UN IGNORÉ DU RÉALISME
Les principes du réalisme, présentent, cette particularité qu'ils se condamnent en s'énonçant. Prétendre qu'il ne faut raconter les choses que dans leur stricte vérité est une théorie qui prête à deux interprétations bien distinctes. En effet, comment connaître la réalité ? est-elle en nous ou hors de nous ? Si nous sommes juges de notre choix chacun portera sur le monde un jugement différent par quelque côté du jugement de son voisin. Sinon, qui en sera juge pour nous ?
Avec un peu de logique, on ne peut éviter, écrivain, de donner son adhésion à l'idéalisme subjectif. Les réalistes ne pourront donc s'entendre dans leur description de l'univers que sur le terrain vague et ruineux du consentement commun : je veux dire ne penser et ne parler que selon les manières les plus courantes. L'écrivain réaliste devrait donc donner rendez-vous au peu-
pie au carrefour le plus banal, se garder de lui dire un mot de plus qu'il n'en connaît déjà et présenter à sa conscience le miroir le plus plat, le plus terne et le plus fidèlement désolant. Celui qui, confiant en ses forces et en la valeur de son jugement, exposerait sa représentation personnelle du monde, même avec les méthodes les plus stérilisantes, ne se différencierait pas sensiblement de l'écrivain idéaliste.
Et cependant le réalisme a fait école. Il a émis des théories qui eurent du succès, qui n'ont point manqué de valeur et que des gens d'un grand talent choisirent comme complémentaires de leur vision personnelle et spéciale.
Ainsi que d'ailleurs à propos de toute sorte de théorie, la vitalité de celle-ci ne consiste que dans l'illogisme qu'elle revêtit en descendant dans le domaine pratique.
En réalité, il y eut surtout réaction contre l'art noble et emphatique, il y eut des gens qui crurent que l'ordinaire était plus vrai que le rare ou le général et qui écrivirent avec talent. Il y eut à ce propos ce qui se produisit à chaque mouvement littéraire : le groupement d'individus fort dissemblables sous une même enseigne, en haine d'une autre enseigne, plus démodée, cette fois trop flambante.
Chaque écrivain porte en lui une espèce de force centrifuge qui lui est personnelle et incommunicable : c'est le génie à tout ses degrés. Elle veut entraîner aux étoiles la roue rayonnante, mais les forces lourdes et contraires l'attirent vers le contact du sol : ce sont le besoin d'être compris du vulgaire, les milles influences de la race et du pays et surtout la puissance des formules. Un homme qui, comme Rimbaud, n'est alourdi par rien de tout cela, peut être fou, mais son élan fulgure. Le vrai génie et le grand talent équilibrent ces deux forces. D'autres se traînent toute leur vie dans les dépressions les plus inférieures.
Ce qui fit de Daudet, de Maupassant, de Zola, des écrivains variés et puissants, c'est que leur personnalité, leur inconscience fit équilibre à leurs goûts acquis. Ce sont des poètes dévoyés. Us ont les pieds fortement plantés sur le sol de l'exactitude, mais leur cerveau sait en éviter les miasmes. Soit qu'ils accumulent, avec truculence, les détails de la vie ordinaire, soit qu'ils les choisissent avec goût, tous s'y livrent à une fantaisie personnelle qui rend après, impossible la coïncidence des théories et des œuvres accomplies.
Il doit demeurer cependant des hommes victimes de la force lourde d'une logique. Chaque
culte littéraire a son martyr oublié. Le réalisme eut Duranty et le sacrifia.
E. Duranty eut une existence prédestinée à ce rôle fatal. Elle reste plus ignorée encore que son œuvre. Fils adultérin d'on ne sait qui, vivant on ne sait comment, il prend le pseudonyme de Duranty qu'il fait précéder d'une simple initiale (signifiant peut-être Edmond) (!). Il écrit sans préface des œuvres qui ne paraissent jamais une seconde fois. Il meurt et son convoi n'est suivi que de cinq ou six personnes. C'est l'anonyme, dans toute la force du mot. Aucun critique ne parle de lui, Zola le présente dans l'introduction du Malheur d "Henriette Gérard ; on ne le remarque point, il fréquente des années le cercle impressionniste des Batignolles, personne ne s'occupe de ce qu'il y fait. On sait qu'il se battit une fois avec Edouard Manet, à la suite d'un article défavorable qu'il avait écrit sur ce peintre, et que reconciliés, ils restèrent amis jusqu'à la mort.
Lui-même entretient avec soin l'obscurité qui s'amasse autour de lui : il n'a jamais rien révélé de lui-même.
(i) Zola dit : Edmond Duara.'.w
Cependant quelques rares documents nous éclairent un peu, suffisamment du moins pour que nous pressentions l'œuvre d'après l'homme.
Il existe au Luxembourg un tableau de Fantin- Latour représentant l'atelier de Manet où, à côté de Zola, un peu en arrière, on aperçoit une figure maigre et sèche, aux yeux fins et enfoncés dans les orbites, à la lèvre mince et sans sourire, à l'aspect général étriqué, réticent et froid. C'est Duranty. Si l'on pouvait dessiner en épures les physionomies humaines, c'est évidemment par celle-ci qu'il faudrait commencer l'entreprise. C'est une tête d'ingénieur et de logicien, mais aussi d'observateur sagace.
Il aimait l'art, mais tout l'élément fantaisiste lui en était odieux. C'est pourquoi il fut amateur de peinture dans le sens le moins élevé du mot, bibeloteur et passionné seulement pour la technique.
Son œuvre critique est assez considérable. Il collabora à beaucoup de journaux et notamment au Paris-Journal, à F Evénement, au Constitutionnel. Jamais il ne se permit la moindre appréciation personnelle. Jamais un mot qui dépassât le point de vue métier. Ce n'est pas chez lui impuissance, c'est parti-pris. Il sous-entend la valeur spirituelle de ce dont il parle, il semble dire au public :
Vous et moi savons parfaitement la signification et les dessous de tel tableau. Nous n'en parlerons donc point. Mais comme la partie technique peut ne pas vous être familière, je vous renseignerai là-dessus, puisqu'aussi bien c'est mon métier de le faire.
Il y a là le dandysme spécial à ceux qui, détenteurs d'une érudition sérieuse et étendue, ne font montre dans leur conversation que de leurs plus futiles connaissances.
Le recueil intitulé Le Pays des Arts est, a ce point de vue, un ouvrage caractéristique. En quelques contes d'une intrigue banale et sommaire, Duranty passe en revue toutes les connaissances particulières à tel métier qu'il étudie. Ainsi nomme-t-il, dans La statue de M. de Montceaux tous les instruments qui servent à un sculpteur, sans une omission. Bric-à-brac énumère toutes les déconvenues qui peuvent arriver à un amateur de bibelots, tous les trucs du métier de collectionneur. Même procédé dans V Atelier^ à propos de la peinture.
Il est évident qu'une telle méthode est fort loin de l'art d'écrire. Duranty s'interdit toute espèce d'inspiration, tout ce qui ferait penser à l'âme humaine. C'est une lecture ingrate et déjà deux questions se posent. Comment peut-on arriver à
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un pareil état d'esprit vis à vis de l'idéal et comment cet état d'esprit peut-il permettre de créer une œuvre d'imagination ?
Je viens de parler du sous-entendu dont Duranty faisait la base de sa critique d'art. Il a vécu dans le milieu des réalistes qui ne pouvaient que l'empêcher de voir autrement, par la répétition constante de leurs théories et la production de leurs œuvres. Manet, qui était une intelligence de premier ordre s'est acharné toute sa vie à ne peindre que le monde extérieur, à éviter la suggestion ou l'intention, tout l'au-delà du décor. Zola affirmait qu'on doit raconter ce qu'on voit et ne jamais ajouter de fantaisie. Le monde matériel extérieur les fascinait tous. Ils n'envisageaient que lui et en arrivaient à nier la pensée, sans s'apercevoir que c'était le surhumain et illogique effort de leur propre pensée qui venait de créer ce renversement de la vision naturelle et intellectuelle.
On devine les conséquences qui s'en suivent pour un esprit complètement logique et, de plus, mathématicien dans la façon d'embrasser la succession des événements : il n'existe que des faits pour l'écrivain qui doit ne jamais s'occuper de la pensée. Mais dans ce cas s'impose une conception nouvelle du style : tout ce qui dans le langage rappelle la métaphore, l'image inexacte, tout ce qui transpose
gratuitement en terme concret une chose abstraite, c'est à dire inconnaissable, doit être sévèrement éliminé.
Il ne doit rester que le strict récit de la série des aventures, non pas même comme les rapportent les faits-divers des journaux, car ceux-ci se permettent des digressions morales, mais comme seul Duranty a pu écrire en effet, c'est à dire dans la langue la plus dépouillée qu'on ait jamais rencontrée, et par ce fait même absolument origiginale. Cette absence de style constitue un style nouveau auprès duquel celui du Code est fleuri de métaphores.
Ajoutez à cela un mode de vision absolument géométrique qui confère aux romans de Duranty une solidité logique et un esprit de déduction tout à fait rares. Dès le premier chapitre est posée une situation où l'on trouve en germe toute l'aventure future. Ces livres sont, chacun, une sorte de système clos, comme les théories philosophiques, où rien d'extérieur ni de fortuit ne vient entraver ni accélérer la marche de l'action.
Enfin il s'interdit, sans défaillance, de jamais décrire la nature, et c'est peut-être là ce qui le sépare le plus de ses amis les autres réalistes pour qui le monde extérieur a plus de valeur que l'homme et ses passions. La description pour lui
représente l'intrusion de la fantaisie, c'est à dire de l'ennemi, du désordre. En effet, il est plus que contestable que le décor influe sur les gestes des personnages, et alors il est inutile ; ou il influe, — rarement, — et donc ce qu'il reste n'est déjà plus un décor, mais une sorte de psychologie de la nature. Décrire pour le plaisir de décrire c'est défaire sur le tableau noir l'agencement des figures géométriques par des arabesques regrettables.
Nous touchons ici de ce talent le point de contradiction qui n'est peut-être que celui de l'équilibre : d'un côté ses attaches réalistes, son goût de la vérité extérieure, son horreur du convenu et de la phrase, de l'autre son esprit mathématique, logique et déductif, sa haine de tout ce qui vient détruire un ordre, une série, son goût pour l'abstrait c'est à dire, au fond, pour l'idéal.
Sur quel terrain se concilieront ces tendances ? Comment un homme qui ne comprend que ce qu'il peut toucher et décrire directement résoudrat-il ce problème de ne jamais peindre un paysage ?
C'est sur la scène sans décor de la psychologie pure et abstraite qu'il pourra trouver sa propre unité.
Alors, en effet, les événements s'enchaînent sans qu'on ait l'air de croire qu'une pensée les ait
dirigés et cela suffit pour se mettre en règle avec la sécheresse réaliste. Ils sont ainsi encore du domaine du monde extérieur et l'on n'est point obligé de les interrompre d'aucune description de nature.
Duranty, servi par son talent s'observation, fut un grand psychologue. Si l'on en tenait un compte sérieux il serait rehaussé, dans l'histoire des lettres, à une place où seraient fiers d'atteindre beaucoup.
Il a fait, en sus de sa critique, des pièces pour marionnettes, des livres comme Les six barons de Septfontaines et La Cause du beau Guillaume^ absolument introuvables à l'heure actuelle et d'ailleurs bien loin de représenter suffisamment sa valeur.
Son œuvre maîtresse consiste en deux romans tout à fait remarquables : Le malheur d"1 Henriette Gérard et Les combats de Françoise du Quesnoy.
Le premier est l'histoire d'une jeune fille timide, amoureuse d'un amoureux timide, qui, se croyant abandonnée et ayant fait les plus héroïques efforts pour le retrouver finit par céder à son entourage et épouser le mari que celui-ci lui impose. Le drame terrible où se débat cette petite âme est poignant, et d'autant plus qu'aucune appréciation, aucun jugement n'est prononcé. Rien, que le simple exposé des faits. Comme l'écrivain est un fervent de la vérité, il n'omet rien, pas plus dans
les détails vulgaires que dans les détails nobles. Le récit de la tentative de fuite de la pauvre fille est remarquable. Elle est tellement liée par l'ignorance et l'éducation que sitôt sortie, la pluie et l'obscurité l'affollent, lui retirent le peu d'initiative qu'elle avait assumée et que, perdent son chemin elle revient chez elle, fiévreuse et demi-morte. Cela tient deux pages, sans une réflexion et cela suffit pour qu'on la sente chassée davantage par ces forces mystérieuses et inconscientes que par sa faiblesse physique. Il y a là une satire sourde et froide de l'effet le plus intense.
L'impassibilité de l'écriture donne au lecteur une impression particulière : celle d'assister à un spectacle de fatalité où il saisirait le jeu de l'engrenage des forces naturelles. Henriette Gérard ne peut pas s'échapper. On la voit s'avancer à l'abîme. Je connais peu de livres où apparaisse avec tant d'évidence douloureuse l'impuissance du désir humain.
Il y a encore là quelques images, quelque attendrissement, — combien lointain ! — et la rareté de ces détentes leur donnent la valeur extraordinaire des gestes qu'ont parfois les prédicateurs d'habitude immobiles. Mais dans Les Combats de Françoise du Quesnoy, plus rien de semblable. C'est l'aventure d'une femme qui, malheureuse avec son
mari joueur, coureur et brutal, aime un homme cThonneur qu'elle refuse par vertu. Le mari, jaloux, provoque l'amoureux et le blesse en duel. Il finit par mourir dans un consulat et, seulement alors, Françoise épouse le soupirant. Analyse admirable de la femme complètement vouée à ses devoirs au point de leur sacrifier tout fortune et bonheur et au point de n'épouser son amant que lorsqu'elle se croit entièrement libérée envers eux. Les types du mari, de l'amant, sont criants de vérité humaine.
Ce roman reste un modèle de construction. Pas un hors-d'œuvre, pas une description, rien qui dérange la marche logique et enchaînée des événements. Le récit est sec, mais non dénué d'émotion parce qu'aucune banalité, aucune sottise ne vient s'intercaler dans l'exposé de faits qui sont en euxmêmes fort dramatiques.
L'observation des gestes et des paroles est si exacte et si nette qu'elle n'exige avec elle aucun commentaire. Le choix du détail est tellement un art que le lecteur devine et ressent la passion la plus intense dans une main qui se lève, un regard qui s'abaisse, la persistance d'un silence entre trois personnes. Témoin ce passage, qui ne garde toute sa profonde signification qu'encastré dans le texte qui le précède et le complète :
Puis, dans ce salon qu éclairait tristement une seule bougie ', la lumière d'un soleil sembla se répandre, la lumière d'un salut inespéré !
Toutes les choses surgirent dans une apothéose: il n aurait plus besoin dJ emprunter, il se ménageait le vicomte et Popeland pour de grandes spéculations, le ministère aïait la main forcée, le bon vent retenait enfler sa voile. Et c'était elle l elle qu'il avait méconnue ! Mais alors, par un singulier contraste, il se retrouva en face de deux personnages, a demi perdus dans Tobscuritè, muets, immobiles, insensibles comme des juges, sa femme et le notaire. Allons donc ! étaient-ce là des amis? ce n était pas possible. Une telle générosité masquait quelque condition redoutable. Les gens ne font rien pour rien. Ceux-ci avaient une contenance si raide que dans V ombre dont ils étaient enveloppés ils tenaient en réserve le piège, la chaîne.
Cependant, un peu du premier mouvement lui resta. Il s avança l>ers sa femme.
— Je vous remercie, Françoise, dit-il en lui tendant la main.
Elle lui abandonna la sienne, mais comme par respect humain. Il ne se trompait pas. Qu allait- elle exiger ? Il ne se sentait plus aucune joie. Il était écrasé sous le poids d'une telle action.
Nous ne pouvons pas apprécier d'une façon
absolument favorable les méthodes de Duranty car elles nous paraissent les entraves les plus fâcheuses qui jamais lièrent un talent. Rien n'empêchait en effet, sur une construction aussi stricte, aussi solide et aussi pleine, de disposer l'ornement du style. Ecrites avec beauté, des œuvres comme Le malheur d'Henriette Gérard et Les Combats de Françoise du Quesnoy seraient des merveilles et des modèles et ne seraient pas tombées dans l'oubli. Ce qui est triste, c'est de voir un artiste, qui savait parfaitement la beauté (quelques images de lui, superbes, disséminées, le prouvent) se l'interdire volontairement. Toutes les qualités qui lui font défaut : splendeur des images, vision du monde extérieur, musicalité de la langue, élégance, amour de l'humanité, il les a taries en lui avec science.
Il faut sans doute faire la part de l'évolution : cette sécheresse voulue fait réaction à la molle littérature et à la fausse beauté des Feuillet et des Cherbuliez. Il suffit de le lire après eux pour l'aimer beaucoup et l'apprécier complètement. Cette vérité trop maigre et trop nue offre au moins une charpente que n'avait pas ce mensonge déliquescent et fardé. On s'attache à cette solidité, le côté déductif de notre esprit aime ces séries logiques et sans aucun trou
d'absurde ou d'inutile. On est satisfait de cette exactitude si criante et des suggestions si nombreuses que, par le fait même et sans l'avoir cherché, Duranty se trouve nous avoir révélées.
Quoi qu'il en soit, au moment où parurent ces romans, ils apportèrent en littérature quelque chose de nouveau. Depuis Stendhal — et combien de romantisme encombre malgré tout ha Chartreuse de Parme et le Rouge et le Noir ! — on n'avait jamais écrit d'oeuvres aussi dénuées de sentimentalité et de fantaisie désordonnée.
On a tellement peu parlé de Duranty que son influence peut passer pour anonyme. Cependant elle est réelle. Et s'il n'était pas, (à cause de l'injustice des contemporains comme par sa faute personnelle), en dehors presque de l'histoire littéraire, si le hasard lui avait seulement accordé la notoriété d'un Mérimée, — et il la méritait au moins autant, — on pourrait dire qu'il a inspiré les psychologues actuels. Puisqu'ils l'ont peu connu, disons simplement qu'il y a eu similitudes de recherches.
Ce serait évidemment plus qu'un paradoxe de soutenir que, à part l'élégance du style, le goût esthétique, la sentimentalité, les psychologues, de Bourget à Hervieu, dérivent de Duranty parce que, même si ce dernier n'avait
pas existé, il est probable que nous aurions eu l'agrément de connaître Le Disciple et Peints par eux-mêmes ; mais il ne faut pas oublier pour cela comment furent pensés, construits et exécutés, quelque vingt ans auparavant, des livres comme Le Malheur d'Henriette Gérard et Les Combats de Françoise du Quesnoy.
La justice de réparer un oubli s'imposait.
On aurait tort de croire qu'il faut considérer Duranty comme un précurseur ou un martyr dans toute la force des termes. Ce seraient des exagérations que lui-même pourrait trouver ridicules s'il en était le témoin.
Ce ne fut pas un précurseur, puisque, malgré l'ordre chronologique de l'histoire, les écrivains qui le rappellent se sont faits eux-mêmes sans lui et malgré lui et n'ont pas subi son influence directe. Et s'il paraît que l'injustice humaine se soit trop sévèrement exercée à son égard, songeons aux efforts qu'il a faits pour le mériter en cachant ses plus beaux dons, par peur de l'emphase. Il a chèrement payé l'erreur d'avoir craint d'être ridicule en étant orné.
Ce serait donc une injustice à rebours que
de prôner Duranty au point de le placer au dessus de Zola, de Maupassant et des grands réalistes.
Mais il les suit de près ; mais devant l'oubli complet où est tombé son nom une réhabilitation était nécessaire. Il importe de le situer à la place qu'il mérite dans l'histoire littéraire générale et dans la période particulière du réalisme. En tant que réaliste, il réagit contre les tendances à la fausse beauté et au sentimentalisme fluide qui régnaient avant le triomphe de son groupe. En tant qu'individu, il attache au plus haut degré, par la façon courageuse et belle dont il accepta la lourde tâche d'aller jusqu'au bout de la logique d'une théorie fausse en son principe et inapplicable sans excentrisme.
Pour les esprits fatigués des formules, de la parodie du grand et de la factice élégance, Duranty constitue un sujet d'admiration immense, parce qu'il a trouvé le moyen de concentrer une émotion réelle et poignante sous les formes les plus froides, et de ramasser en quelques pages la substance d'un livre entier. Sa puissance de concentration est unique et d'évocation surprenante.
Quand même aucun réaliste n'aurait existé et que nous n'ayons, pour témoignages de cette
tentative que les romans de l'ami de Manet, il faudrait, avec une largeur de vue, indifférente et supérieure, oublier tout ce qu'il s'imposa de ne point faire pour honorer cette tenue, cette concision, cette concentration qui le spécialisent si remarquablement et surtout cette puissance déductive qui rend une pareille oeuvre l'analogue des systèmes philosophiques les plus massifs et les plus fermés.