M. LACHAUD
L était autrefois un avocat de talent.
Ce n'était pas Socrate aux lèvres de miel ; ce n'était pas Démosthènes à la fougue ailée; ce n'était pas...
Mais entin c'était un avocat de talent. Il faisait pleurer les gendarmes. Oui, monsieur, pleurer les gendarmes.
Semblable à certains cuisiniers q.ii se chargeraient de vous faire manger une paire de bretelles, grâce à la sauce à laquelle ils l'accommoderaient, il trouvait moyen de servir au jury n'importe quel méfait si habilement assaisonné que c'était merveille.
Avec cela excellent garçon. Le premier à rire
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quand il avait fait donner le bon Dieu sans confession à un assassin, ou qu'il avait fini d'apothéoser un faussaire.
Cet avocat se nommait Lachaud.
Il fallait l'avoir vu opérer lui-même pour savoir jusqu'où peut aller la science de la larme factice.
Par instant vous auriez cru, ma parole d'honneur, qu'il venait de perdre toute sa famille, tant il paraissait sincèrement ému :
— Non, messieurs les Jurés, non, cet homme n'est pas coupable !
Il a coupé son père par morceaux, c'est vrai ; mais ses intentions étaient pures.
Il a vu un vieillard dégoûté de la vie, criblé de rhumatismes; car il était criblé de rhumatismes, messieurs les jurés; nous avons là onze certificats qui l'attestent, sans parler de quatorze notes de pharmacien, constatant qu'en deux ans il usa cent soixante flacons de baume Oppodeldoch.
Je vous laisse à penser si un homme qui endurait de pareilles tortures pouvait tenir à l'existence.
J'en appelle à ceux d'entre vous qui ont eu un simple lumbago.
Eh bien, ce fils a vu ce père qui était évidemment possédé du désir de se suicider, mais qui n'en avait pas le courage.
Ah! loin de moi la pensée de profaner cette tombe sur laquelle nous nous agenouillons pieusement, mon client et mol. Pas d'équivoque sur mes paroles !
Quand nous disons qu'il n'avait pas ce courage, nous ne prétendons rien insinuer contre cette mémoire vénérée. C'était un homme de cœur qui fit bravement son service de garde national pendant de longues années.
Mais ayant tous les autres genres de bravoure, il n'avait pas l'énergie d'en finir avec la vie.
L'homme n'est pas parfait, messieurs !
Dans ces conditions, son fils pénétra ses désirs les plus intimes avec cette clairvoyance que peut seul avoir le dévouement filial.
Il ne lui parla de rien; oh! non, c'eût été l'humilier. Mais une nuit, tandis qu'il sommeillait doucement, n'ayant eu par conséquent aucune de ces angoisses dernières par lesquelles
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nous passerons, nous autres, son tils s'approcha de son chevet et lui trancha le cou avec un rasoir, d'une main qui ne f.cnblait pas; — car il croyait remplir un devoir.
Mais si celte main n'avait pas tremblé avant, croyant accomplir une œuvre utile, lorsque le sacrifice fut consommé tout changea de face.
Le remords envahit l'àme de mon client.
Il se demanda s'il ne s'était pas mépris par hasard sur le véritable désir de son père, et alors, ne pouvant rester en face de ce corps chéri, il le débita en petits morceaux afin de ne plus pouvoir le reconnaître.
Le ministère public nous en fait un grief, messieurs les jurés, mais c'est au contraire une preuve de sensibilité qui atteste que le cœur de Glucosin fils est accessible à toutes les délicatesses.
Pendant trente années environ, M° Lachaud se conquit à la fois réputation et fortune en exploitant avec une incontestable supériorité ce genre dont, à l'instar de M. de Foy, il pouvait se dire en quelque sorte V innovateur- fondateur.
Chacun connaissait au Palais cette large et bonne figure coiffée d'une toque sur le coin de l'oreille, toujours frais rasée, et éclairée par deux yeux dont les bifurcations ne manquaient pas de piquant.
Et tout le monde était convaincu que, satisfait d'une carrièie honorablement remplie, et arrivé en somme à une situation qui devait réaliser tous ses vœux, M. Lachaud s'éteindrait doucement dans un âge très-avancé, .pleuré une dernière fois par tous les jurys de France.
Eh bien, non.
Fatalité! fatalité!
Le malin démon qui semble se jouer des destinées humaines en avait décidé autrement. Etait-il donc écrit que pas un avocat n'échapperait au ridicule de se prendre pour un homme politique ?
Comment l'épidémie le gagna-t-elle ?
Comment cela commença-t-il ?
Par une invitation à Compiègne.
Feu le gouvernement impérial avait son idée.
On approchait des élections générales. Il avait besoin d'un candidat pour le quartier des Car-
M. Lacliaud.
rières-d'Amérique ; il se dit que, les repris de justice étant nombreux par là, le nom de M. Lachaud devait être populaire. On lui proposa d'entrer au Corps législatif pour plaider les circonstances en l'honneur du décembrisme. Habitué à défendre les coupables^ il eut la faiblesse d'accepter.
A ce moment-là encore Je vous jure que luimême ne se prenait guère au sérieux comme homme d'État.
Mais vous savez ce que c'est que les vocations contrariées.
Un gamin dit pour la forme :
— J'ai envie d'être artiste.
Il n'y penserait plus le lendemain, mais ses parents y opposent un veto solennel. C'est fini, dès lors il n'en démordra pas.
Ainsi il arriva à M. Lachaud.
Seulement ce furent les électeurs qui jouèrent le rôle des parents.
Ils lui dirent par leur vote :
— Voyons, ça n'a pas de bon sens, mon ami, tu ne sais pas le premier mot de la politique^
— Ah ! c'est comme cela !...
Depuis lors M. Lachaud n'a plus eu qu'une idée fixe. Devenir un sous-Rouher, voire même passer la jambe à celui-ci comme premier ministre d'une restauration future.
De là son intervention dans l'affaire Janvier, de là le plaidoyer qu'il a fait en faveur de M. Bazaine.
Pendant ce temps les pauvres gredins s'étiolent dans les prisons, les jurés bâillent, les gendarmes ne trouvent plus personne qui les fasse pleurer pour les distraire.
En conscience, n'est-ce pas une désolation ? Car si les autres y perdent tout, M. Lachaud, hélas ! est loin de gagner quoi que ce soit à se métamorphoser.
Il s'est lié lui-même bien vivant à un cadavre.
O aberrations humaines !
Sa bonhomie d'autrefois a tourné à la prétention, son éloquence va se dissolvant peu à peu. C'est navrant.
Ne se trouvera-t-il pas un scélérat de bonne volonté assez bien inspiré pour tuer d'un seul coup ving-huit personnes ?
M. Lachaiid.
Cela remettrait évidemment M. Lachaud en goût, cela le ramènerait à ses premières amours ; la cour d'assises y retrouverait un plaideur de premier ordre, et la politique serait délivrée d'un fourvoyé.