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LE CHŒUR

Consolez-vous les uns les autres.

Ce programme d'universelle acceptation est celui d'une âme noble et haute, mais il est prématuré. La sensibilité des hommes ne s'en accommoderait parfaitement que si le tenace désir d'une consolation plus complète ne la possédait point. Et Laforgue lui-même est trop idéaliste, dans les deux sens du mot, pour s'en satisfaire. C'est pourquoi, si son ironie ne froisse pas parce qu'elle est sans fiel,

ni

l'impression qu'il donne n'est pas heureuse, mais triste et découragée. On sort de ces lectures ivre de pluie, de sanglots, d'accablement et de Spleen, avec le sentiment d'avoir visité dans sa prison lamentable un frère étroitement aimé. Laforgue est vraiment notre frère. Il a bu le lait amer de la tendresse humaine et la dernière gorgée l'a suffoqué.

Les catégories et les divisions sont l'appareil le plus ridicule lorsqu'on le superpose à une œuvre aussi expansive et cohérente que la sienne. Elle est comme un corps humain dont chaque division apparente : bras, jambe, buste, tête, possède un système complet d'os, de muscles, de nerfs, de conduits sanguins et de glandes. C'est presque un artifice verbal que de distinguer chez Laforgue. Imposer une succession et un ordre, c'est un peu méconnaître la vie en faveur de la commodité logique. Au vrai, toutes ses douleurs, il les ressent en même temps. Il remplit la forme métaphysique d'un contenu d'impressions quotidiennes concrètes et déterminées. C'est en quoi je le trouve supérieur, tout au moins sous le rapport d'intérêt d'art et d'émotion aux philosophes, même pessimistes,

qui n'ont, malgré quelques boutades, énoncé que des généralités, depuis Salomon jusqu'à Shopenhauer.

" La vie n'est que le rêve d'un rêve " : c'est bien beau ; c'est même trop beau : on sent bien que là toute l'attention est sollicitée vers cette curieuse image d'un rêve qui serait le reflet d'un premier songe. L'idée de vanité de la vie passe au second plan. La phrase décomposée psychologiquement, l'attribut est plein, le sujet est vide. Voilà presque un jeu littéraire. Mais :

Hurler avec les loups, aimer nos demoiselles, Serrer ces mains sauçant dans de vagues vaisselles,

Nul ne m'attend, je ne vais chez personne, Je n'ai que l'amitié des chambres d'hôtel

O ciel, les yeux pourrissent-ils comme le reste ? Oh ! qu'il fait seul ! oh ! fait-il froid !

Oh ! qu'elle est là-bas, que la nuit est noire !

Que la vie est une étourdissante foire !

Que toutes sont créature, et que tout est routine !

Voilà qui est senti, éprouvé par tous les tristes et si souvent ; voilà le réel.

Ce qui empêche d'être touchantes les conclu-

sions des philosophes, en effet, c'est qu'il ne reste que le verbalisme de ce qui fut, à une phase précédente, une douleur sentie. Le métaphysicien réfléchit, se repose, ressent par reflet les émotions de ses proches et de ses contemporains, ratiocine là-dessus et établit une formule d'autant plus vague et générale qu'elle ne doit contredire aucune émotion particulière. On approuve Shopenhauer, on pleure avec Laforgue.

A ce propos, il conviendrait peut-être de rectifier une légère erreur sur lui. On l'a dit influencé de Hartmann et nourri de métaphysique allemande. La chose est vraie, mais n'entraîne aucune conclusion particulière. Elle ne détermine pas une direction artistique. C'est plutôt parce qu'il avait des tendances au pessimisme qu'il aimait Hartmann. Ce en quoi il lui ressemble s'explique par une simple coïncidence. Et l'idée du suicide cosmique, à part l'ironie dont il la déforme, est une fantaisie qu'il abandonna plus tard. Connaître Hartmann, c'est comme avoir lu le Ramayana, suivre les expositions impressionnistes, savoir Mallarmé par cœur et désigner les sonates de Beethoven par leurs numéros. Cela fait partie de la culture d'un jeune artiste du temps. Celle de Jules Laforgue était considérable et très sérieuse. Tout cela était pour lui la préparation, la tech-

nique, l'étude, la fabrication de la flûte de Pan. Rien qui sente l'imitation ni même l'influence — (si l'on a l'honnêteté de mettre à part quelques morceaux très anciens de métaphysique, qui ont des manchettes et des accolades, comme au collège, et quelques poëmes, très classiques de forme, de sa première manière). L'étude des rapports de sa sensibilité avec les principes d'Hartmann pourrait devenir, traitée par un érudit, un travail fort intéressant, mais qui ne saurait démontrer autre chose qu'une coïncidence dans le point d'arrivée chez deux esprits différents.

Cette philosophie du Néant, abstraite, pédante, même un peu banale, à travers une sensibilité de Français moderne et sceptique et de malade vibrant s'est tamisée, s'est enrichie de sucs et de vie et, passée enfin au creuset de l'art de quintessence, s'est élaborée en contes et en lieds si nouveaux, si merveilleusement différents qu'on ne saurait presque la reconnaître.

Cet essai étant surtout psychologique, je ne pourrai longuement parler de Laforgue théoricien. Et cependant quel beau sujet d'étude, malgré la brièveté et l'apparence fragmentaire de ses notes ! S'il avait vécu, il aurait pu faire un livre de chacun de ses cahiers tant ceux-ci contiennent d'indications précieuses et d'idées fécondes. Dans ce qu'il

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reste, à toutes les lignes, éclate une intelligence aiguisée, avertie, subtile, sœur de sa sensibilité et imprégnée d'elle. Il a un tempérament très voisin de celui de Taine. Certains chapitres sur l'Allemagne vont jusqu'à être écrits dans le même ton que le Voyage en Italie, Il a, comme Taine, la faculté de disséquer, de pulvériser l'objet qu'il considère en mille éléments de détail qu'il refond et reforme suivant une synthèse toujours inattendue. Si vous ajoutez à cela le don remarquable d'adopter un style exactement complémentaire au sujet et comme lui ayant emprunté sa forme, vous serez en présence de la nature critique la plus fertile en promesses. Les notes sur les impressionnistes, en ce sens, sont des modèles : littéralement, sans que la syntaxe des phrases s'écarte de la stricte clarté logique, les mots sont dissociés comme les touches de cette peinture. On en comprend la théorie ; mieux, on devine quelle a été la pratique. Il reste aussi, entre mille fragments impubliables, des réflexions sur le modernisme qui sont bien ce qu'on a écrit de mieux senti sur le sujet, des notes sur l'art antique, avec des théories toutes neuves et d'une justesse ingénieuse et indiscutable, enfin un livre savoureux sur l'Allemagne que, malheureusement, il n'a point voulu que l'on imprimât (*).

(i) Il en a paru des extraits dans le Figaro, signés Jean Vien.

Si " la mort dans son van ri avait chose son être ", la littérature française se serait enrichie de quelques volumes d'essais qui auraient dignement continué Y Histoire de la littérature anglaise et X Intelligence. Sans que l'arrête l'absurdité évidente du procédé, la critique vulgaire se place devant l'effort artistique en juge hostile et myope, volontairement ou non, ignorante des filiations historiques et psychiques, des tendances, de toute analogie, et réfractaire à toute sympathie. Les intelligences comme celles de Laforgue, prêtes à trouver dans tout ce qui leur est proposé la qualité, l'étincelle, la vie, la promesse, sont d'une introuvable rareté. Nous aurions eu notamment, sur l'impressionnisme, un livre qui reste encore à faire, et étayé d'une solide démonstration d'optique théorique, et bien d'autres ouvrages sur toute question possible puisqu'il était apte, par sa culture, à les traiter toutes : musique, peinture, lettres. Mais, pour complets qu'on les suppose, ils auraient toujours eu cette impersonnalité pour ainsi dire constitutive que présentent les œuvres construites du dehors au dedans, tandis que les poëmes et les contes, si puissamment originaux, seraient — comme ils deviennent déjà, — inoubliables et immortels, ainsi que toutes les œuvres faites du dedans au dehors, scrutées en relief par

la sève vivante d'un cœur déchiré et d'une âme sincère.

Supposez un instant que la chose fût possible, et qu'un écrivain d'une absolue et géniale sincérité pût être affligé d'une forme vulgaire et plate, si Jules Laforgue avait écrit dans une langue cursive les deux livres qu'il a signés, il aurait néanmoins gardé envers le classicisme le droit d'y pénétrer plus tard, parce que nul, autant que lui, ne fut aussi parfaitement représentatif du tourment qui agite une époque non négligeable de notre histoire morale. Mais précisément son style, sa forme, son signe sont uniques et, dans toute la force du terme, sans analogues.

La forme des écrivains les plus parfaits est quelque chose de différent de la pensée et qui conserve, au-dessus de ce qu'elle recouvre, une disposition particulière. Dans l'œuvre de Laforgue, le tissu formel est impersonnel et strict comme une mousseline mouillée. Il adhère si exactement qu'on ne pourrait le retirer sans arracher la chair. Cette phrase, par exemple, est indéfaisable :

"La mort! La mort! Ah! c est-ce quon a le droit d'y penser, si bien doué que Von soit? Moi, mourir !

Allons donc! Nous en recauserons plus tard, nous avons le temps. — Mourir ! C'est entendu, on meurt sans s'en apercevoir comme chaque soir on entre en sommeil. On n'a pas conscience du passage de la dernière pensée lucide au sommeil, à la syncope, à la Mort. Cest entendu. Mais ne plus être, ne plus y être, ne plus en être ! Ne plus pouvoir seulement presser contre son cœur humain la séculaire tritesse qui tient dans un tout petit accord au piano î — Mon père est mort, cette chair dont je suis un prolongement ri est plus. Ils gît par là, étendu sur le dos, les mains jointes ! Qu'y puis-je, que passer un jour à mon tour par là ? Et on me verra aussi, dignement étendu, les mains jointes sans rire ! Et Von se dira : " Quoi 1 cest donc là, là, ce jeune H amie t si gâté, si plein d'une verve amère ? Cest lui, là devenu si sérieux, comme les autres ; il a accepté sans révolte et de ce grand air si digne cette criante injustice d'être là ? "

Chaque image ou idée, dans le dictionnaire serré qu'est la mémoire verbale, va trouver son vocable et ne s'emboîte avec lui qu'après quelque tâtonnements. Et les groupes d'idées, c'est-à-dire les pensées, se comportent de même vis-à-vis des groupes syntaxiques qui sont les phrases écrites. La rapidité de l'accommodation, croissant en raison directe de l'habileté de l'écrivain, finit par devenir incon-

sciente et immédiate. Alors, dans la même mesure où le style acquiert l'incommunicable, il tend à la séparation d'avec les formules connues, à l'incompréhensible. Laforgue réalise un merveilleux équilibre : plus il écrit inimitable, plus il s'approche d'une perfection opposée à l'excentrisme, plus il est clair, adamantin, indiscutable. Il est à la fois poignant et impersonnel.

Sa pensée même, non son écriture, constitue son style : ce n'est pas sécheresse d'expression (comme dans le cas de Stendhal ou de Maupassant), puisque, au contraire, son vocabulaire est très riche et sa syntaxe souple et multiple, mais c'est incapacité de faire entrer davantage ou moins dans le mot qu'il n'y avait dans la pensée. Il y a équation absolue et correspondance intime.

Aussi, quand on est assez maître de sa langue pour acquérir cette effrayante simplicité, le complexe est-il un jeu ; aucune hardiesse n'est irréalisable. Toutes les associations d'idées qu'un artiste ordinaire élimine quand elles se présentent, parce qu'il ne se sent pas assez fort pour les exprimer sans mauvais goût, Laforgue les transcrit dans leur suite logique avec un tact de virtuose, en donnant le change sur leur apparente confusion au moyen d'une constriction elliptique inouïe. Nature de poète, et qui sait si souvent animer les

formes naturelles d'une vie morale comme la nôtre, Laforgue a aussi ce don de capter dans le plus petit nombre de mots le plus grand nombre d'analogies, de suggestions, de rapports.

O géraniums diaphanes, guerroyeurs sortilèges,

Sacrilèges monomanes !

Emballages, dévergondages, douches, ô pressoirs

Des vendanges des grands soirs !

Layettas aux abois,

Thyrses au fond des bois !

Transfusions, représailles, Relevailles, compresses et l'éternelle potion,

Angélus ! n'en pouvoir plus De débâcles nuptiales ! de débâcles nuptiales !

Quelquefois ces analogies sont resserrées dans un seul mot, et ce sont alors des néologismes délicieux, des à-peu-près de génie : pubéreuses, violaptés à vif, massacrilège-moi, conceptions anomaliflores, délivrant de V extase, die s irœmissibles.

Chaque élément d'une phrase réagit sur tous les autres. C'est le principe de la peinture impressionniste. Mais si le tableau parfois papillonne, à cause de la grossièreté relative des moyens picturaux, la page écrite, au contraire, donne le sentiment de la concentration consommée. Au cours d'une lecture de Laforgue, jamais de ces

expressions vagues et superflues, destinées à reposer entre les points culminants et ardus du discours : il ne faut rien oublier. Chaque mot peut-être rappelé plus tard par une subtile allusion : tout est cohérent, enchevêtré et d'une sévère plénitude.

Plus Laforgue écrivit, plus sa maîtrise devint incomparable. Sans parler de sa prose, son premier vers est un excellent alexandrin, mais sans recherche ni trouvailles rythmiques. Plus tard il se dissocia en une suite de vers libres qui scandaient, visuellement, les rimes. Enfin ses derniers poëmes, nettement libérés, témoignent d'une science impeccable de l'effet.

Le mot est manié par un magicien de la sensibilité. Laforgue sait à propos introduire la dissonance à l'aide d'un groupe impair ou en invertissant les brèves et les longues (1). Il sait maintenir cette dissonance, en faire espérer la solution par des repos, des apaisements, des détentes, puis reprendre son thème, l'enchevêtrer avec un autre pour achever enfin dans une conclusion lente et complète.

A ce point de vue, le Soho de Lune, par exemple, est construit comme un poème de

(i) Ce qu'il en reste dans notre langue suffit pour en obtenir des effets presque aussi curieux que dans la poésie latine.

Debussy et produit le même effet de musicalité tendue, ardente et triste. La poésie confine à l'orchestre. Ici un technicien pourrait poursuivre un parallèle séduisant et exact.

Mais, au delà même de cette science (qui n'est pas un procédé parcequ'une dévorante sincérité la consume et la transmue) il y a un extrême atteint dans l'émotion, que bien peu ont pu toucher. C'est comme si le poëte, sans plus s'occuper des rythmes habituels au vers visible et écrit, et pour ainsi dire évadé des mots et des phrases, battait une mesure invisible pour scander les palpitations mêmes de l'âme. On dirait qu'il a emprunté son secret au divin Schumann, qu'il aimait tant :

O fraîcheur des bois le long de la route,

O châle de mélancolie, toute âme est un peu aux écoutes,

Que ma vie,

Fait envie !

Cette impériale de diligence tient de la magie.

Accumulons l'irréparable !

Renchérissons sur notre sort !

Les étoiles sont plus nombreuses que le sable Des mers où d'autres ont vu se baigner son corps ; Tout n'en va pas moins à la Mort ;

Y a pas de port.

Il est impossible de ne pas sentir là que les mesures ordinaires des vers n'ont plus ni sens ni intérêt et que le rythme vient d'ailleurs. C'est l'art suprême.

Si l'on ajoute à ces qualités l'ironie retorse et métaphysique dont Laforgue avait le secret, on ne s'étonnera point qu'il n'ait pas recueilli le succès vulgaire.

L'homme en général (et le moderne le plus sceptique rentre à ce point de vue dans la règle courante) n'aime pas qu'on rie de ses préjugés, ni qu'on démolisse les dernières citadelles de son bonheur illusoire. Même si l'ironie est déchirante comme un sanglot, même si, loin d'être stérile, elle a la fécondité d'un bon conseil pour la solution des problèmes vitaux, elle lui semble cruelle, hâtive et fausse. D'un autre côté, si son orgueil l'incite à vouloir paraître profondément penser, sa paresse exige qu'il n'y fasse point d'effort. Laforgue demande pour être parfaitement saisi, un peu d'étude et beaucoup de sympathie. Il ne peut être compris que de ceux, si rares, qui savent sourire, et aimé des êtres que la douleur ou le sort contraire a persévéramment suivis dès leur naissance. Il deviendra classique parce que rien n'arrête la marche de certaines œuvres vers la justice et la gloire, mais ainsi que les meilleurs, comme

Baudelaire et Schumann il n'aura jamais autour de lui qu'une élite.

Jules Laforgue est unique. Je ne vois guère que Tristan Corbière qui se rapproche de lui, et encore quelles fondamentales différences ! Même désenchantement, même amertume envers la femme, souvent même concentration télégraphique ; mais " le chic crispé " Q) et nerveux du poëte des Amours Jaunes n'a pas d'autres analogies avec l'art raffiné de l'Hamlet moderniste. La séduction qui en émane est certaine, elle est unique : ceux qui en furent touchés ne s'en lassent plus.

Le mince tas de papier que sont les trois volumes de ses œuvres complètes a de quoi enchanter une vie de lettré. Ceux qui ont chéri à vingt ans les lieds des Fleurs de Bonne Volonté et des Complaintes pour y avoir surpris le murmure de leurs souffrances secrètes et de leurs désirs sans issue, peuvent goûter plus tard, lorsqu'il ne demeure plus que le souvenir de ces douleurs apaissées, l'amertume et le désenchantement des Moralités légendaires et jusqu'à ce que l'indifférence finale leur fasse tomber des mains le dernier livre préféré, ils ont encore l'égoïste et raffinée iouis-

(i) Le mot est de Laforgue à propos de Corbière, dans un article où il se justifie de l'avoir imité.

sance d'un style impeccablement parfait, savoureux et génial.

Y a-t-il une plus enviable immortalité pour cette fragile et périssable chose qu'est un nom humain que d'être aussi souvent évoqué par des frères encore dans la vie, que de résumer pour eux en quelques syllabes l'essentiel de tant de méditations et de tant d'angoisses, que d'occuper ainsi toutes les avenues de leur imagination ? L'âme de Jules Laforgue n'a point disparu : elle est devenue le symbole même, pour notre génération, de la maladie de l'infini.

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