M. BUFFET
I j'avais un fils et que ce fils se dis- '~zis posât à se jeter dans ce Maëstrom } qu'on appelle la vie politique, le premier conseil que je croirais devoir lui donner serait celui-ci :
— Mon garçon, méfie-toi des austères.
Oh ! les austères ! ce qu'ils ont dupé de candeurs ! ce qu'ils ont fait de mal! ce qu'ils ont semé de ruines !
Relisez l'histoire. Vous serez épouvantés. Pourquoi un beau matin un homme est-il proclamé austère ? Est-ce qu'on le sait Jamais? Hasard du caprice ! Mais dès que le voilà en
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possession de ce titre, quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, il se trouvera jusqu'à la fin de ses Jours des gens pour se prosterner, quand on prononcera son nom.
Ainsi nous eûmes jadis l'austère M. Guizot.
C'est l'homme qui, rédigeant l'Évangile de la corruption, disait :
« Enrichisse:{-vous! »
C'est l'homme qui régnait par l'intrigue et la manœuvre pour aboutir aux catastrophes et aux cataclysmes. C'est l'homme qui, faisant d'étranges gamelles de conscience, assaisonna le pouvoir temporel à la sauce protestante.
N'importe. Il en est qui disent encore et qui diront toujours :
— L'austère M. Guizot.
On faillit dire de même :
— L' austère Trochu.
On dit:
— L austère M. Buffet.
Bien entendu, votre très-humhle serviteur laisse scrupuleusement de côté l'homme privé. Il s'est bâti à lui-même son petit mur Guilloutet.
Il reste donc toujours entendu que ceux qui
Visas;c'S s.ins Masques
posent devant nous ont droit à la série de bons points que les épitaphes décernent, sur un tarif invariable, à tous les décédés, dont la prose des marbriers fait des anges.
Mais l'homme politique nous appartient tout entier, et celui-là nous prenons, s'il vous plaît, la liberté de le disséquer à notre aise.
Donc, voyons un peu, scalpel en main, ce qu'est Vaustérité politique de l'immaculé sujet par nous étudié.
Tenez ! je crois que je viens soudain de découvrir — rien qu'en regardant M. Buffet — le secret de la fabrication des austères.
Prenez un air hautain, renfrogné, satisfait et pédant. Laissez dans la conversation les paroles tomber comme une manne céleste. Portez votre tète comme un saint sacrement. Et pour peu que vous ne soyez pas affligé d'une de ces déveines chroniques qui font que rien ne réussit, vous aurez quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour être promu à l'épithète souhaitée.
Voir comme exemple M. Guizot déjà cité.
Voir encore M. Buffet dont nous essayons le portrait.
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Tout y est. Hautain, rcnlVognc, satisfait et pédant !... Tout!
Le visage enveloppé d'un verdoiement étrange éloigne dès le premier abord. Le regard incertain met en défiance. La bouche en se pinçant ajoute son avertissement à tous les autres. Le front découvert dit intelligence et il ne ment pas non plus.
Mais quel usage a-t-on fait de cette intelligence-là ?
M. Buffet a appartenu à l'un des groupes les plus dangereux de la politique moderne, au groupe des catholiques libéraux.
Les autres^ ceux qui ont la fanfaronnade ou le cynisme de leurs doctrines, on a moins à les redouter. Ils ont déclaré une guerre à mort à la liberté; on est sur ses gardes et on les traite selon les lois de la légitime défense.
Mais le catholique libéral n'est pas l'homme des attaques franches: c'est l'homme des mouvements tournants etdes intelligences dans la place.
Il ne donne jamais d'assauts, il s'insinue.
Défiez-vous, en vérité je vous le dis, défiezvous !
Visaf^es sans Masques
— Quelle est l'opinion de M. Buffet ? me demanderez-vous peut-être.
Car un homme tant austère doit avoir une opinion.
Vous vous rappelez la légende de Gavarni :
— De quoi... dit un gavroche à un autre, tu sauras que j'en ai pus qu'toi des pères !...
M.. Buffet pourrait à son tour s'écrier :
— De quoi ! une opinion !... j'en ai pus qu'vous ?
Il en a eu plusieurs en effet.
Pour ma part je lui en connais trois. A l'heure où il passait pour républicain modéré, il accepta un portefeuille de Bonaparte, A l'heure où il passait pour bonapartiste, la révolution du 4 septembre l'a retrouvé le lendemain orléaniste militant.
11 en est pour le quart d'heure à cette étape-là. Mais je ne jurerais pas qu'il ne s'incarnera point une quatrième fois dans le légitimisme.
La dévotion l'amène au pied de l'autel, et l'autel c'est le cousin germain du trône fleurdelisé !
J'allais oublier l'éloquence de M. Buffet...
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Oui, monsieur, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Le mot éloquence a été prononcé à son sujet.
En réalité quelque chose d'insipide, d'incoore, de réfrigérant.
Un prodige physique.
De la glace liquide !
Et Dieu sait si ça coule longtemps !
J'ai fini.
Vous avez la silhouette dans son ensemble.
La chute piteuse de M. Buffet est de celles pour qui ne sera jamais fuite la formule : Gloria viciisi-
M. BATBIE
'ignore si vous avez connu dans ISiîiâ PA les fêtes des environs de Paris un ^1 type qui jouit longtemps d'une grande popularité.
Notre homme se nommait Laroche.
Il avait débuté dans la carrière par le tour de force.
Taillé en athlète, c'était lui qui se mettait sur le dos une voiture dans laquelle prenaient place vingt amateurs de Vaimable socilliété.
Les vingt amateurs placés, Laroche se glissait dessous et soulevait à dos tendu le véhicule ainsi surchargé.
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Ce lut sa première incarnation.
Puis un matin, dégoûté de ses effets de reins, il jeta soudain le maillot aux orties et s'improvisa physicien.
Sous cette dernière forme, on le voyait encore, avant le siège, dans les foires de banlieue, faisant passer la muscade -et exécutant le répertoire de Robert-Houdin.
Peut-être trouverez-vous bizarre cette association d'idées, voire même irrévérencieuse ; mais je ne puis voir M. Batbie sans penser à Laroche, la célébrité foraine.
Quand il monte à la tribune pour brouiller les cartes en ayant l'air de tout arranger, la réminiscence devient irrésistible.
C'est qu'en effet, à ce moment-là, M. Batbie réalise bien ce type : Hercule escamoteur !
Épaules gigantesques, nature colossale, M. Batbie a tout juste la distinction d'un Arpin travesti en bourgeois. Ses redingotes sont inénarrables, ses gilets... Oh! ses gilets!... Il n'y a que lui en France pour découvrir de ces étoffes aux reflets jaunâtres, verdâtres, indéfinissables!
Ce corps est aussi exceptionnel en hauteur
qu'en largeur, et surmonté d'une tête vulgaire et colorée qu'encadrent de petits favoris biscornus et dans laquelle brillent deux yeux qui sont toute l'expression du visage.
Mais ils en disent long, Je vous en réponds.
Volonté, ambition, ruse, tout est dans ce regard... Tout excepté ce qui peut appeler la sympathie. On se sent en présence d'un homme qui, toujours et quand même, a dû se dire :
— J'arriverai !
Sous l'empire, M. Batbie était le protégé de M. Duruy. Il nuançait adroitement son adhésion au 2 décembre d'un libéralisme mitigé.
Vous le connaissez, le progrès à la sauce coup d'État!
L'empire tombé, M. Batbie, qui avait du dévouement sans emploi, puisque les Tuileries étaient vides, se retourna, dit-on, du côté de l'orléanisme.
Cette Assemblée, composée de militaires, de millionnaires, de fabricants de sucre ou de bougie, de cultivateurs, de tout enfin excepté de législateurs, et qui allait cependant se trouver dans la nécessité d'usiner des lois du matin au
M Batbie
soir, celte Assemblée se raccrocha éperdument aux basques de la fameuse redingote de M. Batbie en apprenant qu'il avait quelque peu étudie la jurisprudence.
— Le Code!... Il sait le Code, ma sœur!...
Et pour l'amour du Code la majorité embrassa M. Batbie, qui fut promu chef d'emploi dans la Chambre, département du centre droit!
Il fcillait cette occasion pour mettre ainsi au premier rang une individualité qui se serait éclipsée même au second.
M. Batbie n''en est pas moins convaincu (ça se voit assez, mon Dieu!) que sa situation est à peine à la hauteur de son mérite.
On a vu l'instant, il y a un an, où il allait se prendre pour un Monck en chambre.
Je suis désolé de le détromper. Il n'est pas de force à jouer ces rôles-là.
Et voilà que, malgré moi, je reviens à ce pauvre Laroche.
Si M. Batbie veut opérer comme prestidigitateur politique, je le préviens qu'il n'a pas la dextérité nécessaire. On voit la muscade entre ses
iG \'is.Tf;cs s.rns Masques
doigts; il ne Joue pas assez lestement du doublefond.
Sa parole lourde et massive manque de la prestesse nécessaire.
Si au contraire, à l'inverse de Laroche, il veut renoncer aux tours d'adresse pour travailler dans la force, un second^^5co l'attend.
Pour se mettre sous le char de l'État et l'enlever sur son dos avec son chargement, il faut des reins autrement solides.
Fat!