‹ Visages sans masquesChapitre 47 sur 58 · CANTIN · texte numérisé non relu

CANTIN

) URA, dans sa carrière directoriale, eu

l'honneur de compter les plus longs

succès de l'époque : la Fille de

! ^me Angot et les Cloches de Cor-

neville.

Qui s'en serait douté, lorsqu'il prit aux Folies- Dramatiques un héritage singulièrement compromis?

Lui-même aurait très-probablement signé des deux mains un traité par lequel il se serait engagé à ne jamais dépasser cent représentations.

Voilà comme quoi il ne faut jamais jurer de rien.

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Une figure de malin, je vous en réponds.

Blond aussi, le teint rosé, l'imprésario semble défier la fatigue.

Le plaisir ne lui fait pas plus peur que le travail.

Travail bien doux, du reste, quand il ne s'agit que d'encaisser tous les soirs des recettes invariablement plantureuses.

Mais il y a eu de rudes coups de collier tout de même.

Après le grand succès de M™® Angot, il fallait s'attendre au revers de la médaille. Chacun se plaisait à faire bruire aux oreilles de M. Cantin les plus alarmants pronostics.

Il tint bon, se disant qu'après tout il devait bien à la veine asse^de reconnaissance pour reperdre au besoin une partie de ses bénéfices.

Il eut de l'estomac, comme on dit au jeu.

Mais ce n'est pas là son titre à mes yeux.

Ce qui me le rend particulièrement intéressant, c'est l'audace avec laquelle il enrôla de nouvelles recrues pour marcher à la bataille.

Trouver, c'est la chance ; chercher, c'est le mérite.

Visaf!-es sans Masques

Un beau matin, M. Gantin, qui était à l'affût, ouït dire que dans les cafés-concerts un compositeur inconnu faisait florès.

Le mander, lui mettre sur la table un papier timbré, échanger des signatures, ce fut l'affaire de quelques jours.

Robert Planquette était lié à la fortune des Folies dramatiques.

On sait ce qu'il en advint.

Il avait procédé mêmement avec Lacôme.

Cest beaucoup que de ne pas avoir pour devise, comme la plupart :

— Je vous jouerai quand vous vous serez fait un nom.

Mais bien :

— Je vais vous jouer pour que votre nom se fasse.

Je sais bien que, si ces expériences ne furent pas sans honneur, elles ne furent pas non plus sans argent. Mais qui les aurait osées?

Et quel virtuose, en matière de réclame, que ce directeur-là! Comme lisait, du moindre incident, tirer un prétexte pour rappeler au public le chemin de sa salle, pour faire miroiter

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un succès sous toutes ses facettes, pour tenir le public en haleine!

Son théâtre, c'est sa vie. Il ne veut pas même s'en séparer pendant qu'il dort. Il loge dans la maison, à côté de ses portants et de ses fauteuils d'orchestre.

Un peu plus, il se serait agencé une chambre à coucher dans une baignoire.

On dit cependant qu'il doit se séparer prochainement de cette scène chère à son cœur.

Je suis sûr que, sur son lit de billets de banque, en son hôtel, s'il s'en offre un, ou l'étédans sa villa de Saint-Maur, il lui arrivera plus d^une fois de regretter le temps où il trimait, avec l'incertitude du lendemain.

Et je ne serais pas étonné que, de temps à autre, il se fît, pour lui-même, dresser dans un coin quelque ancien décor, dans lequel il jouera tout seul le monologue de la nostalgie.

ROBERT PLANQ UETTE

N vrai jeune...

Car vous savez qu'en musique il !^^Hj| y a Iss faux adolescents, montés en graine, ceux qui induisent en confusion le public, qui prend ces fruits secs pour des fruits verts — uniquement parce que personne ne les a cueillis, et qu'ils se sont racornis sur l'arbre.

C'est de ces momifiés qu'on dit de temps à autre :

— Notre jeune et sympathique compositeur Fabémol, qui n'a pu encore donner sa mesure... Et Fabémol l'incompris compte cinquanteneuf ans sonnés!

Robert Planquette

Robert Planquette, l'heureux; auteur des Cloches de Corneville, n'a, ou peu s'en faut, que la moitié de cet âge-là.

A preuve qu''il faisait, l'automne dernier, son service de réserviste, rêvant, tout en exécutant l'école de peloton, aux mélodies futures du libretto qu'il avait emporté en poche.

Un jour même, le colonel, en passant devant les rangs, entend une voix qui frelonnait.

C'était celle de Planquette, se répétant involontairement à me\^a voce l'air du Cidre, qu'il venait de trouver.

Le colonel s'approche; Planquette pâlit.

— C'est vous qui chantez .-'

— Mais...

— Quel est Tair que vous chantez ?

— Il n'est pas encore fait, bredouille Planquette blêmissant.

— Comment il n'est pas!... Vous moquezvous de...

— Je veu« dire que je suis en train de le composer.

— Ah! vous êtes musicien! Eh bien! pour vous apprendre à chanter dans les rangs...

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Planquette était devenu vert.

— ... Je vous condamne... Elle a l'air trèsgentil, votre machine... Je vous condamne à faire dans les vingt-quatre heures une marche pour la musique de mon régiment,

La marche était confectionnée trois heures après.

Au physique, Robert Planquette est, par ma foi, un joli garçon. N'en abusez pas, mesdames les comédiennes, on vous le confie ! Œil intelligent et bon — duo rare — visage ovale, teint mat ponctué par une moustache châtain clair, lèvres accentuées... Encore une fois, mesdames, n'en abusez pas!

Avec cela un front vaste, — si vaste, que l'envahisseur a, pour s'agrandir, un peu exproprié les cheveux.

Et voilà ma besogne photographique achevée.

Comme musicien Planquette a deux qualités maîtresses : le sentiment et la distinction. Alors même qu'il noircissait à l'arpent du papier à cinq portées pour les cafés-concerts, il mettait, dans ses couplets les plus bâclés, un grain de je

Robert Planquette 2l-j

ne sais quoi auquel se reconnaissent les privilégiés de l'inspiration.

Combien n'a-t-il pas Jeté ainsi de talent par les fenêtres avec l'insouciance de l'homme qui se sent le cerveau bien garni !

Aujourd'hui, il s'agit de ne plus dépenser qu'à bon escient.

Le succès des Cloches de Corneville lui en impose l'obligation, et le public compte sur lui pour l'avenir après l'avoir chaudement applaudi dans le présent.

Les chemins sont ouverts. Planquette n'a plus qu'à marcher droit devant lui en répétant cette prière à sa patronne :

— Sainte Mélodie, veillez sur moi... Et ne nos inducas in wagnerationem!...

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