L'ANGOISSE MODERNE
A. M. E. Lascaris.
On a souvent considéré Laforgue, — c'est même ainsi que tend à s'affirmer sa réputation — comme un adolescent de génie, enlevé trop tôt aux lettres par la terrible maladie qui le minait, et qui a donné dans ses deux volumes uniques les promesses d'une œuvre future, plus parfaite et plus raffinée encore. Il me semble, au contraire, que les Moralités légendaires et les Complaintes sont un achèvement, non des prémices, que ce bouquet au parfum inoubliable est celui des fleurs de la bonne volonté de qui se sent près de sa fin. On n'exhale pas des plaintes pareilles, sinon lorsqu'on pressent qu'on nen aura bientôt plus la force. Il y a dans l'approche de la mort, surtout par ce chemin déroutant et mystérieux de la phtisie, une vertu de clairvoyance et de sensibilité surhumaines qui fait atteindre et comme palper une propriété nouvelle des choses de l'univers. L'inquiétude
devient un sixième sens, aigu, tactile, multiple, dont l'invisible organe retourne la surface et bouleverse le décor du ciel apparent pour en découvrir l'envers douloureux. Laforgue, à ce point de vue, a franchi d'invraisemblables limites. Mais ce sont là des feux d'artifice vertigineux après lesquels on ne peut attendre que le silence et l'obscurité ou la simple et quotidienne lumière. Il a écrit les Moralités et les Poëmes, parce qu'il allait mourir :
Ame,
Ma belle âme, Leur huile est trop saF pour ta flamme !
A supposer même un miracle et que Laforgue eût été sauvé, il est bien évident qu'il était trop artiste et trop solidement cultivé pour rien produire de banal. Il aurait composé des œuvres de critique analogues à celles de Taine et plus vivantes peut-être encore, des romans d'une composition et d'une écriture impeccables, mais il ne se serait pas dépassé, puisqu'il avait déjà donné l'élixir de sa pensée et de son âme. Il eût pu devenir plus serein, mais la sérénité confine à l'impersonnel et il n'y a de vraiment durable que ce qui vient de l'âme et ce qui vient de la douleur.
Le plus haut degré de beauté, c'est la sincérité absolue qui le gravit.
Cette sincérité peut être celle d'un cœur étrange et farouche ou celle d'un esprit accueillant et neutre comme un miroir. Et Verlaine sanglote à l'écart tandis que Victor Hugo enfle en écho sa voix. Il y a dans Laforgue comme une conjonction des deux tempéraments : l'un solitaire et malade, l'autre panthéiste et fraternel à toutes les souffrances. Et son étrangeté était elle-même commune à une foule d'êtres troublés et anxieux. Tout était donc conjuré pour donner à notre sensibilité à la fois générale et restreinte un interprète digne de ses complexités. Victime héroïque, il a poursuivi jusqu'au fond de lui-même ce que les plus pessimistes et les plus hardis avaient laissé dans l'ombre de l'inconscient. Il a été d'une déchirante et mortelle franchise.
Son œuvre est une des plus belles expressions de notre modernisme. Chaque époque a eu son modernisme. Je crois qu'on pourrait appeler ainsi les dernières années d'un temps où il s'est passé quelque chose de particulièrement intéressant ou bouleversé. Alors un peu de fatigue fait dévier l'action vers le rêve, ceux qui ont vu, enfants,
leurs pères être les héros d'une entreprise ou les figurants d'une société harmonieuse, sont plutôt méditatifs et ingénieux, mélangent leurs souhaits du futur à leurs souvenirs déformés et fixent dans leurs travaux la mémoire douloureuse ou enthousiaste du temps qui vient de s'écouler. Le modernisme du XVIIIe siècle, ce fut l'époque de crise intellectuelle qui précéda immédiatement la Révolution : la courtoisie, l'esprit, la licence, la philanthropie, l'utopisme social s'y mélangeaient singulièrement. Le modernisme de l'époque napoléonienne, c'est l'effervescence romantique : le désenchantement, la religiosité, la pompe de Musset et de Chateaubriand : les Nuits et les Mémoires d'Outre-Tombe. Agrandi jusqu'à cette conception, ce mot quitte le domaine de la mode et du snobisme où on le confine le plus souvent. Il devient vraiment représentatif. On n'a plus affaire à Henri Monnier, c'est Flaubert que l'on consulte.
L'élite des dernières générations offre ceci de particulier que, dépassant les limites du temps et ne trouvant plus dans son époque un aliment suffisant à son activité de sentir et de comprendre, elle s'est rejetée vers les siècles anciens, elle s'est assimilé le plus substantiel de leurs découvertes et de leurs douleurs, elle a poussé ses investigations
jusqu'aux origines aryennes du monde, s'aidant de la science pour reconstituer le décor et les états d'âme. Elle s'est forgé ainsi une âme nouvelle, panthéiste, illimitée, sans fond. Et tandis que l'orgueil de l'intelligence aidait sa dépersonnalisation, une nouvelle douleur taraudait cette enflure : une douleur presque cérébrale, née d'une fatigue excessive et du manque de coordination des découvertes. En effet, pour mener à bien ce travail, cette transfusion psychologique, il faut donner à son cerveau la prédominance absolue sur le cœur, de façon à ce qu'aucune bouffée de chaleur humaine ne monte obscurcir la netteté délicate des formules, des analogies et des hypothèses. La curiosité aide à ce résultat, le scepticisme l'assure. Mais l'intervention de ce dernier élément, d'abord utile en ce sens qu'elle détruit la partialité de la recherche, a vite fait de démolir tout le prestige de l'entreprise, toute la foi nécessaire à sa poursuite. On la continue, par pur entraînement d'érudit, et, pour peu qu'on indulge à une minute de faiblesse, on s'arrête, pris d'un double doute : Est-ce la peine de connaître ? — connaître vaut-il mieux ou pire que sentir ?. . . En cette impasse le jeune homme déterministe de 1880 s'affole : il parcourt d'un regard rétrospectif le nombre d'années qu'il a vécu et pendant lesquelles il a
étouffé ses instincts pour les satisfactions seules de l'intelligence, qui lui a d'ailleurs démontré que tout jetait ses bases dans l'Instinct. Il mesure ce qui lui reste, découragé d'avance d'en profiter par l'épuisement de l'analyse, dégoûté même de l'espoir puisqu'il ne croit plus en un bonheur futur. Désorbité, désaxé, il se rejette dans l'étude pour elle-même et, si c'est un esprit noble, prêche l'acceptation de la vie et satisfait ses besoins d'apostolat et de quiétude par des méditations dont l'objet le plus fréquent sera ce moment des époques primitives où, parmi une barbarie rituelle, hiératique et symbolique, se fit jour le premier cri de fraternité universelle. L'âme moderne est volontiers védique.
Toutes ces souffrances, aiguisées par la douleur physique, Jules Laforgue les a exprimées comme jamais. Il y a, entre la lamentation de l'Ecclésiaste et la sienne, une différence émotive essentielle. Salomon, vieillard royal, exhale une plainte éloquente, mais majestueuse, comme mûre et lourde de toutes les jouissances qu'elle dénie. Il regrette ce qu'il a tenu, mais ce furent des certitudes. L'expérience a passé là. Mais cette souffrance moderne, qui n'espère plus de consolation dans l'au-delà, et qui est privée ici-bas de presque toutes les compensations de la fortune, de
la puissance, de la majesté, de l'indépendance et de la quiétude est infiniment plus poignante. Laforgue y ajoute, pour nous la rendre plus sensible, une note de tendresse humaine inconnue du prince hébreu :
Tout est-il seul ? Où suis-je ? Où va ce bloc qui roule Et m'emporte ? — Et je vais mourir ! mourir ! partir, Sans rien savoir ! Parlez ! ô rage ! et le temps coule Sans retour ! Arrêtez, arrêtez ! Et jouir ? Car j'ignore tout, moi ! mon heure est là peut-être ? Je ne sais pas ! j'étais dans la nuit, puis je nais, Pourquoi ? D'où l'univers ? Où va-t-il ? Car le prêtre N'est qu'un homme. On ne sait rien. Montre-toi, parais, Dieu, témoin éternel ! Parle, pourquoi la vie ? Tout se tait ! Oh ! l'espace est sans cœur ! Un moment ! Astres ! je ne veux pas mourir ! j'ai du génie ! Ah ! redevenir rien irrévocablement !
L'origine de la douleur de l'Ecclésiaste est toute sensible. Le regret de ne plus étreindre les joies matérielles de la vie suffit à le créer, et la poésie de l'expression trompe sur la valeur idéale de ce sanglot. Salomon déplore de ne pouvoir continuer dans le futur les voluptés physiques passées. Mais si la souffrance des enfants du siècle est plus aiguë c'est qu'elle vient d'ailleurs. L'intelligence en est la source.
Longtemps la philosophie, toute morale, des finalités domina la pensée européenne. Autour de l'homme, en vue de son bonheur, gravitaient les systèmes, les hypothèses et les cosmogonies. L'inconnaissable se confondait avec le divin et le reste était sciences physiques. Il fallut le premier coup sournois de Gassendi pour insinuer une brèche dans cette conception encore entièrement scolastique. Taine élargit la fissure et bouscule tout l'édifice. Il restitue au patient labeur des savants (linguistes, historiens, physiologistes, chimistes) sa prépondérance légitime, invertit les valeurs en cours, relègue les théories sans base physique dans le terrain vague du nominalisme pur et établit l'esquisse d'une méthode froide, restreinte mais impeccablement exacte. La pensée du XIXe siècle est si fortement influencée de cet homme que nul génie ne s'évade du cercle qu'il a tracé, pas même l'enthousiaste Nietzsche qui, lui, est comme le poëte du déterminisme. Plus on a lu, plus on a pensé, plus la séduction de ce fatalisme moderne devient mathémathique, inflexible, infranchissable.
Mais ce n'est pas en vain que dix-neuf cents ans de christianisme ont façonné chez les hommes un coeur ennemi de cet esprit. La notion de la liberté et tout ce qu'elle entraîne : responsabilité,
désir d'au delà, est trop fortement enracinée dans les races européennes. Elle est la raison et le terme de toutes les religions que ces races observent. Une antinomie se préparait. Le jour où, quittant le domaine de la spéculation, le déterminisme a proposé à la conscience morale le résultat désenchanté de ses découvertes, ce jour-là il y eut révolte et conflagration. Ce fut, comme le Disciple le relate, d'un côté l'inflexible rigueur inconsciente du professeur Sixte, de l'autre, la sophistique excuse de Robert Greslou. Il restait place pour une troisième attitude d'hésitation et d'inertie : celle où la jeunesse presque entière du temps demeura prostrée, pleurant la mort de ses espoirs d'au delà, tout en sachant que " la Création fonctionne têtue " en dehors de nous et au-dessus de nos têtes. Peut-être que, dans quelque deux cents ans, la sensibilité des masses se sera modelée sur ce fatalisme : en attendant, la beauté de la grande prison de l'univers ne peut leur faire oublier le vieux désir de l'évasion dans l'infini.
Qu'est-ce que la douleur romantique, grandiloquente, mesurée, orgueilleuse, opposée à cette glaçante certitude de l'insoluble ? On dirait, malgré d'indiscutables sincérités, que Lamartine, Chateaubriand, Musset, même Nerval ne se pren-
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nent pas au sérieux, se consolent avec la beauté de leurs phrases et restent raffinés littérateurs dans leurs plus languissants abandons. Il semble qu'ils figurent de terribles douleurs sur une scène dans les coulisses de laquelle ils sont sûrs, tantôt, de se reposer, avec la franchise du masque quitté. Porteparole de l'angoisse déterministe, Laforgue a des accents d'une familiarité autrement touchante :
Mais l'infini est là, gare de trains ratés, Où les gens aveuglés de signaux s'apitoient Sur les sanglots des convois et vont se hâter Tout à l'heure, et crever en travers de la voie.
C'est donc de ce désespoir essentiellement abstrait que tout provient. A première vue, cette proposition quasi scolastique : " Il n'y a pas d'accord possible entre ce que nous connaissons de Nature et ce que nous attendons d'elle " ne paraît pas porter en elle-même une spéciale incantation de désespoir. Il faut même reconnaître que l'humanité s'accommoda le plus souvent de l'ordinaire et de l'occasion. Mais alors cette formule ne l'atteignait pas directement et ne représentait à ses yeux qu'une éventualité lointaine, une échéance à acquitter dans l'inconnu, avec en attendant, de longues temporisations et de vastes
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espoirs. Tandis qu'autour de l'homme moderne le cercle s'est resserré, et sans tengentes visibles. Supposez-le malade, comme Laforgue, toujours tendu vers ce désir de la guérison qui n'est qu'une forme provisoire de l'aspiration à un bonheur futur et imaginez à quel degré d'abattement cette agitation sans issue le précipitera.
La seule conduite possible, pour celui dont l'esprit s'est accoutumé à admettre que la conscience cohérente et totale ne se prolonge pas après la mort, c'est d'utiliser au plus vite, avant cet instant définitif, tout ce qu'offre de compensations et d'oublis la vie simplement quotidienne. Mais notre univers est bien petit. Son étendue ne va pas plus loin qu'une portion exiguë de notre patrie et sa durée que refoulent de deux côtés l'enfance et la vieillesse est un présent dérisoire que morcèlent encore les maladies, le sommeil, les luttes d'argent, le besoin, tous les hasards. Enfin les créatures que notre désir a élues subissent chacune leur fatalité personnelle, suivent une ligne qui d'habitude diverge d'avec la nôtre. De nouveaux déboires font escorte à la déception métaphysique, innombrables, sans répit. Il n'y a pas un poëte qui en ait tant décrit, pas un qui ait plus que Laforgue mis à nu cette perpétuelle blessure de l'âme et du cœur, qu'avivent
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l'amour-propre, le sentiment et les délicatesses physiques.
La première créature vers qui, pour se consoler de quoi qu'elle souffre, se dirige un être humain, c'est cette " chair de Vautre sexe, éléments non-moi ", à laquelle la nature nous attire en nous leurrant de l'appât de l'inconnu et de la perfection. Jules Laforgue, jeune homme, a été vers la jeune fille avec une confiance tenace et désabusée, d'une qualité tout à fait unique. Son œuvre est pleine de désir et de regret, inlassablement. Toutes les héroïnes des Moralités légendaires sont des jeunes filles, toutes la même, celle qu'il invoque ou décrit dans les Complaintes et les Fleurs de bonne volonté. Aussi en a-t-il créé une synthèse admirable : menue et fière, grêle et élégante, âpre et vague, hantée des désirs contradictoires d'une sentimentalité qui se trompe d'origine et de but, pleine de pitié et fantasque, infidèle et infinie, déjà plus que femme et encore à peine enfant. Et c'est avec un tact si sûr et une science si profonde qu'il les fait agir et parler, que nous, dans la plus conventionnelle et la plus muette de ces êtres mystérieux, stupides et charmants qu'on appelle des jeunes filles, il est impossible de ne pas retrouver l'Andromède, l'Ophélie ou la Syrinx de ces contes délicieux. Le dialogue de celle-ci avec
Pan est une transposition littéraire inimitable de toute la discussion amoureuse depuis les origines du monde.
Détail à remarquer : Laforgue n'a jamais parlé de la femme. Son héroïne est toujours jeune fille ou si peu mariée déjà qu'elle n'a pas encore eu le temps de changer d'âme. Il y a là plus que ce goût du jeune homme pour la jeune fille qui a peu à peu remplacé celui, tout balzacien, pour la femme mûre et indulgente. Mais pensez à la primitivité presque védique de ce Parisien de hasard, " bon Breton né sous les tropiques ", et avec quelle ténacité, à travers les couches d'atmosphère artificielle, il reprend contact avec la nature vivante et simple et vous comprendrez cette dilection pour la femme qui n'a pas encore franchi la barrière sociale au delà de laquelle elle devient possédée, classée, indifférente au rêve et indigne du désir absolu. La vierge, la jeune fille, même ironique, même compliquée, c'est toujours, et malgré tout, celle qui, parmi ses compagnes, représente le plus de possibilités, l'inconnu qui contient tout : douleurs ou consolations, fraternité ou guerre. Plus tard, c'est la déformation physique, " le poids des couches ", la maternité, l'écrasement social, l'emprisonnement dans de nouveaux devoirs. En s'attaquant à ce type restreint, Lafor-
gue en a tiré tout l'exprimable avec une audace de pensée, une sincérité de formules, toutes nouvelles. La hantise sexuelle la plus précise côtoie le sentimentalisme le plus pur et s'y mélange avec tant de subtilité qu'elle devient un élément d'émotion de plus par tout ce qu'elle ajoute de pitié envers notre " sœur humaine " pour ses inévitables misères physiques :
Fatales clés de l'être un beau jour apparues Psitt ! aux hérédités en ponctuels ferments Dans le bal incessant de nos étranges rues,
et
et
Meurtres, alertes, Rêves ingrats !
En croix les bras ; Roses ouvertes, Divines pertes.
Langueurs, débilités, palpitations, larmes,
Oh ! cette misère de vouloir être notre femme.
Le voile d'une ironie très avertie, jeté sur tout cela, achève la bizarrerie de l'impression.
Tout ce qu'un homme peut souffrir de la per-
versité inconsciente de la femme, de son orgueil pour lequel conspirent les modes, les mœurs, les louanges des arts et l'éternelle illusion masculine, de sa froideur, de sa maladivité, de ses caprices, des malentendus qui viennent après l'accueil, Laforgue en connaît l'entière amertume.
Calme et froid observateur, il en sait l'origine et moque avec persévérance le vieil aveuglement ; mais, sentimental et tendre, il est toujours prêt à s'y laisser reséduire. Et, tantôt c'est une violente réaction, une révolte, une mise en demeure de cesser le jeu de la coquetterie, une affirmation des principes qui fonctionnent au delà de la sensibilité :
Et c'est vers toi que j'en suis là, Que ma conscience voit double, Et que mon coeur pêche en eau double, Eve, Joconde et Dalila !
Ah ! par l'infini circonflexe De l'ogive où j'ahanne en croix, Vends-moi donc une bonne fois La raison d'être de ton sexe !
Et tantôt c'est le retour à cet irrésistible besoin de caresses, sans raison, sans autre but que redevenir un enfant câliné :
Mais vrai, s'écarteler les lobes, jeu de dupe, Rien, partout, des saisons et des arts et des dieux
Ne vaut deux sous de jupe,
Deux sous d'yeux.
Donc, petite, deux sous de jupe en œillet tiède Et deux sous de regard et tout ce qui s'ensuit.
Car il n'est qu'un remède A l'ennui.
Cette tradiction de révolte et de tendresse se fond dans une pitié immense, un besoin de rétablir entre les deux sexes ennemis un équilibre de camaraderie, de bonté mutuelle, de concessions et surtout de franchise. Que l'homme ne cherche plus à vanter la femme pour la séduire, que la femme n'essaie point de devenir l'idole au lieu de rester la compagne :
Et l'on se salue, et l'on feint, Et l'on s'instruit dans des écoles, Et l'on s'évade, et l'on racole De vénales et tristes folles Et l'on geint En vers, en prose, au lieu de se tendre la main.
Ne vaudrait-il pas mieux se réfugier dans un mariage, comme en un havre sûr où se reposer des vanités et des exagérations sentimentales, en un foyer de tranquilité jusqu'à la fin de la vie :
Oh ! adjugés à mort, comme qui concluraient D'avance, tout de toi m'est sacré,
Et vieillesse à venir et les maux hasardeux ! C'est dit ! Et maintenant, à deux !
Autour de ce désir et de cette déception se pressent toutes les velléités et les désenchantements de la vie. La plupart des jours des hommes s'écoulent dans une presque inconscience. Sitôt dépassée l'ingénuité du premier âge, la force de l'habitude et des préjugés, plus forte que l'instinct, obscurcit la vision réelle, déforme les rapports des choses et leur fait accepter comme logiques, normaux et légitimes les millions de tristesses et de déboires qui, comme une poussière constante, s'accumulent sur la beauté ternie des jours. Si bien qu'à part les grands désastres de l'existence : la mort, la ruine, la dégradation, les amours contrariées, le reste s'émousse contre l'épiderme durci de la sensibilité et le renforce au lieu de le percer. Mais pour certains êtres délicats et avides, le bonheur est l'état idéal et souhaitable, ce qui en diffère constitue une injustice et un désordre perpétuels.
Jules Laforgue n'endura peut-être point ces misères de détail plus qu'une foule de jeunes gens de sa génération, mais il eut la sincérité violente et cruelle de ne pas s'en déguiser à lui-même la
cause ou l'objet : la vie errante, l'impossibilité de prendre racine dans quelque coin élu et cher, la sordidité des coulisses du décor citadin, la banalité des gens que l'on coudoie, voilà ce qu'impose à un cœur primitif et fin la convention des sociétés; mais la nature elle-même n'est pas plus tendre : et l'automne et l'hiver attristent l'année, le vent hurle comme un forçat, la neige et la pluie détrempent le sol et les poumons. " Tout est endurci et sans merci. "
Et ce n'est jamais vague. La précision du détail donne le frisson. Il y a (dans la Complainte d'un autre dimanche} tel décor parisien d'une chambre sur une cour avec le vent qui recroqueville les ficelles des glycines et la sensation de la misère ambiante du quartier enveloppant la misère de la chambre où la tisane noie le feu sur lequel elle chauffe. C'est l'impression de l'isolement dans ce qu'il a de plus lamentable.
Laforgue était si merveilleusement organisé pour la souffrance que, même lorsqu'il parle d'un de ces moments de répit que la nature parfois nous accorde, c'est sans doute avec un charme délicieux, mais l'instant d'après, le plus involontaire détour de réflexion le ramène à la tristesse et lui fait toucher du doigt la vanité de son bonheur déjà pulvérisé.
Lisez ce que lui inspire la convalescence {Complainte d'une convalescence en mai) : un répertoire de souvenirs désolants, de projets avortés, et comparez avec, sur le même sujet, le poëme d'Albert Samain, phtisique aussi cependant comme Laforgue, mais enfin cette fois enthousiaste, chantant la joie de la vie récupérée.
Chez l'auteur de F Imitation de Notre-Dame la Lune, l'enthousiasme ne manque pas : on le sent comme un sourd foyer souterrain, qui réchauffe sans éclater toute la surface d'une ironie unanime. Mais celle-ci est la plus forte ; elle a le dernier mot. Tout élan d'altruisme se termine par : " A quoi bon ? ", toute effervescence d'amour par un haussement d'épaules :
Ils concluent aux plus folles phrases Par des : Mon Dieu, n'insistons pas !
On aurait tort de prendre Laforgue pour un ironiste absolu. Ce genre de contemplateurs ricane implacablement et considère la pitié comme une faiblesse indigne. Henri Heine en est un des plus beaux types. Il avait un grand cœur, mais aigri, et aucune sympathie profonde pour l'humanité. Et c'est sa grande différence d'avec Laforgue, incontestablement plus intéressant, lui dont l'âme rêva
une sorte d'apostolat bouddhique et moderne, tout à fait touchant :
Oh ! pâle mutilé, d'un : qui m'aime me suive ! Faisant de leurs cités une unique Ninive, Mener ces chers bourgeois fouettés d'alléluias, Au Saint-Sépulcre maternai du Nirvana !
Il a beau ajouter immédiatement :
Maintenant, je m'en lave les mains (concurrence Vitale, l'argent, l'art, puis les lois de la France.)
on devine bien que ce désir d'universelle bienfaisance ne peut mourrir, tout au plus changer de forme.
Assagi avec le temps, désillusionné de devenir un légendaire, un Bouddha, et comprenant que le malheur de la vie est de lui préférer un inattingible idéal, il demande à ses frères humains de s'accommoder tant bien que mal de l'existence quotidienne et courante, de s'aimer les uns les autres, de déblayer les préjugés qui encombrent la route.
Voici la fin du Concile féerique :