HORTENSE SCHNEIDER
ES passants qui, au trot de leur équipage ou de leur alezan plus ou moins brûlé, suivent l'avenue...
Au fait, comment l'appelle-t-on?
Paris l'ignore absolument.
L'impératrice n'a plus rien à y voir, le général Uhrich en a été dépossédé... Au fait, comment l'appelle-t-on ?.. .
Enfin mettons : l'avenue qui mène au Bois de Boulogne,
Les passants donc qui suivent l'avenue menant au Bois de Boulogne regardent volontiers, parmi les maisons en bordure, un hôtel coquet et solide à la fois.
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Deux étages sérieux, cours, écuries, remises, assez de sculptures pour n^avoir pas eu l'air de faire fi de l'art, pas trop pour éviter le clinquant. Bref, l'utile dulci en pierre de taille.
Que si vous interrogez l'écho ou un sergent de ville, l'écho ou un sergent de ville vous répondra :
— C'est l'hôtel de M"^ Schneider.
D'aucuns disent :
— De madame Schneider.
Est-ce respect... ou ironie?
Je l'ignore et ne tiens nullement à le savoir.
Oui, en effet, l'hôtel en question est bien la résidence de Son Altesse Cascadissimela grandeduchesse de Gérolstein.
Qui l'eût prévu ? qui l'eût voulu croire, lorsque la petite Hortense débutait dans cet étui à violon qui s'appelle aujourd'hui les Folies-Marigny et que l'on nommait alors les Bouffes- Parisiens ?
Les Bouffes, premiers du nom, ceux qu'Offenbach, à peine évadé de l'orchestre cellulaire de la Comédie-Française, avait installés à la diable dans cette petite bicoque des Champs-Elysées.
Hortense Schneider débuta dans le Violoneux.
Elle avait pour partenaires Darcier et Berthelier. Darcier déjà en possession de sa renommée, Berthelier sortant seulement du bouiboui musical de la rue Contrescarpe, où il avait fait ses premiers couacs.
Hortense Schneider (vous vous en souvenez comme moi) était alors une mignonne personne... Oui, monsieur, mignonne.
Si vous insistez, je dis svelte.
Et modeste!... et timide!,.. Et toujours prête à rougir en baissant les yeux.
Qu'elle était charmante, lorsque d'un ton sentimental elle soupirait :
Allons, mon cousin, Acceptez ma main.
Répondez; voulez-vous Être mon époux?
Certes, cette poésie, qui faisait crever de jalousie la peau des mirlitons étalés dans les boutiques voisines, n'avait rien qui dût remuer
l'âme profondément.
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Mais Schneider était si exquise de sensibilité mutine qu'on applaudissait de confiance, en enviant ce gredin de cousin à qui elle offrait tant de trésors... inédits.
Elle n'était pas jolie, jolie. Elle ne l'a jamais été. Je crois même pouvoir, sans choquer la vraisemblance, ajouter qu'elle ne le sera jamais.
Mais elle avait le je ne sais quoi attrayant de la retenue et de la provocation.
Une crème... au piment.
Moi, si j'avais été Schneider, je n'aurais pas voulu dévier de cette voie-là. Je n'eusse jamais aspiré à descendre jusqu'aux trivialités de l'opérette à outrance.
J'aurais mieux aimé être un pastel de Latour, que la toile d'enseigne d'une parade.
Mais est-on libre de suivre sa vocation ? Les acteurs s'agitent et le public les mène.
Hortense Schneider n'était pas de taille à imposer des lois au public. Elle les a subies.
Ses fanatiques l'ont acclamée, apothéosée , divinisée.
Le schneiderisme est presque devenu une religion d'état pour les jeunes crevés.
D'état lâcheux, hélas !
Les princes étrangers qui vinrent , eux aussi, fêter la diva, devaient se dire tout bas :
— Frappons fortl C'est la décadence de la France que nous applaudissons.
Je ne prétends pas que ce soit la faute de M"^ Schneider. Je constate.
A l'heure qu'il est, la maturité est venue, et très-probablement l'heure de la retraite définitive ne tardera pas à sonner pour la grande-duchesse.
Le genre de pouvoir qu'elle exerçait exige une jeune souveraine.
En septembre les cascades tarissent.
Faudra-t-il regretter que cette artiste disparaisse? Il faudra plutôt regretter peut-être qu'elle
DUaUESN L
ouvERAiN de rOdéon.
C'était une fichue souveraineté \ autrefois.
T'en souviens-tu, Lireux, du Iiaut du ciel, ta demeure dernière?
Te souviens-tu des prodiges d'imagination qu'il fallait exécuter pour composer une affiche effroyablement copieuse sur laquelle, afin d'attirer le public du dimanche, on accumulait cinq actes de tragédie, cinq actes de comédie et des intermèdes? Te souviens-tu du truc ingénieux que tu employais pour que cet entassement alléchant ne t'obligeât pas quand même à payer l'amende du passé minuit?
Avant que personne fût entré dans la salle, on commençait carrément par le troisième acte de la tragédie ; de sorte que les premiers arrivés croyaient naïvement être en retard et avalaient la moitié qu'on leur faisait facilement prendre pour un tout.
Les temps sont bien changés.
M. Duquesnel est un prince régnant qui a un budget considérable, moins à cause des émoluments qu'il donne à ses artistes qu'en raison de son goût pour les pompes de la mise en scène.
Il pousse aussi loin que personne l'amour de ces pompes-là, et je suis] sûr que son regret est de ne pouvoir dépenser cent mille francs pour monter le Tartufe en féerie.
Il a eu, du reste, l'occasion de s'en donner à cœur joie avec Balsamo. Et ce n'a pas été un des moindres étonnements pour les étrangers que de voir la pièce à grand spectacle émigrée sur la rive gauche, dans les régions où la pauvreté de la rime classique se drapait jadis dans sa seule nudité.
M. Duquesnel, qui compte à son actif d'éclatants succès, tels que les Danicheff et la Mai-
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tresse légitime, déconcerte un peu les routiniers par sa façon nouvelle. Mais, il est juste de le reconnaître, il fait tout aussi bien les choses quand il s'agit d'un jeune que d'un vieux.
On l'a vu lorsqu'il a donné VHetman.
Au physique, une tête fine, blonde de cheveux, blonde de moustaches, si blonde que la nature semble en avoir voulu faire une grisaille.
Peut tricher à son aise avec son extrait de naissance, car il a conservé l'aspect d'une juvénilité permanente.
Encore une innovation pour l'Odéon, où il semblait qu'une tète mûrie fût de rigueur.