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DEUXIÈME PARTIE

Les questions d'ordre politique ou plus exactement d'ordre constitutionnel n'étaient nullement en jeu en 1830.

Ce fut une querelle de classes sociales, mais cette guerre était menée, sans que les acteurs s'en doutassent, parles sociétés secrètes; guerre religieuse celle-là, et qui est la vraie guerre menée contre la société française depuis le commencement du dix -huitième siècle.

Les menées tapageuses étaient suscitées et dirigées parla bourgeoisie opulente, tels que les bourgeois Laffîtte et Casimir Périer, avec le soutien dissimulé alors des Rothschild. Elles étaient soutenues par la puissance naissante de la presse et particulièrement par le National, organe des têtes chaudes, étourdies et vaillantes, d'une fraction déjà importante de la jeunesse, enfiévrée par la rhétorique révolutionnaire. Au fond, tout ce monde, léger à la française, passionné et emballé sans cause réelle, plutôt en proie à la vanité qu'à des passions sincères et sérieuses, jouait le sort de la patrie, sans s'en douter, et menait la politique comme un jeu

de paume. L'agent réel de ce mouvement inconsidéré était la société secrète de la franc-maçonnerie, qui se fractionnait en diverses branches, afin sans doute de mieux masquer son visage et dissimuler son but.

Vers cette époque, en effet, on avait relevé le Temple, et la fraction des Templiers s'était reconstituée comme une filiale, sans doute, de la franc-maçonnerie. Cette fois encore, comme dans d'autres temps, la France offrit l'image d'une famille attachée à ses traditions et à son culte religieux, à ses biens, au sol, et qui à l'improviste, par l'intrusion d'un tiers ou d'un de ses membres désorientés, met tout sens dessus dessous, jette les meubles par la fenêtre, déchire ses archives et fait maison nette, non sans l'avoir ébranlée jusque dans ses fondements.

Ainsi se fit la Révolution de 1830.

La France, qui était réunie alors dans les comices électoraux pour former la Chambre des députés, avait envoyé deux cent vingt et un députés hostiles au ministère Polignac, qui gérait alors les affaires publiques, mais sans leur donner le mandat d'expulser le Roi du trône et de changer la forme du gouvernement. Une fois de plus — car il en a été toujours de même depuis 1789 — une poignée d'hommes réunis à Paris, sans en avoir reçu le mandat, changea la forme du gouvernement, ou du moins, cette fois, changea les chefs et le personnel du gouvernement, et donna à celut-ci une direction nouvelle.

Le gouvernement, dit de Juillet, offre le spectacle, plaisant pour ses adversaires, comique pour

les spectateurs indifférents, pénible pour les patriotes, d'un Régime révolutionnaire malgré lui. Pendant les dix-huit années qu'il a duré, ce Régime a traîné ce fardeau, chargé d'un mauvais passé, avec ardeur, avec résignation, parfois avec un grand courage quand il dut résister à la révolte dans les rues, ou quand le Roi très noblement fit face, en plusieurs rencontres, aux périls de la rue et à la rage des assassins.

Ce Régime s'illustre surtout de la conquête de l'Algérie, qui avait été le dernier acte de cette grande race de rois capétiens, créateurs du royaume de France, et qui fut noblement poursuivie et conduite par les jeunes Princes, fils du Roi. Mais ce Régime ne pouvait échapper aux suites de son vice originaire; et d'ailleurs les personnages principaux qui eurent à jouer le rôle de chefs, de dirigeants, pendant les dix-huit années du règne, ne lui permettaient pas de remédier aux causes de ruines qui minaient la nation, puisque c'est de ces causes mêmes qu'il était sorti.

Le règne de Louis-Philippe ne fut que le développement de la crise ouverte aussitôt après la Restauration de 1815. Cette crise avait été caractérisée par un retour aux luttes de classes et par la recrudescence de la guerre religieuse. Elle continua, mais plus accentuée et persistante, violente, durant les dix-huit années du règne.

D'un côté, le parti royaliste ressentait comme une injure personnelle l'installation de Louis-Philippe sur le trône. L'acte en effet n'était pas beau, et il avait blessé au vif le sentiment d'attachement à la famille royale qui animait encore une partie de la population française. Dans ma famille, Mme des

Hayes de Bonneval, ma cousine, racontait que sa sœur, qui était dame d'honneur de la duchesse de Bourbon, avait assisté à un dîner donné par le roi Charles X et la famille royale peu de jours avant les journées de Juillet : à ce dîner assistait le duc d'Orléans d'alors ; et Charles X, à la fin du repas, interpella son cousin Louis-Philippe, en lui confiant son petit-fils, le comte de Chambord, alors âgé de huit ans, et lui dit qu'il comptait sur lui pour veiller sur cet enfant, espoir de la race. Et le duc d'Orléans, ainsi interpellé et invoqué en quelque sorte par le chef de la famille, avait affirmé au Roi qu'il veillerait sur cet enfant, espoir de la race. Les royalistes avaient encore au fond du cœur un sentiment de loyalisme quasi filial. Ce sentiment était partagé par une grande partie de la population, principalement dans le peuple. J'en ai été témoin; et, dans ces temps reculés,, j'ai vu un simple ouvrier menuisier — il s'appelait Bellanger — s'attendrir jusqu'aux larmes, en parlant avec ma mère de la famille royale. Ce loyalisme était sincère, violent et tendre : c'était un attachement vraiment filial. Aussi, pour cette fraction très nombreuse alors de la population, la mainmise par Louis-Philippe sur la couronne de France était considérée comme une félonie, en même temps qu'un acte politique insurrectionnel, funeste à la France.

J'ai été témoin, dans les milieux où s'est passée mon enfance, de manifestations de toute sorte qu'inspirait cet acte à un monde considérable par l'état des personnes et par le nombre, de la population française d'alors.

La tentative de soulèvement insurrectionnel fait

par la duchesse de Berri, et plus encore peut-être la trahison soldée en argent comptant par laquelle le gouvernement était parvenu à s'emparer de la Princesse et, pendant sa détention, avait cherché à la déshonorer, tout cet ensemble de faits accomplis avec un caractère marqué de trahison, de violence et de vilains marchandages, avait exaspéré le sentiment politique des partisans de la royauté légitime. C'étaient autant d'ennemis irréconciliables du Régime, parmi les fractions de la nation qui avaient encore à cette époque de l'influence sur les populations, surtout dans les campagnes, c'étaient autant d'obstacles à la fondation d'un Régime politique, qui aurait eu le plus grand avantage d'unir la puissance de la tradition avec la force impulsive des nouveautés que le temps apporte avec lui, et des réformes dans l'État intérieur devenues nécessaires.

La haine, et principalement la haine politique, est aveugle. Elle associe parfaitement sa passion à celle du bien public. Elle les confond toutes les deux, de façon à satisfaire l'une en croyant servir l'autre. Les royalistes se sont crus de bons patriotes. Et, c'est le malheur de ces temps de révolution, leurs adversaires n'avaient aucun titre à se dire meilleurs patriotes qu'eux.

Et c'est ainsi que les Français, depuis plus de cent ans, s'acharnent à déchirer la patrie, en s'en attribuant tous et chacun la meilleure part.

Le Régime de Juillet 1830 a été comme un milieu de serre chaude, propice au développement de tous les germes de mort ou du moins de décomposition sociale déposés sur le sol de la France par la Révolution.

50 VISTON D'UN SIECLE

La question religieuse est au fond de tout, dans les temps où nous sommes et peut-être dans tous les temps. Mais pour nous, gens du dix-neuvième et du vingtième siècle, nous n'en pouvons douter, puisque c'est de cette question que nous vivons, moralement parlant.

Cette question, quasi assoupie ou du moins quasi réglée au début de la Restauration, se trouva tout à coup ardue, violente et sans frein après le coup d'État de 1830. Elle se manifesta alors avec toutes les ardeurs et avec les violences d'une foi à l'envers. Elle saccagea l'archevêché de Paris. La secte annonçait par là ce qu'elle méditait de faire, sous ce Régime.

Les passions de la bête humaine, déchaînées pendant la Révolution, matées pendant l'Empire et assagies pendant la Restauration, crurent l'occasion venue de la revanche; et, sous prétexte de revendications révolutionnaires autorisées par l'acte de Juillet 1830, elles tentèrent à plusieurs reprises de reprendre possession de la rue et du pouvoir gouvernemental. Mais la classe bourgeoise, au profit de laquelle on crut que la révolution de 1830 avait été faite, se défendit cette fois, et elle montra un courage tout à fait français. La Garde nationale se porta vaillamment à la défense du pouvoir qui se confondait avec ses intérêts particuliers. Le parti royaliste avait, de son côté, tenté de faire revivre la tradition vendéenne et, après avoir fomenté la guerre civile dans l'Ouest, il s'associait aux entreprises révolutionnaires et sanglantes des républicains de Paris. Pendant dix ans, le nouveau Régime eut à se défendre, les armes à la main, contre les factions diverses sou-

levées au nom de la République ou au nom du Roi.

La famille royale portait au front la tache de la faute commise en juillet 1830; et elle avait perdu en grande partie le prestige que la race des Capétiens avait exercé pendant des siècles sur l'âme française. Et toutefois les fils du Roi relevèrent fièrement en Algérie la cocarde tricolore; et ils faisaient bonne figure encore autour de ce trône un peu abaissé. La conquête de l'Algérie, vaillamment poursuivie par des soldats d'élite, comme Changarnier, Lamoricière et tant d'autres, achevée par le coup d'éclat de la victoire d'Isly, qui valut à Bugeaud le titre de duc et le bâton de maréchal de France, cet admirable legs de la vieille royauté française, à qui la conquête d'Alger donna son dernier lustre, fut pour les princes d'Orléans, d'Aumale et de Joinville l'occasion et le théâtre de beaux faits d'armes, par lesquels ils continuèrent noblement la tradition capétienne.

Il est tout à fait remarquable d'ailleurs que la vie nationale se coupait en deux; et ce dualisme s'était d'ailleurs manifesté dès le lendemain de la Révolution de 89. Cette coupure ne se pouvait pas voir au milieu du mouvement fougueux et quasi barbare de ces époques marquées d'une quasifolie. Elle a duré aussi longtemps que se prolongea cette existence de la France en partie double, révolutionnaire d'une part, absurde et quasi folle, et, d'autre part, restée française, avec un merveilleux éclat de beauté et de grandeur, dans le domaine des choses de l'esprit.

Talleyrand disait que quiconque n'avait pas vécu pendant les années qui avaient précédé la Révolution de 89 ne savait pas ce que c'est que la

douceur de vivre. On peut dire que quiconque n'a pas vécu pendant la première partie du dix-neuvième siècle ne peut pas se douter des joies que procurent les jouissances de l'esprit, dans l'épanouissement d'idéal et de poésie qui a marqué la première partie du siècle. Chateaubriand,, Lamartine, Victor Hugo, de Vigny, André Chénier enchantaient ce monde nouveau et soulevaient toutes les âmes, tandis que des romanciers, des diseurs de contes, des inventeurs d'histoires chimériques, ou non, mais charmantes, servaient chaque matin, aux esprits en proie à l'impatience de savoir, un aliment, dévoré aussitôt que servi. L'âme française, échappée à peine des angoisses terrifiantes ou glorieuses des temps révolutionnaires, se réfugiait avec un infini délice dans un idéal fait de poésie ou d'inventions imaginaires, comme la France les aime. Les belles histoires, contes ou romans, ont fait à toutes les époques le bonheur des Français, et leur âme, fatiguée par tant d'émotions subies depuis trente ans, se reposait délicieusement aux chants divins des poètes et aux histoires des conteurs.

Quelques années de calme intérieur avaient suffi pour remettre en honneur des façons de vivre propres aux aristocraties d'argent, et dont l'Angleterre fournissait aux jeunes hommes le modèle. Par un penchant naturel et aussi par suite d'un calcul où la politique avait sa place, on s'efforçait, dans les régions voisines du trône et dans la sphère élevée de la bourgeoisie, de faire revivre les mœurs élégantes et choisies des aristocraties européennes. Le Jockey-Club avait un rôle quasi politique dans cette reconstitution de la société

française. Le Château, comme on disait des Tuileries, peuplé de jeunes Princes de grand air et de manières françaises, y compris la cocarde glorieusement affichée sur la terre d'Afrique, donnait le ton à la haute bourgeoisie parisienne.

Ce fut aussi le temps où les familles bourgeoises que la Révolution avait fait sortir du rang et consolidées dans un état nouveau tendaient à reconstituer une sorte de caste dans l'État. Ce fut la caste des fonctionnaires. Et c'est cette caste, en effet, qui, pendant presque tout le siècle, a tenu le haut rang et a représenté une sorte d'aristocratie nouvelle, dont l'accès était ouvert à ceux que leur capacité et leur bonne fortune portaient à prendre un bon rang dans cette classe de citoyens. Une sorte d'impulsion instinctive, plutôt qu'une révolution politique proprement dite, tendait à reconstituer une caste dans l'État, où les familles se faisaient la courte échelle, et cette caste se caractérisait dans l'opinion publique sous le nom de parvenus. Le haut négoce, quand il arrivait à une prospérité proche de la richesse, prenait place aussi dans cette aristocratie nouvelle.

La dynastie constitutionnelle tendait à reconstituer une sorte de noblesse assortie à sa propre destinée. On donnait accès à la pairie aux négociants parvenus à un haut rang dans leur ordre; la députation servait aussi à opérer dans la nation le classement souhaité par la dynastie nouvelle, et M. Guizot avait, semblait-il, donné le vrai mot d'ordre des générations qui allaient naître et grandir, en prononçant ce mot : Enrichissez-vous, dont les malveillants avaient méchamment interprété le sens, mais qui néanmoins

était bien la caractéristique de l'organisme social nouveau.

Le Régime de Juillet fut un intermède dans le drame qui se poursuit à travers les âges et dont les personnages principaux sont la Maçonnerie, issue de la Juiverie et du Protestantisme, et l'Église catholique, dont le champion avait été, dans le monde moderne, la France. Et cet intermède fut marqué par deux traits principaux. D'un côté, le retour offensif des sectes ennemies avec l'aide des partis révolutionnaires et avec le concours de l'Université; de l'autre, la résistance des catholiques, stimulés par l'éloquence accomplie de Montalembert et de ses amis, et aussi par la levée de boucliers des moines, enhardis par l'exemple de Lacordaire.

La révolution de 1830 avait été une sorte de signal d'émancipation pour une très notable partie de la bourgeoisie française. Cette partie de la population était, en gardant les dehors, plus ou moins affranchie dans ses rapports avec l'Église. On gardait les dehors, mais, au fond, les liens étaient relâchés au point de conserver à peine les apparences. 11 y eut même à ces époques une sorte de point d'honneur, attaché aux rapports respectifs des hommes appartenant aux milieux éclairés et savants, avec l'Église. Il était de haut goût et de bon ton de garder une manière de respect humain dans les relations de ce genre. Mais c'était quasi une marque de supériorité d'esprit que Ton s'attribuait bénévolement, en s'abstenant des cérémonies extérieures du culte. Et telle était l'infatuation générale et aussi la vanité puérile de ce temps-

là, qu'on ne s'apercevait pas de ce ridicule, dans un pays où le ridicule est pourtant si promptement aperçu et relevé.

La jeunesse, aisément encline à l'irrévérence, imitait volontiers ces airs détachés, et toutefois — témoignage aimable des anciens temps — on saluait généralement dans les rues les religieuses portant le costume de leur ordre et les prêtres en soutane.

Dans les collèges relevant de l'Université, les lycées de ce temps-là, les élèves recevaient une instruction religieuse, mais distribuée un peu du bout des lèvres, et par des maîtres en général fort indifférents, sinon pires. Les propos tenus par les maîtres à ce sujet étaient honnêtes, mais sans plus. Ce n'était pas toutefois le cas du vénérable prêtre qui était proviseur du lycée de Caen pendant que j'y fus élevé, M. l'abbé Daniel, mort depuis évêque de Coutances et de Saint-Lô. Lui était un éducateur admirable, genre Rollin, et qui a laissé des souvenirs inoubliables. Je parle de la généralité des cas, à l'époque précisa du règne de Juillet.

L'Université de France, dirigée par Cousin, inspirée par Michelet, imbue des doctrines philosophiques de l'époque, enflée de son mérite, entretenait dans toute la France des chaires de facultés et des lycées, d'où elle semait les germes qui ont levé depuis en indifférence et plus encore en hostilité contre l'Église catholique.

L'École normale, fabrique de professeurs universitaires, était devenue facilement une usine, dans laquelle se sont formés depuis plus d'un siècle les philosophes et les politiciens ennemis de l'Église.

Cette École est devenue, le plus souvent, une fabrique d'athées, de philosophes à rebours, de lettrés qui ont renié leurs maîtres et abjuré même la religion de l'esprit, avec le respect du passé, et le sens de l'admiration pour les maîtres de l'antiquité. Elle a foulé aux pieds le culte des chefs-d'œuvre de l'esprit humain et a abaissé, en même temps que son esprit, l'âme de la France. On dit qu'à cette heure l'esprit de l'École normale a changé. C'est la seule chance qu'elle ait de se survivre.

Les lycées dépendant de l'État étaient encore soumis à la méthode quasi militaire des premiers temps datant de l'Empire. Les règles à l'intérieur y étaient sévères sans être trop dures. Une certaine discipline y régnait, mais, sous des apparences régulières, cette discipline était plutôt relâchée. Les exercices du culte étaient suivis, mais très extérieurement. La règle intérieure, sous une apparence quasi monastique et militaire, était plutôt affaiblie. A l'exception des enfants qui, dès les premiers ans, dans leur famille, avaient reçu une forte empreinte religieuse, le plus grand nombre des lycéens sortaient du lycée entièrement libérés sous ce rapport; et ils entraient dans le monde avec les dispositions les plus favorables à la dissipation sous toutes les formes.

Et, néanmoins, les Facultés dans les villes universitaires, Facultés de droit, de lettres, de sciences et de médecine, étaient en général assez prospères et respectées. Les professeurs étaient entourés de considération, et, avec le corps des médecins réputés, des avocats et des hommes d'affaires d'un bon renom, ils formaient dans les villes de province autant de foyers de bonnes lettres

et de science qui maintenaient ces villes à un bon étiage de lumière et de moralité supérieure. Les professions dites libérales, avocats, notaires, avoués, médecins, fournissaient leur contingent à ce foyer de civilisation et alimentaient la vie intellectuelle de la province. Les fonctionnaires de ce temps-là fournissaient un appoint sérieux aux sociétés locales, à ce qu'on nomme le monde.

Dans chaque province et dans les villes, les familles du pays qui avaient des traditions, une fortune bien assise et un certain relief audessus du commun tenaient leur salon ouvert et constituaient ce qu'on appelait la société. Le bon ton d'autrefois, l'esprit bien français, la bonne grâce et les façons aimables y régnaient. La sociabilité de ces temps-là n'avait pas encore été gâtée par le mauvais ton, le faux goût, les manières épaisses et par une grossière infatuation; ce furent plus tard des importations de la richesse mal acquise et de l'impudence de la juiverie. Dans ces temps héroïques, le juif était inconnu, relégué au ghetto, et aucun d'eux n'avait accès dans la société française. Tout ce monde, en ce temps-là, vivait encore à la française : bon ton, manières policées, de l'esprit sans pose, et de la gaieté, cette grâce de l'esprit.

Ce fut aussi le dernier temps des originaux. Il y en avait dans tous les genres, dont quelques-uns peu recommandables, mais presque tous avaient de l'esprit. L'esprit était dans ce temps-là une monnaie courante, bien frappée à la mode française, et gai.

Cette époque, qui fut le règne de la bourgeoisie,

fut pourtant la plus passionnée et la plus mouvementée. Cette bourgeoisie fut enfiévrée par tous les enivrements de la poésie et de l'art le plus achevé et le plus romanesque. Elle fut ensorcelée par Lamartine et par Musset et par les écrivains qui lui racontaient de belles histoires, extraordinaires, des contes fantastiques, des drames de cœur et des aventures qui mettaient en mouvement toutes les fibres de l'àme. Le romantisme s'était emparé de ces âmes qu'on aurait crues épuisées par les crises révolutionnaires et par les fortes émotions des grandes guerres. Le romantisme les berçait délicieusement après tant de secousses dont toutes les familles, ou à peu près toutes, avaient ressenti les contre-coups. Et celles de ces âmes endolories qui n'avaient ni cherché ni trouvé un refuge dans la foi catholique et dans les pratiques religieuses, étaient vouées à un mysticisme quelconque.

Le Romantisme littéraire avait donné cette satisfaction aux esprits libérés de toute foi religieuse. Ceux au contraire qui avaient conservé ce sentiment qui porte l'àme à se soustraire aux vulgarités de la vie et à chercher des satisfactions dans un au-delà indéfini, se livrèrent aux spéculations les plus étranges, les unes inspirées par un certain sentiment mystique mêlé à des exaltations suggérées par l'orgueil, les autres victimes de simples escrocs, qui pouvaient s'emparer d'esprits simples et d'àmes naïves à la recherche de l'inconnu. Ce fut l'époque des Saint-Simoniens, dont le père Enfantin était l'apôtre et qui exerçait sur les imaginations naïves une influence réelle. Ce fut aussi le temps où de simples imposteurs, comme Vintras, mirent à profit cette singulière disposi-

tion de l'àme qui, à certaines époques et sous l'influence d'un courant, résultat sans doute d'un besoin réel de l'àme, incline les esprits à la recherche du merveilleux et les prédispose à la plus étonnante crédulité. Ce Vintras faisait des miracles, et Ton y croyait; et on a peine à se le figurer, quand on sait à quelles supercheries grossières ce simulateur avait recours, pour faire croire à son pouvoir surhumain.

Le romantisme outré, le mysticisme à la recherche de formes religieuses nouvelles, cette crédulité d'esprit qui avait, semble-t-il, rejeté les formules religieuses anciennement adoptées, tous ces états d'âmes de l'époque où nous sommes et que Ton aurait crue plutôt entachée de voltairianisme, tout cet ensemble de faits d'ordre moral étaient en réalité le témoignage d'un état d'âme fâcheux et pénible attestant la maladie du siècle. Siècle de révolte, de doute et d'anxiété, siècle de révolution, et dont la Révolution est en effet la caractéristique.

Le principal artisan de cette œuvre dissolvante opérant sur l'esprit public fut l'Université. Cette institution, qui porte à son plus haut degré la marque de fabrique de l'époque impériale, déviait peu à peu de l'œuvre de Rollin, que M. de Fontanes avait peut-être eu la pensée de relever et de continuer. L'esprit nouveau, celui de la Révolution, s'était introduit dans l'institution, et il n'en pouvait être autrement, puisque son personnel devait fatalement se former et se retremper dans le monde issu de la révolution — et ici il faut entendre que je parle seulement de la révolution sociale imprégnée de la philosophie du dix-huitième siècle. Ce fut surtout après l'effort de résistance inutile

de Mgr de Frayssinous et à la suite de la révolution de 1830 que l'Université devint la propagatrice des idées philosophiques de la Révolution. M. Cousin en fut le Grand Maître. Dès lors, la lutte était ouverte entre l'esprit nouveau et l'esprit ancien. Avec la puissance de logique qui est de l'essence de l'esprit français, et grâce à l'impulsion révolutionnaire de 1830, cette lutte devait être ardente : elle le fut.

Elle suscita dès lors de généreuses résistances, dont les champions illustres furent Lacordaire, Montalembert, Veuillot, Ozanam et d'autres. Ils revendiquaient la liberté, qui est la sauvegarde des citoyens.

Lacordaire montait dans la chaire de Notre-Dame de Paris revêtu de son costume de dominicain, lequel était prohibé par les lois; Montalembert ouvrait une école publique, ce qui était également défendu,, et il portait devant la cour des Pairs, dont il était seulement justiciable, la cause de la liberté d'enseignement.

Ce n'était pas seulement le domaine des intelligences qui était troublé pendant cette période, ce fut aussi la paix publique dans les rues. A diverses reprises, les républicains suscitèrent des mouvements de guerre civile; à ces révoltés se joignirent les royalistes demeurés partisans de la branche aînée des Bourbons.

La bourgeoisie parisienne était ainsi mise en demeure de défendre le régime de Juillet, qu'elle considérait un peu comme sien. Elle le fit avec un grand courage; et on ne peut qu'admirer la vigueur de résistance de la Garde nationale, qui justifia hautement par son courage le renom français et qui

sut défendre héroïquement, avec son règne, le règne de la liberté.

C'est sous ce Régime de Juillet que commença l'application de la vapeur aux moyens de communication. La navigation à vapeur multipliait les communications sur les fleuves intérieurs et sur les côtes. Bientôt se généralisa l'application de la vapeur aux voies de transport par terre; et le chemin de fer remplaça les lourdes diligences et les malles-postes d'antan. Déjà les routes vicinales et la multiplicité des moyens de transport avaient modifié singulièrement les mœurs provinciales en multipliant les voyages et en opérant le mélange des populations de province, jusqu'alors différentes et séparées les unes des autres. Déjà le pays avait pris une physionomie nouvelle par suite de la création des routes et des chemins, qui facilitaient et qui provoquaient non seulement les voyages, mais les déplacements même des populations.

Progrès ! Progrès, si l'on veut. Il faudrait s'entendre sur ce que c'est que le progrès véritable. A vrai dire, on appelle de ce mot ce qui nJest en réalité que changement. Encore resterait-il à chercher si le changement est ou n'est pas favorable. Et encore ce qu'on entend par un progrès favorable. Ce sera donc, si vous le voulez, un autre mode de vivre mieux approprié aux besoins. Plus approprié peut-être à la santé individuelle et à la prospérité nationale. Le changement seul qui implique une amélioration, soit dans Tordre moral, soit dans Tordre matériel, peut s'appeler progrès. Et ainsi se poserait le problème de savoir si le bien

de la collectivité profite à l'individu, mais je songe que cette revue à posteriori d'un passé que j'ai connu n'est point une étude de philosophie.

La transformation matérielle ainsi accomplie eut des conséquences innombrables, dont se ressentirent rapidement les mœurs de la nation.

L'application de la vapeur aux procédés industriels allait substituer le travail mécanique au travail manuel et supprimer une quantité prodigieuse de petites industries locales, entretenues jusqu'alors par le travail à la main. Dans les contrées où j'ai été élevé, on cultivait le chanvre; et cette culture engendrait le rouissage, la transformation de la plante en fil, et l'emploi de ce fil par les femmes de la campagne qui travaillaient au rouet. Les hommes, indépendamment du travail de la terre, travaillaient le bois, qu'ils transformaient en sabots, en ustentiles de ménage, tels qu'assiettes, cuillères, fourchettes. Lorsqu'un peu plus tard on travailla le fil au métier pour fabriquer de la toile, la fabrication ne fut pas d'abord centralisée dans des usines; elle était disséminée dans les campagnes, chaque famille ayant un métier à la main. Et cette organisation de travail permettait aux membres de la famille de vivre dans une chaumière confortable, d'élever des bestiaux nourris sur le bien communal et quelques volailles.

Existence familiale, moralisatrice et féconde. Elle valait mieux, sous tous les rapports, que celle des ouvriers qui, un peu plus tard, durent émigrer et devenir dans les villes les garnisaires des établissements industriels, dont le mécanisme était mû par la vapeur, en attendant qu'il le fût plus tard par l'électricité.

Cette transformation de l'industrie par l'emploi des machines et de la vapeur a donné naissance à une classe nouvelle : la bourgeoisie enrichie par le commerce industriel. Cette bourgeoisie, formée à l'improviste, a été pendant longtemps, elle est encore fermée à la culture de l'esprit et aux façons de la civilisation raffinée des Français. Elle est de formation trop récente et surtout trop rapide : elle est encline à l'arrogance de l'argent, elle n'a nul souci des manières policées, et elle a une superbe un peu grossière. Elle se façonnera, je pense, avec le temps, et se pliera aux mœurs élégantes et aimables de ce peuple de France qui jusqu'à ce jour a été une race modèle. Elle s'y plie déjà; et toutefois, peu à peu, le goût de l'argent a envahi les âmes à mesure que des besoins et le goût d'un luxe exotique s'introduisaient chez nous par la suggestion empoisonnée des Juifs et par l'immixtion toujours plus intensive des étrangers enrichis et assoiffés de notre civilisation.

Ainsi, pendant cette période dite « le Régime de Juillet », qui comprend le temps écoulé depuis 1830 jusqu'à 1848, la nation vivait glorieusement sous la direction morale de ses écrivains, de ses poètes, de ses savants même, tandis que, politiquement, elle marchait péniblement dans les mauvais chemins ouverts par la Révolution ; chemins de bataille pour les politiciens en lutte perpétuelle sous des appellations diverses : légitimistes, républicains et gens du juste milieu.

Le siècle écoulé, celui-là même qui s'est ouvert en 1815, fournissait la démonstration d'une vérité

sociale : la politique d'une nation est un fait très différent de la vie intérieure de cette nation ; sous ce rapport comme sous tant d'autres rapports, une nation est comme la famille. La famille avec tous ses membres a des rapports forcés avec la nation dont elle fait partie. Ces rapports ne pouvant être réglés et fondés par les membres de la famille, ils le sont par le chef de famille, le père ou la mère... De même la nation a aussi une vie propre en tant que corps constitué, avec ses origines, ses tendances, ses intérêts généraux nés de la nature des choses et enfin avec ses relations forcées entre elle et les autres nations. De même que, dans la famille, les enfants et les serviteurs ne peuvent et ne doivent point prendre part à la direction de la maison, de même, dans la nation, il y a, de par la nature des choses également, des incapables qui ne doivent pas être admis à la direction des affaires publiques.

Je néglige volontairement la période révolutionnaire proprement dite pendant laquelle la France, sortie de sa voie, traversa d'abord une période de sauvagerie et ensuite une période de gloire, menée par un homme de génie sans pareil qui, d'ailleurs, réédifia la nation à l'aide d'un mécanisme administratif qui, après un siècle écoulé, est en grande partie désorganisé et fonctionne mal. A la suite de ces événements extraordinaires on essaya d'une conciliation entre les nécessités sociales qui veulent qu'un État soit conduit par des chefs, comme l'est une famille par le père, et les poussées révolutionnaires nées d'une conception fausse en politique et filles de la philosophie du dix-huitième siècle, dont l'erreur capitale consiste

dans une conception fausse de la nature de l'homme.

Confier à la multitude la direction et la garde des intérêts d'une nation : on en sortait, sanglant, épouvanté, appauvri. On songea à créer un ordre social nouveau, qui aurait le privilège d'être ordonné, sans la tare d'un pouvoir imposé et continu entre les mains de personnes privilégiées. A nos portes, l'Angleterre offrait le type du régime parlementaire. On s'en accommoda tant bien que mal, sans souci des différences résultant de la divergence des esprits et de la contrariété des races: et enfin on imagina que le cens électoral suffirait à maintenir Tordre et la continuité dans l'État accommodé à la sauce constitutionnelle. On dut se réjouir fort à la création de cette machinerie, et se féliciter entre soi de l'ingéniosité de cet arrangement. On verra bientôt quelle était sa vertu devant la poussée révolutionnaire.

Dès ce moment, je veux dire dès l'origine, on peut conclure de là au partage de la vie nationale entre deux occupations différentes, non essentiellement contradictoires, mais différentes l'une de l'autre. Les citoyens français auront le soin des affaires de l'Etat, et, comme hommes, le soin de leurs affaires domestiques. De là à confondre les affaires domestiques avec celles de l'État, il n'y a pas loin. C'est un travers dans lequel les conducteurs du peuple étaient fort exposés à tomber. Et ce fut probablement le point de départ de l'enflure des budgets.

Mais ce qu'il faut retenir de cet état de choses créé par la Révolution, c'est que la France, depuis ce temps-là, a vécu en quelque sorte en partie

double : de sa vie intérieure et de son existence publique, mêlée à la vie de l'État. Et Ton peut dire qu'autant elle a été grande et glorieuse par son existence intime, autant elle s'est diminuée dans son rôle de nation gouvernante et souveraine. On ne la diminue pas, en pensant qu'elle n'était pas plus qu'Athènes faite pour vivre sur l'Agora.

Pendant la durée de l'Ancien Régime, la France avait vécu É de cette vie en partie double, mais conçue d'après l'image de la famille : un chef, avec son état-major nécessaire, et la famille proprement dite, l'un conduisant l'autre, dans la carrière suivie par la nation. En 1789, on modifia cet état de choses, sous l'inspiration de la philosophie du dix-huitième siècle et, en réalité, par la poussée révolutionnaire de sectes anti-sociales et anti-chrétiennes. Pour être complet et juste, sur ce chapitre, il faudrait dire que l'absolutisme créé par Richelieu, par Mazarin et par Louis XIV, avait altéré l'état intérieur de la nation, au point de l'adultérer et de la prédisposer à subir de funestes influences afin d'échapper au despotisme de l'État.

Plus de chefs et de sujets fidèles : une nation mêlant les intérêts particuliers et l'intérêt public, et menant les uns et les autres. Tels étaient les principes, nouvellement adoptés, qui dominaient le gouvernement de la Nation à la suite de la Révolution. Principe est bien le mot propre : c'est une thèse, la Nation se gouvernant elle-même. En fait, la France n'a jamais gouverné, parce que c'est impossible, parce que surtout elle n'est pas faite pour cela. Elle n'en a ni le goût ni l'aptitude. C'est pourquoi cette France a toujours, depuis ce temps-là, été menée, de son gré ou contre son

gré, par un groupe ou par des groupes de gens qui prétendaient la représenter et être simplement un organe d'exécution. C'était l'exécutif ou, si l'on veut, le gouvernement. Or, tandis que l'exécutif, c'est-à-dire le gouvernement, gérait tant bien que mal les affaires publiques, la Nation, qui était censée le gouvernement lui-même, laissait les hommes qui s'attribuaient cette fonction mener l'État à leur guise; et elle faisait de son côté ses affaires. De là cette singularité : le gouvernement de la France a été depuis plus de cent ans pitoyable, tandis que la France, dans toutes les branches de l'activité humaine, arts, sciences, lettres, inventions, ingéniosité, dans tous les sens et dans toutes les branches de la vie sociale, a créé à profusion des merveilles.

La France a ainsi vécu en partie double depuis 1789. Pour être exact, il conviendrait de dire depuis 1815; car, pendant la période de 1789 à 1815, elle a vécu dans la tempête, fléchissant et se relevant au gré du jour, comme une plante, sans soutien, au gré du vent.

Pendant la période du Régime de Juillet, de 1830 à 1848, cette existence de la France en partie double apparaît comme fléchissante et mal équilibrée; et ce fut le roi Louis-Philippe qui conduisit la danse avec une grande dextérité , avec toutefois des qualités de race et aussi d' « homme d'esprit » qu'il était.

Je n'apprécie pas à fond la mainmise sur la Couronne, je la blâme : un point, c'est tout. Mais l'acte, de quelque manière qu'on le juge, emportait avec lui des conséquences qui devaient se faire sentir dans toute la suite des événements du règne.

Il créa un schisme dans la fraction de la nation qui devait être naturellement le soutien du trône; et ce dualisme parmi les royalistes fut une cause de faiblesse dont le gouvernement se ressentit jusqu'à en périr.

D'autre part, ce fut cet acte qui mit en œuvre toute l'ingéniosité, la fécondité d'esprit de ce monarque ainsi violemment introduit dans la famille des rois.

En même temps qu'un intrus, il était d'un mauvais exemple. Il lui fallut beaucoup d'art pour se faire accepter. Mais il fit voir qu'il était lui-même de la vraie race des rois.

Il avait le souci de la gloire des armes et il eut la hardiesse d'envoyer l'armée de France en Belgique et de rendre au drapeau son prestige, comme l'avaient déjà fait les Bourbons en Espagne.

Il fit asseoir un de ses gendres sur le trône de Belgique. Il lia une amitié presque attendrissante avec la reine Victoria d'Angleterre; il maria un de ses fils avec une princesse d'Espagne, une Bourbon : et il se trouva bientôt installé dans la famille des rois. Il auréolait son trône de toutes les gloires de la France : il envoyait son fils, Joinville, un amiral de France, chercher et ramener aux Invalides le cercueil de Napoléon. Il poursuivait glorieusement la conquête de l'Algérie ; et ses fils faisaient bonne figure de héros sur ces terres lointaines.

Certes, Louis-Philippe, aidé dans cette tâche par un groupe d'hommes des plus distingués et capables de gérer les affaires publiques, déploya pendant ce règne de dix-huit ans toutes les qualités d'esprit propres à fonder un établissement

politique. Il n'y réussit pas cependant. L'origine de son pouvoir avait créé dans la fraction du pays rattachée à l'idée de la royauté un dualisme qui affaiblissait les assises du trône, et qui produisait un genre de guerre civile funeste à l'établissement du Régime. Le mouvement révolutionnaire d'où était sortie la royauté constitutionnelle avait été surexcité plutôt qu'apaisé par l'établissement d'un nouveau trône. Le parti républicain, plein de l'esprit révolutionnaire, était resté debout, considérant que, par l'avènement d'un nouveau roi, on lui avait dérobé sa proie. Le parti était alors représenté par un groupe d'hommes distingués par l'esprit et aussi par le caractère, très haut placé au-dessus de ce qu'est aujourd'hui le parti républicain. Ils formaient principalement le personnel des écrivains du journal le National, avec Armand Carrel, comme directeur, et derrière lui un groupe d'écrivains qui savaient se servir de l'épée aussi bien que de la plume. On se targuait dans ce monde-là de chevalerie.

C'était le National qui avait mené la campagne dirigée contre les Bourbons, et qui avait fait aboutir cette révolution de 1830, avec l'idée que Louis- Philippe serait le roi de la Révolution. Et au fond ce n'était pas du tout le secret désir du Roi-citoyen.

Je n'ai pas le dessein de faire le portrait de ce Roi-citoyen, deux mots qui jurent d'être ensemble. Mais cette dénomination dépeint l'époque. L'émeute se termina par une Révolution, laquelle changeait l'état intérieur de la nation sans que celle-ci y eût même songé. La comédie s'acheva par un acte, d'un tragi-comique impayable, par lequel Louis-Philippe déclarait qu'il acceptait le

trône délaissé par Charles X, sans dire que ce dernier avait, dans sa lettre d'abdication, réservé les droits de son petit-fils, le comte de Chambord!

Cette révolution fut la représentation exacte de ce qu'on pourrait appeler l'état d'âme d'une société imprégnée de sentiments et d'intérêts contradictoires. Le Roi issu de cette mêlée tragi-comique était à la fois capétien et jacobin, de même que la France était conservatrice et révolutionnaire. Il fut vraiment le personnage représentatif d'une époque. Et c'est pourquoi la Garde nationale parisienne l'aimait. Il est vrai que, quelques années après, cette même Garde nationale manifestait pour l'empereur Napoléon III des sentiments tout pareils! Enfin, la Garde nationale de 1830 aimait le Roi-citoyen jusqu'au moment où elle lui tourna le dos; mais alors elle l'aimait. Ce Roi était son roi, et sa vanité en était caressée. Il était d'ailleurs très brave, et plein d'esprit, ce qui est très français. M. Thiers, qui m'a beaucoup parlé de lui et qui ne l'aimait guère, me citait ce trait : Il avait luimême (Thiers) une conversation avec le Roi, laquelle tournait un peu à l'aigre; et il lui dit : « Sire, j'ai autant d'esprit que vous ». Et le Roi répondit : « Si c'était vrai. Monsieur Thiers, vous ne le diriez pas I » Je ne connais pas de meilleur trait que celui-là.

Ce Roi-citoyen se trompait grandement en s'imaginant qu'il avait fondé une dynastie. Jl crut qu'il avait un point d'appui sérieux dans la bourgeoisie, tandis que celle-ci n'a nullement le goût du sacrifice : elle justifie par le raisonnement son détachement à l'égard des puissances établies. Elle est à ce point dégagée de l'idée de se sacrifier

pour un trône, qu'elle est toujours prête à prendre sa part des dépouilles des vaincus.

Et d'ailleurs nous vivons dans un temps où l'autorité, c'est-à-dire le point d'appui de l'ordre, a perdu son titre. Et on aurait mauvaise grâce à reprocher au pays de ne pas défendre l'autorité, puisqu'on ne sait plus où elle est, et qu'un grand nombre même de ceux qui en auraient besoin nient qu'elle existe. En général, la bourgeoisie, au fond, n'en est pas sûre.

Le lien de nature filiale qui attachait la nation à la famille royale avait été rompu en 1789 — déchiré en 1793 — réparé mais plutôt rafistolé en 1814 et 1815, violemment brisé en 1830. La Charte de 1830 n'en tenait pas lieu. Il y manquait la foi et l'amour. La mort tragique du duc d'Orléans fut ressentie comme un événement lamentable, mais elle n'affectait qu'un petit nombre de personnes qui simulaient le profond attachement dynastique d'autrefois. Elle ne fut pas ressentie comme un deuil national.

La très brillante conduite militaire des Princes en Algérie et sur les mers était appréciée, mais sans enthousiasme; la très noble attitude de ces Princes, comme celle de M. le duc de Nemours, dans un voyage qu'il fit en Normandie, excitait la curiosité plutôt que l'entraînement populaire.

Au fond, l'acte révolutionnaire de 1830 avait été accueilli avec faveur par la fraction révolutionnaire de la nation et par la bourgeoisie, atteinte aussi du virus démocratique, avec toutefois l' arrière-goût des distinctions sociales; mais cet assentiment donné à la révolution de 1830 ne ressemblait en rien à l'attachement filial qui

avait lié autrefois les Français à la race capétienne.

Vers la fin du règne du roi Louis-Philippe, une série de faits douloureux jeta à la Cour du trouble, dans la nation un certain détachement. Des scandales, occasionnés par des personnages haut placés dans le monde officiel, dans le voisinage du trône même, et à la Chambre des Pairs de France; des procès retentissants dans le monde religieux; un procès criminel dans lequel on mêlait des personnages de la Cour, Mme Lafarge; un autre procès soulevé à Toulouse contre un ordre religieux, qui eut un prodigieux retentissement; tous ces scandales, dans lesquels la presse d'opposition et les partis politiques ennemis cherchaient des armes dirigées contre la Couronne, étaient exploités et servirent de pâture à Fopinon publique surexcitée sans relâche par une presse hostile.

Époque curieuse et vide comme un intermède, qui offre un échantillon des travers, des sentiments, même, par instant, des passions des époques révolutionnaires, et dont elle se distingue toutefois par une merveilleuse efflorescence de l'esprit français dans tous les domaines de l'intelligence. Régime hybride, où se trouvent mêlées^ dans un amalgame étrange, une royauté déformée par l'acte d'usurpation de 1830, une dynastie brillante par ses membres et impuissante, une noblesse révolutionnaire par situation, une bourgeoisie puissante et incapable d'un dévouement désintéressé, une société politique sans passion sincère, et un pays agité sans avoir au fond aucun goût pour les affaires de l'État.

Il semblait toutefois, vers 1840 à 1848, que Ton

avait atteint la terre promise et qu'on n'avait plus qu'à marcher dans la voie ouverte, pour le plus grand profit des possédants, c'est-à-dire des électeurs censitaires de ce temps-là, lorsque tout à coup sortit un éclair d'un ciel paraissant sans nuages. C'était cette même bourgeoisie bénéficiaire du Régime, qui réclamait une part plus large dans le gouvernement, en demandant que l'on accrût la liste des électeurs en y adjoignant les capacités !

Qu'étaient-ce que les capacités? C'étaient les bourgeois nantis de diplômes universitaires, avocats, médecins, et toutes sortes de gens farcis de sciences et de certificats authentiques, qui réclamaient le droit de suffrage, autrement dit le droit électoral, en addition des électeurs censitaires à 200 francs. Ce fut la pierre lancée dans la mare aux grenouilles ! Et voilà la guerre allumée !

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