‹ Visages sans masquesChapitre 45 sur 58 · LAFONTAINE · texte numérisé non relu

LAFONTAINE

L y a en art deux formules, surtout en art dramatique.

Il y a les uniformes et les inégaux.

Les uniformes^ ce sont ceux qui, sûrs d'euxmêmes et de leur public, ne sont jamais ni audessus ni au-dessous de leur propre niveau. Ce sont ceux dont le talent, tiré au cordeau, ne dépasse jamais l'alignement. Ce sont ceux qui vont droit devant eux sans zigzags.

Je n'en veux pas dire de mal. A zigzaguer on trébuche parfois et l'on peut mettre le pied dans une fondrière. Mais on peut aussi faire quelque rencontre inattendue, quelque trouvaille heu-

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reuse, qu'il n'y a point à espérer dans le sentier battu de la monotonie.

Les inégaux, au contraire, ont de ces trouvailles-là, compensant les chutes par les bonds ; surprenant par quelque création exceptionnelle, après avoir étonné par quelque défaillance inattendue.

Lafontaine doit être classé dans cette seconde catégorie d'artistes. Avec lui les cahots sont fréquents. Il a presque toujours procédé par soubresauts.

Quelquefois on l'a cru englouti dans le ridicule, comme à cette fameuse représentation du Cid, dont la gaieté est restée légendaire.

Mais par contre, quand il réussit, comme il réussit complètement !

Sans doute, il est parfait d'être un comédien rangé; d'avoir ses petits effets notés et étiquetés comme les paperasses d'un bureaucrate, et d'enfiler chaque soir un rôle comme un garçon de magasin revêt son tablier.

Mais je vous avouerai franchement que j'aime mieux, pour ma part, les irréguliers avec lesquels on ne sait jamais au juste s'il y aura à rire

ou à pleurer, et qui, avec une crânerie fantaisiste, rejouent pour ainsi dire cliaque soir leur carrière à pile ou face.

Lafontaine est un de ces courageux-là. Jamais les lauriers ne le pousseront au sommeil. Il joue comme il sent, au hasard des circonstances et de son tempérament. Il est excellent ou détestable. Bien plus souvent excellent.

Et puis, comme il module!...

Rappelez-vous que c'est le même artiste qui a été tour à tour le colonel du Fils de famille, le Jeune homme pauvre, le cardinal de la Jeunesse de Louis XIV, et plus dernièrement l'ouvrier de Pierre Gendron.

Combien y en a-t-il parmi les contemporains qui soient capables de telles métamorphoses?

Lafontaine, tout cela étant donné, a eu cent fois raison de ne pas s'immobiliser à la Comédie- Française.

Il faut à ses tentatives toujours nouvelles des scènes sans cesse renouvelées.

Autres sauts, autres tremplins.

Encourageons-le aussi fort que nous pourrons.

Lafontaine

Car, comme je l'ai dit déjà, le temps est aux invariables qui, lorsqu'ils ont trouvé un tic ou un genre, n'en veulent plus sortir et ronronnent à perpétuité.

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