CONSULTATION DE MM. ANDRAL, LAUGIER ET CARRIER
Mlle Ricard, âgée de treize ans, d’une constitution lymphatique très prononcée, et chez laquelle, nous le craignons, une disposition scrophuieuse existe déjà, nous a paru affectée d’une tumeur blanche des vertèbres cervicales . Le côté gauche des deuxième et troisième vertèbres de cette région nous a semblé principalement atteint. Les parties molles qui les recouvrent sont gonflées, les îigamens qui les unissent offrent aussi de l’engorgement, et nous avons lieu de* craindre , d’après l'inclinaison latérale du col et la flexion de la tête sur la poitrine, que le corps d’une vertèbre, et
peut-être de deux, ne soit ramolli et affaissé (1). Probablement, c’est à la présence de tubercules dans l’épaisseur même de l’os qu’est due la destruction d’une partie de son lissu.
Nous n’avons d’ailleurs observé aucun abcès par congestion. Cependant le pronostic n’en est pas moins grave, et la jeune malade est en proie à la maladie de Pott ; l’état général exprime d’ailleurs la faiblesse, l’enfant est pale, amaigrie, le pouls est petit et très fréquent. Il n’y a point néanmoins d’affection de poitrine ou du ventre bien caractérisée actuellement (6 février), quoiqu’on puisse redouter pour l’avenir le développement de tubercules dans l’une et l'autre de ces cavités.
Les moyens utiles aujourd’hui sont :
1° L’application de deux cautères à la potasse sur les côtés de la tumeur blanche du cou;
2° Un régime aussi subslantieî que les forces digestives pourront le supporter, et consistant surtout en viandes rôties;
3° Un repos absolu, car les mouvemens répétés pourraient hâter le développement de l’affection des vertèbres, et peut-être détermineraient une terminaison brusque et fatale;
4° 11 faut choisir une habitation exposée au midi ou au levant, dans un quartier bien aéré.
Paris, le 6 février 1836.
Signé Andral, Laugier, Carrier.
On voit, par la date de la consultation ci-dessus, qu’elle fut donnée vingt-trois jours avant qu’on m’ait appelé pour avoir mon avis. Les moyens qu'elle prescrit avaient été mis en usage sans succès; c’est en désespoir de cause qu’on s’adressait à moi. Je refusai d’abord de faire connaître mon opinion avant d’être mis en rapport avec les médecins ordinaires; mais on me sollicita vivement de donner immédiatement mon avis, pour qu’il pût être adressé par le courrier du même jour au père de Mlle Ricard, commandant la place de Calais, qui exigeait qu’il lui fût transmis sans délai. Je crus devoir céder à la prière qui m’était faite; j’examinai scrupuleusement la malade, et je rédigeai une consultation dont voici un extrait :
Le docteur Cornet partage entièrement l’opinion de ses confrères, MM. Andral, Laugier et Carrier, sur la nature , les causes et le siège de l’affection dont MUe Ricard est atteinte. Cependant, tout en reconnaissant comme eux la gravité du mal , il ne le croit
(1) Rien que le ramollissement et l’affaissement du tissu osseux vertébral soit indiqué ici sous la forme du doute, il y avait certitude de l’existence de cet état maladif, que l’on voulait seulement déguiser aux pareus f|ui n’en ignoraient pas le danger,
(Note du docteur Cornet .)
pas entièrement au-dessus des ressources de Part, et il insiste, au contraire, pour qu’on recherche, par une médication rationnelle, mais active et dirigée selon les indications , à modifier la diathèse scrofuleuse, ce qu’il ne lui semble pas possible d’obtenir par les seuls efforts de la nature et le régime alimentaire.
Il faudra en même temps favoriser graduellement le redressement du cou , sans pour cela employer des moyens mécaniques d’une action très prononcée; mais si on abandonne la tête à son propre poids, comme en ce moment, on laissera subsister un grand obstacle à la consolidation des parties osseuses, actuellement ramollies* comprimées et déviées d’une manière fâcheuse.
Le médecin ordinaire de la malade jugera de l’opportunité des moyens tant externes qu’internes qu’il conviendra ‘d’employer ; mais il y a certitude que , sans le concours des uns et des autres, ou se privera des chances de guérison qui certainement existent.
Ce n est pas ici le cas d’énumérer les agens thérapeutiques que Ion devra mettre en usage; ils devront être choisis parmi ceux dont l’expérience a constaté les bons effets au fur et à mesure des indications.
Il ne faudrait pas arguer de ce que la guérison peut encore être opérée, que le cas ne soit pas fort grave, au contraire; cependant, ny eût-il qu’une chance de succès contre dix, il ne faut rien négliger pour se la rendre favorable par un traitement actif; il n’y en a pas une à attendre sur cent en se confiant aux seules ressources de la nature ou d’une médication simplement hygiénique.
29 février. Le docteur Comet.
On peut remarquer que dans cette consultation ie me prononçai avec une grande circonspection, remettant à l’appréciation dumédecin ordinaire l’opportunité des moyens à employer, que je n’indiquais même pas, et dont je faisais seulement pressentir la nécessité. Cependant mon intervention inattendue parut offenser le médecin ordinaire
de la malade, M . qui refusa de continuer ses
soins; aussi fus-je très étonné de recevoir le 6 mars le billet suivant :
Mme Ricart prie M. le docteur Comet d’avoir la bonté de venir demain chez elle pour y voir sa fille, pour laquelle il y vint en consultation ces jours derniers; il l’obligera infiniment.
Sans savoir de quoi il s’agissait , je m'empressai de me rendre à l’invitation qui m’était faite. A mon arrivée, Mme Ricard en pleurs me pria de donner des soins réguliers à sa fille, ne pouvant plus, disait-elle, compter sur un autre médecin que moi; telle d’ailleurs était la volonté de son mari, par suite d’une discussion qu’il avait eue avec le doc-
tcur. .. - Vu l’urgence, à mon grand déplaisir, je con¬
seil iis a satisfaire le désir de M. et Mrac Ricard.
Ma conviction était, et l’événement a justifié mes prévisions, qu il y avait nécessité de déterminer, dans la circulation capillaire générale intra et sous-cutanée, une activité nouvelle qui* pût réagir sur tout l’organisme, et disposer les tissus à recevoir par voie d’absorption des agens médicamenteux jouissant de propriétés spéciales.
X.es procédés mis en usage furent ceux qui constituent ma méthode curative externe : ils consistèrent dans F applieation immédiate, sur la peau Mes membres et du tronc, de flanelle préparée, pour servir à pratiquer la vaporisation suivie des frictions balsamiques décrites dans l’exposé pratique de cette méthode.
On dirigea la médication autant que possible de chaque côté de la colonne vertébrale, depuis le bas des reins jusqu au cou. J explorai a plusieurs reprises cette région, qui était le siège des accidens les plus formidables.
L un des deux cautères qui avaient été établis sur les pai lies latérales de la tumeur était entièrement fermé ; l’autre ne pouvait plus contenir le pois destiné à l’entretenir; prêt à s oblitérer, et ne déterminant qu’une démangeaison fort incommode, je l’ai abandonné à lui-même en le faisant panser simplement. Mon intention était de conserver intacte la peau qui recouvrait la région malade. D’ailleurs je regarde comme une erreur de doctrine l’usage où 1 on est d’ouvrir des exutoires dans les environs des tumeurs lymphatiques; ces agens y entretiennent un centre de fluxion tout à fait contraire au but que l’on se propose.
Si des émonctoïres me paraissent utiles, je les fais établir à une assez grande distance de la partie la plus déclive de la tumeur, afin qu’ils agissent comme dérivatifs, et que pai événement ils ne puissent pas occasioner une communication directe avec l’intérieur des parties affectées, ce qui sei an très prejudiciable au succès, et souvent funeste au malade.
Je régularisai le traitement externe selon les circonstances; celui interne fut subordonné aux indications; pendant quelques jours il consista seulement dans l’administration de quelques cuillerées de sirop de kina préparé et d un mélange de vin de gentiane et de rhubarbe. L’alimentation fut ordonnée en raison de la disposition générale de la malade et de l’état des voies digestives*,
L’ensemble de ces moyens fut mis en usage avec une régularité et une persévérance que la tendresse d’une mère pouvait seule garantir. Enfin, malgré la persistance d’une toux assez opiniâtre et qui était doublement redoutable, à cause des lésions qu’elle pouvait faire développer dans la poitrine, et des secousses qu’elle imprimait à la région cervicale si profondément endommagée, une amélioration sensible se manifesta sous l’influence des moyens activement employés. Cependant la résignation de la malade paraissait à bout, et elle commençait à s’abandonner aux plus tristes pensées; cette disposition d’esprit pouvait arrêter les bons effets de la médication.
J’avais entrepris le traitement le 7 mars; dix jours s’étaient à peine écoulés que Mlle Ricard pouvait se remuer facilement; bientôt elle se leva pour laisser faire son lit; ses forces revenaient à vue d’œil, et elle se livrait à quelques tours de promenade dans la chambre. Le lit mécanique, inutile et embarrassant, fut démonté. L’appétit était devenu excellent; les fonctions digestives et excrétoires s’exercaient sans difficultés. Alors je me crus suffisamment autorisé à hasarder une promesse propre à relever l’espérance de la malheureuse enfant, qui se désolait d’être depuis plusieurs mois éloignée de son père, qu’elle craignait de ne plus revoir : j’annonçai qu’on pouvait se préparer à partir pour Calais. Cette nouvelle excita utilement le moral de la malade et produisit l’effet que j’en attendais, la docilité à mes exigences relatives à la médication externe, dont on se lassait et dont parfois on repoussait le bienfait. Enfin , après vingt-deux jours de traitement, je pus réaliser ma promesse : le 29 mars, Mlle Ricard partit en poste pour Calais, placée dans un hamac qui avait été convenablement disposé dans une voiture. La veille j’avais invité M. le docteur Duval, habile médecin orthopédiste des hôpitaux, à examiner l’inclinaison de la tête, qui était encore assez considérable, malgré le soin que j’avais pris de la faire relever constamment à l’aide de petits coussins placés sous le menton , et graduellement augmentés de volume. Il prit la mesure d’une mécanique, qu’il devait au besoin faire confectionner, pour obtenir la plus grande rectitude possible de la tête et du cou ; mais cet instrument n’a pas été jugé nécessaire, et voici les nouvelles que j’ai reçues du père de la malade, le 25 avril, un mois après son départ de Paris :
Calais, le 25 avril 1836.
A monsieur le docteur Cornet ,
Je suis on ne peut plus reconnaissant, Monsieur, de l’envoi que vous avez eu la bonté de me faire, ainsi que du billet que vous avez daigné y joindre, bien qu’il exprime un reproche de ce que vous n’avez pas encore reçu des nouvelles de notre petite malade; je n’y ai vu que le tendre intérêt que vous voulez bien lui conserver.
J’avais chargé un de mes amis de Paris de vous donner des nouvelles de notre Elise ; je regrette infiniment qu’il, ait oublié mon invitation , qui m’a fait accuser de manque d’égards. Je vais le suppléer et vous rendre compte succinctement du changement opéré dans la santé de cet enfant.
Depuis environ un mois qu’elle est à Calais , on a continué le même traitement, les frictions et une bonne nourriture; sa tête se replace insensiblement tous les jours , et comparativement à ce qu’elle était lors de son arrivée ici, il y a un mieux sensible. Son sommeil est parfait; elle ne se réveille presque jamais , et elle dort généralement dix heures sans la moindre interruption; ses forces sont aussi très bien revenues, et nous faisons ensemble des visites, dans le milieu de la journée, qui durent plusieurs heures, sans qu’elle rentre fatiguée : au résumé, le bien est général, et tout nous porte à croire que nous parviendrons à une guérison radicale.
Nous vous attribuons la majeure partie de ce mieux ; aussi chantons-nous journellement vos louanges. Daignez, monsieur le docteur, agréer la sincère expression de toute notre reconnaissance, et nous conserver une part dans votre souvenir.
A mon premier voyage à Paris, j’aurai l’honneur de vous voir pour vous exprimer de vive voix, mieux que je ne puis le faire par écrit, combien je me reconnais votre redevable.
J’ai l’honneur, etc.
Le colonel commandant la 'place de Calais ,