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L'IMPOPULARITÉ DU GÉNIE

Peu d'hommes furent aussi déshérités des consolations de la Gloire.

Après avoir écrit dans une solitaire fierté investie d'un silence hostile des livres comme Le Siècle ; L'Homme ; Les paroles de Dieu ; Les plateaux de la balance ; Contes extraordinaires ; Renan, l'Allemagne et l'athéisme au XIXe siècle, après avoir traduit ses mystiques de prédilection : Angèle de Foligno et Ruysbroeck l'Admirable, après avoir mené une vie obscure, ascétique, et sacrifiée, Ernest Hello mourut, plus que de tout autre dénuement, du dénuement de la compréhension, de ce qui le déchirait tant d'appeler le manque d'amour. Et, contrairement à ce qui se produisit pour une foule d'oubliés, son ombre même ne goûta jamais le calice sans lie d'un éloge entier. Les mieux disposés y mélangèrent l'exagération du panégyrique et plus souvent, hélas ! la restriction d'une critique.

C'est un des plus pénibles spectacles dont il soit donné de souffrir que celui d'une intelligence sympathique et franche qui se défie devant l'évidence de la Beauté. Barbey d'Aurevilly et Huysmans, même Gourmont, trouvent un plaisir rare à découvrir l'auteur de U Homme. Aucun n'admire complètement. Or, si ceux-là ont passé sans la salutation absolue de l'amour et de la compréhension, eux, les seuls esprits un peu favorables à l'Eglise, qui s'en acquittera à leur place ?

L'oubli dont ils ont voulu le tirer l'attirera de nouveau invinciblement et l'ingrate indifférence des Catholiques sera le plus sûr tombeau de sa pensée.

Ces derniers, en effet, gardent envers les défenseurs de leur dogme, de leur morale et de leurs institutions la défiance la plus inexpliquée. Par crainte du désordre que l'art et le goût de la beauté peuvent apporter, indirectement, dans la morale courante, ils écartent de leur armée tous ceux qui leur semblent des aides compromettants. C'est un reste d'influence protestante que cette morosité. Il est pénible de penser qu'elle a barré la route de la Révélation à tant d'intelligences de bonne volonté. Cette constatation à part, une double raison explique l'insuccès persistant d'Ernest Hello : son génie et sa religion.

Il semble qu'il ne soit même pas nécessaire d'insister sur cette dernière. Les écrivains catholiques qui eurent jadis quelque succès ne le durent longtemps ni à leur conviction, ni aux théories qu'ils soutenaient : plutôt apparaît-il qu'on les admira pour tout ce qu'ils pouvaient présenter d'hétérodoxe et de profane. Perversité dont la mode nous valut plus tard toute une littérature sadique. Barbey d'Aurevilly resta plus longtemps l'auteur des Diaboliques que celui des Philosophes et écrivains religieux. On se plut à considérer en Villiers de l'Isle-Adam l'hégélien et le styliste de préférence au chrétien formel et fervent. Si ces deux hommes, pour ne citer qu'eux, ne purent qu'étroitement passer sous les fourches caudines de la critique, quelle devait être alors la destinée d'un solitaire irréductible, vivant à l'écart de la foule pour ne fréquenter que l'Idée et n'admettant de la recherche humaine et du travail universel que ce qu'il pouvait mettre d'accord avec sa foi ? L'impopularité la plus rare, la plus absolue, la plus constante l'a payé, cette forme immédiatement tangible de la Gloire.

Or, il avait du génie ; ce qui aurait dû, tout au moins dans l'esprit des intellectuels épris de cette précieuse lumière, faire oublier sa qualité de chrétien. Cela même devait lui être refusé. En

effet, son génie est de ceux que Ton n'aime pas : il est inaccessible et choquant, dépouillé de tout ce qui peut plaire : artifice de forme comme banalité de pensée. Il est trop haut, trop abrupt, trop nu. Les génies les plus renommés ont vécu au milieu des hommes, ont revêtu leur pensée des vêtements de la mode, ils ont tendu vers la bassesse de la foule un marchepied, méprisant peut-être, mais commode. Ils ont pactisé avec la médiocrité. Hello ne Ta pas voulu. II a même remarqué, avec une cruelle sûreté de coup-d'ceil que les lettrés, les savants et l'élite constituaient, de par les préjugés acquis du fait de leur groupement, une médiocrité plus obstructrice, plus fermée, plus haineuse et plus sotte que la simplesse et la naïveté des hommes ordinaires. Il a attaqué la critique incompréhensive et étroite avec une vigueur et un mépris tels que celle-ci n'a pas crié, parce que son cri aurait été révélateur de sa blessure, mais s'est tue, lâchement, et a organisé autour de ce trop lucide ennemi la conspiration d'un étouffement muet, pire que le coup de lance ou l'éponge de fiel de sa riposte ou de sa rancune.

On peut se permettre de rester méconnu, à condition d'être silencieux et froid. Mais se plaindre, voir le mal et l'indiquer, réclamer la

gorgée d'air d'un peu de fraternité humaine et d'un peu de joie, quelle incorrection ! quelle insupportable et impardonnable dissonance ! Peut-être aurait-on offert à son ombre inoffensive les satisfactions et les louanges réservées à ceux qui ont su mourir sans tapage ; mais son crime avait été trop grand : elle en soldera, éternellement, la rançon.

Si bizarre que puisse paraître cette affirmation, il n'en est pas moins indéniable qu'Ernest Hello fait partie de la grande famille des Pères de l'Eglise. On ne conçoit plus qu'il en existe parce qu'on associe l'idée qu'on se fait d'eux à une foule de conditions qui n'ont pu se rencontrer que dans des temps abolis. On se les figure prélats vénérables, apologistes fougueux et combatifs, triomphant dans les conciles ou dirigeant l'époque par des lettres pleines de conseils admirables adressés aux puissants de la Terre, suscités par Dieu pour vaincre l'hérésie du moment. On se refuse à offrir ce titre à un laïc, fût-il un saint, à un homme ordinaire vivant d'une vie médiocre, sans mandat spécial, sorte de franc-tireur ecclésiastique.

Et cependant Hello eut toutes les qualités profondes et essentielles qui caractérisaient jadis le Père de l'Eglise. Il fut apologiste sans défaillance, faisant tout servir aux intérêts de sa foi, usant des moyens mis à sa disposition par la modernité : le livre, la revue et le journal. Il n'eut pas sa place dans un concile ni ne dirigea de ministres et de rois, mais il guetta l'hérésie sous les innombrables et indiscernables masques dont la déguise la complication de la culture actuelle.

Rôle délicat, où l'on s'expose à la malveillance de l'Eglise, très scrupuleuse sur le choix des moyens dont on s'offre à la défendre, et où l'on suit, au péril d'une chute perpétuellement menaçante une étroite route d'orthodoxie, connue et sans imprévu et bordée d'un double précipice d'erreurs.

Les apologistes ordinaires échouent à l'écueil de la banalité. Ernest Hello sut ne pas s'y briser. C'est qu'il était un voyant, un contemplateur des vérités profondes et qu'une lumière intérieure, sans vaciller, l'éclaira jusqu'à la mort. D'ailleurs la vraie hérésie, la plus odieuse aux yeux d'En haut, c'est la tiédeur et l'indifférence. L'auteur de JO Homme brûlait d'enthousiasme. Il a donné dans Les Paroles de Dieu un commentaire si resplendis-

sant, si inattendu dans sa traditionnelle vérité que cette œuvre unique aurait suffi à le préserver pour la vie du danger d'erreur.

Son œil concentre une telle puissance rayonnante que la gerbe de sarments séchés qu'est la lettre de l'Ecriture au regard de l'indifférent devient tout à coup, sous cette contemplation échauffante, le buisson ardent où fulgure l'Esprit.

Ce qui le différencie du commun des défenseurs de la Religion c'est qu'au lieu d'opposer sans discussion un système intellectuel à un autre système, il tâche d'assimiler tout ce qu'il examine à l'organisme vivant de sa croyance, la renforçant ainsi d'une alimentation quotidienne empruntée à tout l'univers extérieur plutôt que de l'isoler, abstraite, prisonnière, émaciée, au sommet d'une tour d'ivoire qui se perd dans une apparence de firmament.

Nul plus que lui, cependant, n'a la haine de tout ce que désigne de médiocre, d'indifférent et de matérialiste le mot : modernité. Qu'on lise, pour s'en convaincre, les pages indignées du Siècle, des Plateaux de la Balance et de V Homme, les sévères appréciations qu'il porte sur le mouvement d'idées dont la Révolution fut le geste officiel et consécratoire. Il y a là une sorte d'indignation sacrée, la légitime colère d'un père abusé à qui on voudrait faire adopter des enfants

étrangers, en les lui présentant pêle-mêle avec les siens. Cette austérité est un signe d'amour. S'il hait la tendance de négation, il admire celle d'examen, car il sait que la vérité ne peut sortir de cette épreuve que plus brillante d'évidence. Il aime le dix-neuvième siècle pour la recherche éperdue que ses savants, ses écrivains, ses artistes ont tentée ; et s'il déplore le morcellement, l'inquiétude et la dispersion de cette recherche, du moins attend-il avec confiance le moment où tout cet effort se réalisera au sommet central d'une hauteur de contemplation et de repos.

Le besoin absolu d'unité dans la connaissance humaine, tel est l'envers intellectuel et psychologique du désir éperdu de joie qui le consuma toujours. D'ailleurs cette joie qu'il demandait était pure comme l'abstraction : il l'aurait éprouvée pleinement s'il avait pu voir poindre le jour de la conciliation universelle. C'est un hégélien et un mystique. L'un ne contredit pas l'autre. La conclusion à laquelle arrive le philosophe d'Iéna : " Tout est identique ", n'a-t-elle pas une sorte d'écho dans ces curieuses paroles d'Angèle de Foligno qu'Ernest Hello admirait tant :

"Après avoir contemplé la volonté de Dieu, sa puissance et sa justice, je fus ravie à une plus grande

hauteur où je ne vis plus rien de tout cela, et le mode de vision fut changé. Je vis une unité éternelle ; inexprimable^ dont je ne puis rien dire, sinon quelle est le tout bien. Et mon âme dans le délire de sa joie, ne distinguait plus F amour et contemplait l'inénarrable... Cette vision laissa en moi la mort des vices et la sécurité des vertus. Taime tous les biens et les maux, les bienfaits et les forfaits. Rien ne rompt pour moi V harmonie. Première partie : chapitre 24: La justice."

Et plus loin :

" Silence devant l'incomparable ! "

" Et quand je retiens de cet amour, je suis dans une joie immense : je suis angélique et j'aime jusqu'aux démons.

" En cet état le péché me plaît, quand je le vois commis par d'autres, parce que je sens que Dieu le permet justement. "

C'est de cette conception unitaire de la Vie, de la Science et de l'Art que découlent toutes les théories particulières d'Ernest Hello ; c'est par elle que celles-ci s'expliquent. Un sens profond des analogies insoupçonnées l'aide à relier ensemble les phénomènes les plus dissemblables d'apparence. C'est ainsi qu'il démontre la parenté du rire et des larmes par la commune origine d'une

même Relation sentie ou brisée, et c'est ainsi que pour lui le travail et le repos sont les deux faces de l'Activité.

De par cet amour de la vérité, de par ce besoin de renouer les liens authentiques que l'habitude nous avait cachés, il est, par contraste logique, le plus subtil des dissociateurs d'idées. Il est impitoyable pour ces adultères intellectuels que la complicité de la langue laisse s'établir et se multiplier. Aidé d'une grande connaissance philologique et surtout d'une divination très sûre de l'essence intime des mots, il taille dans la forêt verbale les lianes encombrantes et nuisibles pour dégager davantage la végétation étouffée. Il établit entre des termes que notre froideur avait accoutumé à considérer comme vaguement synonymes des différences telles qu'ils en deviennent contradictoires : silence et mutisme, malheur et beauté, crainte et peur, convention et ordre, fantaisie et imagination, catastrophe et désastre.

Cette double besogne est la plus bienfaisante de toutes celles que peut s'imposer un grand critique. Hello avait l'étoffe d'un grand critique. Ses généralisations sur l'art ramassent dans un immense filet une foule innombrable d'idées, de sentiments, de remarques, d'aperçus aussi suggestifs et prolongés qu'ils sont coordonnés et logiques.

Les pages sur la Critique , F Asie ^ la Grèce et Rome et Le Style sont la condensation d'une série de volumes sur les questions esthétiques et je ne crois pas qu'on puisse arriver à en offrir de plus satisfaisantes solutions.

Il descend dans le détail avec la même sûreté qu'il monte aux cimes de la contemplation panoramique. Et quand il descend, sa subtilité est aussi puissante que son coup d'œil au loin. Les psychologies qu'il nous propose du respect humain, de l'honneur, de l'indifférence sont l'extrême atteint de la ténuité et ne paraissent pas un seul instant artficielles ou trop raffinées. Elles ont la même valeur éternelle que les vues d'ensemble.

Ce phénomène constitue, avec celui d'une unité religieuse absorbant toute sa pensée, la caractéristique de ce voyant casuiste. C'est une des flammes les plus fascinantes du brasier.

Le style qui revêt les œuvres d'Ernest Hello a été la chose la plus méconnue de lui-même. Les critiques qui se sont occupés de lui ont bien voulu parfois admettre sa valeur, mais ils lui ont dénié le don de la forme. Cependant il demeure un des plus grands stylistes parce que chez lui le

vêtement de l'écriture est toujours simple, ne vise jamais à faire oublier le fond par un inutile brillant et l'épouse exactement ; comme les plis mouillés d'une étoffe, une rude, abrupte et démesurée statue. Ce style est nu, large et grand. Il est si parfait qu'il n'a pas l'air d'exister et que, si la pensée en était retirée, il s'évanouirait comme une ombre. Il se plie parfois à une ironie magnifique, indignée et héroïque qui rappelle l'âpreté de l'auteur de Iribulat Bonhomet. Du reste, comment serait-il possible d'avoir une écriture médiocre quand on a, comme il le possède, un sens aussi aigu, aussi sûr des affinités philologiques et de la valeur mystérieuse et traditionnelle des mots ? Comment serait-il possible aussi de ne pas avoir le plus beau des styles quand on a prononcé des paroles aussi scrutatrices et aussi profondes :

" La même idée, pénétrant dans mille intelligences, en sortira sous mille expressions différentes. Ces expressions varieront comme variera le travail secret que ridée aura fait en chacun de nous. Notre expression résultera de V élaboration que Vidée aura subie dans notre âme. L'idée donnera à notre parole F aspect qu elle-même aura pris en nous. Absorbée en nous, elle entrera dans notre moule, s y façonnera et dira, en se manifestant au dehors, l'expression que notre intelligence

particulière lui aura donnée. La relation qui se sera établie entre elle et nous sera manifestée par la parole. Notre style, c'est la signature de notre personne apposée sur une idée ; notre style, ce sont nos armoiries ; c'est notre empreinte, notre effigie, notre couronne qui se frappe d' elle-même sur le métal chaud, sur le métal encore en fusion. "

Et:

" On peut tout voler à un homme, excepté son style. Le style est inviolable, comme la personne dont il est l'expression. "

" La grandeur n'est déterminée par aucun fait extérieur. Elle jaillit de la source sacfée.

" La parole est l'explosion de la nature intime d'un

être.

A côté de son œuvre philosophique et critique, il a fait des Contes (Contes extraordinaires) qui semblent de la métaphysique en action. Les personnages y sont des êtres de raison, tout juste assez recouverts de chair et de sang pour paraître vivants. Une flamme intérieure les brûle et leur constitue une forme du fait seul de ses vibrations.

Ernest Hello est un des plus curieux exemples et des plus terribles qu'il soit donné d'observer dans l'histoire des génies de l'Humanité. Il a eu des visions anticipées de notre époque, il a montré ce que le masque des mots cachait de laids visages de choses. Il accumula sur lui, sans peur, tous les fardeaux que la foule conspue au passage. Il a été plus que détesté, il a été méconnu. Mais, malgré son insuccès immoral et persistant, il est fatal et juste qu'un jour son ombre recueille la Gloire et la Joie après lesquelles, vivant, il a tant soupiré. Alors on s'apercevra qu'il a été prophétique et l'on aura peut-être la justice de le distinguer d'avec ceux qui auront monnayé en petites pièces, commodes, le lingot magnifique de sa pensée.

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