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ET UNE NUIT

Depuis l'époque de La Fontaine, la France n'avait jamais vu l'Orient fabuleux qu'à travers les traductions des Mille et une Nuits de Galland ; et tant de générations avaient rêvé sur ces merveilleux récits que, surchargés de souvenirs, transformés par les commentaires de la mémoire, ils étaient entrés dans la légende et l'imagination comme y pénètrent certains faits pittoresques de l'histoire et avaient pour ainsi dire perdu leur saveur d'archaïsme français, grâce aux innombrables changements dont les avaient altérés les anthologistes de tout genre.

Ainsi considéré, ce recueil de contes ne diffère pas sensiblement de ceux de Perrault, de Schmidt, d'Andersen, et les enfants, maîtres et seuls juges en ces questions, ne sauraient distinguer ni préférer. Les sujets sont tous identiques, quelle que soit la nation qui les mette en œuvre ; et, seule,

une traduction fidèle pouvait nous suggérer autre chose que le pur fantastique et nous faire pénétrer l'âme orientale à travers ses symboles favoris, les histoires où elle se berce et toutes les particularités de son imagination et de ses mœurs.

M. Mardrus, un jour, osa ce travail considérable qui suffit à sauver son nom de l'oubli.

Ce n'était pas chose facile, étant donnée la multiplicité des textes à réunir et surtout à débrouiller : car il a fallu séparer et rejeter tout ce qui venait de source turque et qui s'était jadis mélangé aux œuvres de source autochtone. Ce que nous avons maintenant dans cette traduction est purement arabe et n'est jamais postérieur comme sujet à la grande époque de la prospérité des khalifats.

Il serait aisé, et même assez banal d'établir un parallèle entre Les Mille Nuits et une Nuit et les œuvres cycliques du moyen âge, dont la Chanson de Roland^ par exemple, représente bien le type. C'est toujours autour d'un personnage central, vénérable et immobile — comme Charlemagne, — toute une évolution de héros divers, les uns historiques, les autres fictifs : génies, traîtres, pures jeunes filles, guerriers, marchands ; et cette société, pour qui n'existe qu'une loi restreinte et spéciale, s'agite dans un petit univers, borné de toutes

frontières par les Ultima Thuîê d'où accourt l'invraisemblable : les îles du Nord, les Avares, l'Arabie pour la Chanson de Roland ; l'Inde, la Chine et l'Ethiopie pour Les Milles Nuits et une Nuit.

Mais cela ne prouverait pas autre chose que la similitude de tous les efforts humains lorsqu'ils veulent s'évader dans le rêve, et, que le déterminisme de nos sens Imaginatifs. Ce qui est plus intéressant, c'est de poursuivre dans l'œuvre de M. Mardrus les vestiges de la race et la trace de l'esprit des Orientaux et d'y recueillir une moisson plus nombreuse, plus significative et plus savoureuse que dans toutes les relations de voyages et les documents massifs.

La civilisation orientale est endormie sous le soleil : stagnante, magnifique et dédaigneuse, elle rêve. Les Mille Nuits et une Nuit la reflètent fidèlement, close en elle-même, hostile aux influences du dehors. Elle est encore aujourd'hui semblable essentiellement à son passé. On a pu lire, il n'y a pas déjà si longtemps, dans une revue parisienne, une déclaration farouche du cheik Abd-ul-Hakh, extraordinaire. Le savant arabe, qui n'ignore cependant rien de nos philosophies et de notre évolution occidentales, ne cède pas un pouce de terrain sur la question nationale et religieuse de

l'islamisme (1). C'est la même haine contre le christianisme et l'Europe qui animait les contemporains des Croisades. Près de dix siècles de culture ont passé sur ces esprits sans les toucher, sans dévier d'une ligne leurs tendances têtues.

11 y a de quoi surprendre notre scepticisme indulgent, notre intelligence gâtée par des idéologies diverses. Voilà une race qui n'a rien changé de ses mœurs ni de ses goûts, bien plus, qui n'a jamais cessé d'attendre le moment de reprendre une hégémonie conseillée par le code de son culte.

Et c'est une chose admirable, que Les Mille Nuits et une Nuit se trouvent un miroir aussi exact aujourd'hui que lorsque, lentement composées par des rhapsodes inconnus, elles saisirent les ressemblances des premiers gestes de la race.

Si Hegel n'était pas né en Allemagne, c'est en Orient qu'il aurait dû paraître, où il aurait été le théoricien d'une doctrine immémorialement tombée dans la pratique quotidienne. Tout, pour ces yeux blasés et avides de beauté extérieure, se présente sur un plan identique.

L'Orient est le pays des castes, mais je ne sais par quel retour bizarre à la justice et à l'exacte

(i) Malgré les termes de la déclaration, il faut entendre par le mot islamisme plus qu'un dogme, mais la somme des tendances constitutives que ce dogme favorise en en résumant la théorie.

appréciation des valeurs, c'est là que l'individu est le plus facilement considéré comme une matière indifférente, propre à toutes les destinations et à toutes les formes, plastique et mobile à l'infini, apte à devenir successivement et sans préparation portefaix, sultan, mendiant, guerrier, marchand, esclave ou même, pour quelque temps, animal.

Malgré quelques gestes désappropriés, Hassan serait, s'il restait endormi plus longtemps, un sultan aussi acceptable que Haraoun, — le conteur nen doute pas, — et l'incessante et innombrable métamorphose qui secoue et déplace tous les acteurs de ces contes prouve plus qu'un goût de la fantaisie, du décor et du mouvement : elle est révélatrice d'un état d'âme serein, souriant, sceptique et voisin de l'ataraxie, et d'un mépris pour ainsi dire métaphysique des cadres sociaux et de ce qui les remplit, des êtres, de la morale et de l'action, de tout.

u Tout est identique ", voilà une vérité dont semblent persuadés les écrivains des Mille Nuits et une Nuit, mais au lieu d'appliquer cette formule à la recherche scientifique ou de ne la prononcer qu'après s'être mis en règle précisément avec l'étude des différences, des hiérarchies et des nuances, de façon à lui laisser toute sa force de principe dûment contrôlé et solide sur les bases

du doute philosophique, en un mot logique et sérieux, ils en sont persuadés immédiatement et sans démonstration, comme on accepte un postulat, comme on trouve la ligne droite le plus court chemin, sans le prouver.

Et c'est pourquoi cette formule " Tout est identique ", ainsi entendue est suivie nécessairement du corollaire : " Tout est également méprisable ".

Cela explique l'amoralité si étrange, si absolue, si libre qui s'épanouit dans cette œuvre savoureuse et licencieuse. On ne sait pas bien pourquoi cette société est établie aussi fixement, avec ses lois immuables, ses institutions et ses répressions. Peut-être parce qu'elle est ainsi, immémorialement et une fois pour toutes, afin qu'on n'y revienne plus, que nulle réforme ne puisse troubler la tranquillité publique. Peut-être parce que cette fixité et cette sévérité constituent le seul moyen de sauvegarder le plaisir de chacun et d'en assurer le libre exercice. Mais, certainement, s'il y a un code et une police cela ne vient pas du désir d'un idéal d'équité ; et, si un tel désir a vécu, le souvenir s'en efface dans les nuits du passé, lorsqu'il existait des fondateurs de religions, gens barbares, comme l'on sait, crédules et bizarrement entichés de réformes à accomplir jusque

dans l'indolent et inviolable cœur des hommes.

Et comment, ne reconnaissant rien de valable dans le domaine moral, bien plus, ignorant qu'il existe un tel domaine, comment l'Oriental respecterait-il quelque chose autrement qu'en apparence ? Ce pays des salams, des congratulations et de la politesse la plus compliquée est, au fond, celui de l'indifférence complète. Toutes les formules de la vénération y sont rituelles, c'est-à-dire vides de sens immédiat et de valeur sympathique. Du jour où la force abandonne l'objet respecté, la force seule capable d'imposer ce respect, tout cet appareil tombe puisqu'il ne répondait à rien de profond dans la réalité de la croyance.

Il n'y a donc rien dans le domaine moral. A plus forte raison le surhumain reste une notion absolument incompréhensible. Notre vie terrestre, telle que la limite la moyenne des générations humaines, est notre unique jardin. Il faut le cultiver avec soin puisque nous n'en connaissons point d'autre. La race orientale est éminemment positiviste. Elle limite tout aux frontières de la sensation, c'est-à-dire qu'elle ne rêve pas, au delà de l'univers d'images, présenté par nos organes et composé par leur jeu, et qu'elle ne combine pas avec ces données sensibles des associations complexes, abstraites, détachées de la terre.

Un Swedenborg est impossible chez eux parce que ses images sont dépouillées d'une grande partie de leur substance primitive, qu'il en fait ensuite les signes d'équations mentales de plus en plus abstraites et qu'enfin, ayant travaillé sur ces signes chargés d'exposants et de coefficients, élevés à tous les degrés, il obtient un résultat tellement éloigné des premières visions matérielles qui en furent l'origine, qu'on a perdu pied, qu'on se trouve dans un monde de métaphysique et de verbalisme absolu.

C'est tout autrement que fonctionne une imagination arabe. Elle ne s'éloigne jamais des données extérieures. Elle peut les amplifier à l'extrême, à l'invraisemblable, mais séparément, sans combinaison ni complexité. Les plus belles histoires des Mille Nuits et une Nuit sont des récits de richesse, de volupté et de splendeur où la volupté, la richesse et la splendeur vont à la limite de leurs réalisations concevables, mais ne dépassent jamais cette limite.

C'est ainsi que le sensualisme absolu est engendré par la théorie de l'identité, passée dans le domaine de l'inconscient. Et, à son tour, il ne peut tarder à produire, dans la pratique, le goût exclusif du plaisir et de la sensation immédiate.

Et c'est bien ce qui est le plus apparent dans

les traductions de M. Mardrus : ce culte du monde extérieur, de ses joies et de sa beauté, ce panthéisme ensoleillé et effréné, que tout révèle, depuis le style innombrablement fleuri d'images naturelles et brûlantes jusqu'à la grivoiserie des plus bouffonnes fantaisies.

D'abord, et plus immédiatement, ce goût du plaisir se traduit par sa première et sa plus irrésistible forme: par la sensualité. Illimitée, aveugle, instinctive, joyeuse, extraordinaire, la volupté entraîne, domine, inspire, affole et exalte toute la foule des personnages de cette légende.

La littérature obscène européenne ne peut donner une idée de ce que la littérature orientale équivalente offre de nu et de débordant. La pudeur des peuples frileux, timides de morale et de religion, empêche chez nous l'obscénité d'être autre chose que vilaine, sournoise, déshabillée, louche et basse. Ses manifestations les plus violentes semblent dues à l'ivresse du vin qui engendre l'ivresse verbale, comme dans Rabelais, ou à l'imagination comprimée, mathématique, malsaine et gelée d'un idéaliste qui assemble de parti pris des divagations cérébrales. Et c'est vers ces deux pôles du grivois et de l'irréel que s'aimantent les manifestations de la volupté ; mais jamais elles ne sont, comme dans Les Mille Nuits

et une Nuit, franches de scrupules et naturelles.

L'amoralité dont nous parlions tout à l'heure à propos du respect triomphe ici d'une manière complète. Il semble que Ton ait affaire à un peuple d'enfants auxquels nul parent, nul mentor n'aurait appris qu'il existe des choses à cacher, des hontes, une pudicité quelconque. Au contraire, ils sont allés immédiatement et spontanément à la réalisation des plus primitives joies et, ayant trouvé bon le fruit de la luxure, ils le dévorent et le cultivent, presque à l'exclusion de tout travail.

Même, s'il existe un travail, un idéal de civilisation pour eux, soyez certain qu'il n'a été inventé, puis proposé aux efforts humains, que pour aider davantage la tranquillité de la volupté et l'abondance des plaisirs sensuels.

La femme, préalablement asservie pour prémunir la société de ses révoltes ou revendications personnelles possibles, domine l'imagination nationale. C'est vers sa possession, — sa possession la plus nombreuse possible, — que tendent les volontés et les travaux. Toute la société gravite autour de ce désir, en dérive et le prouve. Le harem garde au maître le plus grand nombre de femmes, dont la virginité première, symbole et assurance d'une domination plus parfaite, est, pardessus toutes choses, réclamée, souhaitée, célébrée.

Et tout, dans les arts autochtones, réalise, pour favoriser cette volupté particulière et la mieux préparer, toute une série de plaisirs antécédents, le rêve le plus raffiné du confortable et de l'indolence : les bains fréquents et luxueux, les intérieurs encombrés de coussins, de nattes et de lits de repos, la vie publique abandonnée entre les mains d'une monarchie oligarchique, l'abondance et l'exquisité des repas, les parfums, les fards, les poésies languides et erotiques.

Comme dans toutes les civilisations, c'est la femme qui inspire le lyrisme et l'imagination artistique ; mais, tandis que dans les autres, une série d'idéaux intermédiaires prenait place entre l'inspiratrice et l'œuvre d'art, ici, l'inspiratrice est partout présente, on entend sa louange directe et le lyrisme national emprunte à son corps même la plus frappante beauté de ses images. La galanterie, parfois, lui donne quelque chose d'artificiel ; néanmoins, il est essentiellement naturel, aussi naturel que celui des plus primitives littératures et des poètes les plus personnels.

L'amour de la femme parfois retombe de celle-ci sur le monde extérieur; la poésie se fait descriptive et naturiste avec une précision, une originalité, une acuité sensitive extraordinaire. Mais c'est encore le plus souvent au corps féminin, à son parfum et à

ses formes qu'elle emprunte ses comparaisons. Et l'échange s'établit, subtil, incessant, intime, entre l'Eve éternelle et la multiple beauté du dieu Pan :

" Dormeuse, l'heure est magnifique ou les palmes étalées boivent la clarté. Midi est sans haleine ! Un frelon d'or suce une rose en pâmoison. Tu rêves. Tu souris! Ne bouge plus... Ne bouge plus! Ta peau délicate et dorée colore de ses reflets la gaze diaphane ; et les rais du soleil, victorieux des palmes, te pénétrent, o diamant, et £ éclairent au travers. Ah ! ne bouge plus.

" Ne bouge plus, mais laisse ainsi tes seins respirer qui s élèvent et s'abaissent comme les vagues de la mer. O tes seins neigeux ! Que je les hume, telle V écume marine et le sel blanchissant. Ah ! laisse tes seins respirer...

" Laisse tes seins respirer ! Le ruisseau rieur réprime son rire ; le frelon sur la fleur arrête son fredon ; et mon regard brûle les deux grains grenats de raisin de tes seins. O ! laisse brûler mes yeux...

" Laisse brûler mes yeux ! Mais que mon cœur s'épanouisse, sous les palmes fortunées, de ton corps macéré dans les roses et le santal, de tout le bienfait de la solitude et de la fraîcheur du silence.

Mais quelque chose arrête tout, qui rend vain chaque effort et jette le doute sur la valeur des

plaisirs obtenus, c'est l'indiscutable Mort. Elle seule est respectée. C'est la seule valeur, — encore que négative, — reconnue par ces sceptiques de l'Orient. Et il faut bien compter avec elle.

Stupides sous les coups qu'elle assène, ils s'inclinent et louent avec des mots de terreur et de vénération, sans même de la haine.

" Et ils vécurent tous dans la vie la plus délicieuse jusqu'à F arrivée de la Séparatrice des amis, la Destructrice des palais et la Constructrice des tombe 'aux , l'Inexorable, F Inévitable î "

Presque tous les contes ainsi se terminent et cela donne à l'œuvre entière quelque chose de grave et d'équilibré comme si dans la balance jusqu'ici toujours penchée du côté de la joie inconsciente une invisible main jetait un bloc sombre, brutal et irrésistible.

C'est l'idée de la mort qui inspire la religion arabe comme elle inspire toutes les autres, mais elle ne suffit pas à faire dévier les imaginations vers un idéal étranger ou supérieur à celui de la vie quotidienne. Le paradis des croyants présentera à ceux qui y pénétreront la somme la plus grande des bonheurs humains, mais rien de surnaturel :

des femmes toujours jeunes, innombrables, des festins et un immortel loisir.

Même dans l'au-delà, le réalisme de la race triomphe.

Le mérite de la traduction de M. Mardrus est considérable. Elle est exactement littérale. N'entendez point, par cette expression, qu'elle suit le mot à mot, à la manière stupidement stricte d'une version de collège, mais qu'elle respecte, — ce qui est la seule chose importante, — l'intégrale saveur des idiotismes, la forme des inversions, toute la tournure syntaxique d'une langue révélatrice d'habitudes d'esprit et de constructions imaginatives.

D'ordinaire, la plus grande littéralité nuit à l'élégance. C'est l'écueil des traducteurs : les uns s'y brisent par leur fidélité têtue et directe, les autres le tournent en s'évadant dans le vague de la liberté d'interprétation. Il est excessivement rare qu'une pensée étrangère passe, intacte et sans réfraction, parmi la cérébralité nationale.

M. Mardrus peut, dès maintenant, prendre rang dans la pléiade des grands traducteurs originaux, des Chateaubriand, des Baudelaire, des Mallarmé. Il trouve moyen d'être absolument

personnel tout en suivant le sentier de la pensée étrangère. C'est qu'il est né grand écrivain, que, naturellement, les phrases qui sortent de sa plume s'ordonnent suivant un rythme traditionnel et une magnifique élégance.

Une chose qui frappe, c'est l'apparence mallarméenne de la phrase, surtout lorsqu'elle est lyrique ou exaltée. La raison en est complexe.

D'abord M. Mardrus a été très influencé de l'auteur du Phénomène futur. Il lui a dédié l'œuvre entière des Mille Nuits et une Nuit. Et l'on y sent, à chaque pas, une prédilection pour les tournures que le Maître employait, qui le fait s'arrêter, avec un évident plaisir, toutes les fois que l'occasion se présente de rendre une nuance orientale par un mot, un groupement de mots favoris du poëte.

" O guerrière habile au combat des roses, le sang délicat des trophées qui frangent ton front triomphal, teinte de pourpre ta profonde chevelure, et le parterre natal de toutes ses fleurs s'incline pour baiser tes pieds enfantins !

" Si doux, o princesse, ton corps surnaturel, que Pair chargé s'aromatise à le toucher ; et si la brise curieuse sous sa tunique pénétrait, elle s'y éterniserait.

" Si belle ta taille, ô houri, que le collier sur ta gorge nue se plaint de nêtre point ta ceinture ! Mais

tes jambes subtiles ou les chevilles sont enserrées par les griots font craquer d'envie les bracelets sur tes poignets. "

En second lieu, il convient de remarquer que Mallarmé lui-même, sa vision des choses, sa sensualité étonnamment subtile, son goût de faste et de beauté, son culte des formes de la femme ont beaucoup d'analogies avec la littérature orientale. Ses images les plus chères sont nées sous ce soleil et l'élégance triomphante des palmes ombrage ces deux poésies.

Il est assez caractéristique de comparer ensemble Tristesse d'été, par exemple, et le passage de tout à l'heure : " Dormeuse, l'heure est magnifique..."

Mais ni l'une ni l'autre de ces réflexions ne peut infirmer l'originalité réelle de M. Mardrus.

Il a vécu une grande partie de sa vie sur les côtes orientales de cette Méditerranée voluptueuse où l'Archipel est éclos. Il s'y est créé une âme semblable à celle de ces peuples réfléchis et lyriques, si bien qu'aucune des paroles qu'il prononce n'est une traduction, mais qu'au contraire toute cette pensée étrangère, toute cette poésie est demeurée des années dans son cerveau et dans son cœur avant de passer dans un livre écrit. Il s'est servi du français comme il aurait aussi bien pu les recomposer en arabe.

Mais, en français, il est un maître. S'il écrit un peu comme Mallarmé, ce n'est pas qu'il l'imite, mais c'est qu'il puise, à côté de lui, à la même source de tradition classique et que, comme lui, il refait sa langue perpétuellement, avec la stricte fidélité littérale et l'harmonie du grand style.

Cette phrase, par laquelle je veux terminer cette étude, si inspirée qu'il vous plaira par le texte original, n'est-elle pas une reconstitution absolument personnelle et ne contient-elle pas un équilibre, un charme, une science que seuls les patients et les magiciens, — comme Chateaubriand, — sont capables de réaliser :

" A ses pieds, endormi dans la sérénité, un grand lac s étendait, ou toute la beauté du ciel se regardait, où la rive, avec les rides heureuses de l'eau, souriait par les feuillages balancés des lauriers, par les myrtes en fleurs, par les amandiers couronnés de leur neige, par les guirlandes des glycines, et chantait V hymne de la nuit, de tous les gosiers de ses oiseaux. Et la nappe de soie, resserrée entre des futaies, allait plus loin baigner le pied d'un palais, aux étranges architectures, aux dômes diaphanes, surgi dans la transparence et le cristal des deux."

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