‹ Visages sans masquesChapitre 5 sur 58 · M. D'AUDIFFRET-PASQUIER · texte numérisé non relu

M. D'AUDIFFRET-PASQUIER

X^^^%'^ ous n'êtes pas sans avoir vu dans le W^fe^ cours de votre existence une boule de bilboquet.

Taillez-y des traits; entourez-la de favoris gris, surmontez-la de cheveux en brosse également grisonnants, et vous aurez la maquette de la tête de M. d'Audiffret-Pasquicr.

La couleur même de la boule en question pourra contribuer à la ressemblance, le teint de l'honorable ex-président du Sénat étant poussé au jaune par un tempérament bilieux.

Et cependant vous auriez tort de croire que cette tète soit désagréable ou sans caractère.

M. D'AudiJfret-Pasquier 23

L'expression dominante est l'énergie et la volonté.

Deux grandes qualités — qui peuvent devenir deux grands défauts, si l'énergie se laisse exagérer jusqu'à l'entêtement.

Je ne répondrais pas que ce ne soit pas encore un peu le cas de M. d'Audiffret-Pasquier.

Je réponds que ce le fut beaucoup autrefois.

Au lendemain même de la guerre, il était encore de ceux qui voient rouge, quand on leur parle république.

Il était atteint d'une démocratophobie qu'on auiait pu croire incurable.

11 y a lieu d'espérer qu'elle ne l'est pas.

Vous remarquerez que je dis seulement : « Il y a lieu d'espérer... »

D'autres, allant plus vite en besogne (trop vite à mon gré) vous affirmeront que la cure est déjà complète.

Je voudrais les croire ; mais j'ai encore quelque méfiance.

M. d'Audiffret-Pasquier, à la vérité, n'en est plus aux absurdes préjugés et aux antipathies furibondes qui se révélaient dans les discours

tapageurs dont il eut un moment la spécialité.

Les événements ont administré d'utiles douches à cette fougue intempestive.

Mais vous savez... Il reste toujours la crainte des rechutes, ce commencement de toute sagesse médicale.

Comment M. d'Audiffret-Pasquier est entré dans la voie de la guérison, je vais vous le dire.

C'est, en somme, un orléaniste libéré.

Il fut de ceux qui crurent dans le principe — et par absence de principes — à la possibilité de la fameuse fusion, mijotée par les intrigues de

Il fut de ceux qui manigancèrent le mariage de la carpe et du lapin, en s'imaginant qu'il en pouvait naître un enfant viable.

Nous supposons même que M. d'Audifïret supposa alors qu'il serait un des précepteurs ministériels de cet enfant-là.

Mais arriva \q Jîasco gigantesque.

M. d'Audiffret-Pasquier, qui est un homme d'esprit, sentit combien la tentative avait été ridicule.

— Holà ! se dit-il, le ridicule tue, et je n'ai

M. D'A udijfret Pasquicr

pas envie de mourir. Gliangeons nos batteries.

Il les a changées en effet.

Est-ce une conversion de prosélyte? N'est-ce pas plutôt une mesure desimpie préservation?

M. d'Audiffret-Pasquier a compris que bientôt, s'il marchait de ce pas, il ne serait plus rien.

Tandis qu'avec un oblique à gauche il avait chance de devenir, non pas tout, mais du moins quelque chose.

Le « quelque chose » est le titre envié de président du Sénat.

A défaut duquel il lui reste un fauteuil académique pour s'endormir sur... ses déboires.

Nous n'avons pas encore parlé du talent de M. d'Audiffret-Pasquier.

Il nous reste assez de place pour le faire, assez de temps pour en opérer le tour.

Car ce talent...

Comment dire la chose d'une façon qui ne soit pas désagréable?

Ce talent...

Je n'en sortirai pas.

Bref, M. d'Audiffret n'est pas à bien prendre un orateur. Il parle, voilà tour.

Visai^cs sans Masques

La plupart du temps son langage est sans couleur et sans personnalité.

Ce n'est qu'aux moments où la colère l'emporte qu'il a des élans passagers.

Mais, dans ces élans-là, il saute presque touours par-dessus le but.

M, d'Audiffret ne peut pas davantage être catalogué parmi les hommes d'État.

C'est un politique-amateur qui, après avoir eu des succès de salon, a fini par entrer au théâtre de Versailles.

Et vous savez que les amateurs n'arrivent jamais à faire des artistes pour de vrai.

Cependant, avec tout cela, les circonstances ont été telles que Tinfluence de M. d'AudiflVet fut un moment indiscutable.

Cela ne prouve pas précisément que les personnalités soient bien abondantes sur le marché.

Que voulez-vous? Faute de grives, on mange... des étourneaux.

Page 1