MOUNET-SULLY
T les passants se retournaient en voyant cette longue chevelure ondoyée sur le col bourgeois d'un vulgaire paletot ; et ils se demandaient ahuris quel pouvait bien être cet original qui promenait, dans notre Paris de boursiers et de prosaïsmes, l'audacieuse crinière d'un romantique, contemporain des gilets rouges de Théophile Gautier.
L'audacieux, c'était M. Mounet-Sully , qui venait débuter à la Comédie-Française, où il a, depuis lors, conquis une place que les mauvais vouloirs ne se sont pas encore lassés de lui disputer.
lyO Visages sans Masques
Si j'ai parlé tout d'abord de ces boucles dont Prudhomme s'est si fort étonné, c'est qu'elles ont la valeur spéciale d'un symbolisme. Avec M. Mounet-Sully on peut dire : Le cheveu c'est l'homme.
Celui, en effet, qui, sans crainte des risées de la foule, arbore une coiffure à ce point surprenante, celui-là est un convaincu s'il n'est un poseur.
Or, je vous garantis, moi, qu'il n'y a pas un atome de pose dans le cas de M. Mounet-Sully.
Il est la naïveté même.
Rien du boulevardisme. Il marche à travers notre époque comme l'astrologue de la fable : les yeux en l'air, fixés sur l'idéal.
Je ne dis pas que cette façon de procéder soit sans danger et sans inconvénient.
Les chutes sont à craindre ; mais M, Mounet- Sully est de ceux qui rebondissent.
Je ne prétends pas non plus vous le donner pour un phénix sans défauts; seulement Je trouve singulier que, systématiquement, tant de gens se soient acharnés à souligner ces défauts-là sans vouloir voir les rares qualités dont il sont doublés.
M. Moiinet-Sitlly 177
Oui, parbleu, il y a du trop-plein !
Oui, parbleu, comme les cheveux ci-dessus décrits, ce talent pèche par surabondance.
Il a des broussailles qu'il faudra émonder.
II a des ardeurs qu'il faudra tempérer.
Ce qui empêche M. Mounet-Sully de posséder son public complètement, c'est qu'il ne se po-:sèdepas assez lui-même.
Mais plaignez-vous donc de rencontrer un tempérament où, par exception, il y a du trop, quand partout vous ne voyez que des indigences, où il y a du trop peu.
Tenez, d'un mot je vais vous forcer à reconnaître que celui dont tant d'injustes quolibets se sont fait une cible n'est point un artiste à dédaigner, et qu'on aurait dû, au contraire, l'accueillir en lui prodiguant tous les encouragements qu'on avait sur soi.
Qu'on réponde tout simplement à cette question :
— Y en a-t-il un autre, à Paris, qui aurait été capable de jouer ce rôle de Gérald, sur lequel portait presque tout le poids du drame, dans la Fille de Roland ?
Non, il n'y en a pas un autre. C'est une raison, cela.
Cela me touche et m'intéresse, un artiste qui n'a rien du cabotin, qui court après Tartan lieu de courir après la réclame.
C'est le fait de M. Mounet-SuUy.
Il vit dans son coin, inébranlable en son espoir, en sa volonté.
Il ne quémande pas plus les éloges qu'il ne se laisse abattre par les critiques.
Il est ce qu'il est, sincère dans l'erreur comme dans le bien faire.
Avec ces singularités, un nouveau venu me paraîtra toujours avoir droit à l'encouragement, et je plaindrai ceux qui ne trouveront pour lui que le sarcasme.
M. Mounet-SuUy est parfois comme un cheval échappé qui court à l'aventure.
C'est possible.
Mais je le préfère ainsi aux haridelles poussives qui ne savent que trotter sous elles.
Ne s'emporte pas qui veut I