PREMIÈRE PARTIE
Mon origine et ma situation familiale m'ont permis de voir avec exactitude l'état matériel et l'ordre moral du pays où je suis né, à l'époque lointaine où la France n'avait guère changé de physionomie, quoique l'ordre politique fût profondément modifié. C'est pourquoi, en parlant des miens et de moi, je reste dans mon sujet.
Ma famille paternelle, des Hayes de Marçaire, ou de Marcère, et ma famille maternelle, de Neufville, étaient l'une et l'autre de très anciennes familles; toutes les deux aussi dans un état de médiocrité pécuniaire voisine de la pauvreté, à l'époque où je suis né, le 16 mars 1828, à Domfront (Orne) ou plutôt à Banvou, car j'étais déjà enfanté quand ma mère vint à Domfront me mettre au monde.
Cet état de précarité de fortune dans les familles nobles d'origine n'était pas particulière à la mienne. J'ai connu dans ma jeunesse beaucoup de
représentants d'anciennes familles nobles qui se trouvaient dans un état de fortune très médiocre, beaucoup même au-dessous du médiocre.
Et cela n'était pas dû seulement à la Révolution. C'était le résultat de la politique du dernier siècle de l'Ancien Régime. La Royauté française, en changeant de caractère sous l'influence des politiciens italiens et sous celle des cardinaux Mazarin et Richelieu, en devenant absolue avec Louis XIV et son successeur, avait changé son personnel en même temps que son esprit. La puissance des intendants et des fermiers généraux était devenue peu à peu prépondérante; et le personnel de la puissance publique se modifiait au gré de cette puissance même. Les Rois perdaient de vue la vraie clientèle du trône, clientèle d'abnégation et de pur amour du Prince. La noblesse de province, négligée et méconnue par la Cour, perdait peu à peu sa puissance avec son crédit. Elle se survivait à elle-même par sa fidélité envers le passé, et par la force d'opinion qui la plaçait encore au premier rang, privilège de grand prix moral mais de mince valeur matérielle. Elle s'était vue dépossédée peu à peu de la faveur royale et des fonctions jusqu'alors attachées à son rang. Une classe nouvelle se substituait à elle : haute clientèle grandie dans la Finance, la haute Bourgeoisie, en voie de grandeur, et, pour un grand nombre, nantie de titres nobiliaires accordés par le Roi? ou attachés aux domaines territoriaux achetés par les nouveaux enrichis, presque tous grandis dans les postes de l'intendance, dans les fermes de la trésorerie. La noblesse de province restait fidèle; mais, attachée à la glèbe, elle se sentait
délaissée et appauvrie. Son loyalisme n'en était point amoindri.
J'ai connu beaucoup de ces représentants des vieilles familles, réduits à un état de médiocrité extrême, mais tous portant noblement leur misère, et la parant, comme d'un lustre, de leur fidélité et de leur amour pour la famille royale. Il est permis de penser que la France a perdu, dans ce personnel de la vieille noblesse de province, des éléments de force politique qui l'auraient utilement servie dans son évolution intérieure.
Cette fraction de la nation servait le Prince par une sorte d'attachement familial pareil à celui des fils de famille fortement unis au chef. Ce qui caractérise l'état moral de la nation à ces époques, c'est que ce même attachement désintéressé de la noblesse provinciale à la famille royale se retrouvait chez le peuple proprement dit. J'ai encore connu cet état d'esprit jusque dans la masse populaire. La classe intermédiaire, que l'on désignait alors sous le nom de bourgeoisie, ne professait pas le même sentiment affectueux et filial pour le Prince; mais, encore, elle ne s'en était pas départie tout à fait, quoiqu'elle eût accepté avec enthousiasme les grands changements intervenus dans l'ordre social. En fait et d'une manière générale, il y avait au fond de l'âme française un sentiment sincère et vif d'attachement à la famille royale, et la plupart des classes de citoyens l'avaient en partie gardé, même après les convulsions révolutionnaires. De là un état de soumission respectueuse à l'égard de ce que l'on considère dans la vie sociale comme l'Autorité, sans que cette soumission eût aucun caractère servile.
L'obéissance envers les autorités constituées n'impliquait aucun mélange de servitude, mais elle était plutôt l'effet de l'habitude mentale, faite à la fois de respect et d'attachement cordial envers la personne qui, à tous les degrés de la vie sociale, représentait l'autorité, c'est-à-dire le Roi. De là, et dans tous les rangs, des habitudes de politesse et même de déférence qui marquaient les degrés sans infatuation d'une part, et de l'autre, sans servilité. Et cela produisait dans l'ordre social tout entier de la bonhomie, de la bonne grâce, de la politesse, et enfin une sorte de bonne humeur cordiale qui rendait la vie facile et aimable. Les temps d'infatuation et de classification, mesurées selon la fortune etle rang, n'étaient pas encore venus. Sous ce rapport, la Révolution n'avait pas produit tous ses effets dans l'ordre social. Les révolutionnaires avaient eu la prétention de niveler tous les rangs. Cette Révolution, après les avoir nivelés, les a rétablis avec une brutalité et avec une âpreté singulières. Toutefois, il y eut une époque intermédiaire où la bonhomie du vieux temps n'avait pas tout à fait cédé la place à la morgue d'une société égalitaire.
Ce qui contribua à maintenir pendant un temps les anciennes habitudes sociales dans les rapports des Français entre eux, c'est que l'état matériel du pays était resté le même ou du moins sans grands changements, assez longtemps après que la Révolution avait déjà produit tous ses effets politiques.
Les mœurs ne se modifient que lentement, les idées ne pénétrant pas facilement le corps social.
Or, le corps social en France avait été fortement constitué et cimenté par la religion. Le catholicisme imprègne l'âme; il pétrit l'homme et la famille et, par là, la société tout entière. Le peuple de France, dans toutes ses parties, était fortement imbu de l'enseignement évangélique, et maintenu par son clergé dans la pratique d'un culte dont les préceptes et les pratiques pénètrent l'âme et dirigent la conduite des hommes dans tous les actes de leur vie. L'Église était le centre vivifiant de la nation, et la famille gardait pieusement les habitudes religieuses, universellement conservées dans la vie commune. Les cérémonies religieuses étaient célébrées et suivies avec le concours de presque toute la population. Il y avait des fêtes d'un éclat particulier, qui étaient l'occasion de réjouissances publiques, et comme des occasions, rares alors, de manifestations populaires. Dans les campagnes, quelques-unes de ces fêtes étaient célébrées avec une sorte d'entrain joyeux, comme des réjouissances communes, et on conservait de vieilles pratiques populaires, telles que chants, quêtes à travers les villes et les campagnes, toutes provenant de traditions antiques.
Dans nos chemins creux, qui étaient alors les seules voies de communication, on trouvait de distance en distance des calvaires rustiques, vénérables par leur ancienneté, et il n'était pas rare d'y voir agenouillés, pieusement, des gens du pays. La vie familiale et la vie politique étaient empreintes d'un sentiment religieux , qui était, dans ces temps-là, le ressort essentiel de l'âme française.
Ce n'est pas à dire que les citadins des petites
villes et les habitants des campagnes fussent autant de petits saints. Ils avaient leurs défauts et sans doute aussi leurs vices; mais, dans cet ensemble, où dominaient le respect de Dieu et son culte, la pratique des devoirs civiques et des devoirs de famille était généralement observée, et maintenait la société dans un bon état de bienêtre moral.
Il me semble même, en me représentant dans mes souvenirs la société de ces temps-là, que le sentiment du devoir et le respect du droit y étaient prédominants. La justice et son appareil : magistrats, tribunaux, huissiers même, et surtout les gendarmes, avaient sur les imaginations populaires un empire extrême. Et cela provenait moins du sentiment de crainte que d'un sentiment de respect, et d'une sorte de culte pour le droit et pour la justice. La vieille société galloromaine avait recueilli et conservé l'héritage des Romains, créateurs du droit. Dans le domaine de la vie civile et domestique, certes, dans le mouvement général de cette société française, il y a eu de tout temps des gens de sac et de corde, il y a eu aussi des malfaiteurs moins en vue, des mécréants de toute espèce et de toute envergure; mais, si Ton veut juger impartialement un pays et une époque, il est vrai de dire qu'aux temps que je rappelle ici, il y avait dans les rapports civils et commerciaux des hommes entre eux plus de droiture, plus de probité et de moralité que de nos jours. Et de là aussi un sentiment de l'honneur plus général et plus sérieux que dans le temps présent. Ce n'était pas une prétention plus ou moins justifiée, ni une respectabilité aiguë qui prétend s'im-
poser à la pointe d'une épée ; non, mais c'était un tranquille sentiment de l'estime qui couvre partout l'honnête homme, bonne tenue d'une société reposant depuis des siècles sur le sentiment de l'honneur; heureux effets des habitudes religieuses sur la conduite des hommes; instincts de race supérieure point encore contaminée par des enseignements de qualité inférieure; toutes ces causes ensemble avaient contribué à donner à la France, comme principe de vie, l'honneur. Et cette noble conception de la vie avait fait naître dans tous les rangs de la nation une certaine vertu qui contribuait grandement à lui donner à la fois un gage de prospérité et un beau relief moral dans le monde. Et cette vertu peut s'appeler l'habitude du devoir accompli.
Les circonstances de ma vie m'ayant mis en rapports avec des hommes de toutes les catégories sociales, j'ai connu des gens de service, ouvriers, fermiers, fonctionnaires, commerçants, et j'en ai gardé cette impression quasi religieuse : à quelque degré de l'échelle sociale que l'on fût placé, tout le monde faisait son devoir, je veux dire remplissait la tâche qui lui était dévolue.
Dans tous les rangs des diverses catégories sociales, on observait — je dis en général — les lois de la plus stricte probité, et on y attachait son honneur. L'ouvrier faisait sa tâche consciencieusement, le maître était juste, le fermier payait son terme à l'heure dite, et c'était une marque fâcheuse que d'y manquer; le commerçant était honnête et probe rigoureusement; le défaut de paiement à l'échéance était une marque d'infamie, à ce point que beaucoup de commerçants se don-
naient la mort plutôt que de se laisser déclarer en faillite. Il ne serait venu à l'esprit d'aucun membre d'une administration publique de solliciter ou même de recevoir ce qu'on appelle un pourboire ; et personne n'aurait osé en offrir.
Ainsi régnait à tous les degrés de l'échelle sociale une certaine fierté du devoir accompli et de dignité personnelle.
La différence des rangs sociaux se marquait par la différence des emplois, non par des marques distinctives et ostentatoires de rang social et de domesticité. Si les rangs sociaux se différenciaient par les genres de costumes différents, c'était sans affectation de supériorité d'une part et sans abaissement de l'autre.
Les gens des campagnes n'avaient pas même l'idée d'imiter les gens des villes, soit par leur genre de vie, soit par leur habillement. Les femmes des classes inférieures portaient des coiffes dont la forme était variable de paroisse à paroisse; encore ai-je connu des femmes d'un rang social élevé qui portaient la coiffe, et celle-là d'un prix relevé par les ornements qu'on y ajoutait. Le costume des femmes de la campagne était seyant, jupe courte et à rayure, fichu clair et croisé, et pendant l'hiver une sorte de mante. Elles ne s'avisaient pas de s'affubler des toilettes des villes; et elles étaient plus charmantes ainsi.
Les hommes dans les campagnes portaient la blouse normande et, dans les grands jours, la veste avec une culotte fixée au genou; j'en ai connu qui avaient conservé l'usage du catogan derrière la tête et enfin le chapeau rond à larges bords. Dans la semaine, le bonnet phrygien qui
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était le vieux bonnet gaulois. Les femmes, dans une partie de la Normandie et dans le cours de la semaine, en tenue de ménage, étaient coiffées d'un bonnet de coton.
Les gens des campagnes vivaient comme si le monde n'avait pas changé de traditions et de formules antiques. Il régnait dans les campagnes un air de gaieté et de contentement provenant d'un genre d'esprit exempt de chimère et fidèle aux vieilles coutumes. De là, dans ce milieu, après les rudes travaux des champs, un fonds de bonne humeur et de cordialité. Les jours consacrés au culte religieux étaient vraiment des jours de fête; on avait conservé la pratique de certains jeux plus ou moins champêtres, qui occupaient la jeunesse. Très peu de cabarets; et les gens de campagne, sobres dans l'habitude de la vie, ne s'enivraient guère que les jours de foires ou de marchés à la ville voisine; encore leur ivresse, due à l'usage du cidre et du café avec addition de petits pots et de demoiselles, qui étaient les appellations employées aux compléments d'une eau-de-vie locale, n'avait pas les effets terribles des boissons avec lesquelles les habitants des campagnes aujourd'hui s'enivrent.
De temps en temps s'installaient des cirques, comme ceux de Franconi, ou des frères Modeste, et aussi des combats d'ours et de chiens. Les jours de grandes fêtes, la population presque entière prenait part aux cérémonies religieuses, avec un grand déploiement de processions et des fleurs des champs. Les autorités locales y figuraient au premier rang, et c'était un très beau spectacle de voir, à Caen, par exemple, la Cour d'appel tout entière,
en robe rouge, suivre le long des rues le Saint- Sacrement, le jour de la Fête-Dieu.
Le jour de la Chandeleur, toute la population circulait dans les rues, tenant à la main de petites chandelles de couleur variée; il semblait que la ville, tout en joie, prenait part à la fête religieuse; et de même le vendredi saint, certaines cloches, spéciales à cette journée, étaient agitées le long des rues, et annonçaient au peuple le grand mystère de deuil.
En d'autres temps, et dans un état d'esprit différent, pensées de joie et d'amusement, c'était le Carnaval qui mettait en fête toutes les rues des villes et des localités voisines, avec un grand déploiement de masques, de danses et de musique. Tout le monde s'amusait follement.
De même, les noces, accompagnées de danses et de libations abondantes, avaient un caractère de joyeuse humeur et étaient l'occasion de fêtes énormes. De même encore les feux de la Saint- Jean et de Noël, anciens usages qui dérivaient de vieilles pratiques d'agriculture primitive, les batteries de sarrasin qui se faisaient en commun étaient aussi l'occasion de réjouissances et de plaisirs simples, mais animés d'une franche gaieté qui agrémentait la vie laborieuse et souvent pénible des gens de la campagne.
Point de routes ni même de chemins vicinaux. Les seules routes nationales qui traversaient Domfront étaient celle de Paris à Brest et celle de Caen à Laval. D'ailleurs, celle-ci n'était pas encore
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achevée, lorsqu'en 1837 je fis le voyage de Domfront à Caen, pour entrer au lycée de cette dernière ville.
Il n'y avait, pour communiquer entre les communes et pour l'exploitation des terres, que des chemins creux, entre de hautes haies plantées d'arbres, de la largeur d'une voiture. Encore n'y avait-il pas dans la contrée de voitures suspendues; on n'y connaissait que des charrettes. On ne voyageait qu'à cheval; les femmes en trousse derrière le cavalier : et si je puis me mettre en scène pour achever le tableau, il arrivait quelquefois que, pour nous faire voyager, on chargeait un cheval de deux panniers mannequins, clans lesquels on nous casait, ma sœur et moi; et notre bonne à cheval entre deux. La contrée de Domfront, qu'on appelait le Pays Bas, donnait l'impression d'un paysage d'un pittoresque et d'un charme inouïs, qui a laissé dans nos imaginations des tableaux variés et des visions étranges et saisissantes. On traversait, en voyageant, des collines incultes, des tertres ou des landes sans arbres et couvertes de wignons ou ajoncs, de plantes sauvages, où paissaient quelquefois des bandes de petits chevaux de charbonniers, dont la race a disparu avec les charbonniers, et qui vivaient, aux dépens de la végétation, dans les forêts ou à travers les landes. Il y avait encore, ça et là, des étangs qui occupaient de larges espaces, et, ce qui ajoutait à cet aspect inouï d'une campagne si étrange, c'est que le tiers des terres cultivées était laissé en friche pendant trois ans, selon l'alternance des cultures de fonds alloués pour une durée de neuf ans. Celait le mode connu alors de fumer la terre en laissant
reposer pendant trois années sur neuf les champs de culture, et, pendant les trois années sans culture, on y laissait croître les wignons, les ajoncs et les herbes folles, destinées, croyait-on, à l'engraissement de la terre.
Les biens communaux contribuaient aussi à donner à la campagne un aspect un peu sauvage. C'étaient des terrains vastes généralement, peu ou pas du tout cultivés, mais pouvant servir de pâturage, ou bien fournissant des fagots de bois sec et de racines sauvages. Ces terrains, appartenant aux communes, restaient indivis et étaient exploités par les habitants selon les règlements locaux faisant loi. C'étaient des ressources précieuses pour les pauvres gens qui pouvaient faire paître le bétail, chèvre ou vache, qui alimentait la chaumière d'une nourriture saine et appétissante.
Les hommes qui prirent en main en 1830 le gou vernement de la France, avec la prétention de la faire entrer dans les voies du progrès et de lui en faire goûter les douceurs, obligèrent les communes à vendre les biens communaux, dont le prix servit à alimenter le trésor public sous forme de rentes sur l'État. On enlevait ainsi aux habitants des campagnes une ressource précieuse, en échange de bénéfices illusoires, qui revenaient principalement aux fonctionnaires, dont le règne allait remplacer celui des rois.
Les communes qui dissipèrent promptement les prix de ces terrains n'en furent pas plus riches; et les pauvres gens y ont perdu des ressources précieuses, dont leur dignité n'avait pas à souffrir.
Pour qui n'a pas vécu dans ces temps préhistoriques, il est difficile de se figurer ce qu'était l'existence d'alors, absolument dénuée de toutes les commodités et du luxe dont il semble maintenant que l'on ne pourrait se passer. On y vivait pourtant, et pour qui a vécu dans ces temps éloignés, il est vrai de dire que la bonne humeur et même la gaieté remplaçaient agréablement le bien-être d'à présent.
Point de déplacements, point de rapports même avec les villes environnantes. On vivait entre soi, chez soi et avec soi. Des rapports sociaux faciles avec les habitants et des relations mondaines avec les gens du cru ou avec les fonctionnaires, qui étaient encore entourés d'une grande considération. Un savoir-vivre très réel et de bonne façon, à la française; de la cordialité et de la bonne humeur; de l'esprit même, du bon cru et de bon aloi.
Mais, d'autre part, pas même d'allumettes chimiques; pour avoir du feu on se servait de la pierre à fusil et d'amadou, et, tout au plus, d'un certain briquet dit phosphorique, qui venait d'être inventé. Aucune allumette dite chimique. De bougies, pas davantage, si ce n'est dans quelques demeures de personnes riches et haut huppées. Pas de lampes, sauf une certaine lampe, dite Carcel, qui était un assemblage de quinquets. Dans les cuisines on s'éclairait avec de petites chandelles, ou mieux encore avec la pétoche, petite mèche enduite de résine de sapin.
La nourriture des gens de la campagne était très simple : la soupe, du pain (généralement du pain de seigle), ou même du pain noir (blé de sar-
razin). Très peu de viande; rarement, une fois par semaine : galette et bouillie et lait caillé.
Pas de délicatesse ni de confort dans la vie journalière. Naturellement, les toilettes étaient simples; simples aussi les idées. Certaines superstitions rudimentaires se rencontraient un peu partout. On croyait aux revenants, au loup-garou, au mauvais œil. Mais la gaieté conservait son empire, sous la forme de la vigueur et de l'entrain. On aimait la vie. Les familles étaient nombreuses. Les chemins grouillaient d'enfants.
Les habitants du pays ne s'en éloignaient jamais, par suite de la grande difficulté des communications. On allait à la ville voisine, les jours de marché ou des foires à bestiaux. Une fois par an, les personnes, qui voulaient agrémenter un peu leur existence, se rendaient à quelque grande foire. Il y en avait dans toutes les provinces, où les marchands d'objets de luxe ou de consommation un peu relevée apportaient en grand apparat leurs marchandises. C'étaient, pour les campagnes d'alors, ce que sont aujourd'hui les grands magasins pour les habitants des villes ou de la campagne. C'était une affaire que ces voyages à la foire de grand renom. Ils mettaient en mouvement toute la province.
Non seulement les habitudes de vie, les mœurs, les costumes variaient de paroisse à paroisse, mais le langage était différent. Sans parler des langues proprement dites, comme la langue provençale ou basque, ou bretonne, ou flamande, on parlait dans les provinces françaises un patois qui différenciait les provinces autant que les costumes. En Basse- Normandie, le langage populaire était rempli
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d'expressions pittoresques et dérivant de langues primitives, des tournures de phrases qui différaient de la langue policée et proprement française. C'était imagé et charmant. Les maîtres d'école de ce temps-là n'avaient pas la mission d'éduquer les villageois et de leur enseigner les mystères de la science moderne. C'étaient des hommes simples, assidus à leur devoir de maîtres, qui enseignaient ce qu'ils savaient très bien, qui donnaient le bon exemple d'une vie modeste et régulière, qui conduisaient les enfants aux offices religieux, et qui même, le plus souvent, étaient chantres à l'église. La Révolution avait, semble-t-il, passé comme passent les cyclones sur des régions lointaines, et j'ai constaté souvent que les personnes qui avaient assisté à l'âge d'homme aux événements de cette époque révolutionnaire n'en parlaient pas. Il semblait qu'elles en avaient gardé une sorte de sentiment de stupeur ou de crainte. Et puis l'âme française est ouverte à toutes les émotions; mais elle ne s'en laisse pas écraser; et l'on est très porté, à propos d'elle, à taxer de légèreté ce qui n'est que la flexibilité vigoureuse d'un acier bien forgé. Les familles pouvaient aussi avoir entre elles tant de reproches à se faire mutuellement qu'il valait mieux passer l'éponge et feindre l'oubli, afin de pouvoir vivre côte à côte en rapports supportables. Néanmoins, les sentiments violents qu'avaient suscités dans le cœur de la France les guerres de la Révolution, celles de l'Empire et même tout récemment la guerre d'Espagne et enfin la prise d'Alger, le dernier exploit d'hier, avaient entretenu et ravivé le sentiment militaire, si facilement excitable chez nous.
La Révolution de Juillet avait fourni un regain de faveur à ces ardeurs guerrières. Afin sans doute de leur donner une satisfaction sans périls, le nouveau gouvernement avait imaginé de rétablir la garde nationale; et, dans la crainte qu'on ne se méprenne sur mes sentiments, au sujet de la garde nationale, j'ajoute que cette milice s'est toujours noblement conduite, souvent même avec héroïsme, et que l'Assemblée nationale de 1871 a commis une grande faute en la supprimant.
D'après la nouvelle institution, on devait constituer un bataillon par canton et organiser l'ensemble selon le mode militaire de l'armée proprement dite. Il fut procédé avec une ardeur sincère à cette organisation. Nos populations rurales étaient si loin de subir alors les pressions révolutionnaires de la veille qu'elles choisirent en général, dans chaque canton, comme chef de bataillon et comme officiers, les représentants des anciennes familles qui avaient tenu autrefois un rang élevé, et généralement des familles nobles. C'est ainsi que dans le canton de Messei (Orne) les deux chefs de bataillon élus par les habitants furent MM. du Bur, frères, dont l'un avait servi dans la Garde d'honneur en 1813 et appartenait à une famille noble du pays (1).
J'ai assisté aux premiers actes de cette organisation ; et rien n'égalait l'inexpérience, le désarroi, l'aspect souvent comique des manœuvres de ces troupiers improvisés, paysans hier, sans costumes, ou seulement avec des blouses dont les lisérés étaient tricolores, sans armes même, la
(1) MM. du Bur étaient mes grands-oncles du côté paternel.
plupart n'étant, dans le rang et aux exercices, armés que de bâtons. Et tout de même, ces milices, que tout devait rendre ridicules, ne Fêtaient nullement, tant on sentait que tout ce monde, officiers, sous-officiers et soldats, avait sous ces costumes, presque risibles, une âme française et dos cœurs de soldats. J'ai assisté à Domfront à de grandes revues de ces milices; et je me souviens très bien d'avoir vu le plus grand nombre de ces soldats improvisés, vêtus de blouses et armés de bâtons. Et cela ne prêtait point à rire. La Fontaine n'a-t-il pas dit : « C'est le cœur qui fait tout ». Et le cœur y était.
Ce pays bas normand, si différent de ce qu'il est aujourd'hui, était dominé par une vieille citadelle du moyen âge.
C'était la ville de Domfront, qui avait en effet alors l'aspect d'une citadelle plus que d'une ville. Elle n'avait point encore été disqualifiée, je dirais volontiers déshonorée, par la suffisance des ingénieurs. Et ici, par un cas particulier, l'ingénieur qui a commis cette espèce de sacrilège était né à Domfront même. On y voyait encore des tours plus ou moins intactes, restes de l'antique citadelle du moyen âge, et les ruines du vieux donjon dont un pan de mur attestait encore la formidable puissance. Ce fut la prise de Domfront qui termina la guerre civile du seizième siècle, lorsque le maréchal de Matignon s'empara de cette vieille citadelle et fit prisonnier Montgommery, qui, envoyé à Paris, y fut décapité.
La vieille ville avait conservé mille vestiges de son ancien état de citadelle. Et indépendamment
des souvenirs vivants qu'elle a laissés dans le cœur et dans les yeux de ceux qui l'ont vue alors, elle a laissé dans leur âme des impressions tellement fortes qu'ils se la représentent avec ses tours, ses pans de murs, ses portes, son porche, les noms des rues, la poterne, son antique chemin de ronde, encore horde d'arbres archiséculaires ; le pont presque branlant jeté sur un abîme et qui reliait le donjon à la ville. Le faubourg rattaché à la cité par un pont jeté au-dessus du chemin qui reliait la vieille cité aux pays environnants, les vestiges miséreux de ce faubourg qui conservait encore les traces de ces populaces sans nom qui pullulent dans le voisinage des villes occupées par des soldats; les lierres et les plantes vivaces avec leurs fleurs printanières qui s'attachent aux vieux murs, comme les souvenirs se lient aux vieilles choses; les porches conservés dans la haute ville; et ses maisons bâties sur le rocher et qui dominaient un horizon immense, forêts touffues, d'où émergeaient çà et là quelques clochers de villages voisins; cette vision des temps anciens et des choses disparues a laissé dans l'imagination de ceux qui en ont été frappés des traces comme vivantes du temps passé.
Et de même les mœurs des habitants de cette vieille cité gardaient encore les souvenirs des traditions locales. Et ces traditions avaient conservé les traits principaux de l'esprit de la population, demeurée très originale, dans son mode de parler et de vivre. Il en était de même dans toutes les provinces, alors que les communications étaient en quelque sorte nulles, et que les populations conservaient les vieilles coutumes.
A la différence des campagnes, où la tradition s'était mieux maintenue, et oii la Révolution avait eu peu d'influence sur le mode de penser et de vivre des populations, dans les villes, au contraire, certaine fraction de la population avait tiré avantage de la Révolution, en prenant de l'importance par les emplois publics, et en goûtant les fausses joies de ce qu'elle crut être une ère de progrès et d'émancipation. Cette fraction de la population avait embrassé avec un certain enthousiasme les idées nouvelles, en goûtant les satisfactions qu'elle s'imaginait trouver dans l'égalité! Et néanmoins, les nécessités de la vie comme dans les cités concentrées, et sans rapports avec le voisinage; les raisons d'intérêt qui portent à ménager autrui, et aussi un fonds de bonté native, cet ensemble de circonstances contribuait à rendre la vie facile et même aimable. On pouvait constater, chez quelques familles nouvellement émergées, une tendance à marquer déjà les distances et à jouer à une aristocratie de date nouvelle. Les avantages de la fortune les aidaient à s'attribuer ce rôle, mais ce n'était pas bien pris au sérieux, et la' société nouvellement constituée au sortir de la Révolution se ressentait encore de l'humeur aimable et un peu joviale, narquoise aussi, qui était le caractère essentiel de la population de France.
Le ciment de cette société française, profondément composé de l'idée du droit latin et de l'idée chrétienne, était solide et encore résistant. Il ne s'est décomposé que plus tard, mais dans ce temps-là, les mœurs intimes, les habitudes sociales, les actes et le langage étaient encore empreints des principes, des idées générales, des formules mêmes de
la civilisation chrétienne. Les mœurs individuelles pouvaient laisser entrevoir de grands relâchements, mais la moralité générale, sans être prude et pesante, avait un aspect à peu près universel de décence et de bienséance qui se faisaient sentir jusque dans les relations mondaines et dans le train journalier des affaires domestiques. Les affectations de qualité supérieure affichées par les maîtres de l'ère moderne n'avaient pas encore produit leurs effets de prétentions sociales un peu sottes et plates.
Les conditions sociales de la famille étaient, à cette époque, plus stables que de nos jours, et il en résultait un certain équilibre mondain et social, plus favorable au bonheur domestique que les appétences vers un avenir meilleur, et que le goût perpétuel de changer de condition. On se tenait en général à sa place et à son rang, et on ne souffrait pas de s'y tenir.
Ce n'était pas l'âge d'or, mais enfin la société française était mieux assise, et j'ajoute plus en gaieté que celle de nos jours, laquelle est sujette à une trépidation perpétuelle vers le changement, et dévorée de l'insatiable soif d'amélioration de son sort.
L'impression de ceux qui ont vécu à cette époque est que le monde d'alors était plus g-ai et peut-être meilleur que celui de notre temps.
Mais combien il était privé des agréments et des commodités de la vie que procure la civilisation de nos jours ! Ce n'est pas à dire que les agréments de cette civilisation rendent la vie plus aimable ni les Français plus heureux. A en juger par l'humeur actuelle de la nation, il semblerait au contraire que
la nation ait perdu en bonne humeur ce qu'elle a gagné en bien-être.
Les idées font lentement leur chemin à travers les masses profondes d'un peuple, composées de générations successives, qui se défendent instinctivement contre des nouveautés qu'elles ne comprennent pas. C'est le premier obstacle, joint à l'état matériel du pays, qui suspendit, pour un temps, le cours de la Révolution. Les idées essentielles de la Révolution, celles qui tendaient à effacer dans les lois et dans les institutions politiques les inégalités sociales, avaient depuis longtemps fait plus ou moins sourdement leur chemin. Les violences révolutionnaires et, à leur suite, la série des temps héroïques de guerres et de victoires, avaient suspendu, dans l'esprit public, le travail de rénovation sociale opéré dans les sphères gouvernementales. A la suite des convulsions révolutionnaires, les sacrifices en hommes et en argent, avec lesquels s'était payée la gloire, firent accepter comme un allégement et un repos la Restauration; et pour un temps encore les effets civils et domestiques de la Révolution avaient été suspendus ; de sorte que les idées modernes n'avaient pas encore remplacé, dans l'esprit des masses, les antiques notions sur la vie. Les relations sociales restèrent pendant longtemps les mêmes que dans les temps antérieurs; et s'il est vrai qu'il y avait une part de justice et de raison dans les mouvements révolutionnaires, il est aussi vrai de dire qu'on y pouvait trouver le germe d'erreurs d'ordre social qui avaient prévalu, pendant un temps, sur ce que la Révolution contenait en elle de raison-
nable. La société française, dans les temps qui suivirent la Révolution, a encore vécu sous l'égide de traditions anciennes, avec une tendance vers un certain idéal qu'elle avait entrevu. Pendant assez longtemps elle est demeurée dans une sorte d'état intermédiaire, traditionnelle à la fois et révolutionnaire : traditionnelle par ses habitudes de vie et dans les rapports mutuels des Français entre eux; révolutionnaire par les idées nouvelles qui avaient donné naissance à la Révolution. La France avait subi la haute pression des victoires et des charges de toute sorte que ces victoires imposaient. Si bien que la chute de l'Empire fut envisagée avec joie. Les hommes qui ont recueilli les souvenirs de ce temps-là sont unanimes à dire que le retour des Bourbons fut salué dans la France entière par des chants et par des cris d'enthousiasme. On nous a raconté souvent que les hommes et les femmes s'embrassaient dans les rues et que l'on dansait en plein air, avec l'entrain de la délivrance. Ce fut une heure de recul, ou du moins de répit, sur les nouveautés révolutionnaires. Et puis, on était à bout de sacrifices d'hommes et d'argent.
Mais surtout ce qui retarda ces nouveautés dans leur marche en profondeur au sein de la nation, ce furent les obstacles provenant de l'état matériel du pays.
Comme je F ai déjà dit, pas de routes, si ce n'est les grandes routes royales qui reliaient Paris aux grands centres; pas même de routes moyennes comme on en créa un si grand nombre, après la loi de 1836 sur les chemins vicinaux. Chaque région était comme fermée, et sans communications avec les villes voisines, encore moins avec
Paris. Ce ne sont pas seulement les personnes qui suivent le mouvement des communications par route terrestre ou fluviales, ce sont aussi les idées. Les populations, concentrées chacune dans leur région respective, n'ayant de rapports qu'entre les habitants d'une même contrée, les jours de foires ou de marchés à la ville voisine, ou de fêtes locales, vivaient dans la même sphère d'idées où leurs parents et eux-mêmes avaient toujours vécu. Pas de journaux, pas de circulaires, pas d'empoisonnement par la presse et pas de commis voyageurs en marchandises de cette espèce. C'était encore le temps des colporteurs vulgarisant, avec leur hotte, les nouveautés à la mode.
Les lois avaient modifié profondément l'état intérieur de la France, en supprimant les provinces et en instituant les départements. Les autorités constituées en vue de ce nouvel état de choses n'avaient pas tout d'abord produit leurs effets d'assimilation et de concentration. Le nom des provinces était encore employé dans l'ordinaire de la vie, pour désigner les lieux et même les personnes. Il y avait encore dans l'opinion générale, et même dans le langage usuel, une Bretagne, une Normandie, un Artois, un Berry, une Provence; et les habitants de ces contrées étaient jaloux de leur qualité particulière autant que fiers de leur titre de Français. Ils se distinguaient les uns des autres par des caractéristiques très marquées, ce qui prêtait un caractère d'originalité à l'ensemble de ces races d'hommes si parfaitement semblables les uns et les autres par les traits distinctifs du Français. La France, tout en étant aussi compacte qu'elle l'est aujourd'hui, était en quelque sorte plus variée;
et parmi les habitants, tous unis comme de nos jours par le sentiment du patriotisme le plus sincère, on rencontrait des originaux qui donnaient une physionomie plus humaine et plus vraie à la race. La parfaite conformité des idées et des manières a fini par donner à la société tout entière un faux air de façons civilisées, qui ne sont au fond que de la platitude et l'uniformité dans le vulgaire. 11 s'est établi, sous l'empire d'une sorte de réglementation générale, un mode de vivre uniformisé également, qui a supprimé toute originalité et qui a influé sur les mœurs et sur les caractères. Les idées, les moeurs et les façons se sont modelés sur un type unique, qui serait le Français d'aujourd'hui^ personnage qui s'applique à dépouiller toute originalité et qui, en voulant ressembler à tout le monde, ne ressemble plus à rien, si ce n'est à un type d'homme sans caractère, sans allure et sans aucun trait particulier qui le différencie des autres, tous uniformément affligés du ton comme il faut.
Les traits particuliers de la race s'effacent en s'uniformisant. La fusion qui s'est opérée entre les provinces tend à se faire entre la France entière et les nations voisines : son originalité y perd sans que sa personnalité y gagne. Mais, depuis l'époque dont je cherche à rappeler les traits, d'autres phénomènes se sont produits sous l'influence du progrès et de la civilisation, et aussi, hélas I par l'effet de notre abaissement, qui sera momentané, je pense. Il y faut prendre garde si l'on veut écarter le danger que la France n'en vienne à se fondre dans un affreux mélange des races étrangères!
A l'époque que je cherche à dépeindre on n'en était point arrivé à cet échelon de décrépitude et
de déchéance où la France s'est abaissée sous l'influence juive jusqu'au point de renier en quelque sorte sa personnalité. On tenait encore la tête droite avec un certain air de vanité ; et le coq gaulois n'avait point encore abaissé sa crête; mais la fusion de toutes les provinces reniant ou abandonnant leur caractère propre, pour ne former qu'une nation unifiée, devait favoriser notablement la diffusion des idées nouvelles, devenues une sorte de Charte, ou, si l'on veut, d'évangile de l'ère moderne.
L'organisation administrative du pays, sous toutes ses formes, judiciaire, financière et administrative, fut aussi un très puissant instrument de fusion; et enfin ces changements profonds, annoncés avec quelque emphase comme un progrès, furent rendus faciles et rapides par la création de voies de communication, devenue l'objet principal des préoccupations du gouvernement et des vœux des populations.
Dans la première période du dix-neuvième siècle il se fit comme une sorte de déclanchement sur la surface du territoire. L'instinct impulsif de la population la poussait à sortir de l'état d'isolement dans lequel elle avait longtemps vécu et qui, sous l'empire des idées nouvelles, lui parut tout à coup insupportable.
L'organisation administrative sortie de la Révolution n'était plus en rapport avec l'ancien état de choses. Elle avait nécessairement pour effet de modifier profondément l'ordre antique et, comme conséquence fatale, de changer les mœurs et l'état d'esprit des populations. Ces effets d'ordre r national sont très lents à se produire; mais peu à
peu l'esprit nouveau se faisait jour partout. Les idées, issues de l'époque révolutionnaire, tendaient à se répandre, et elles exerçaient, sur les imaginations d'abord, sur les modes de vivre ensuite, une influence dont le résultat était le goût et le besoin de changements.
Les nouveaux systèmes d'administration, en s'installant de plus en plus dans le pays tout entier, l'ouvraient à une vie nouvelle, plus active sinon plus intense.
Les rapports entre hommes, les rapports de l'administration avec les administrés devenaient plus fréquents; et chaque fraction de la nation, pénétrée peu à peu de l'esprit nouveau, sortant de son isolement antérieur, se mêlait de plus en plus à la vie commune. Les besoins économiques se faisaient sentir sur tous les points du territoire, nécessitant des rapports plus ouverts et plus fréquents. Et enfin la poussée générale vers de grandes transformations d'ordre matériel, à la suite et comme conséquence de la Révolution, se faisaient sentir sur tous les points du territoire. Le moment était venu où ces mouvements inférieurs, comme une sourde poussée de vie nationale, allaient se manifester par de grands changements. L'entrée en scène des nouveaux moyens de transport était venue. L'heure de la vapeur, et bientôt après des chemins de fer, avait sonné.
Ce fut l'époque des découvertes surprenantes dans l'ordre scientifique, plus merveilleuses encore par l'application qui en fut faite aux besoins des hommes. Mais cette force d'expansion, qui allait produire de si extraordinaires changements dans
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la vie matérielle, ne se manifesta d'abord que par la construction et par l'ouverture de routes nationales et surtout vicinales, qui ne tardèrent pas, h partir de la loi de 1836, à couvrir le sol d'un réseau de voies de communications. Et cette nouveauté dans Tordre administratif allait être le point de départ d'une révolution nouvelle, mais cette fois dans Tordre des intérêts matériels de consommation, d'échanges, de commerce et aussi de l'état des populations.
Des modifications profondes ne tardèrent pas en effet à se produire dans Tordre matériel et dans Tordre moral, par l'effet des voies nouvelles ouvertes au commerce, aux besoins d'expansion et h de nouvelles habitudes de vie, qui, peu à peu, modifièrent profondément l'état général de la France. On donne le nom de progrès à ce qui n'est en réalité que changement; et, en tout cas, il faudrait s'entendre sur le sens du mot progrès. Mais, soit convention pure, soit réalité, on a considéré comme une époque de progrès les commencements du siècle dernier, où se produisirent de grands changements dans les modes de vivre, dans l'état d'esprit, et dans les mœurs en général de la population de France. Il serait oiseux, et ce n'est pas mon dessein, de philosopher à ce sujet. Je me borne à rappeler quel fut successivement l'état moral et Tétat matériel des Français aux époques diverses que j'ai vécues avec eux. J'ai assisté aux merveilleuses découvertes de la science appliquées aux besoins et au goût des populations. Je les admire sans les comprendre; je me rends compte des prodigieux changements introduits dans la vie matérielle et dans Tordre intellectuel,
par les applications de la science aux besoins des hommes; je les admire, sans être bien assuré que les hommes en sont plus heureux. Je pense que le , bonheur ne dépend pas des satisfactions d'ordre matériel, que l'homme peut trouver à l'heure où il vit et qui passe. Mais il est certain que les découvertes scientifiques, appliquées aux besoins journaliers des hommes, ont modifié profondément les habitudes de vie et conséquemment les mœurs des hommes dans le cours du dix-neuvième siècle.
Un des principaux effets des facilités de circulation résultant de l'ouverture de routes et un peu plus tard de la construction des chemins de fer, fut d'amener assez promptement la désertion des campagnes; j'entends la désertion des familles qui séjournaient dans les campagnes sans être proprement attachées à la glèbe, mais qui avaient continué après la Révolution à habiter les demeures des ancêtres, châteaux ou logis plus ou moins importants. Avant la Révolution, et pendant quelque temps encore après elle, les campagnes, indépendamment des laboureurs, fermiers et gens attachés à la glèbe, étaient, presque dans chaque paroisse, habitées par une ou plusieurs familles qui y jouaient le rôle de protecteurs et de guides; c'étaient aussi des foyers de lumière et de moralité. Ces familles se voyaient entre elles, et leur commerce mutuel suffisait à leurs besoins de sociabilité. C'étaient, pour la plupart d'entre elles dans ces temps-là, les débris d'anciennes familles nobles qui. peu à peu, avaient perdu non leur rang mais leurs richesses, et qui, se survivant à elles-mêmes, entretenaient encore, parmi elles, les souvenirs et les mœurs du passé.
A côté de ces familles, figuraient aussi avec honneur des personnes de condition moins élevée, mais qui, par leurs habitudes de vie et par leur tenue de maison, vivaient à côté d'elles sur un pied d'égalité; et ces familles entretenaient toutes ensemble les goûts et les habitudes de la sociabilité.
Pour diverses causes, ces familles désertèrent peu à peu les campagnes, pour aller vivre dans les villes.
La Révolution, l'Empire et les institutions civiles nouvellement créées pour remplacer l'ancienne organisation du royaume de France, avaient donné naissance à une classe sociale nouvelle, celle des fonctionnaires. Ce fut l'aristocratie moderne. Toutes les familles naguère confinées dans les campagnes ou clans les petits centres provinciaux aspirèrent, dès lors, à prendre rang dans cette nouvelle catégorie de citoyens, qui constitua en réalité une classe. Ce fut le règne de la Bourgoisie issue de la Révolution. C'est dans les rangs de cette classe sociale que les familles, jusqu'alors résidant dans leurs demeures seigneuriales ou simplement bourgeoises des campagnes, aspirèrent à entrer. Cet exode des campagnes donna ainsi naissance à une catégorie sociale qui aspirait à prendre la place de l'ancienne aristocratie et qui, en fait, en remplit le rôle social, sous des formes et avec une physionomie nouvelles. Pendant la Révolution, et après elle, de 1815 à 1830, les anciennes familles nobles, même celles qui étaient entrées dans les cadres de la nouvelle organisation administrative, avaient encore conservé leur priorité dans cette
société. En même temps, les familles récemment établies dans Tordre social par la poussée révolutionnaire prétendaient se faire leur place, et les deux classes avaient des prétentions égales à y occuper la première. De là, des luttes souvent sans merci, et qui furent une des causes de l'échec de la Restauration monarchique.
Mme de Rémusat, dont le mari fut à cette époque préfet de Toulouse, fait, dans ses lettres, l'exposé des luttes, risibles et cruelles à la fois, dont la société d'alors fut le théâtre. La vanité française rend presque impraticable la sociabilité accommodée au genre révolutionnaire. Les querelles de salons avivaient les querelles politiques et les rendaient inexorables et mortelles. Il était inévitable, en effet, que les querelles d'ordre politique se greffassent sur les rivalités de salon, et c'est ce qui arriva. La Révolution avait été une crise sauvage et sanglante. L'Empire avait régularisé l'anarchie sociale et révolutionnaire. La Restauration tenta de renouer la chaîne interrompue de la vie sociale de France, et elle ne fit que raviver les querelles intestines contenues, en apparence seulement, par les institutions nouvelles.
Les intérêts d'ordre matériel jouent un grand rôle dans la vie sociale. Ce rôle est même, à de certaines époques, prépondérant. Mais ce qui prédomine, dans les sociétés, ce sont surtout les raisons d'ordre moral; de là l'importance décisive des affaires de cet ordre. Pendant cette première période de la vie nationale qui a suivi la Révolution, quelle fut l'idée directrice de la société française? J'ai songé à m'en rendre compte, je pourrais dire après coup. C'est par un long retour vers ce passé loin-
tain que je cherche à reconstruire la société tout entière d'alors, avec ses manières et surtout avec ses raisons de vivre. Si vous voulez, nous laisserons de côté la période napoléonienne. La raison en est que pendant cette période l'idée directrice prédominante fut celle d'un homme de génie, guerrier et despote civil. Mais, après cette période écoulée, quelle fut l'idée directrice de la société française?
La Révolution Française, celle qui date de 89, offre deux aspects divers. Ce fut une ère de sauvagerie, et en même temps une ère de révolution dans les idées directrices de la société française. La sauvagerie est le fait de la bête qui subsiste sous le masque et sous le type humains. Elle est un déchaînement de la bestialité provoquée par les instincts qui sont au fond de la bête, et qui la mènent quand ces instincts sont déchaînés et ne sont plus contenus et dirigés par la raison, éclairée elle-même et guidée par un enseignement supérieur et reçu d'en-haut. L'homme qui a secoué le joug de l'esprit et qui n'obéit plus qu'à ses instincts est pire que l'animal, parce que ce dernier n'est guidé que par ses besoins de brute, tandis que l'homme à l'état sauvage joint à ses instincts de bête brute la rage de passions violentes éveillées et surexcitées par une volonté criminelle et éclairée. Ce qui achève la supériorité de l'homme débridé par l'idée révolutionnaire sur la bête proprement dite, c'est que l'homme sait ce qu'il fait quand il se livre à ses instincts de bestialité : il en jouit; sa méchanceté l'enchante, et sa volonté est complice du mal qu'il fait; tandis que la bête obéit seulement aux instincts qui la poussent, et qu'elle blesse et qu'elle
tue sans avoir conscience du mal qu'elle fait. Le révolutionnaire s'en délecte. A ce point de vue la Révolution a une durée limitée et une action circonscrite : c'est un accès de rage.
La Révolution provoquée par une conception nouvelle de la direction morale de la société est bien différente dans ses effets et dans sa durée. La France de l'ancien Régime en était arrivée à un degré de délabrement réel dans l'ordre politique et général. Les causes de cet état morbide sont multiples. On peut dire cependant que les principales causes sont imputables à la royauté elle-même, qui5 à dater de Louis XIII, c'est-à-dire depuis la direction imprimée au royaume par l'Italienne Catherine de Médicis et par l'Espagnole-Autrichienne Anne d'Autriche, par Richelieu, par Mazarin, fut muée, de monarchie française et libre, en une monarchie absolue.
Ce fut surtout pendant le dix-huitième siècle que se multiplièrent et s'aggravèrent les causes de délabrement et de ruines de la société constituée selon le mode monarchique avec les éléments sociaux, c'est-à-dire avec les débris fort délabrés de la féodalité.
Toute société renferme en elle des germes de ruine, comme le corps humain lui-même.
A ces causes quasi naturelles de destruction, lesquelles d'ailleurs sont guérissables, s'ajoutèrent en France d'autres causes, importées celles-là, et introduites dans le corps social, comme un poison et un élément de ruine. Je veux parler des théories sociales et philosophiques importées et fomentées par les philosophes du temps ; et, plus encore, des germes de destruction sociale introduits dans le
monde moderne par les sociétés secrètes et principalement par la franc-maçonnerie.
Le dix-huitième siècle a été une époque de décomposition, pendant laquelle la société française a été dénaturée, en quelque sorte, et muée en une société nouvelle; mais la transformation ne pouvait se faire pacifiquement et comme avec Tassentiment préconçu des fractions diverses de la société : les passions et les intérêts entrent toujours en jeu dans les époques de révolution sociale, et les conflits de ce genre ne se dénouent jamais pacifiquement.
Lorsqu'on a connu des survivants du dix-huitième siècle, qui avaient traversé la Révolution et qui formèrent le gros de la société française au dix-neuvième siècle, on peut se rendre compte des causes de la ruine de l'ancienne société et des difficultés, pour la nouvelle, de se reconstituer et de se reformer dans un moule nouveau et dans la voie qu'elle avait à suivre.
L'organisation intérieure du royaume de France avait été successivement, et pièce à pièce, détruite par la Royauté elle-même devenue absolue et sans contrôle depuis Louis XIV; cette démolition avait duré près de deux siècles. Mais ce n'était pas seulement le mécanisme organique qui avait été usé par le temps et par la défection des volontés, séduites par des perspectives de progrès ou, mieux, de changements; peu à peu s'était infiltré dans l'âme française un esprit nouveau. Les modes de vivre, les idées de rénovation, la vie domestique, l'ordre social, le rôle de l'argent, Y ordre enfin, pour appeler d'un seul mot ce qui constitue le mode de vivre d'une société, s'était peu à peu transformé, et la
France, pimpante, rieuse, chantante, affolée de plaisirs, se transfigurait sans s'en douter. Et comme il arrive aux naturels vifs, légers et bons enfants, elle justifiait vis-à-vis d'elle-même son changement de vie par de bonnes raisons. La philosophie nouvelle les lui offrait. Les salons ouverts à tous les plaisirs furent d'admirables asiles pour les conférenciers du temps. C'étaient les philosophes. La société française se trouva désarmée et sans force de résistance lorsque se présentèrent les exécuteurs.
Dans quelle vue la Providence suscita un soldat de génie pour soulever la nation, éperdue de mots et de gestes, et pour la mener triomphante à travers le monde, l'avenir le dira. Mais le soldat de génie, qui fut aussi un constructeur d'empires, n'avait pas tué le germe de décomposition sociale introduit en France par la philosophie du dix-huitième siècle et par la franc-maçonnerie. Il avait réparé l'édifice social en l'appuyant sur l'Église, mais il avait travaillé comme un réformateur entendu sur les questions de statistiques, non comme un croyant. C'est pourquoi son œuvre de législation ne fut point une œuvre réparatrice : ce fut celle d'un très bon maçon, non celle d'un architecte, pareil à ceux qui avaient construit les cathédrales et aussi la société du Moyen âge.
La Restauration des Bourbons portait en elle des germes de régénération plutôt politique que religieuse. La nation, quasi exsangue à la suite de vingt années de guerre et quelles guerres! échappée aux angoisses et aux terreurs que la Révolution et ses suites avaient répandues partout comme un deuil national, la nation avait accueilli le retour des
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Bourbons avec une joie véritable, et qui se manifesta par des cris de réjouissance et de délivrance. A ce sujet, M. Frédéric Masson, qui est un historien sincère et un galant homme, a fait bonne justice de l'épopée du retour de l'île d'Elbe. Et son récit n'est pas suspect, puisqu'il fait profession éclatante d'être attaché à la cause bonapartiste.
Mais c'est un historien véridique, et la sincérité est la conséquence de sa probité d'historien. Il a raconté, avec les preuves à l'appui, queleretour de l'île d'Elbe avait été préparé, organisé et réalisé par un officier supérieur de la grande armée, demeurant à Besançon pendant la première Restauration, lequel avait mis tout en œuvre, préparant les étapes, suscitant les trahisons, ayant enfin arrangé toutes choses, après s'être entendu avec l'Empereur, auprès de qui il s'était rendu dans son royaume de l'île d'Elbe. De sorte que le fameux vol de l'aigle de clochers en clochers est une pure légende. La vérité historique est que la France était lasse jusqu'au dégoût ou jusqu'à la colère du despotisme impérial, et que l'on avait dansé dans les rues le jour où l'on avait appris la déroute définitive de l'Empire et la Restauration des Bourbons. Les clameurs, bien naturelles d'ailleurs, des officiers retraités ne peuvent prévaloir sur ces réalités, affirmées par tous les témoins de ce temps-là. Louis XVIII, qui était un philosophe sceptique à la mode du dix-huitième siècle; Decazes, son confident, qui était, je crois, franc-maçon; Talleyrand et Fouché, dont il avait accepté ou subi le concours, n'étaient pas propres au rôle de restaurateurs de l'ordre, que les événements leur avaient préparé. Chose étrange! la société française, qui avait reçu
la terrible leçon de l'époque révolutionnaire, n'était pas guérie de son mal d'incrédulité. Le poison avait pénétré profondément dans les moelles de cette société, que des esprits supérieurs, comme ceux de Bonald et de Joseph de Maistre, avaient pourtant avertie, après tant de désordres qui auraient dû servir de sanglantes leçons.
Le concordat et la protection accordée à l'Église de France après l'orage révolutionnaire avaient été, comme l'hypocrisie, un hommage rendu à la vertu : c'était une œuvre uniquement politique. La Restauration, avec Louis XVIII et avec son entourage particulier, avait accordé aux autels un hommage plus réel. La revanche de la Foi et le retour au culte catholique avaient eu leur part dans l'acte de la Restauration : c'était la part qui revenait au catholicisme encore vivant dans la Vendée et dans beaucoup de provinces. Ce sentiment a sa place et une place importante dans l'avènement de la première et de la deuxième Restauration. Mais l'influence de la philosophie du dix-huitième siècle persistait à se faire sentir dans les régions les plus élevées de la société française. Les horreurs de la Terreur, le vol triomphant des aigles françaises, les actes extraordinaires, dans tous les sens, accomplis par la nation pendant ces périodes comprises entre l'ouverture des États généraux à Versailles et la restauration du trône des Bourbons, n'avaient pas eu la puissance de dissiper les erreurs introduites dans l'âme française par la philosophie du dix-huitième siècle, qui, au fond, n'était que le porte-parole, la traduction en langage académique et le truchement habilement dissimulé de la francmaçonnerie universelle. La Restauration de 1814
et de 1815 marque un temps d'arrêt dans la marche triomphante, à travers le sang, à travers la gloire, de la franc-maçonnerie, de la puissance juive contre le catholicisme. Les anciennes forces de résistance encore demeurées dans l'âme française, vitales surtout parmi la population rurale et encore parmi la population des villes qui avaient échappé à la corruption du dix-huitième siècle, servirent de point d'appui au trône, que Charles X s'efforça de réenraciner par l'antique foi et sur les vieilles mœurs de la race. Mais la fraction de la nation à laquelle les institutions politiques, rétablies par les soins de Fouché et de Talleyrand, devaient rendre l'influence effective et par là la puissance, était dénantie de ce puissant élément de vie que les nations bien portantes trouvent dans les racines vitales d'où elles sont sorties. L'autre fraction de la population, considérable par le nombre et, plus encore, par l'influence due aux situations officielles conquises, demeurait, dans l'administration et dans la politique, la partie la plus forte et la plus agissante. Ces hommes avaient dépouillé la défroque révolutionnaire, mais la plupart de ceux qui s'étaient ralliés à la Restauration avaient au fond l'âme jacobine; chez un grand nombre, la ferveur de leur loyalisme apparent leur servit de masque. Même parmi les hommes dévoués à la cause royale et à la personne des Princes, beaucoup s'étaient affranchis du joug de la foi religieuse. Il fut de mode à la Cour, comme autrefois hélas I à la Cour de Louis XVI, de faire partie des loges maçonniques, et c'est ainsi que la plupart des Gardes du corps se firent francs-maçons. Le scepticisme on fait de religion avait traverse i époque révolution-
naire et lui avait survécu comme un venin vivace. Un grand nombre, pour ne pas dire la plupart des hommes qui tenaient un rang social élevé à la Cour et en province, faisaient profession tout au moins de détachement en matière religieuse et. sans l'afficher, se tenaient dans une attitude d'indifférence dans les affaires de l'Église.
A la fin de la Restauration, il y eut des efforts tentés dans le gouvernement pour rétablir l'antique union de l'Église et de l'Etat français, mais cet effort resta à l'état officiel, c'est-à-dire superficiel; il demeura à la surface, et il ne réussit pas à rétablir l'antique alliance de la France avec l'Église. Au fond, la rupture était faite, la partie haute de la société française n'ayant plus cette sorte de sacerdoce social qui avait tant contribué à donner à notre nation la figure d'une race solide, bien plantée, bien constituée, et féconde en tout genre de productivité.
Tandis que la partie haute de la nation renonçait ou se refusait à remplir cette mission civilisatrice qui appartient aux conducteurs des peuples, la fraction populaire était restée intacte et avait conservé les traditions religieuses et familiales qui avaient procuré à la société française une base solide et pendant longtemps résistante. Cette fraction de la population qui avait fourni, pendant près de vingt années, cette prodigieuse race de soldats conquérants du monde occidental et propagateurs inconscients des idées mères de la Révolution, cette fraction avait gardé les habitudes familiales et, avec elles, les mœurs d'autrefois. Ce n'est jamais d'en bas, c'est d'en haut que les idées se propagent.
Parmi les idées directrices de cette extraordinaire période de notre histoire ou mieux de l'histoire contemporaine, celle qui domine est la doctrine de la souveraineté du peuple. Non que le peuple proprement dit, les classes inférieures, eussent à ce sujet une idée bien nette : on en a la preuve quand on étudie avec sincérité ces époques troublées, en constatant que le peuple proprement dit ne prenait aucune part réelle aux actes par lesquels il eût pu affirmer sa souveraineté; entendez par là l'exercice du droit de suffrage attribué aux citoyens par les constitutions politiques. Il est certain que le peuple, en réalité, n'usa à aucun moment de ce droit de vote ou de suffrage, qui eût été la manifestation d'une volonté réfléchie d'être le maître. Au fond, le peuple ne se souciait guère de ce pouvoir souverain qui lui était attribué — sans qu'il comprît pourquoi ni comment. On peut s'en convaincre en consultant les résultats du suffrage populaire, quand il était consulté. En fait, le peuple ne votait pas.
Il était plutôt sensible à l'idée de l'Égalité, parce que cette conquête de la Révolution caressait un des faibles de l'âme française, qui est la vanité.
Mais l'idée générale de la souveraineté du peuple en devait engendrer une autre dans le domaine de la politique, c'est-à-dire de la souveraineté mise en œuvre. Et cette idée était celle de l'individualisme. L'individualisme est à la base de la souveraineté du peuple. Chaque individu pris isolément est souverain.
L'individualisme devint ainsi la base de la société issue de la Révolution, et, pour lui faire la part qui lui appartenait et qui était universelle, on
dut supprimer toutes les forces organisées, dont l'ensemble avait composé jusqu'alors la constitution de l'État. Les ordres, — clergé, noblesse, tiers état, — les organisations civiles, — corporations, parlements, cités, — tout fut confondu dans un vaste ensemble composé d'unités, dont les caractères essentiels devaient être d'être égales entre elles. Et de là la puissance souveraine du nombre! Et le nombre, en politique, vaut ce que vaut l'unité, c'est-à-dire rien, si ce n'est une force aveugle.
L'Empire avait fait bon marché de ces théories sublunaires. Mais, lors de la restauration du trône, en 1814 et en 1815, les politiciens d'alors, héritiers et successeurs de la Révolution, en maintinrent les principes essentiels et, parmi eux, le principe de la souveraineté du peuple. Seulement, au lieu de restituer au peuple la souveraineté tout entière, on ne lui en rendit que la coque. La noix fut réservée pour les corps censitaires, c'est-à-dire pour les citoyens qui payaient un impôt de quatre cents francs, d'abord, et un peu plus tard, après 1830, de deux cents francs seulement.
Tandis que la France avait vécu, grandi et prospéré avec le Régime de la collectivité des intérêts, sous la forme des corporations à tous les degrés, elle s'est ainsi déformée, et elle a dû vivre avec le Régime de l'individualisme : un corps social débile, à la merci des aventures et des aventuriers.
Napoléon, avec son génie césarien, avait forgé de toutes pièces un mécanisme administratif destiné à remplacer les organes vitaux de l'administration française d'autrefois. La monarchie reconstituée en 1815 avait peut-être eu l'idée de reconstituer le royaume de France sous sa forme
ancienne, en négligeant cependant tout ce qui eût pu rappeler les différences et l'inégalité des classes de citovens, mais elle ne se crut pas sans doute en état de le faire; et les hommes dont le concours lui aurait été alors nécessaire ne pouvaient ni ne voulaient la seconder dans cette œuvre de reconstitution nationale. Au fond, on adaptait simplement un trône au mécanisme constitutionnel issu de la Révolution.
Malheureusement ce mécanisme est en lui-même un organe impropre à l'usage auquel on le destine, c'est-à-dire impropre au fonctionnement régulier et fécond d'une société humaine. Ou, du moins, les résultats jusqu'à ce jour confirmeraient ce jugement. Si je révélais ici le fond de ma pensée, c'està-dire la raison du jugement que je porte sur notre organisation politique issue de la Révolution, telle du moins qu'elle a fonctionné jusqu'à présent, j'aurais marqué le terme de mon voyage à travers mon temps, sans en avoir parcouru les étapes. Je m'arrête donc, et je reprends le cours de mon voyage de retour en arrière.
Le royaume de France s'était formé; il avait grandi et il avait joué un rôle civilisateur immense sous l'influence de FÉglise, des moines et de la royauté capétienne : il s'était constitué librement et physiologiquement sous la forme corporative, qui correspondait à son origine gauloise et franque à la fois.
La royauté de Louis XIII et de Louis XIV, sous l'influence d'étrangers italiens et d'exotiques puissants, avait transformé et défiguré cette France en la soumettant au régime des intendants et de la monarchie absolue. Et toutefois, grâce à la consti-
tution du corps de la nation en provinces, la population avait conservé ses mœurs, ses habitudes de vie, avec la variété de ses usages. Et ainsi peu à peu — car les œuvres de civilisation se font lentement — la vie de la nation s'était comme coupée en deux, de même que la population : l'une rurale et celle des cités provinciales; l'autre de Cour et des grandes villes. Les influences directrices qui président à la formation et à la vie des peuples s'étaient divisées en même temps : les unes venant des étages supérieurs, régions intellectuelles, si l'on veut, et ouvertes aux nouveautés; les autres attachées aux traditions locales et nationales : là, Paris et les grandes villes; ici, les campagnes et les cures rurales, et les petites cités provinciales. Ce dualisme de la vie nationale avait persisté à travers la Révolution et à travers la période guerrière de Napoléon; et, quoique sous une forme différente et déjà avec de graves innovations, résultat de la découpure départementale, il existait encore à l'époque de la Restauration. De même que la campagne avait, malgré les convulsions révolutionnaires, conservé en grande partie les mœurs et les idées d'autrefois, de même les grandes villes, et Paris particulièrement, étaient restés le centre intellectuel et un foyer d'absorption pour les idées, exotiques ou non, qui se rattachaient à des nouveautés intellectuelles plus ou moins en faveur dans le monde.
Une fois passés les orages de la Terreur et le tumulte des armées napoléoniennes, la France se retrouva, au sommet et à l'intérieur, sensiblement au même point. Sous l'influence des mêmes passions qui avaient soulevé les tempêtes de la veille.
les mêmes querelles, apaisées pour un moment sous le sceptre pacifier teur des rois Louis XVIII et Charles X, ne tardèrent pas à renaître et, sous l'apparence de divisions issues des divergences de vue d'ordre constitutionnel, elles servaient les jalousies de personnes et les inimitiés nées de la vanité.
Mais à ces mouvements d'opinion, violents, sans causes réelles, se mêlait un venin, insoupçonné de ceux-là mêmes qui se laissaient aller à leur humeur. Ce venin était l'œuvre secrète de la franc-maçonnerie, qui marchait à son but sous le couvert de la politique. Au fond, la franc-maçonnerie avait en vue la destruction de la société chrétienne. Selon ses procédés d'hypocrisie accoutumés, au lieu de s'en prendre directement à l'Église, qui était à cette époque sous la sauvegarde du respect universel, elle imagina un spectre : et ce fut la Congrégation. La Congrégation fut dès lors dénoncée comme un réceptacle horrible de moines, de Jésuites surtout ,qui auraient conçu le dessein de ramener la France aux ténèbres du Moyen âge, sinon aux bûchers de l'Inquisition. Ce n'est point une des moindres preuves de l'extraordinaire puissance des sociétés secrètes que la créance accordée par les Français de ce temps-là à cette sotte invention. On y crut pourtant.
Il était inévitable que les politiciens s'empareraient de cette arme contre un trône et contre une société en voie de réorganisation qui leur portaient ombrage.
La Congrégation devint l'arme de guerre dirigée contre le trône, et au fond c'était la vieille querelle de 89 qui se continuait, mais qui recouvrait, sans
qu'on s'en doutât, la mine que la franc-maçonnerie creusait sous la société française pour la détruire et, avec elle, l'Église catholique, objet de sa haine. La France, guérie de ses erreurs par la terrible leçon de la Révolution, aurait pu peut-être, en reprenant pied sur le vieux sol gaulois et en replantant l'arbre antique émondédes branches mortes, réparer ses maux, reprendre des forces, rajeunies, et continuer sa carrière sous les mêmes drapeaux qui l'avaient abritée pendant tant de siècles. Les Français de ce temps-là ne l'ont pas voulu! Ils n'ont pas su ce qu'ils faisaient, car, en 1830, comme tant d'autres fois, on a disposé d'eux sans le dire.