M. DE BROGLIE
OMME tête, le triomphe du blafard.
^Y Nous verrons tout à Theure que,
comme talent, c'est exactement la
même chose.
Leteint jaunâtre, verdâtre, blanchâtre, échappe
aux classifications ordinaires de la palette. Le
front est dégarni, sans parvenir à paraître élevé.
Quelques mèches grises fuient au-dessus d'un
ramenage timoré et insuffisant.
La figure est encadrée dans une paire de petits favoris, étriqués et malingres comme tout le personnage.
L'œil indécis et fuyant ne regarde Jamais son
M. de Broglie
interlocuteur en face. La bouche plissée, tourmentée, dit envie à livre ouvert.
Le surplus de la physionomie s'accommode de la banale formule des passe-ports :
— Ordinaire !
Ordinaire !
Ordinaire !
Cet adjectif résume l'homme en somme.
Supposez qu'au lieu d'être né par un hasard heureux autant qu'immérité, avec un grand nom qui lui a servi d'appareil de sauvetage, M. de Broglie ait été le fils d'un bonnetier quelconque, quel joli courtaud de boutique c'eût été !
Et comme il ne serait jamais venu à personne l'idée de crier au déclassé !
Mais la destinée a de bizarres caprices.
Aux hommes de valeur elle inflige trop souvent, à titre d'expiation peut-être, des fils qui sont en quelque sorte la parodie paternelle.
M. de Broglie est un de ces fils-là.
Sous l'empire, M. le prince de Broglie (prince romain, s'il vous plaît !) arborait le drapeau du libéralisme.
4^ Visasses sans Masques
C'était la nuance à la mode en ce temps-là, parmi ceux de son clan.
II tendait volontiers, aux heures de lutte électorale, la main à ces démocrates auxquels il montre aujourd'hui le poing.
Il était le caudataire et le fervent admirateur de M. Thiers, qu'il devait plus tard renverser avec une si audacieuse forfanterie.
Grâce à cette attitude d'opposition, grâce aussi aux sympathies que groupait le caractère du vieux duc de Broglie, le prince minuscule se glissa à l'Académie.
Son bagage était si mince, qu'il n'y eut pas même besoin de lui ouvrir la porte. Il se faufila par un simple entrebâillement.
(Il faut toujours qu'il y ait du bâillement dans son affaire! )
C'était une première victoire, l'appétit devait lui venir en mangeant.
Comment en pourrait-il être différemment, quand la suftisance d'un personnage égale son insuffisance ?
Une médiocrité qui obtient un succès doit fatalement se dire :
M. de Broglie 43
— Il n'y a plusdc raison pour que cela s'arrèlc. Homme politique, M. de Broglie a tous les détauts correspondant aux qualités qui lui manquent.
Il est entêté sans être persévérant, il est violent sans être fort, il est roué sans être fin.
Ses malices, cousues de fil blanc, ne servent qu'à l'empêtrer.
Ses opiniâtretés ne servent qu'à le fourvoyer davantage.
Ses colères ne servent qu'à le compromettre. Au bout de tout cela l'inévitable culbute, quoi qu'il entreprenne.
N'importe ! il n'en perd pas une minute son aplomb.
Vous connaissez Thistoire du Marseillais s'écriant :
— Je me suis battu hier avec Polydore, basasse ! Il m'a flanqué une pile dont il se souviendra toute sa vie !
M. de Broglie est de cette école-là.
Il fait la roue à propos des piles qu'il a reçues. Et l'orateur ? me direz-vous.
Il faut croireque le : Connais-toi toi-même est
une devise d'une application bien difficile, s.ms quoi comment l'idée aurait-elle pu venir à M. de Broglie de prendre jamais la parole devant deux personnes réunies? C'est à peu près comme si Grassotj d'enrouée mémoire, avait voulu s'établir ténor d'opéra !
Chez M. de Broglie, la voix est un croassement. Polichinelle ayant avalé sa pratique qui lui est restée dans la gorge!
Le geste est à la hauteur du débit.
Automatique, roide, uniforme, comme tiré par une invisible ficelle.
Quant à la substance même du discours, c'es toujours un devoir d'écolier.
Ses fleurs de rhétorique sont en zinc.
Il n'y a de personnel que le fiel dont Torateur arrose de temps en temps ses plates-bandes artificielles.
Voilà pourtant celui qui, dans des chambres françaises, a occupé une place sans la remplir.
Non, M. de Broglie ne descend pas des grands parlementaires.
Il en dégringole.