EDOUARD PAILLERON
N robuste.
Ceci peint à la fois l'homme physique, l'homme moral et l'homme littéraire.
L'auteur de VAge ingrat vous a un aspect de sanié et de vigueur auquel le type parisien a peu accoutumé le regard. Car Pailleron, chose assez rare en littérature, est né natif de Paris.
Le corps est bien campé, d'aplomb sur ses deux jambes. De larges épaules surmontent un torse auquel la lutte ne ferait pas peur, s'il voulait s'en mêler.
Même énergie dans la tête, dont les lignes ont, si l'on peut ainsi parler, de la résolution.
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Voyez plutôt comme l'œil s'enchâsse, comme la bouche se dessine hardiment, comme le nez ferme s'attache bien à un front carré.
Le regard a une décision qui irait volontiers jusqu'à la dureté, si on le taquinait. On sent un opiniâtre.
Barbe et cheveux, qui luxurient, achèvent de démontrer que la sève coule à pleins bords dans ce tempérament, contre lequel n'ont pu prévaloir ni les fatigues ni les langueurs de la vie nerveuse.
Ce signalement dit vrai.
Edouard Pailleron avait, à la loterie du sort, amené un bon numéro. Il eût été, s'il Pavait voulu, exempt du service. Je veux dire exempt du travail.
Ses moyens lui permettaient (style bourgeois) de vivre parfaitement oisif et inutile avec ses revenus de bon propriétaire.
Rendons-lui cette justice que la perspective de ce/ar niente doré ne l'a pas séduit une minute.
Encore tout jeune, il prononça le fameux Anch'iol
La fameuse légende de Gavarni disait :
— Être né homme et devenir épicier !
C'est peut-être plus étonnant d'avoir à dire :
— Être né rentier et devenir poète I
Car c'est par les vers que Pailleron a commencé, et je serais bien surpris s'il ne finissait pas par les vers, en dépit des succès que la prose lui a valus, depuis quelque temps.
C'est incurable, le mal de la rime.
Et ici il y a lieu de se féliciter de celte incurabilité, car Pailleron ne fait pas seulement des vers, il fait de la poésie. Son volume des Parasites, un début, était une œuvre.
Dans les Faux ménages, il a tour à tour eu la grâce et la force, le charme et la puissance. Avec de tels précédents, on n'a pas le droit d'en rester là.
Cette carrière, uniformément heureuse et obstinément brillante, n a rencontré qu'un temps d'arrêt : le jour où la Comédie-Française représenta Hélène. Pailleron n'en fut pas abattu, il en fut étonné et prit quelque temps à revenir de cet étonnement.
Autant de perdu pour le public, mais il s'est remis en campagne avec la ferme résolution de
Edouard Pailleron
ne plus avoir de ces étonnements-là, quoi qu'il arrivât.
Qui peut dire, en effet, à quoi tient la réussite d'une pièce ?
A la répétition générale, Hélène avait obtenu un vrai triomphe. Le jugement fut cassé le lendemain.
Cela ôtait-il rien à la valeur de l'écrivain? L'ouvrage n'était-il pas de ceux qui honorent quand même par la recherche du bien dire, par la poursuite de l'idéal élevé ?
h' Age ingrat est la première grande pièce que Pailleron donna depuis lors. Auparavant, il avait tâté le terrain dans plusieurs actes d'une délicatesse rare et d'un esprit raffiné.
Très prochainement encore la Comédie-Française jouera V Etincelle.
Après quoi, il faut absolument que Pailleron se décide à donner un grand pendant aux Faux ménages, qui est une des belles choses au théâtre contemporain — ne pas s'y tromper.
Bizarrerie : Pailleron ne connaît pas les ombrages de la jalousie.
Une hospitalité cordiale groupe autour de lui,
dans son salon littéraire du quais Malaquais, les plus heureux de ses rivaux, les plus victorieux de ses confrères. Aussi comme le volant rebondit de raquette en raquette dans les conversations qui égayent chaque lundi ces rendez-vous de spirituelle compagnie! Le Tout- Paris intelligent défile là sans cérémonie, sans pose. La queue de billard en main, le gai propos à la bouche, Dumas fils alterne les mots et les carambolages. Augier lui donne la réplique. Puis...
Prenez le Vapereau ; ce sera plus vite fait. Fort chasseur devant l'Éternel, Pailleron qui trouve qu'il ne dépensé pas assez dans le travail de tous les jours auquel il se livre obstinément, s'en va de temps en temps courir à travers plaines et bois et rétablit l'équilibre en greffant une fatigue sur une autre.
Le procédé lui réussit et je vous le recommande. Domptez vos nerfs, gens de plume, sinon ils vous dompteront.
En somme, Pailleron est dans les cinq ou six qui garnissent le premier rang de notre littérature dramatique.
Edouard Pailleron
S'il a moins de passé que quelques-uns, il a plus d'avenir.
C'est ça qui fait fièrement compensation !