M. JULES GREVY
figure, vous la connaissez.
„^^ Une médaille romaine au vigou- ^^ reux profil. Le front chauve s'en va ^2) rejoindre la nuque avec laquelle il vit sous le régime de la communauté ; l'œil petit et enfoncé sous l'arcade sourcilière semble dur, peut-être même orgueilleux.
Ne prenez pas cette impression à la lettre. M. Grévy est la bonté même; mais il a pardessus tout ce sentiment de dignité personnelle qui tient à l'écart les importuns, les flagorneurs et les intrigants.
Son regard n'est qu'une question de préservation morale.
Le nez droit et ferme s'attaclie conformément aux règles de la statuaire; la bouche mince sans être serrée indique, comme le menton aux arêtes carrées et vives, un caractère qui sait vouloir.
Un collier de barbe, taillé presque à fleur de peau, encadre l'ensemble de la physionomie à laquelle il donne par ses reflets grisonnants une teinte plus douce et plus fondue. Tel est l'homme au physique.
Pénétrons dans l'intimité de la pensée.
M. Jules Grévy est avant tout un esprit solide qui ne se préoccupe que médiocrement d'être brillant. Tous les éclats lui répugnent.
Républicain convaincu et inébranlable, il ne juge pas à propos, comme certains autres, d'afiicher cette conviction et cette inflexibilité avec une mise en scène théâtrale.
Il ne crie pas sa foi, il la parle, ce qui vaut mieux; car les clameurs invitent celui qui les écoute à se boucher les oreilles, tandis qu'on les ouvre aux paroles mesurées et résolues en même temps.
M. Jules Grévy
Voyez aussi quel crédit M. Grévy s'est acquis dans le public et même parmi ses adversaires.
En ces temps de bave chronique et d'épilepsie injurieuse, il est peut-être le seul à n'avoir pas servi de cible aux outrages. Ce qu'il était en 1848, il l'est resté à travers toutes les péripéties, où tant de convictions ont chancelé.
L'empire, qui n'a pas même osé essayer de l'entamer, l'a vu vivre soumis aux lois, mais non rallié. Et au milieu de son labeur professionnel, il continua à affirmer les principes de toute sa vie, étant de ceux qu^un César ne tente même pas de séduire et quUl ne peut persécuter.
Après s'être tenu à l'écart en septembre et avoir donné des conseils qu'on aurait bien fait souvent d'écouter, il a repris le grand rôle que vous savez.
Ce rôle il l'a rempli avec une irréprochable rectitude, sauf un jour où, cédant à un entraînement irréfléchi, il a jadis quitté ab irato le fauteuil présidentiel, livrant ainsi, sans le vouloir, la porte devant laquelle il aurait dû continuer à faire sentinelle.
VisLTffcs sans Masques
Exception qui prouve la règle; on sait que M. Grévy reste toujours maître de lui-même. "X^eux qui ont l'habitude de s'échauffera propos de rien perdent rapidement toute action sur la conscience publique.
Au contraire, lorsqu'un homme impassible s'émeut, son émotion n'en est que plus communicative par la rareté même.
Comme orateur, M. Jules Grévy, toujours correct en la forme, n'est pas de l'école des fioritures, des antithèses, des festons et des astragales. Il dédaigne le clinquant, il ne recherche pas la rhétorique pour la rhétorique ; il n'aspire pas à éblouir, il aspire à persuader.
Tout pour la logique. Des raisonnements à la place de bons mots ou de grandes phrases.
M. Grévy pense, et il n'a pas tort, qu'une bonne lanterne, fidèlement allumée et incapable de s'éteindre lorsqu'on en a besoin, montre plus utilement la route qu'un bouquet de feu d'artifice qui tire l'œil pour s'obscurcir aussitôt, sans rien laisser derrière lui.
M. Jules Grévy réalise, dans toute l'acception
M. Jules Grérj'
du terme, ce que j'appellerai le type du grand bourgeois.
Oui, il est bien le représentant de cette bourgeoisie indépendante, de cette bourgeoisie qui a la fierté sans la vanité, de cette bourgeoisie qui sent son importance et qui sait que c'est par elle seulement qu'a été fondé et peut-être conservé l'ordre libéral ou la liberté ordonnée.
Pour tout résumer d'un mot, il a le prestige dans la simplicité.
De pareils hommes sont rares. Ils n'en doivent être que plus appréciés du parti qui a l'honneur de les compter dans ses rangs, car avec ces hommes-là, ce parti est sûr d'avance de faire estimer plus haut par le monde les défaites même que bien des victoires.