MAITRE ALLOU
N homme de haute stature gravit lentement les marches du Palais.
Chacun de ses confrères se découvre avec empressement, en même temps que les mains se tendent vers lui avec cordialité.
Respect et sympathie.
Mais voici que l'arrivant s'arrête pour causer avec un de ses collègues.
Nous avons le temps d'étudier à loisir sa physionomie.
M"^ Allou (car c'est lui) a dépassé la cinquantaine, ce qui ne l'empêche pas de porter, avec
Vis.7s;-es sans Masques
une verdeur remarquable, le poids de ce demisiècle.
La tête, que les rides n'ont pas sillonnée, est belle et imposante.
Les traits ont un accent ferme et sculptural.
Le teint pâle fait valoir la sérénité virile d'un regard qui vous aborde bien en face.
Un collier de barbe, taillé de près, encadre ce visage qui semble fait pour la médaille.
Voilà l'homme au physique.
Quant à l'orateur, ceux qui l'ont entendu ne sauraient oublier cette parole séductrice, qui ^ vous possède autant qu'elle se possède ellemême.
Rien de mélodramatique dans le débit.
Nous sommes loin des agitations convulsives d'un Lachaud, loin aussi des âpretés voulues de certains avocats à dent venimeuse.
M* Allou place la courtoisie au premier rang des qualités professionnelles dont le barreau doit s'enorgueillir.
Quel dommage qu'il n'ait pas plus d'élèves !
Son tour de parole est venu.
Pendant tout le temps que son adversaire pé-
Maître Allou
rorait, il a pris des notes ou s'est accoudé, la main sur le front.
Soudain il s'est levé.
Son premier geste est de passer son mouchoir sur ses lèvres. Il le reprendra tout à l'heure pour s'essuyer le front, quand la fatigue d'une longue plaidoirie l'aura terrassé.
Mais attention ! il parle.
La voix est sonore et veloutée. Elle a une autorité naturelle qui n'emprunte rien à Temphase.
Tout au contraire, au début, elle affecterait plutôt une nonchalante lenteur.
Est-ce pour ménager les effets, ou bien l'orateur a-t-il, en réalité, besoin de s'entraîner luimême ?
Je ne sais. Je me borne à constater.
C'est d'ailleurs Paffaire d'un instant.
Après quoi l'élan est pris, et vous verrez couler, cadencée, limpide, ininterrompue, cette éloquence qui possède avant tout le don de la persuasion.
J'ai dit que M'' Allou n'a pas le goût des personnalités mordantes.
Ce n'est pas à dire pour cela que l'esprit lui fasse défaut.
Nul ne manie avec une plus hautaine dextérité l'ironie dédaigneuse.
Le trait s'enfonce en ayant l'air de glisser. Du velours épingle.
D'autres fois^ il s'exalte, et alors on assiste véritablement à une admirable scène d'enthousiasme oratoire, qui a d'autant plus d''action sur les juges que M'^ Allou prodigue moins ces exceptionnels sursauts.
Ce qui fait sa force, ce qui donne à son talent une valeur hors ligne, c'est une science de coordination sans rivale.
Personne n'excelle comme lui à masser les arguments pour les faire défiler ensuite dans un ordre méthodique.
Bien peu peuvent soutenir avec lui la comparaison.
Quant au maniement de l'instrument littéraire, je ne vois guère que Jules Favre qui ait cette correction de style tellement irréprochable, qu'on peut imprimer la sténographie d'un plaidoyer telle qu'elle a été recueillie à l'audience.
Maître Allou Sg
Rare prodige, allez, que l'éloquence sans retouches !
Eli politique, M'^ Allou a pris, à la suite du Seize-Mai, résolument parti, par une lettre à laquelle l'opinion publique applaudit d'un bout de la France à l'autre.
Encore un que le classement réactionnaire catalogue désormais parmi les radicaux!
Ah ! tant mieux ! Plus il y aura de radicaux pareils, plus la République sera sûre d'être préservée contre les exagérations des outranciers.
Félicitez-vous de votre œuvre, conspirateurs de sacristie !
C'est vous qui avez recruté pour la démocratie des hommes de cette valeur et de cette pondération.
C'est vous qui poussez dans nos rangs ces auxiliaires puissants.