‹ Visages sans masquesChapitre 31 sur 58 · CHRISTINE NILSSON · texte numérisé non relu

CHRISTINE NILSSON

E suis de ceux qui préfèrent la rêveuse splendeur d'un clair de lune aux brutales violences d'un coup de soleil.

Or la beauté de Nilsson c'est bien un de ces clairs de lune merveilleux qui ne rayonnent qu'aux pays du Nord, dans ces nuits dont l'éclat étrange fait honte au jour lui-même.

Son teint mat, ses cheveux blonds, ses yeux d'une pâle limpidité, avec des reflets métalliques qui font passer le regard d'une incomparable douceur à une énergie presque sauvage, tout cela est bien d'ensemble et s^harmonise en un type bien conséquent avec lui-même.

Visaf^es sans Masques

Les lignes du visage ne sont pas moins curieuses, pas moins personnelles.

Le contour a des accents heurtés tandis que le nez tin, avec ses narines mobiles et de race, fait pressentir les délicatesses d'une nature exceptionnelle.

En voyant passer Christine Nilsson vous n'aurez pas aux lèvres cet éloge lanal qui se donne par complaisance à la première venue, cet éloge qui dit :

— Voilà une jolie fe:nme.

Vous penserez :

— Voilà une charmeresse qui n'a rien de commun avec les poupées vernissées et attifées selon les formules du dernier gommage. Quelque chose pense dans celte téte-là; quelque chose vibre dans ce cœur-là.

On sait les débuts étranges de la grande artiste.

Ces débuts ont quelque analogie avec ceux de Rachel. Ils ont des reflets de légende et sont singularisés par le bizarre contact de la bohème poétique.

Ce furent des oreilles de paysans qui, les pre-

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mières, entendirent cette voix dont chaque note devait être plus tard payée à prix d'or. C'est làbas, là-bas, dans cette Suède aux brumes mystérieuses, que le nid du futur rossignol fut suspendu à une branche qui tremblait au vent.

Comment elle est venue à Paris, comment l'enfant du Nord s'y est métamorphosée en demoiselle parisienne, sans perdre pourtant sa saveur originelle, les chroniques l'ont raconté dix fois. Je n'y veux pas revenir; mais je veux apprécier en toute sincérité un talent dont Paris, sans doute, ne connaît encore qu'une toute petite moitié.

C'est que nous avons la manie chez nous de parquer toujours les artistes dans les étroites limites de leur premier grand succès.

Il fut décrété, après les prodiges de la Flûte enchantée et les merveilles du quatrième acte d'HamIet, que Nilsson était le phénomène de la vocalise.

Plus tard, quand elle aborda le rôle de Marguerite, créé si remarquablement par M'"'= Carvalho, il y eut comme un double parti pris de comparaison avec sa devancière, de comparaison

Visages sar.s Masques

avec les propres souvenirs qu'elle avait déjà derrière elle.

Quelle agaçante manie de prétendre toujours dire au talent :

— Tu seras toute ta vie ce que tu as été dans telle création; tu reproduiras à perpétuité le type qui a été consacré par tel rôle.

C'est comme avec les peinties, que le même engouement inintelligent oblige de rééditer perpétuellement le tableau qu'ils ont réussi.

Toi, tu seras un faiseur de couchers de soleil, toi un fabricant de blés, toi un confectionneur de poissons et de chaudrons; toi, tu ne sortiras pa:: des petits soldats sentimentaux, toi des marines noyées dans le bleu...

Et ainsi de suite.

Mais, quand on a le vrai feu sacré, on parvient bien tôt ou tard à s'imposer et à prouver tout ce que l'on peut. Un jour ou l'autre, Paris fera connaissance avec la Nilsson pathétique qu'a déjà acclamé l'étranger, avec Nilsson-Valentine, par exemple^ faisant passer son âme dans les accents passionnés du duo avec Raoul.

Jamais artiste ne fut, on peut le dire, plus sou-

Christine Niisson

cieuse de son art, plus res.pectueuse du public.

Chaque fois que Niisson doit chanter, elle se met pour ainsi dire en retraite.

Il n'y a point à forcer la consigne; les jours où son nom figuresur l'affiche, nul ne l'approchera. Le guichet d'un couvent n'est pas plus impitoyable que ne l'est sa porte.

Qualité non moins rare, Niisson a le culte de la reconnaissance.

Il faut l'entendre parler de ce Paris par qui elle a été sacrée étoile. Nulle part les bravos de l'étranger n'ont pu lui faire oublier les bravos des Parisiens.

Elle venait se retremper ici en touchant du pied le bitume du boulevard, comme Antçe se vivifiait quand il posait le pied sur la terre.

Ce qui met Niisson hors de pair, ce qui en fait une individualité artistique supérieure aux autres, c'est qu'elle n'a pas coulé son talent dms le moule banal du Conservatoire, c'est qu'elle imprime un cachet d'originalité à tout ce qu'elle touche.

Être soi, au lieu de n'être qu'une reproduction des formules connues !

Visages sans Masqu:'S

Qu'il y en a peu qui répondent à ce signalement-là!

Percerai-je maintenant une toute petite fente dans le mur de sa vie privée ?

Non. Le public n'a rien à voir dans les bonheurs de son foyer de famille, puisque ces bonheurs-là ne nous ont rien pris.

Nilsson, en se mariant, n'a pas divorcé avec son art.

Heureuse celle qui réalise cet idéal suprême :

Rester admirée par tous — en n'ayant voulu être aimée que par un seul !

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