OBSERVATIONS DIVERSES
Je vais actuellement rapporter succinctement un certain nombre de cures intéressantes opérées dans diverses affections, et contre les accidens desquelles la méthode curative externe a été avantageusement mise en usage. Je m’abstiendrai de donner ici les mêmes développemens dont j’ai cru devoir entourer les observations qui précèdent. Bien que ces cas ne soient pas sans importance, ilsne nécessitentpastous la même exposition de détails ni de principes théoriques. D’ailleurs, je me suis imposé des bornes dans ce travail précipité qui ne doit être qu’un tableau synoptique des principaux succès que j’ai obtenus, mais dont les diverses relations seront plus tard classées et commentées comme il convient, en recevant la forme scientifique dont je me suis vu, malgré moi, forcé de les dépouiller clans cette première publication. ( Voyez ravis au. lecteur. )
SCIATIQUE. — RHUMATISME NERVEUX DES MEMBRES INFÉRIEURS. — GOUTTE SCIATIQUE. — NÉVRALGIE» FÉMORO-POPLITÉE.
Toutes ces expressions différentes servent à dénommer une même affection, caractérisée par une douleur plus ou moins vive s’étendant de la partie postérieure et inférieure de la hanche, s’irradiant le long de la partie externe de la cuisse, et se prolongeant souvent le long delà jambe jusqu’à la plante du pied.
Les accidens éprouvés par les personnes atteintes de cette affection varient beaucoup : quelques-unes ne souffrent que lorsqu’elles se tiennent debout ou se livrent à la marche; couchées, ou même assises, elles ne ressentent aucune douleur. D’autres souffrent beaucoup plus au lit que lorsqu’elles prennent de l’exercice; mais cela est rare. On a signalé un grand nombre de causes auxquelles il faudrait attribuer la manifestation de la sciatique et de toutes les affections de même nature, dites nerveuses, rhumatismales, goutteuses, etc. ; mais il n’en est aucune de spécifique. Je m’abstiendrai de les énumérer, parce que je ne crois pas à leur réalité, et que, si l’expérience ne me trompe pas , je ne vois dans ces maladies qui se manifestent sur des sujets dans des conditions tout-à-fait opposées, chez les jeunet comme chez ceux avancés en âge; aussi bien sur des individus jouissant de toutes les commodités de la vie, que sur ceux exposés à la fatigue et aux intempéries des saisons, ou exerçant des professions pénibles et malsaines ; je ne vois, dis-je, primitivement, qu’un trouble de la circulation des fluides nerveux et lymphatiques dans les organes affectés, et consécutivement des altérations plus profondes résultant 1° d’une disposition organique particulière ; 2° de l’obstacle permanent apporté à la répartition de l’action nerveuse, d’oü l’exaltation ou la perversion de la sensibilité. Je m’arrête, je ne veux pas développer ici cette donnée anatomico-physiologique; je me bornerai seulement à rappeler, ce que j’ai bien fait remarquer dans l’exposé de ma méthode, -que toutes mes opinions théoriques ne tendent qu’à l’explication d’une pratique heureuse, et ne sont point du tout établies pour justifier cette dernière, qui n’a pas besoin de justification, puisqu’elle guérit ou soulage dans le plus grand nombre de cas où les traitemens les plus rationnels avaient échoué.
Paris, 21 janvier 1836.
Mon cher docteur,
Le rhumatisme se fixe dans ma famille : mon beau-frère en est pris d’une manière atroce. On l’a déchiré avec des ventouses : on lui a fait tout ce que la médecine fait d’ordinaire en pareille circonstance. II s’impatiente de ne pas guérir. Il a entendu raconter par ma sœur que vous aviez je ne sais quel moyen de faire passer promptement le genre de douleur dont iî soutire. 11 me fait prier de vous demander d’aller le voir demain matin vendredi, de neuf à dix heures , si vous le pouvez. Sauf le respect que je vous dois, je ne fais ici que m’acquitter de ma commission ; je ne crois pas encore au spécifique contre le rhumatisme comme je
crois au Diachirismos. Je me flatte d’être assez fort en médecine pour soutenir qu’on peut enlever, ou du moins soulager, une douleur locale ; mais détruire une affection dont la cause est intérieure et le principe inconnu, je vous en dcfic; c’est fier : convertissez-moi si vous pouvez.
En attendant, je vous salue affectueusement.
Signé Al. Grun,
Avocat , rue de Condé , n° 14.
P. S. Mon beau-frère, M. Goguel, demeure rue Hillerin-Bertin, n° 10, faubourg Saint- Germain, à l’École des ponts et chaussées.
Je me disposais à me rendre à cette invitation, lorsque je fus averti de ne pas encore me déranger; M. le docteur Guyétant, membre l’Académie royale de médecine, qui, depuis long-temps, donnait au malade des soins aussi assidus qu’éclairés, et l’avait soumis à un traitement énergique, venait de prescrire une médication complémentaire assez active : on voulait en apprécier l’effet avant de mettre ma méthode en usage. Mais les résultats ne répondirent pas à l’espérance que l’on avait conçue; il fut définitivement arrêté qu’on essaierait mon procédé curatif, et à dix jours de date de la lettre ci-dessus, je reçus le billet suiyant :
Paris , le 31 janvier 1836.
Monsieur,
Ce maudit rhumatisme ne s’en va pas, et je suis cependant bien pressé de me guérir, puisque je dois me mettre en route le 6 ou le 7 février.
Si vous pensez que l’application de votre remède puisse m’amener promptement à cet heureux résultat , je vous serai bien reconnaissant de venir le plus tôt qu’il vous sera possible.
Recevez , monsieur, etc. H. Goguel,
Rue Hillerin-Bertin, n° 10.
Je ne perdis pas un instant pour me rendre auprès de M. Goguel ; je tenais à honneur de le guérir, son affection étant reconnue rebelle, et ayant résisté à un traitement qui avait été habilement dirigé par un de nos meilleurs praticiens. Je me hâtai d’autant plus, que je craignais de nouvelles hésitations qui m’auraient blessé, et sans doute fait perdre l’occasion d’opérer une cure importante en présence d’un confrère bien compétent pour juger du mérite de mon procédé curatif, et témoigner de son efficacité.
Je me transportai le môme jour, 31 janvier, à sept heures du soir, chez M. Goguel, muni de tout ce qui pouvait m’être
nécessaire pont procéder immédiatement à l'appiicatiofi des remèdes. Ce monsieur était levé ; il ne put se déplacer de son siège qu’à grand peine et en traînant, en quelque sorte , la cuisse et la jambe droites jusqu’à son lit, où il ne s’étendit pas sans difficulté. Je procédai à l’opération que je prolongeai pendant plus d’une heure : mais à peine avais- je terminé les dernières frictions, que j’eus la satisfaction de pouvoir permettre au malade d’apprécier le résultat déjà acquis, en se levant seul et en essayant de marcher, ce qu’il fit très librement; et se promenant à grands pas dans les appartemens contigus à sa chambre où sa famille était rassemblée , il ne cessait de s’écrier : « Voyez donc comme je marche!... C’est incroyable ! »
J’engageai M. Goguel à ne pas chanter victoire complète ; je lui dis que je présumais qu’une ou deux autress applications pourraient encore être nécessaires, et je l’invitai à me faire connaître le lendemain matin , de bonne heure, l’état où il se trouverait, en me prévenant s’il lui convenait de se soumettre sans délai à une nouvelle application que, quoi qu’il advînt, je regardais comme utile et même indispensable.
Le lendemain matin je reçus ce petit mot :
Paris , le 1er février 1836.
Monsieur,
Mon mieux être est patent; mais j’aurai besoin d’une seconde opération pour compléter ma guérison. Venez donc, je vous prie, ce soir, si vous le pouvez, je vous en serai bien reconnaissant; et si demain je me réveille avec autant de satisfaction qu’aujourd’hui, je n'aurai jamais assez d’éloquence pour faire apprécier à toutes mes connaissances votre merveilleuse découverte.
Veuillez agréer, etc. H. Goguel.
Je ne manquai pas au rendez-vous, et le soir, quand j’arrivai, je trouvai M. Goguel faisant la partie; ri se leva facilement, vint au-devant de moi, et me dit en sautant comme pour battre un entrechat : « Voilà, docteur ! »
Madame Goguel me fit observer que son mari semblait n’avoir pas besoin d’une nouvelle application : cependant je tenais à en pratiquer au moins une pour consolider le succès obtenu. Elle ne fut pas aussi prolongée que la première; mais je conseillai à M. Goguel de porter pendant quelques jours, immédiatement sur la peau, une cuisse en
flanelle préparée; îl me le promit, et n’en lit rien. Le quatrième jour, il me renvoya ce vêtement avec le billet suivant:
Paris , 5 février 1836.
Monsieur et cher docteur,
Voici la jambe de flanelle que vous aviez eu la bonté de me faire préparer, et dont je suis bien sûr de ne point avoir besoin. Je marche parfaitement et je me mets en route ce soir ; j’aurais voulu avoir un moment pour vous exprimer de nouveau ma reconnaissance et m’acquitter de ma grosse dette , si toutefois cela est possible ; mais dès mon retour, etc.
H. Goguel.
Voilà mon malade, ou plutôt mon guéri, en route pour Besançon. Il fit ce long trajet sans éprouver le moindre ressentiment des accidens douloureux auxquels il était en proie si récemment encore. En descendant de voiture, M. Goguel, qui est fort actif, put se rendre à pied partout où ses affaires l’appelaient. De retour à Paris, au bout de six semaines, il vint me témoigner sa gratitude : depuis lors, neuf mois se sont écoulés , je l’ai revu souvent ; il n’a pas eu la plus petite atteinte d’un mal auquel il est naturellement prédisposé, et qu’il s’était vu déjà dans la nécessité de combattre même par l’application de plusieurs moxas qui lui avaient pour ainsi dire dévoré les chairs.
Je crois devoir citer encore ici un fait très remarquable de la rapide et salutaire influence de la médication externe. C’est en présence d’un habile praticien, neveu du célèbre Portai, le docteur Cornac, membre de l’Académie royale de médecine, que cette observation a été recueillie.
M. Deliège était atteint d’un rhumatisme nerveux aigu,
^ qui occupait tout le membre inférieur droit , depuis la hanche jusqu’aux extrémités des orteils. Les douleurs étaient si vives, que le malade se trouvait dans l’impossibilité absolue de faire le moindre mouvement, et, depuis plus de quinze jours, il était fixé dans son lit sans pouvoir changer de position. M. Deliège avait épuisé toutes les ressources de la médecine propres à combattre la douleur; M. Cornac lui donnait des soins de tous les instans; il n’était pas seulement son médecin, mais son ami et son beau-frère. Cependant il ne put parvenir, par aucun remède , à calmer des souffrances qui étaient d’autant plus intolérables, que le simple attouchement causait de véritables angoisses au
malade, et que le plus petit froissement des draps et des couvertures lui arrachait des cris.
J’ai déjà dit (voir l’Exposé de la méthode) que dans les rhumatismes aigus et dans les accès violens de goutte, l’état d’exaltation de sensibilité de la peau ne permettait pas toujours l’application facile des moyens curatifs , et qu’ alors on ne pouvait exiger que leur efficacité fût la même. En elfet, pour faire pénétrer un agent médicamenteux à travers les pores du derme, il faut au moins qu’on puisse étendre à sa surface le remède convenable. Dans le cas dont il s’agit, il n’en était pas ainsi: néanmoins, avec beaucoup de précautions, de ménagemens et une grande patience, je parvins, au bout d'une heure, à modifier la sensibilité de la peau de telle manière, qu’en terminant, je pus opérer les frictions et le massage presque aussi aisément que dans les cas ordinaires. Enfin M. Deliége se trouva si notablement soulagé, qu’il put immédiatement se lever et traverser sa chambre pour s’étendre sur un canapé; calme précieux, dont on profita pour refaire son lit, auquel il n’avait pas été possible de toucher depuis quinze ou vingt jours.
Je me borne à constater une victoire remportée contre la douleur jusqu’alors invincible ; je n’ai fait qu’une seule application ; le malade a continué à recevoir les soins de M. le docteur Cornac , et si j’ai présenté cette observation incomplète, de préférence à une autre plus probante, c’est que , comme la précédente, elle m’apporte le contrôle et le témoignage d’un praticien très distingué, juste appréciateur des faits et des circonstances dans lesquelles ils ont été déterminés. D’ailleurs, en raisonnant par analogie, il est facile de se faire une idée de l'importance d’une méthode thérapeutique aussi simple et aussi active.
Certainement la manière de procéder à l’application des moyens curatifs qui me sont particuliers entre pour beaucoup dans l’obtention d’un résultat prochainement favorable; cependant des effets analogues, sinon aussi immédiats, se sont manifestés sur des malades qui n’ont pas cru devoir réclamer l’intervention d’un homme de l’art, et qui se sont traités eux-mêmes.* J’en ai déjà cité quelques exemples; en voici plusieurs autres :
— M. Dubois, habitant Evry-Beauvoir, près Corbeil, vient de m’étre adressé par M. l’adjoint au maire de cette commune, qui, le sachant atteint 'd'une sciatique rebelle , fui
conseilla d’avoir recours à moi, parce qu’il avait eu l’oc casion de constater que le sieur Serré, un de ses administrés, s’était guéri d’une maladie semblable par trois applications c/u’il se fit lai-même de mes moyens curatifs.
— M. Defontaine, propriétaire à Orbec, département du Calvados, m’a déclaré, dans une visite qu’il vint me faire en passant par Paris, que son épouse, qui depuis longtemps était dans l’impossibilité de vaquer à de très légères occupations, par suite des douleurs extrêmement vives qu’elle éprouvait, fat opérée par sa femme de chambre avec un tel succès, que le surlendemain de la première application des remèdes, Mme Defontaine put se mettre en route pour se rendre à Versailles où des affaires l’appelaient, et cela au mois de février, la saison étant fort rigoureuse.
— Mme la comtesse de Fallois, propriétaire à Paris, rue des Petits- Augusti ns , n° 32, qui maintenant peut, avec une parfaite connaissance, témoigner des avantages de ma médication externe, en venant me consulter de la part do Mme de Noinvilie, habitant Montfort-Lamaury , m’a communiqué la note suivante qui lui était transmise par cette dame :
« Je voudrais, chère amie, que vous fussiez assez bonne pour aller voir M le docteur Cornet, rue Neuve-des-Bons-Enfans, n° 17; j’ignore s’il a des jours et des heures fixes. Il prescrit un traitement extérieur qui est sans danger, et par lequel, au bout de deux ou trois applications et frictions , Eléonore s’est totalement débarrassée d’affreuses douleurs de rhumatismes. »
— M. Lheureux, ancien militaire, à Fontainebleau, après s’être traité lui-même pendant moins de huit jours, d’une affection profonde et compliquée d’accidens assez graves , m’écrit , entre autres choses :
« Je voudrais pouvoir proclamer votre nom ici, tant pour prouver à nos médecins et pharmaciens qu’il y a d'autres remèdes que le beau temps pour la guérison de nos maladies, que pour obliger plusieurs camarades qui ne savent à quel saint se vouer. »
« — M. Brun , cloître Saint-Honoré, n° 6 , à Paris, est très fréquemment atteint de douleurs qui autrefois le retenaient chez lui , le plus souvent au lit , sans pouvoir trouver dans les remèdes connus d’autre soulagement que celui que procure le temps, beau ou laid. Actuellement, M. Brun joue pour ainsi dire avec ses rhumatismes, et en détruit, luimême , les effets en peu d’instans.
— M. le chevalier Lagoutine, chef de bataillon en re~
traite à Moissac, s’est traité lui-même, et dès la première application, le succès s’est prononcé.
— Enfin, voici encore un résultat obtenu très promptement dans un cas grave par une personne étrangère à l’art de guérir :
M. Morand, âgé de quarante-sept ans, chef de bataillon au 44e régiment de ligne, à Bordeaux, me fit consulter dans les premiers jours de mars 1836, en me faisant remettre la note suivante :
« Malgré que je sois gras et fort, cependant depuis plusieurs années je souffre d une maladie que M. Gintrac, médecin, jouissant dune grande réputation dans cette ville, a caractérisée de Rhumatisme nerveux. J’eprouve continuellement un tremblement pai tout le corps, mais plus particulièrement dans les bras, qui s augmente lorsque je marche , et qui m’occasione quelquefois des etourdissemens. Des douleurs sont logées dans l’épaule gauche, dans les cuisses, dans les genoux, dans les reins et dans tout le coté gauche. J’ai continuellement dans l’oreille gauche un sifflement, mais sans douleur.
» Le point le plus malade est f épaulé gauche, ce mal se place souvent à la nuque et au-dessous dans le dos; c’est alors que j’éprouve des mouvemens nerveux qui me fatiguent beaucoup plus que le mal, parce que cela me donne des vacillemens et des tremblemens plus désagréables que mes douleurs qui sont plus supportables, malgré qu’elles soient continuelles. »
Je répondis à cette consultation le 8 mars; ainsi 31. Morand ne put guère commencer mon traitement avant le 13, et voici ce qu’il m’écrivait en date de Bordeaux, le 20 du même mois :
« Monsieur le docteur,
» Sans pouvoir dire que je ne soutire plus de mon rhumatisme nerveux, cependant depuis que j’emploie votre traitement, je me rouve beaucoup mieux, surtout des mouvemens nerveux; ce qui était pour moi la chose la plus insupportable. »
En même temps 31. 31orand m’invitait à lui faire expédier quelques provisions médicamenteuses pour, au besoin, combattre les accidens qui pourraient se manifester de nouveau. Depuis lors il n’a plus eu recours à moi.
Je pourrais citer bien d’autres preuves de succès très promptement obtenus par les malades eux-mêmes ou les personnes chargées de leur donner des soins; mais, je le répété, il y a quelques circonstances où la main du praticien exerce est indispensable , ou au moins plus bienfai-
santé : la mienne a souvent rendu le calme à des malades qui, après de vains efforts, avaient perdu l'espérance de recouvrer leur santé.
NÉVRALGIES ANOMALES.
On désigne sous ce nom les douleurs nerveuses, circonscrites dans certaines régions, se prolongeant par irradiation, mais ne paraissant pas avoir leur siège exclusivement dans le trajet d’un nerf.
Le 14 février 1836, vers midi, M. Delagenette, hôtel de Londres , me de l’Echiquier, vint instamment me prier de vouloir bien me rendre auprès de sa fille, qui éprouvait une crise très violente d’une affection nerveuse à laquelle elle était en proie; les soins de MM. les professeurs Fouquier, Marjolin et autres praticiens célèbres avaient tous été infructueux; M. Marjolin avait même insisté pour qu’on s’abstînt désormais de tous médicamens , et que la maladie fût abandonnée à elle-même.#Ce conseil était sage, car sous rinfluence des remèdes, les accidens , au lieu de s’amender, paraissaient s’exaspérer. Mais Mlle Delagenette éprouvait un accès tellement violent, que son père accourut bien vite chez moi, et me força en quelque sorte à l’accompagner. Obligé d’agir spontanément , et sans avoir pu apprécier la nature du mal, je savais toutefois ne pouvoir aucunement aggraver la position de la malade. Je m’étais muni de ma trousse dolorifuge, et je m’empressai d’essayer de ramener le calme par une application minutieusement faite. Les régions de la tête, de la face et du cou étaient le siège des tortures ; il me fallut opérer depuis l’angle interne de l’œil jusque dans le conduit auditif; mais j’obtins, en moins d’une demi-heure, une rémission marquée des douleurs, et au bout d’une heure le calme était si complet, que Mlle Delagenette avait recouvré sa gaîté ordinaire , et que je pus, ce jour-là , dimanche-gras , l’autoriser à aller jusqu’au boulevard voir passer les masques. Plus de deux mois après, je reçus des nouvelles de MUe Delagenette par une malade qui me vint de sa part ; elle n’avait point eu de rechute , et il n’est pas à ma connaissauce qu’elle en ait éprouvé depuis.
Un cas presque semblable et un succès non moins extraordinaire me sont échus U y a huit mois. Mms de i’Aubépin
était depuis long-temps torturée par une névralgie irrégulière , se manifestant tantôt dans les épaules et les bras, le cou et le dos, la tête et la face , sous l’influence la moins appréciable d’une variation de la température de l’atmosphère ou de l’impression physique ou morale la plus légère; elle était atteinte de douleurs intolérables, tantôt sur un point , tantôt sur l’autre.
Ne trouvant aucun allégement à ses souffrances, qu’elle attribuait surtout à l'abaissement de la température , Mmc de l’Aubépin se fit transporter à l’établissement des Néolhermes dont toutes les dépendances sont maintenues à un degré de chaleur élevé et toujours égal; c’est là que je lus appelé, le 6 avril 1836, pour lui donner des soins. Il est à la connaissance de toutes les personnes qui séjournaient alors aux Néothermes , parmi lesquelles je rencontrai M. Charles M aurice, rédacteur du Courrier des Théâtres 9 que Mrae de i’Aubépin fut amenée dans un état vraiment affligeant à voir. Cependant, par une seule application de la vaporisation simple et balsamique que je pratiquai sur la figure et les régions alors affectées, je maîtrisai bien vite tous les accidens, et Mme de l’Aubépin qui, peu d’instans avant mon arrivée, était dans une espèce de délire, reprit, comme par enchantement , l’usage des aimables facultés qui la distinguent. Je fis demander M. Fouquier, neveu, jeune médecin attaché à l’établissement, et j’opérai devant lui. Il fut si étonné des phénomènes qui se manifestaient sous l’influence de la médication externe, qu’il me demanda s’ils n’étaient pas plutôt le résultat d’une action magnétique que médicamenteuse. Je le mis bientôt à même de vérifier par lui-même le mode d’action de mes agens curatifs.
Enfin Mma de l’Aubépin , délivrée des douleurs atroces auxquelles elle était en proie, n’a pas cessé depuis lors de jouir de la meilleure santé. J’ai reçu de M. de l’Aubépin , quatrê mois après la guérison de son épouse , une lettre qui se termine ainsi :
« Vous apprendrez avec plaisir que ma femme n’a pas éprouvé ses douleurs névralgiques depuis que vous l avez guérie ; aussi vous rend-elle grâce tous les jours , et elle vous envoie , ainsi que moi , bien des malades.
«Recevez, monsieur le docteur, une nouvelle assurance de ma reconnaissance.
• « 1er août 1836.
» de l’Aubépin . »
Le 15' mars 1836, M. James de Rothschild me fit inviter à l’aller voir le plus tôt qu’il me serait possible : je me rendis à son hôtel le même jour vers quatre heures après midi; je trouvai auprès de lui deux médecins, dont l’un, M. Marx, me donna des renseigne mens sur la nature des douleurs qui tourmentaient M. le baron James, en m’invitant à reconnaître que ce genre d’affection éi ait incurable. L’expérience me défendait de me rendre au désir vivement manifesté de mon confrère ; mais je ne fis aucune difficulté de mettre en doute avec lui le succès du traitement, d’autant moins que les efforts des plus habiles praticiens avaient déjà été impies s a ns pour calmer les souffrances que M. de Rothschild éprouvait depuis le coude juqu’au petit doigt. Cependant je fis remarquer qu’il n’y avait que de l’avantage pour le malade à essayer l’influence de ma médication. M. James, qui est un homme de beaucoup d’esprit , m’aida considérablement à obtenir l'assentiment de mes confrères en déclarant que, pour nous mettre d’accord, il allait appeler un médecin homœopathe. Alors toutes les premières difficultés furent levées; je fixai pour le soir la première application, et l’invitai mes confrères à y assister.
J’eus le malheur de me faire attendre quelques minutes , et je suppose que ces messieurs en conçurent de la mauvaise humeur, car ils m’adressèrent plusieurs apostrophes chimico-physiologiques auxquelles je me trouvai dans la nécessité de faire des réponses non moins piquantes que les demandes, et qui ne paraissaient pas, à mon grand regret, satisfaire mes bienveillans argumentateurs. J’aurais même eu beaucoup de peine à capter leurs suffrages, sans la toute puissante intervention de M. de Rothschild. Pendant nos savantes dissertations, je pratiquais l’application des remèdes, et le malade coupa court aux démonstrations en affirmant qu’il éprouvait déjà un soulagement notable : quoi qu’il en fût, mes confrères semblaient ne pas partager son opinion; mais ils avaient trop d’usage pour risquer de contrarier un malade tel que M. de Rothschild, et lui dire ouvertement ce qu’ils pensaient de mon procédé, qu’ils ne connaissaient pas encore. Les deuxiemes difficultés furent ainsi écartées : je reconnus alors qub mes confrère» étaient des gens très débonnaires, et que je ne devais pas prendre en mauvaise part des remarques qu’ils faisaient sans doute dans l’intérêt et pour le bien de M. de Rothschild, qui, en définitive , passa une soirée assez amusante et une très
bonne nuit, sans souffrir comme d’ordinaire. Le lendemain matin, ce fut moi qui le réveillai, ce dont il ne se plaignit pas, car mes confrères, qui étaient absens, ne purent le dépersuader de l’idée qu’il s’était faite que je lui avais procuré les bonnes heures de repos qu’il avait goûtées.
En tout, je fis trois applications successives de douze en douze heures à M. de Rothschild, après lesquelles , se trouvant mieux, il me remercia et leva ‘ les dernières difficultés en disant au plus ardent de mes interlocuteurs: Marx! quand vous aurez les douleurs dont vous vous plaignez quelquefois , je vous conseille de prier le docteur de vous en débarrasser. Cependant M. de Rothschild ne peut pas être certain que je l’aie seulement soulagé, puisque mes très honorables confrères ont déclaré :
1° Que la suspension subite de la douleur était un signe caractéristique des affections nerveuses.
2° Que le temps avait changé pendant l’application des remèdes , ce qui pouvait avoir eu une influence favorable.
3° Enfin, qu’ils ne croyaient à la guérison des maladies que lorsqu’ils ne les voyaient pas revenir (1).
Mais M. le prince de Schonburg, qui avait eu la bonté de parler de moi à M. de Rothschild, m’a assuré que je lui avais été fort utile, et qu’il était très content des soins que je lui avais donnés. Le prince me fit, même part d’une observation qu’il avait faite à M. de Rothschild; mais je dois avoir la discrétion de ne pas la publier.
GOUTTE, ARTHRITIS, PODAGRA.
La maladie désignée sous ces différentes acceptions, mais plus particulièrement sous le nom de gcutte, ne diffère de3 affections rhumatismales que par l’intensité des accidens qui l’accompagnent. Ainsi donc, la goutte n’est quefexpression des mêmes phénomènes morbides qui caractérisent les lésions rhumatismales à un moindre degré de développe-
(1) Je ne fis aucune objection aux deux premières propositions; mais à cette dernière, qui me parut plus que hasardée, je ne pus m’empêcher de rire et de demander à mes confrères s’ils avaient déjà guéri des rhumes, des fluxions, des coliques, etc., etc., dont ils ayenl à tout jamais garanti leurs client
ment. C’est à tort que les auteurs ont établi des distinctions entre les rhumatismes simples, fibreux ou nerveux, musculaires ou articulaires, les rhumatismes goutteux et la goutte , qui ne sont qu’une seule et même lésion des fonctions de l’appareil circulatoire de la lymphe ; en un mot une même maladie plus ou moins développée, et qui réclame le même mode de traitement. L’expérience m’a fourni les moyens de prouver cette assertion qui n’est que la conséquence des succès que j’obtiens chaque jour par l’emploi de la méthode curative externe, sans modification aucune des moyens thérapeutiques qui la constituent. En effet, si la médication interne, toute-puissante dans les affections rhumatismales, n’est pas moins efficace dans les accès de goutte, comment la cause de cette maladie ne serait*-elle pas la même ?
Je dois rappeler en tête des observations que je vais présenter à l’appui de ces données-pratiques, l’histoire de la guérison de M. Favreul père, de Nantes, dont l’état podagre datait de ving-quatre ans, et avait été indistinctement désigné, par divers médecins, sous les dénominations de goutte permanente , rhumatisme goutteux. ( Voyez page 13.) Voici quelques autres exemples :
— L’hiver dernier, M. le maréchal duc de Beîlune, depuis long-temps atteint de la goutte , particulièrement aux pieds, oiiles accidens se développaient souvent avec une telle intensité, que la progression devenait impossible, et que le ropos n’était pas exempt de douleurs, me fit appeler ; je fis cinq applications successives. M. le maréchal fut délivré des accès qui duraient ordinairement six semaines, et il recouvra presque entièrement l’exercice des parties malades.
— Mme Brun la mère , cloître Saint-Honoré, n° 6, était en proie à un accès de goutte qui envahissait tous les doigts et la main droite. Les douleurs étaient extrêmes; je lui fis une application prolongée; mais la position du bras sur le lit m’empêchait d’agir également sur tous les doigts. Lorsque je cessai les frictions, Mmc Brun remuait assez bien les quatre premiers doigts ; elle me fît remarquer que le petit doigt avait été négligé, et qu’il n’avait pas obtenu le même bénéfice que les autres. Je promis de lui faire , à la seconde application., une plus large part. Cependant le lendemain il était seul malade, tous les autres doigts étaient revenus dans leur état naturel. Cette circonstance me frappa , car
elle est bien propre à faire apprécier l’influence directe de la médication. Je n’eus donc à opérer que sur le petit doigt, et, douze heures après, il était comme les autres parfaitement guéri.
A quelques jours de là, Mme Brun eut l’imprudence de tremper sa main dans un seau d’eau froide; en peu d’instans tous les accidens goutteux avaient reparu. Mandé auprès d’elle, je lui fis une application générale et bien méthodique ; douze heures après, il n’existait nulle trace de la maladie. Cette observation est précieuse et n’exige aucun commentaire.
— M. de Lustard, près de Trie (Hautes-Pyrénées), s’est si promptement guéri, que, dans cette petite ville, la méthode curative externe est d’un usage général.
M. Vignes, architecte, m’écrivit d’abord de Tarbes :
Monsieur le docteur,
Ayant appris les merveilleux effets que votre remède , contre la cruelle maladie de la goutte, a opéré sur M. le chevalier de Lustard, et goutteux moi-même, je vous supplie d’avoir la bonté de me faire expédier vos précieux remèdes et vos conseils.
Dernièrement M. Dartugue, avocat à Trie, me confirma le succès obtenu par M. de Lustard; il commence ainsi une lettre qu’il m’adresse le 19 octobre dernier :
Monsieur,
M. Fourquet de Lustard, mon voisin, a fait usage de votre remède contre la goutte; il s’en est bien trouvé; c’est pourquoi je prends le parti de vous adresser un petit mémoire sur mon état, etc.
— Je n’en finirais pas si je voulais citer toutes les personnes qui ont aussi promptement guéri; ce serait même une nomenclature fastidieuse. Je vais terminer en rapportant l’opinion d’un vénérable ecclésiastique, dont le caractère respectable rend le témoignage d’une grande importance , quoiqu’il ne soit pas complètement favorable à ma méthode curative.
.... Vous me demandez maintenant le résultat de mes opérations, eh bien! voilà ce que je pense consciencieusement:
Par votre moyen, je ne crois pas qu’on guérisse de la goutte: mais aussi je reconnais qu on en éloigne les accès , qu’on en affaiblit singulièrement les douleurs, qu’on en empêche les suites, telles que les nodosités et difformités des parties qu’elle afflige.
Le Duc,
Vicaire-général de V évêché d'Evreux.