elles arrivent à ne faire plus qu'un avec cette âme, et les mots eux-mêmes dont le poète nomme et décrit le paysage sont ceux du langage spirituel. Les exemples de cette substitution mentale sont trop nombreux pour qu'on les choisisse autrement qu'au hasard. Mais que Jean Dominique décrive l'Irlande ou l'Italie, ou les plaines et les forêts de Flandre, ou des pays de rêves, hantés seulement par les fleurs, le vent et la lumière, toujours c'est l'âme qui parle, et c'est l'allusion du visage humain que suggèrent les formes de la Terre :

A Venise la Perle, où des roses d'automne Fleurissaient un mur gris sur l'eau qui sent la mer, Le plus triste des jours souriait sans paroles Au long des quais blanchis et des palais de pierre.

Le plus triste des songes et le plus souriant Répandait l'ombre étroite des deux coins de sa bouche Comme une arche abaissée où glisse le couchant, Dans Venise emperlée, à l'heure où rien ne bouge.

Le plus beau des minuits, le plus pâle matin, Et les plus tristes roses, souriantes d'automne, Et tant de campaniles, et les aspects marins Des mats penchés et noirs et des minces gondoles.

Et tant (Tanières eaux jusqu'à son cœur montées, Et la mort des palais au front inhabité Ont mis la bouche d'ombre aux deux coins abaissés, De Venise la Perle, sur mon cœur désolé.

Ah ! l'air mystérieux sentait la fleur des mers Et le silence étroit noyait l'âme profonde, Et l'absinthe des eaux avec le miel de l'air Du plus rose des soirs enivrait les colombes.

D'ailleurs, le plus souvent, Jean Dominique se passe des paysages. Il enferme son récit spirituel dans les limites d'un décor vague, instable et brillant comme un mirage. Ce sont des chambres pâles où des bouquets de fleurs familières achèvent leur vie mystérieuse ; moins encore, ce sont des cadres de fenêtres où s'inscrit la forme d'un arbre, le masque de la lune, ou seulement un peu de ciel indéfini ; moins encore, ce sont les conversations du souvenir abstrait et seul dans l'absence des formes :

O mon Ame, si tu pouvais être joyeuse,

Comme nous irions loin, ce soir, parmi des fleurs !

Regarde-les ce soir : elle ont l'air heureuses

Même d'être couchées sous nos pas sans bonheur.

O mon âme, choisis une rose amoureuse

Et quittons à la hâte nos anciennes demeures.

Tout pour cet idéalisme absolu est un rêve de l'esprit parlant à l'esprit. Avec les seuls mouvements de ses douleurs et de ses joies, l'âme crée autour de ses gestes l'illusion d'un décor continuel. Elle en fleurit le monde, — dont les images physiques disparaissent, — et c'est comme si elle l'avait recréé. Il y a, dans une telle contemplation des simples choses que touchent nos mains et voient nos yeux, le témoignage évidemment de leur réalité immédiate et vulgaire, mais bien plus encore l'enrichissement d'une couleur nouvelle, le changement de leurs rapports habituels, une transfiguration merveilleuse.

Je choisis au hasard de l'épingle :

L'ombre auprès de la mer des pins sur la colline Balance une île d'or d'une autre île voisine, Comme dans un berceau de nacre et d'ambre gris.

La mer est éventée aux plumes des feuillages Qui balancent du geste tout le beau paysage Entre les sables d'or et le ciel d'or aussi.

La colline n'est rien qu'un groupe de pins sombre Et la mer autour d'elle entrelace des ombres Où peut-être se tait une sirène d'or...

Et il ressort de tout cela une incomparable, une magnétique chasteté. C'est ainsi sans doute que

les enfants envisagent, avec les yeux purs de leur réveil, la nouveauté de l'Univers. Pour eux, comme pour cette âme de poète, toutes choses sont sans poids et sans distance, baignées d'un fluide vaporeux, et éternellement présentes au désir, au toucher.

Voici dans le cadre nocturne de la fenêtre, descendue " du cœur même du ciel " :

La rose d'or sans tige de la lune mystique.

Voici les jours du poète qui viennent visiter sa vie :

Et leurs visages blancs se tournent, un à un, Vers elle qui ne bouge doucement accroupie Contre un rosier d'automne au nocturne parfum.

Voici son amour, qui dort :

Appuyé à la porte du Ciel.

Voici enfin ces regrets, vivant et respirant comme des êtres :

Le souvenir du paon qui crie et de la rose

Et de l'été là-bas, sur ma fenêtre assis

Avec son beau visage à la persienne close

M'est doux comme un enfant qui se retourne et rit.

Mais, bien plus peut-être que la blanche mysticité de cet idéalisme, me séduit chez Jean Dominique une tendresse d'une qualité plus rare encore.

Personne n'avait dit à ce point l'extase, la souffrance, l'humilité, le bonheur amer de l'amour. Les poètes les plus violents, en comparaison, semblent froids ou rhéteurs. Il a des mots qui sont les gestes mêmes de l'abandon, de l'offrande éperdue, du sacrifice sublime et fou. Il vaut mieux citer ici que commenter. Les commentaires ne peuvent servir qu'aux œuvres où l'art n'atteignit pas son but, jamais à celles qui portent en ellesmêmes le magnétisme d'une émotion indéfinie :

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