‹ Vision d'un siècleChapitre 6 sur 13 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Ce que fut cette Révolution de 18481 on en rirait si ce n'est que ce fut un des épisodes qui ont marqué la marche fatale de la France dans sa funeste course révolutionnaire. Un des héros, malgré lui, de cette échauffourée fut M. Odilon Barrot. C'était un avocat, que Royer-Collard avait, pendant la Restauration, caractérisé en le désignant, en pleine Chambre des députés, par l'apostrophe célèbre : « Je vous connais, Monsieur, je vous ai vu à la Convention, vous vous appeliez Pétion. » Ce . Pétion moderne était M. Odilon Barrot, et ce fut M. Odilon Barrot qui devint le révolutionnaire malgré lui de 1848. Il dut bon gré mal gré mener la campagne des banquets, laquelle aboutit, après des péripéties pitoyables, à la déchéance de la royauté citoyenne.

Cette Révolution de 1848, considérée en ellemême, apparaît comme un épisode inexplicable de l'histoire de France.

Elle devient compréhensible, si on se rend compte des causes secrètes et profondes de l'état convulsif dans lequel vivait la France depuis 1789. Ces

causes étaient contenues en germe dans les théories philosophiques sociales de l'Encyclopédie : mais ces théories elles-mêmes n'étaient que le credo d'une religion nouvelle ou mieux encore d'un état moral nouveau créé par la franc-maçonnerie, laquelle n'est qu'une forme, adaptée à la civilisation européenne, du judaïsme.

Le judaïsme se perpétue à travers les siècles, et il constitue le virus mortel attaché à la civilisation chrétienne. Pour peu que l'on fouille le sol, et que l'on recherche les causes profondes et réelles des convulsions qui ont, à travers sa longue vie, troublé et menacé la France, c'est-à-dire la race catholique par excellence, on trouve immanquablement la juiverie, laquelle, pour déguiser son origine, a pris le masque de sociétés secrètes, dont la dernière formule est la franc-maçonnerie.

La franc-maçonnerie s'était bien gardée de se produire sous sa vraie forme, celle d'une thèse irréligieuse opposée au catholicisme. Elle avait pris le masque delà philosophie, considérée comme l'étude scientifique des lois qui régissent l'homme et la société. Et elle avait fini par faire adopter, comme règle supérieure des sociétés civiles, la formule : l'Égalité, la Liberté et la Fraternité.

Il était impossible de mieux trouver pour séduire Fàme des Français, épris d'idéal et de bonté. Les Français, qui sont ingénus, ce qui ne veut pas dire bêtes, devaient avaler ce breuvage et s'en griser. Ils ne se sont pas aperçus tout d'abord qu'au fond du vase se trouvait la lie, laquelle n'était rien moins que la négation du christianisme et de Dieu même. La société française du dix-huitième siècle, fardée et embaumée, toute aux joies

d'une civilisation délicieuse et gâtée, s'est grisée éperdument de toutes les sottises philosophiques qui flattaient ses manies et ses plaisirs. Elle n'a pas aperçu le venin mortel caché sous les fleurs. Elle en est mortel non la nation elle-même. Dieu merci, mais celle-ci est encore malade 1 et elle a subi depuis plus de cent ans les convulsions de ce mal qui s'appelle les révolutions.

Ce qui caractérise la Révolution de 1848, ce qui a caractérisé tous les mouvements révolutionnaires qui depuis cent cinquante ans convulsionnent la France, pareils à ces mouvements sismiques qui bouleversent le sol, c'est qu'il est impossible d'en apercevoir clairement la cause déterminante; et cette singularité est révélatrice. Elle est la démonstration des causes réelles de ces mouvements révolutionnaires, lesquelles se trouvent dans l'action sourde des sociétés secrètes qui sont l'instrument d'action et l'œuvre du judaïsme.

La Révolution de 1848, comme ses devancières, fut la résultante du travail sourdement mené par la société secrète qui s'appelle la franc-maçonnerie. Comment! disent les bons frères^ rien n'est plus ouvert, plus simplement à fleur de terre que nos loges maçonniques! — Rien non plus n'est plus naïf ni plus mensonger que ce langage : naïf pour ceux des frères^** qui ne sont pas dans le secret de la vraie maçonnerie; mensonger pour les chefs qui la mènent. La vérité est que, dès que l'on a eu la pensée de chercher les causes profondes des convulsions qui agitent le monde, surtout depuis deux siècles environ, on a reconnu que les agitateurs delà civilisation chrétienne sont les disciples de la Maçonnerie, dont l'œuvre essentielle est de

détruire le catholicisme. Le mot de Joseph de Maistre : « la Révolution est satanique » est le vrai mot du problème! La Révolution de 1848, si on la juge par les apparences, est d'une telle absurdité qu'on ne peut raisonnablement l'expliquer par les causes habituelles des révolutions. On aperçoit bien les raisons de la faiblesse de la Monarchie de Juillet : la haine des royalistes, la passion des républicains, le défaut de foi monarchique dans la masse de la nation; mais ces raisons préexistantes, et qui d'ailleurs apparaissent comme très affaiblies depuis l'an 1840, n'expliquent pas ce mouvement, sans cause explicable et inattendu, qui amena la chute du trône de Juillet. Au contraire, on se rend compte de ce résultat de l'agitation, insignifiante en apparence, de banquets provoqués on ne sait trop par qui ni comment! lorsqu'on aperçoit comme instigateurs, et enfin bénéficiaires de cette agitation, les rédacteurs principaux des journaux libéraux et anti-catholiques d'alors, comme le National, des chefs de combat comme Louis Blanc et Ledru-Rollin, et d'autres personnages encore qui tous appartenaient à la franc-maçonnerie.

Il y a un côté burlesque dans cet événement, dont les effets furent disproportionnés, quand on en considère la cause. Cette bourgeoisie qui détruit son œuvre propre, et qui abolit son règne, cette Chambre de députés, qui, sans mandat, prononce la déchéance de la famille royale, cette Garde nationale qui renverse l'ordre établi pour le soutien duquel elle est faite, et qui, gardienne de ses droits particuliers et de ses intérêts propres, s'amuse à les abolir; cette nation qui assiste impassible à l'événement, et qui, une fois l'événement passé, se

met à applaudir! Toute cette fantasmagorie ne s'explique que par des causes inaperçues. Et ces causes, on les connaît maintenant. On se rend compte de la puissance mais surtout de la prodigieuse et secrète organisation créée en vue de la ruine de l'Église catholique et qui s'appelle la francmaçonnerie.

Cette révolution que rien n'expliquait apparut en province comme un coup de foudre; mais elle ne provoqua aucun mouvement passionné au premier abord. Ce fut de l'étonnement et, presqu'aussitôt après, une sorte de contentement; le peuple prit la chose avec gaieté; le clergé était plutôt satisfait, et la bourgeoisie, qui pourtant y perdait son règne, n'en témoigna ni joie ni peine. Mais, après le premier moment de surprise ou de stupéfaction passé, les partis ne tardèrent pas à chercher à tirer profit de l'événement.

Ce fut une des circonstances qui se sont multipliées depuis cent cinquante ans, dans lesquelles on peut voir que ce qu'on appelle l'Autorité supérieure n'existe plus en France. Elle est remplacée par des Pouvoirs nés de la force ou du hasard. Et comme elle est née des événements, elle est à leur merci. Elle repose sur ce qu'il y a de plus factice et de plus mensonger au monde, c'est-à-dire sur le prétendu consentement populaire. Et cette fois la fiction fut poussée jusqu'à sa limite extrême, puisque les promoteurs ou les profiteurs du mouvement révolutionnaire imaginèrent de lui donner la consécration du suffrage universel.

A l'origine de la Grande Révolution, c'est-à-dire en 1789, se trouve l'idée non pas encore du suffrage universel, mais, du moins, en principe, l'idée de la

représentation nationale, substituée à l'autorité royale dans le gouvernement de la nation. Ce fut le principe de l'autorité du peuple substituée à l'autorité du Roi qui prédomina; et, à partir de 1790, le suffrage populaire fut substitué en principe à l'autorité royale. Or, — j'en ai fait la démonstration par les textes et par les documents historiques, — jamais, excepté peut-être en 1848 et en 1871, le suffrage populaire n'a été sérieusement mis en œuvre. J'ajoute, aujourd'hui éclairé par les événements et par l'expérience que j'en ai faite depuis soixante ans, j'ajoute que le suffrage universel est impropre à l'œuvre qu'on lui impose, c'est-à-dire à gouverner la nation.

L'agitation populaire qui aboutit aux banquets,, et, au sortir des banquets, à la révolution de février (27 et 28) était née on ne sait d'où ni pourquoi. L'agitation des bacheliers d'État qui prétendaient devenir électeurs comme les censitaires à 200 francs, n'avait ni profondeur ni raison sérieuse, qu'on ne pût satisfaire aisément; cette agitation avait pu être favorisée par les éléments révolutionnaires rattachés à l'idée républicaine et aussi par les menées, bien peu sérieuses d'ailleurs, du parti légitimiste; mais elle n'était l'œuvre ni des partis d'opposition ni du peuple lui-même. C'est dans les loges maçonniques que se trouve le ferment de cette révolution sans cause apparente et réelle. Cette origine de la Révolution de 1848, la vraie, transparaît dans le personnel même du gouvernement qui sortit spontanément de cette agitation, en elle-même puérile, des banquets de la Réforme. Tandis que les naïfs banqueteurs réclamaient l'adjonction des capacités à la liste des

électeurs, les Loges maçonniques préparaient déjà le régime nouveau et organisaient le gouvernement.

Tandis que la Garde nationale de Paris, se suicidant, luttait dans les rues contre l'armée, soutien de son propre régime, les Loges envoyaient leurs représentants à l'Hôtel de ville et constituaient le gouvernement. En tête de ce gouvernement : Lamartine, Ledru-Rollin, Marie, Armand Marrast, Louis Blanc et l'ouvrier Albert, tous francs maçons, sauf Lamartine. Tandis que le gouvernement se constituait en vertu de l'autorité qu'il s'attribuait à lui-même — ils étaient réunis dans une salle de l'Hôtel de ville — on vit tout à coup la porte s'entr'ouvrir et un personnage, qui n'avait point été convoqué, s'introduisit et dit : « Vous constituez le gouvernement. Je n'ai point été convoqué, mais j'en suis; » et il s'assit prestement en prenant place au conseil. C'était Crémieux, l'avocat et le juif. Et il fut admis (1). Et cet incident est, à lui seul, toute notre histoire depuis cent ans.

Le gouvernement provisoire se composait de Dupont (de l'Eure), Lamartine, A. Crémieux, Arago, Ledru-Rollin, Marie, Garnier-Pagès, Armand Marrast, Louis Blanc, Ferdinand Flocon, Albert (ouvrier).

En province, un M. Avril débarque à Caen; il se présente à la préfecture, où siégeait alors M. Edouard Bocher. Il montre son papier. M. Bocher se lève. M. Avril prend sa place. C'est tout. Voilà le gouvernement installé dans la province.

(1) C'est M. Alexandre Rey, alors rédacteur du National, intronisé secrétaire de ce Conseil improvisé, qui m'a raconté cette anecdote.

Telle est l'origine de l'autorité? Oui, en apparence, mais il faut savoir que ces personnages fantoches étaient les envoyés des Loges maçonniques, et que l'autorité réelle était là.

Cette Révolution de 1848, considérée en ellemême et isolément, ressemble à un jeu d'enfants qui s'amuseraient à démolir un édifice de sable. Mais, en réalité, elle fut l'expression d'un état social très caractérisé, non point spontané, mais au contraire préparé par un passé déjà lointain, une explosion nouvelle d'un feu qui couve depuis longtemps, comme une lave qui remue la terre de France, et qui s'échappe à certains intervalles en éruptions dévastatrices.

Les principaux personnages qui furent mis en relief alors et qui jouèrent les premiers rôles sont à cet égard des personnages représentatifs.

Les changements dans l'ordre social qui s'étaient déjà manifestés à la fin de la première Révolution, la Grande, et que Babeuf avait essayé de réaliser, avaient été préconisés de nouveau sous d'autres formes, à la suite de la Révolution de 1830. Les prédications quasi mystiques des Saint-Simoniens avaient été suivies d'enseignements plus^ pratiques, dont les Proudhon et les Louis Blanc étaient les apôtres. Et cet ordre de faits sociaux était la mise en œuvre des théories sociales renfermées, en principe, dans les conceptions philosophiques du siècle précédent, origine de la Révolution française. Ces idées avaient repris faveur sous l'influence révolutionnaire du Régime de Juillet. Elles eurent leur part d'influence dans le mouvement révolutionnaire de 1848; et elles furent représentées, dans le Régime nouvellement

établi, par Louis Blanc. En même temps, l'ouvrier Albert représentait l'avènement du quatrième état dans le gouvernement.

Lamartine — on ne peut s'empêcher de déplorer que ce merveilleux poète, enchanteur de tant de générations, ait été mêlé à cette aventure — y figurait en sa qualité d'historien des Girondins. Il avait, avec ce libelle romantique, réveillé des ardeurs que l'on avait crues éteintes. Et sa mémoire porte la charge de sa responsabilité dans cette révolution (1).

Les erreurs d'esprit, produit d'une presse philosophique, l'ambition de jouer un rôle et de s'élever au-dessus des autres, la poussée démocratique suscitée par les idées d'égalité et encouragée par les courtisans du peuple, une sorte de frénésie de pouvoir qui se couvre de l'amour du peuple, ce fond de prurit révolutionnaire qui agitait la nation tout entière, tous ces ferments de guerre sociale eurent leur part dans cette ridicule révolution de 1848; et ce fut un avocat, Ledru-Rollin, qui se trouva à point pour personnifier ces ardeurs populaires. Mais les fantaisies de l'esprit, les rêveries de l'âme populaire, les vœux secrets de chercheurs d'aventures, eurent leur représentant dans George Sand, qui fut à la fois l'inspiratrice de Ledru-Rollin et l'expression des sentiments imprécis et déchaînés de la foule. Ce nom, si populaire alors, mêlait aux événements du jour une note de poésie, dans un temps où les âmes étaient encore toutes pleines

(1) M. Henry Cochin, représentant de Dunkerque, a laissé entendre que Lamartine avait pris part à la Révolution de 1848, comme une revanche de 1830. Et cela est possible en effet, pour qui a connu les sentiments des royalistes de ce temps-là.

des sentiments romanesques qui avaient inspiré, dans la première partie du siècle, tant d'œuvres populaires.

Sans que cela eût été prémédité par les premiers émeutiers un peu ridicules des journées qui précédèrent et qui accomplirent sans le savoir et sans le vouloir la révolution de Février, il se trouva un groupe d'hommes inconsidérés, étourdis et férus des principes révolutionnaires qui, profitant de l'œuvre commencée, conçurent le dessein de réaliser enfin effectivement la fameuse formule : Liberté, Egalité, Fraternité.

Ledru-Rollin, qui fait figure d'un avocat turbulent, et la nymphe Égérie George Sand, esprit troublé par la vanité féminine et par l'orgueil d'écrivain à succès, se trouvaient investis d'un rôle; et, sans trop le savoir, ce rôle ils l'ont rempli. Ils furent au fond les artisans de l'œuvre consacrée selon la formule devenue comme l'évangile de l'esprit nouveau issu de la Révolution, « liberté, égalité, fraternité ». Mais, pour en arriver à leurs fins, ils ont achevé l'œuvre déjà commencée par la philosophie du dix-huitième siècle et par la Révolution de 1789. Et cette œuvre était la contradiction imposée par l'esprit révolutionnaire et démocratique à la nature de l'esprit français et à la tradition fondée sur cet esprit particulier. La France, c'est Napoléon qui l'a dit, est délicate et vaine : elle est sensible à la gloire, à l'honneur et à la beauté. Elle est glorieuse et égalitaire, et surtout divisée contre elle-même à l'infini, et en cela particulièrement gauloise.

L'Évangile chrétien, qui fut dès l'origine et qui est resté sa règle de discipline morale, avait

assoupli cette àme ardente, noble et quelque peu farouche.

La philosophie du dix-huitième siècle, dont les principes n'étaient au fond que ceux de la francmaçonnerie, en lui faisant perdre les bienfaits de cette discipline morale, ne les a pas remplacés. Elle a simplement libéré Famé française des freins qu'elle tenait de sa nature propre et de l'Évangile. Autrement dit, elle a livré l'âme française à la bête qui, comme partout, était en elle. Car l'homme est ainsi fait !

La liberté sans frein est une contradiction absolue de l'ordre social, et l'ordre est une fatalité de nature; l'égalité n'existe pas en fait, puisque les hommes diffèrent entre eux et par les moyens physiques et par les qualités morales, d'où résultent fatalement des degrés dans l'échelle sociale; la fraternité est un fait d'ordre naturel mais qui ne peut se réaliser que si la charité, c'est-à-dire une vertu, s'en mêle. Baser une constitution politique et une organisation sociale sur cette triple erreur essentielle, « la liberté, l'égalité et la fraternité, » c'était défier le bon sens et se mettre en contradiction avec la nature des choses; et cet édifice artificiel ne pouvait tenir que parce qu'il se rattachait encore aux traditions du passé. C'est grâce à ces traditions, et aux forces vitales qu'elle trouve dans le catholicisme, que la France peut survivre au virus révolutionnaire qu'elle a, à diverses reprises, absorbé.

Les révolutionnaires de 1848, y compris George Sand, étaient surtout des étourneaux, sauf ceux d'entre eux qui, étant francs-maçons, savaient bien ce qu'ils voulaient, et qu'ils étaient les

ouvriers de l'œuvre diabolique. Et c'est parce que les autres étaient des étourneaux, qu'ils ont introduit dans les institutions françaises le suifrage universel.

Tout dans ce monde a sa loi, autrement tout se range sous une loi fatale, laquelle dérive de la nature des choses. Les sociétés humaines, les peuples ont leurs lois, comme la famille, comme l'homme isolé. Il faut aux sociétés une autorité, comme à la famille un chef. Cette autorité, qui la constitue et lui donne le pouvoir d'agir? Tout ce qu'on sait à cet égard est que, à l'origine de toutes les civilisations, ou des nations qui ont formé les civilisations, on trouve un principe supérieur, d'où dérive toute autorité sociale. On est donc en droit de conclure, de là, que l'autorité est un principe supérieur, se confondant avec la nature des choses, une nécessité sociale, aussi certaine que l'est la vie même.

Dans les premiers temps qui suivirent la révolte du 24 février et la proclamation de la République, il y eut à Paris une sorte de renversement de tout ordre et de toute règle. Un homme s'était fait connaître comme un de ces favoris des foules, qui acquièrent on ne sait comment une sorte d'autorité dans les temps de troubles civils. C'était Caussidière. Le gouvernement songea à utiliser la popularité de ce personnage pour tenter de remettre un peu d'ordre dans la ville. Caussidière obtint en effet une apparence, tout au moins, d'ordre dans les rues, mais il ne songea même pas à remettre un peu d'ordre dans les esprits. Et là, à Paris, le trouble allait jusqu'à l'entière subversion. Une ville comme Paris, en temps de révolu-

tion, ressemble à un vase plein et que Ton renverserait. Les dépôts formés de mille ingrédients innommables se déversent dans le liquide et le troublent. Ainsi la ville en révolte voit-elle surgir, des bas-fonds sociaux, toutes les malpropretés que la civilisation tout ensemble engendre et recouvre. Ce fut une propagation sans retenue ni réserve d'immondices d'ordre moral dans une certaine presse et plus encore dans les théâtres, même dans quelques-uns d'un ordre assez relevé, tels que le Vaudeville, par exemple, qui était alors établi sur la place de la Bourse. J'ai entendu raconter par Emile Augier qu'il avait, dans un autre théâtre, assisté à un spectacle dont il est tout à fait Impossible de rappeler les détails. Cette société se montrait en déshabillé.

Avec l'Assemblée nationale, quand elle fut réunie, l'ordre et la décence se rétablirent partout.

Toute société a besoin d'ordre; mais cet ordre, qui l'établira? Quel sera le représentant de ce principe, d'où sortira-t-il et qui le désignera pour remplir sa fonction? Une circonstance de fait, ni calculée ni prévue à l'avance, désigne ce représentant. C'est Minos, c'est Romulus, c'est Clovis, c'est Charlemagne...

Qui les a nommés? Personne et tout le monde. La France, la race privilégiée dont on a pu dire qu'elle est le bras droit de la Providence, Gesta Dei per Francos, avait eu la bonne fortune de rencontrer à son berceau l'autorité, dans la personne d'une race royale, et la sagesse de la maintenir sous la forme de l'hérédité; sagesse ou bonne fortune, elle a perdu ces titres. Pire encore! elle les a répudiés. Elle subsiste néanmoins;

comme en souffrance et haletante, il lui faut une autorité pour vivre. Elle la cherche depuis plus d'un siècle : elle ne Ta pas trouvée dans une dynastie créée par la victoire et disparue avec nos défaites; elle ne Fa pas trouvée dans une représentation nationale émanée de censitaires, c'est-àdire de la propriété du sol. Et, à la suite de ces tentatives avortées, des esprits débridés, des âmes généreuses, dans un prurit d'idéal, dans une mêlée d'appétits très matériels et de brutalité égalitaire, l'entraînant tous ensemble tumultueusement, réclamèrent et proclamèrent le suffrage universel.

Ce fut un déchaînement de générosité et de justice égalitaire. On retrouve là cette race française idéaliste, généreuse et folle. « Pensez ce que vous voudrez du suffrage universel... Je ne le défends pas. Je trouverais la tâche trop difficile... (1). » L'évéque de Montauban parlait discrètement, mais il en a dit assez pour qu'on puisse penser qu'il n'a qu'une médiocre opinion du suffrage universel. Eh bienl ce fut une erreur commune; et nous y avons tous cru. Le suffrage universel direct, appliqué à la constitution et à la formation du gouvernement, est une de ces chimères et de ces utopies qui peuvent séduire, et qui ont séduit les âmes généreuses, mais qui constituent un mal de mort pour les peuples qui l'adoptent comme fondement de leur droit public et de leur gouvernement. On le juge aujourd'hui sur les résultats qu'il produit, sur ceux dont il nous menace; mais il est vrai que les erreurs répandues au sujet du gou-

(1) Paroles de Mgr Marty, évêque de Montauban, dans une réunion de l'Union catholique de son diocèse, le 31 mars 1912. {Univers du il avril 1912.)

vernement des peuples sont si générales et si accréditées par les événements qui entraînent toute l'Europe vers on ne sait quel effondrement, que tout le monde a cru que le suffrage universel direct pouvait et devait être la base légitime du gouvernement. Et la vérité est, elle est devenue effrayante de réalité.

La vérité est que le suffrage universel direct, non seulement ne peut être la base d'un gouvernement, mais qu'il en est le renversement ou, si l'on veut, la contradiction. Ce système implique la loi des majorités numériques : or la majorité numérique, dans le système du suffrage universel, est aveugle, ignorante, impropre de tout point à gouverner ou, ce qui revient au même, à désigner des gouvernants. Le suffrage universel direct ne peut ni connaître ni discerner les intérêts généraux de l'État; il ne peut pas connaître davantage, chez les candidats offerts à ses suffrages, les qualités qui les recommandent. Bref, il ne sait rien de ce qu'on lui demande, et j'ajoute qu'il ne s'en soucie nullement. Non pas que le Français ne soit patriote : il s'intéresse de loin à la chose publique, mais ce n'est pas son affaire de discerner ni de juger ce qui lui convient. Il n'a même pas, au fond, le goût de s'y appliquer. Certes il est patriote et il tient à sa cocarde, mais ne lui demandez pas de s'occuper continuellement de la politique. Il a autre chose à faire, ses affaires d'abord et surtout ses plaisirs. Les Français sont ainsi faits. Ils n'aiment pas qu'on les dérange. Quand il le faut, ils sont capables d'héroïsme civique pour des affaires que, d'ailleurs, avec leur finesse un peu narquoise, ils ne distinguent pas très bien. Et

puis... après tout, qu'on les laisse tranquilles! Ils sont ainsi faits.

Et ce peuple bon enfant, amoureux de ses loisirs, capable d'un effort pour un jour, mais impatient de tout joug, même de celui des lois et du civisme, impropre à ratiociner sur les systèmes et sur les mœurs; ce peuple capable de tout héroïsme et de supériorité en toute chose, n'ayez pas le fol espoir d'en faire un peuple législateur. Dites aussi que c'est un peuple trop disposé à subir le despotisme d'autrui, parce que cela le dispense de se gouverner lui-même. Oui.

Les sociétés humaines ont à toutes les époques subi la loi de la hiérarchie, condition de vie pour elles. Les races civilisées qui ont peuplé l'Asie Mineure, l'Egypte et la Grèce, et un peu plus tard l'Italie, ont peu à peu imaginé des formes de gouvernement en rapport avec leurs émancipations successives. Lorsque cette émancipation dépasse la juste mesure comme en Grèce, la Grèce en est morte, et Rome n'a échappé au même sort qu'en reconstituant et en subissant le joug d'une autorité dominante, celle des Césars à laquelle les Romains et plus généralement les Latins avaient attribué une attache divine : Divus Augustus. Ce trait du divin attaché à l'autorité est la marque de ce tempérament civilisateur au premier chef qui caractérise le peuple romain, et aussi la race latine. Les rois carlovingiens et les rois capétiens après eux avaient trouvé dans la Gaule et dans la civilisation gallo-romaine le germe et la forme de l'autorité dont la conquête les avait investis. De ces éléments multiples et divers : la force matérielle et morale des envahisseurs, la civilisation gallo-

romaine et la puissance morale des évêques, est sortie la nation généreuse, forte, capable enfin de remplir sa destinée : la France.

Dans son organisation hiérarchisée, le principe dune représentation nationale eut toujours sa place : place restreinte d'abord, à peine aperçue, difficilement maintenue, mais toujours revendiquée jusqu'à ce qu'elle trouvât sa formule dans l'organisation des Communes et dans la formation des États généraux. La race gallo-romaine avait absorbé l'invasion des Francs et de beaucoup d'autres Germains ; mais elle en triompha en fin de compte; et la France sortit de ce creuset, alimenté par tant de métaux d'origine et de natures diverses, en un acier brillant et souple, fort et résistant.

Les divers éléments de cette race qui s'est appelée la France n'ont jamais été absorbés complètement jusqu'au point de disparaître. Nos Rois en ont fait une patrie, avec ses communes, ses cités, ses villes, ses parlements et les divers ordres de citoyens. Ils instituèrent même le régime représentatif, sous la forme des États généraux. Les Français n'ont jamais subi la honte d'un troupeau sous la houlette d'un maître. Ce fut une faute inexplicable et funeste de la Royauté de n'avoir pas convoqué les États généraux depuis 1614 jusqu'à 1789. A cette dernière date, il était trop tard!

Le moule dans lequel la France a été formée et dans lequel elle a, pendant près de dix siècles, grandi et vécu, a été brisé en 1789, et ses débris dispersés n'ont pas encore été réunis dans une forme nouvelle définitive.

Mais, de même qu'aux jours de sa formation, mais par des procédés nouveaux, sa volonté aura

sa part dans sa reconstitution future et peut-être prochaine. Déjà son assentiment a été nécessaire, et il s'est manifesté dans les moments de crise aiguë comme en 1789, en 1848 et en 1871. Dans ces circonstances épiques, la consultation de la nation, sous la forme du suffrage universel, peut avoir sa raison d'être et son efficacité. Mais lorsqu'après ces crises traversées, la nation a repris le cours de ses destinées, confier son sort et sa direction au suffrage universel est pure folie. C'est un sourd ou un aveugle abandonné à lui-même sur les grands chemins.

Les convulsions intestines qui bouleversent la France depuis 1789, et celle qu'elle venait de subir en 1848, attestent l'état de désorganisation dans lequel elle se trouve et dans lequel elle est maintenue. Et, pour expliquer cet état d'anarchie qui ne tend à rien moins qu'à sa ruine, il faudra en chercher la cause secrète, bien étrangère à sa volonté. Et cette cause, on la trouve, on commence seulement à la discerner et à la reconnaître dans la franc-maçonnerie, laquelle n'est elle-même que l'instrument inconscient de la Juiverie. Pourquoi la Juiverie intervient-elle dans un ordre de faits qui lui semble étranger? Ce problème et sa solution sortent du cadre du tableau que je me propose uniquement de tracer : le tableau des événements dont j'ai été le témoin. Dans la série de ces événements, et dans la recherche de leurs causes, j'ai rencontré l'action politique et sociale de la secte franc-maçonnique, laquelle est l'organe actif de la Juiverie. Je n'ai aperçu cela que très tard, mais je l'ai vu, et je le dis.

Que la nation se trouve naturellement appelée

à se prononcer dans les grandes crises nationales, cela se comprend, et cela se doit : mais la mettre quotidiennement en jeu dans le gouvernement, cela est fou et contraire au bon sens. La raison en est simple : c'est que le suffrage universel, c'est-àdire la population dans tous ses éléments, est dans l'impossibilité radicale de juger et de traiter les questions que soulève le gouvernement normal et régulier de la nation. Le gouvernement populaire appliqué à la conduite ordinaire des affaires publiques est un régime de primaires; et il représente une nation qui marcherait les pieds en l'air et la tête en bas.

La Révolution de 1848 fut un des actes chaotiques qui se produisent en France, depuis qu'en 1 789 elle a brisé la forme gouvernementale dans laquelle elle avait grandi et vécu. La France n'a pas pu, jusqu'à présent, reconstituer le moule nouveau dans lequel elle doit poursuivre sa destinée.

En introduisant le suffrage universel dans le moule politique que les révolutionnaires de l'époque avaient imaginé, on n'a réussi qu'à rendre la situation plus difficile et inextricable. Cette impossibilité de vivre est rendue plus sensible encore sous le régime républicain et démocratique, vers lequel la France a successivement et peu à peu dérivé. Il y eut à Rome un très grand Roi, du nom de Servius Tullius, qui sut résoudre le problème : il y mit l'esprit politique et le sens juridique qui caractérisent la race latine. Ce ne fut que six cents ans après, période pendant laquelle la République avait vécu sous la forme patricienne, ce fut alors que la démocratie romaine aboutit à son vrai destin qui est le césarisme : la

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puissance sans limite de la multitude, résumée dans la main d'un homme qui s'appellera César et Octave.

Le cens électoral de 400 francs sous la Restauration, et de 200 francs sous le gouvernement de Juillet, réclamé en 1848 par les capacités, c'est-àdire par la bourgeoisie pourvue de diplômes universitaires, avait été emporté comme un obstacle fragile par le souffle en tempête de 1848. Et la nation l'acclama elle-même comme un exutoire à ses maux, un peu, à vrai dire, imaginaires.

D'un côté les prédications empiriques des novateurs comme les Saint-Simoniens, les revendications populaires suscitées par les socialistes en renom avaient semé le levain des révoltes et des révolutions. Et, d'autre part, les prédications des novateurs en fait d'organisation sociale, les emprises de l'Université sur l'âme nationale, les résistances que d'ardents apôtres suscitaient contre l'œuvre universitaire sur l'âme française ; les attaques dirigées contre l'Église, cet ensemble de résistances et de mécontentements fut le levain qui souleva toutes les âmes dans ce temps-là.

Tandis que la presse et les réunions populaires faisaient rage, des manifestations bruyantes de l'esprit populaire se produisaient de toutes parts.

Mais si l'on veut avoir une idée exacte de la Révolution de 1848, il faut dire que le faitinsurrectionel des journées de Février, qui donna lieu au renversement du trône et à l'abolition de la charte de 1830, fut ignoré en province. Imprévu, et en quelque sorte accidentel, le fait initial déchaîna tout un ordre de faits nouveaux; mais ces nouveautés

n'étaient pas entrées dans les prévisions des étourneaux qui accomplirent en 1848 l'acte du renversement du trône et de l'ordre de choses établi.

Les derniers temps de ce régime, depuis 1840 environ, avaient au contraire donné l'illusion d'un apaisement de l'esprit révolutionnaire ; il semblait que les partis avaient abdiqué. Mais il suffit d'une étincelle pour rallumer un incendie mal éteint. On put juger alors que les causes de trouble intérieur qui agitaient le pays depuis près de cent ans persistaient sous la couche d'un calme apparent, et qu'elles se réveillèrent plus violentes que jamais. D'une part, les prédicateurs socialistes avaient fait parmi la classe ouvrière des prosélytes que l'on ne soupçonnait pas; d'autre part, le parti royaliste, soulevé par esprit de vengeance contre le trône de Juillet, reprit confiance. Il crut qu'il pourrait trouver un regain de popularité dans la nation, fatiguée de révolutions, et en qui la foi monarchique n'était pas tout à fait morte. Le clergé catholique enfin se mêla au mouvement qui s'emparait alors des âmes, et, avec un élan sincère, il sut enrôler les masses populaires dans une sorte de croisade à l'intérieur, pour Dieu et pour l'Église.

Le mouvement politique imprimé au corps social par les révolutionnaires de Paris prit ainsi et tout d'abord l'apparence d'un mouvement religieux. On vit alors le clergé des villes, revêtu du costume ecclésiastique, parcourir les rues en processions d'un caractère politico-religieux, et se prêter à la cérémonie de plantation et de bénédiction des arbres de la Liberté. Il bénissait ces arbres et il donnait ainsi publiquement la consécration de l'Église à la Révolution de 1848. Mouvement socia-

liste, mouvement politique, mouvement religieux, toutes les idées, tous les intérêts qui agitaient la France se trouvèrent remis en question; et, cette fois encore, l'énigme révolutionnaire se trouva posée devant le pays.

Cet état des esprits donna lieu aux manifestations qui en sont l'accompagnement nécessaire. Clubs ouverts, réunions publiques, banquets patriotiques, chants populaires, la Marseillaise et le Chant du Départ, les drapeaux développés en tète de groupes de citoyens en promenade à travers les rues, etc.. Rien n'y manqua. Il n'y manqua pas même la grande peur de 1789. Un certain jour, on apprit que des brigands parcouraient les campagnes, pillant, saccageant, incendiant moissons et maisons. Qui? Quoi? Où? Comment? On ne savait pas au juste; mais des émissaires effarés portaient partout la nouvelle, et, partout dans les campagnes, dans les villages et jusque dans les villes, on entendait le tambour; les gardes nationaux se réunissaient, et en grande hâte on se rendait ici et là, à la poursuite des brigands. Cela dura deux jours, et de brigands, on n'en vit nulle part. Je le sais, j'y étais, étant enrôlé dans la garde nationale de Caen, qui avait été reconstituée et qui fonctionnait avec la plus rigoureuse discipline militaire.

La révolte du 24 février 1848, qui avait été soulevée par le parti révolutionnaire du National, fut en quelque manière un signal de déclanchement général. Les partisans des diverses factions politiques ou sociales avaient poursuivi leurs trames secrètes à la faveur des régimes constitutionnels divers qui s'étaient succédé depuis 1789; ils crurent le moment venu de faire prévaloir leurs desseins.

Le monde religieux mis en mouvement par la querelle universitaire s'agitait et reprenait courage ; le parti légitimiste, tout d'abord en joie de la revanche de 1848 contre 1830, se reprit à l'espérance; d'autre part, et même après les premiers moments d'amertume causés par la catastrophe de Février, l'idée d'une revanche de l'idée monarchique, fût-ce au profit de la branche aînée des Bourbons, représentée par le comte de Chambord, était acceptée par un grand nombre d'Orléanistes; l'espoir d'une Restauration intégrale de l'idée monarchique fut accueilli et adopté par un grand nombre d'anciens partisans de la maison d'Orléans. Et c'est alors que les projets de fusion furent mis en avant par des partisans sincères et passionnés de la monarchie. Et en même temps, il parut que la révolution de Février avait été le signal du triomphe du quatrième état, du monde ouvrier, travaillé depuis plusieurs années déjà, et soulevé par les prédications des socialistes populaires, tels que Proudhon et Louis Blanc, et par les agitateurs en renom, tels que Barbes, Blanqui, Caussidière et d'autres encore dont l'Histoire, comme a dit Victor Hugo, en parlant de Dupin, le président de l'Assemblée nationale, dont Y Histoire a perdu le nom.

Le fait minuscule du 24 février disparaissait au milieu de ce grand mouvement de l'esprit, ou, si l'on veut, des passions diverses qui s'agitaient au fond de l'âme nationale. Il en résultait qu'à l'heure où le gouvernement improvisé à l'Hôtel de ville de Paris, dans la journée du 24 février, décréta le suffrage universel et la réunion d'une Assemblée constituante, la petite querelle de la Garde nationale de Paris contre M. Guizot et par répercussion

contre le roi Louis-Philippe était oubliée et s'était fondue dans un vaste mouvement, de nature révolutionnaire si Ton veut, mais qui n'était qu'une édition nouvelle des agitations intestines qui remuaient la France depuis près de soixante ans. Après le premier moment de surprise, désespoir des uns, joie des autres, revanche et cruel retour des choses, la France se retrouverait comme elle avait été en 1789, en face d'un ordre de choses détruit et en demeure d'en organiser un nouveau.

Il ne fut pas plus difficile aux aventuriers de 1848 de décréter le suffrage universel et de proclamer la République, qu'il ne l'avait été aux constituants improvisés et sans mandat de 1789 de décréter la ruine de l'ancien Régime dans la nuit du 4 août. Tout s'arrangerait le lendemain! Et voici cent cinquante ans que ce lendemain dure, et que rien n'est arrangé I Et la France se trouve encore aujourd'hui au même point où elle était en février 1848, dans les douleurs et dans les angoisses de l'enfantement !

Mais alors, le lendemain du 24 février 1848, on était tout à la joie, ou du moins à l'espérance I Les sectaires de la révolution sociale, les royalistes, les catholiques se livraient à toutes les ardeurs d'une foi ardente et aux joies anticipées de l'espérance. Ce fut dans cet état d'esprit que la France, en possession du suffrage universel, composa la Constituante de 1848. Et comme il est arrivé toujours, quand le pays a été appelé à se prononcer dans sa liberté sur ses destinées, il voit juste et il va droit au but. Il désigna, pour le règlement de ses affaires, les meilleurs et les plus dignes. La Constituante de 1848 fut élue dans cet esprit.

La composition même du Gouvernement provisoire indiquait qu'il était sorti d'une poussée populaire. L'élément socialiste y tenait une place excessive, par rapport au nombre des sectaires socialistes qui avaient contribué à la victoire des journées jde Février. Au milieu de la population parisienne un peu ébahie du mouvement qu'elle avait déchaîné, l'élément socialiste, de formation assez récente, se montra d'autant plus exalté qu'il avait recueilli à peu près tous les avantages de cette aventure. Il se persuadait volontiers que c'était son avènement qui avait été l'enjeu et le fruit de la Révolution. De là, des manifestations multiples et enflammées, auxquelles Lamartine, improvisé orateur comme il était poète, eut à faire face, et qu'il bravait d'ailleurs avec courage et avec des dons d'orateur admirables.

Pendant plusieurs semaines, après le 24 février, la société française fut comme débridée. Les autorités constituées fonctionnaient à peu près, mais l'autorité effective était transportée dans la rue, sous le nom d'un certain Caussidière, qui, selon son dire, faisait de Y ordre avec le désordre. Et, de fait, ce révolutionnaire travesti en homme d'ordre fut utile à cette heure. Aussi bien, par une sorte de consentement général, l'ordre public était maintenu. La Garde nationale fut partout, non rétablie, car elle n'avait pas cessé d'exister, mais réformée, et fonctionna militairement, en même temps qu'elle se vit partout renforcée de recrues nouvelles. Tout le monde fut porté de cœur à s'associer au mouvement général. Il y eut comme une sorte de renouveau national. Le parti qui avait triomphé en 1830, qui d'ailleurs représentait plu-

tôt des intérêts que des idées politiques, avait disparu, ou se tenait coi; le parti bonapartiste n'apparaissait pas encore; et d'ailleurs il ne s'était pas reconstitué depuis 1815; mais les partis monarchiques avaient repris confiance : ils se mêlaient au mouvement en vue de le diriger. D'autre part, la faction républicaine triomphait. Encore était-ce plus vrai à Paris que partout ailleurs. Car en province le parti républicain n'existait et ne se montrait guère. Il ne se constitua qu'aux approches des élections qui allaient s'ouvrir.

Le Gouvernement provisoire avait en effet décrété que les élections destinées à former une Assemblée constituante auraient lieu le 25 avril; et c'est dans le décret de convocation qu'apparut, pour la première fois, le suffrage universel. Art. 5. — Le suffrage sera direct et universel. C'est dans ce mot sournois direct qu'était le venin. Mais déjà, dès le lendemain de sa formation, c'est-à-dire dès le 26 février, le Gouvernement provisoire s'était trouvé aux prises avec des difficultés d'ordre matériel qu'il avait dû résoudre à l'improviste, au moyen de mesures dont il n'avait pas prévu les conséquences.

La Révolution du 24 février avait occasionné de grands troubles dans la vie intérieure du pays et de Paris principalement. Leur effet immédiat avait été de suspendre le travail sous toutes ses formes, et delà le chômage forcé et, après l'exaltation des troubles civils, le tumulte dans la rue, les chants, les cris, les ivresses de toute sorte, et, au bout, la misère et la faim.

Dès le 26 février, en face de ce danger et de cette angoisse de la misère, le Gouvernement institua

le régime des ateliers nationaux. Il se constituait ainsi à l'état d'industriel public, chargé d'occuper et de nourrir. . . quel nombre d'hommes, de femmes et d'enfants? — Il ne le savait pas, ni ne pouvait le prévoir. Ce n'était pas le citoyen Albert ou même le grand poète Lamartine qui pouvait savoir ce que deviendrait une vaste réunion d'hommes, ainsi jetés en tas en dehors de leurs occupations journalières, chargés de travaux pour lesquels ils n'étaient pas faits !

Le Champ de Mars avait été transformé en un vaste atelier. Il avait alors un aspect tout différent de ce qu'il est aujourd'hui; c'était un vaste espace inculte entre l'Ecole militaire et la Seine. Au delà de la Seine, sur la rive droite, le Trocadéro, qui était alors une sorte de tertre abrupt formé de rochers et d'un terrain en graviers. On y donna à cette époque en spectacle aux Parisiens une représentation d'un des épisodes de la guerre d'Espagne en 1823 : la prise du Trocadéro, avec jetée d'un pont sur la Seine et tous les accompagnements d'une guerre régulière. Les travaux faits dans ces terrains à l'époque de l'Exposition de 1878, la construction du palais de l'Exposition et les transformations effectuées dans le Champ de Mars par l'Exposition de 1889 ont complètement changé l'aspect de cette région de Paris. En février 1848, cette région était inculte, et les travaux qu'on y pouvait faire n'étaient que des travaux de pure forme, des remuements de terres et de graviers sans utilité et sans objet. On espérait ainsi tenir sous la main la population ouvrière, déchaînée par les prédications socialistes et par la faim.

En même temps, le Gouvernement provisoire avait décrété la réunion d'une Assemblée nationale, qui serait chargée de fonder les institutions nouvelles. La date en était fixée au 25 avril. Dès ce moment, il se fit un vif mouvement d'agitation dans le pays.

C'est un fait tout à fait digne d'attention que le mouvement insurrectionnel, qui avait abouti à la chute de la Monarchie de Juillet, n'eut aucun effet de conséquence ou d'autre sorte sur les élections générales. On eût dit une simple émeute qui aurait renversé un édifice sans base et sans solidité. Il nous semblait que le pays placé inopinément en face de ses destinées, s'occupait à peine de cet événement. On vit bien alors que cet édifice de 1830 n'avait vraiment aucune racine dans le pays. Il avait disparu d'hier, et déjà on n'y pensait plus. Aucun des personnages attachés à ce Régime n'eut l'idée de proposer de le relever ou n'osa le faire.

D'autre part, il n'y avait pas encore de parti bonapartiste dans le pays. La lutte allait donc s'établir entre républicains, royalistes légitimistes, catholiques et socialistes; encore, ces derniers, représentés par des personnages en renom, n'avaientils guère de clientèle proprement dite.

D'autre part, les royalistes, les anciens et les ralliés, formaient et fomentaient des projets de fusion entre les deux branches de Bourbons. J'ai pris note autrefois d'une conversation dans laquelle M. Thiers me raconta, à Versailles, les détails de ces négociations auxquelles lui-même s'était trouvé mêlé, et qui échouèrent par la volonté obstinée de la duchesse d'Orléans, Hélène, comme l'appelait le roi Louis-Philippe, lequel se prêtait

LA RÉPUBLIQUE (1848-1851) 10â

de son côté à un rapprochement entre les deux branches de la maison royale de Bourbon. Au fond, les plaies ouvertes en juillet 1830 étaient encore trop vives; et, des deux parts, les partisans de la maison royale ne se souciaient guère d'une alliance. Mais cette visée d'une restauration avait ranimé dans les âmes des royalistes toute la ferveur de la passion politique, ravivée par les espérances que l'on pouvait concevoir après la longue attente des dix-huit années du Régime de Juillet. Tous ceux qui ont vécu dans cette fournaise des passions politiques d'alors ont pu connaître la violence et aussi la grandeur des sentiments de cet ordre qui animaient des âmes nobles et des cœurs patriotes. Un groupe de jeunes gens — c'est M. le vicomte de Saint-Pierre qui me l'a raconté, et il faisait partie de ce groupe — avaient résolu d'aller chercher le comte de Chambord, qui habitait alors Lucerne, en Suisse, à la frontière. Ils avaient formé un régiment d'hommes résolus; ils auraient ramené le Prince à travers la France et ils l'auraient rétabli sur son trône de Roi. La démarche fut faite près du Prince par quatre jeunes gens, parmi lesquels M. de Saint-Pierre lui-même. Le Prince refusa. Il avait peut-être raison, car, à la réflexion, c'était une aventure.

Pour la première fois depuis 1789, la France se trouvait libre, en ce sens qu'elle pouvait se prononcer sur sa propre destinée sans être opprimée par un acte violent et extérieur, ou sous le joug de circonstances étrangères à sa volonté. Il est inutile à cet égard de rappeler le servage révolutionnaire à dater de 1790, de l'Empire et même de 1830. En 1848 la France fut vraiment libre.

Pas tout à fait pourtant : en ce sens que sa volonté, faussée par une faute antérieure, ne put prévaloir contre les éléments révolutionnaires qui subsistaient en elle; et, d'autre part, la scission du parti monarchiste persistait à produire ses effets. Non que les partisans de l'Orléanisme aient tenté alors de restaurer le trône de Juillet, mais la plupart d'entre eux préférèrent joindre leur adhésion et par conséquent leurs votes à ceux des républicains, plutôt que de se joindre au parti royaliste et d'assurer sa victoire. J'en eus la preuve vivante à Caen, où M. Edouard Bocher, préfet du Calvados la veille, très aimé dans le pays normand, doué de tous les dons, affirma sa foi républicaine dans les clubs formés alors en vue des élections. Ce fait était significatif. Il n'était pas particulier à la ville de Caen. Il sembla partout que le parti orléaniste avait disparu du sol. Il ne se manifesta nullement. Mais, plutôt que de se joindre au parti monarchiste qui avait repris confiance dans cette circonstance, il s'unit avec le parti républicain; il serait plus vrai encore de dire qu'il constitua le parti républicain en province, car jusqu'alors le parti républicain n'y existait pas, ou si peu qu'il ne comptait pas dans l'opinion générale.

En notant cette particularité de la Révolution de 1848, on comprend mieux ce qui se passa beaucoup plus tard à l'Assemblée nationale constituée en 1871, après la funeste guerre. A cette époque, le parti royaliste, représenté très sérieusement dans l'Assemblée nationale, put concevoir l'espérance de restaurer le trône au profit de M. le comte de Chambord, représentant légitime de la dynastie capétienne. Avec l'appoint des Orléanistes, une

majorité dans ce sens pouvait se former dans l'Assemblée. Des espoirs et des tentatives de fusion se firent alors. Mais, à l'exception de M. le comte de Paris et de quelques-uns des Orléanistes de l'Assemblée nationale, le plus grand nombre de ces derniers ne se prêta jamais sincèrement à ces projets; et en définitive ce fut le parti orléaniste qui les fit échouer. C'est ainsi que, de même, en 1848, les candidats orléanistes qui se présentèrent aux élections et ceux qui furent élus se prononcèrent pour la République, et firent échouer les espérances d'une restauration monarchique, que l'on avait pu sérieusement concevoir à cette époque. Il y eut cependant quelques Orléanistes de la veille qui se rangèrent, avec sincérité, parmi les partisans d'une restauration monarchique, dans la personne de M. le comte de Chambord.

Revenons à 1848. Je fus témoin alors d'un conciliabule dans lequel se noua un accord de même genre, et il y en eut de pareils partout. C'était chez M. le comte de Bourmont, qui avait réuni à sa table d'anciens royalistes et des orléanistes avérés de la veille, sincères partisans d'une fusion. Parmi ces derniers se trouvait M. Coste, savant professeur à l'Institut de France, et qui avait eu des relations d'amitié avec M. Guizot. Il raconta à ce dîner que, au temps où il avait été question d'un mariage du comte de Chambord avec une princesse de Russie, il avait été envoyé à Vienne par M. Guizot, pour faire rompre ces projets de mariage et pour faire réussir d'autres projets d'une alliance avec une princesse de Modène, que l'on jugeait impropre à donner des enfants à son mari, quel qu'il fût. Il se rendit donc à Vienne, muni des ins-

tructions du roi-Louis Philippe et de Guizot; et comme il était fort dévoué à la dynastie régnante d'alors, il dirigea ses manœuvres dans le sens indiqué. Jusqu'à quel point contribua-t-il au résultat? Je ne sais; toujours est-il que les projets d'alliance avec la Russie furent rompus, et que le comte de Chambord épousa la princesse que Ton savait ou que l'on jugeait impropre à devenir mère.

A la fin du repas, Mme la comtesse de Bour mont chanta une chanson royaliste, et cela ne sur prit personne. Dans ce temps-là encore, on chantait à la fin des repas. Généralement on dînait à midi ou à une heure. A la fin du repas, chaque convive chantait sa chanson, ou sa romance, sans musique bien entendu. La musique de salon, les concerts même, n'étaient point de mode alors ; et on était plus gai dans ce temps-là qu'on ne l'est depuis que la musique de salon est devenue de mode. Les chansons de Béranger, les chansons à boire étaient surtout en grande vogue; point ou peu de romances, et tout cela sans musique. Mon Dieul ce n'était pas du Rossini ni du Wagner (Dieu merci pour ce dernier), c'était du français simplement, c'est-à-dire que c'était gai, animé, amusant, et cela valait bien ce que l'on a appelé depuis la musique de salon; MM. les jeunes Français d'aujourd'hui font les dégoûtés, et ils s'amusent en s'ennuyant. Grand bien leur fasse! Chacun a sa manière. La manière qui consiste à rire, à se divertir, à prendre la vie gaiement et sans pose, n'est pas si sotte. C'était la manière de ce temps-là.

Dans cette région de la Normandie comme dans toutes les autres, il se produisit alors un très vif et

très sincère mouvement d'opinion. Les idées royalistes avaient repris faveur; et elles se manifestèrent très ouvertement, sans qu'elles suscitassent aucune réprobation. Mais, comme toujours, les occupants, c'est-à-dire les républicains avaient le succès pour eux, parce qu'ils étaient en place. De graves événements avaient d'ailleurs détourné l'attention du pays vers un fait immédiat et qui occasionna tout à la fois la consternation et la terreur dans la France entière, en même temps qu'un mouvement de solidarité patriotique, tel qu'on n'en vit jamais de pareil.

Les ateliers nationaux, créés le lendemain de la Révolution (le 26 février), n'avaient pas tardé à devenir ce qu'ils devaient être, le rendez-vous des agitateurs et des révolutionnaires de tous les coins de Paris, un lieu de concentration propice aux agitations populaires et aux prises d'armes des révoltés. La misère était grande aussi, parce que l'état de convulsion civique qui avait occasionné les journées de Février avait duré, en aggravant la situation générale par la suspension du travail et du mouvement normal des affaires. La population des faubourgs surtout, surexcitée par les prédications révolutionnaires, se trouvait en proie aux besoins les plus pressants; et elle allait devenir un instrument de révolte et de guerre entre les mains des meneurs, comme il s'en trouve toujours dans les temps de révolution. Autant d'étincelles de guerre; et la guerre civile éclata en effet, violente, générale, jusqu'au centre de Paris. Ce que fut cette guerre des rues jusqu'au centre de la ville, on ne peut se le figurer sans l'avoir vu.

La Garde nationale de Paris se conduisit héroïquement. Une troupe nouvellement créée sous le nom de Garde mobile avait enrôlé la jeunesse de quinze à vingt ans dont on pouvait craindre qu'elle se joignît à l'émeute. Elle se montra au contraire admirable de discipline et de vertu guerrière. La troupe, de son côté, fit vaillamment son devoir, conduite par des chefs dignes d'elle; les généraux Bréa, Du Vivier, Négrier furent tués; — l'archevêque de Paris, Mgr Affre, tomba sous les balles des insurgés, sur la barricade où il était allé porter des paroles de paix et de pardon.

On fit appel à la province, qui montra cette fois qu'elle ne laisserait pas une poignée de bandits terroriser et ensanglanter Paris et la France. Une cohorte innombrable, formée des gardes nationaux venus de tous les points de la France, se porta d'un cœur et d'un élan unanimes à la défense de Paris, c'est-à-dire, alors, de l'ordre et du droit. Et ce fut un très noble spectacle.

L'élan vers l'héroïsme, la gaieté et l'entrain dans le danger, la générosité dans le sacrifice, la belle humeur, l'esprit de dévouement et de patriotisme, toutes les nobles qualités de la race se montrèrent dans cette circonstance. Le Paris révolutionnaire sentit cette fois qu'il ne serait pas le maître. La population bourgeoise, d'ailleurs,, se montra en accord avec la province, et elle se battit, comme toujours, héroïquement. C'a été une grande faute de l'Assemblée nationale de 1871 de supprimer la Garde nationale.

Le Gouvernement, en présence d'une révolte qui menaçait de devenir maîtresse, avait fait appel à la nation et réclamé l'aide de la province. La

province répondit à cet appel; et on sait avec quel magnifique mouvement patriotique et national elle amena à Paris, de tous les coins de la France, des Gardes nationales plus ou moins exercées, dans des costumes et avec les équipements improvisés les plus extraordinaires, qui eussent provoqué le rire, si la grandeur de cet élan national au secours de la capitale n'avait dominé tous les étonnements et imposé le respect à ceux qui en étaient les témoins. J'y étais, étant venu avec la Garde nationale de Caen, dans les rangs de laquelle j'étais enrôlé.

Lorsque la guerre civile eut pris fin, le Gouvernement, représenté par l'Assemblée nationale qui, tout entière, était rangée sur les marches du Palais- Bourbon, nous passa en revue.

Ces masses de gardes nationaux venus de tous les coins de la France, avec des costumes divers, des uniformes variés, dont quelques-uns dataient de la première République, mal équipés, mal organisés, comme à la débandade, mais fiers et admirables après tout, ayant le sentiment du devoir civique vaillamment accompli, défilèrent fièrement devant cette Assemblée et se dispersèrent sur la place de la Concorde, pour retourner chacun dans leur région, avec le juste sentiment d'orgueil d'avoir été là.

La ville de Paris, dans la partie où avait sévi la guerre civile, présentait l'aspect d'une ville qui a subi les rigueurs d'un siège et d'un assaut. Depuis le Panthéon jusqu'à la place de la Bastille et tout le faubourg Saint-Antoine, ce n'était qu'une ruine : les maisons dans les rues très étroites dans ce temps-là, étaient effondrées et ne

formaient qu'un amas de ruines; c'était un spectacle navrant, coupé de proche en proche par des harricades qui subsistaient en ne laissant qu'un étroit passage rendu à la circulation; partout des écroulements de maisons, des effondrements, des traces de sang et de ruines, spectacle extraordinaire et affreux, qu'on ne saurait imaginer sans l'avoir vu.

L'ordre matériel était rétabli à la suite de batailles véritables qui avaient coûté cher, et dans lesquelles la Garde nationale et la Garde mobile formée de jeunes garçons enrôlés pour les soustraire à des engagements criminels, se conduisirent en héros véritables, auxquels s'étaient joints, sans souffrir de la comparaison, les Gardes nationaux accourus de la province et arrivés à temps pour prendre part à la lutte. Le récit de ces tristes journées a été écrit ou le sera sans doute. Pour qui en a été témoin, la vision est restée ineffaçable.

Le général à qui le Gouvernement provisoire avait confié la défense de Paris s'était noblement conduit. Il portait un nom cher aux vieux républicains, c'était le général Cavaignac. Il reçut le prix de sa vaillance.

Le 28 juin, l'Assemblée nationale confia le pouvoir exécutif au général Cavaignac, qui devait prendre le titre de Président du Conseil des ministres et nommer le Ministère. Grâce à mon uniforme de garde national, j'étais parvenu à me faufiler dans l'intérieur de l'Assemblée nationale, installée dans un bâtiment de fortune élevé dans la cour intérieure du Palais-Bourbon. J'assistais à la séance où le général en tenue, habit noir et cravate blanche, prit possession de ce pouvoir die-

tatorial et prononça un discours empreint de la brevitas imperatoria et de l'élévation des sentiments que les circonstances imposaient. Ce fut très noble et très grand.

N'est-ce pas un de ces spectacles tout à fait particuliers, où la France se montre sous le plus admirable aspect, quand son cœur se hausse à la hauteur de circonstances tragiques? Ce général vainqueur, qui accepte une dictature, sans phrase et sans ambition personnelle autre que celle de remplir un grand devoir, et qui le remplit en effet!

Le Gouvernement provisoire avait disparu. L'Assemblée souveraine abdiquait entre les mains d'un soldat. Ce soldat remplissait son office de gardien de Tordre et de la paix publique, et organisait toutes choses pour que cette Assemblée souveraine préparât sa propre succession, et pour que les pouvoirs dont il venait d'être nanti fussent remis à la nation. Cette Assemblée souveraine, usant de sa souveraineté pour la transmettre à une autre assemblée qui serait élue après elle et de par sa volonté!

Certes, la France, accoutumée à accomplir de belles actions, a oublié celle-là, semble-t-il. Il me plaît de la consigner ici, parmi tant d'autres actions que j'ai vues de près, et dont aucune ne lui est comparable.

La Constitution du 4 novembre 1848 était à peine votée que Ton s'occupa de la présidence de la République. L'élection à ce poste éminent avait été fixée au 1er décembre suivant.

Au premier moment, l'opinion publique mit en avant les candidatures des personnages qui avaient

joué un rôle depuis la Révolution de 1848, Lamartine, Ledru-Rollin, Louis Blanc et Cavaignac, qui avait fait bonne figure au premier rang; mais, presque aussitôt, on entendit, à l'étonnement général, prononcer un autre nom : c'était celui du prince Bonaparte, le même qui avait couru des aventures pendant le Régime de Juillet : une entreprise de révolte à Strasbourg, suivie d'un emprisonnement de courte durée, et une autre à Boulogne suivie d'une incarcération au fort de Ham; et enfin l'évasion du prisonnier de ce fort de Ham, sous un déguisement d'ouvrier maçon. Ce nom n'était pas alors entouré d'une auréole bien brillante. Le rôle qu'il avait joué en Italie, pendant sa jeunesse, le représentait comme ayant été affilié aux ténébreuses pratiques des carbonari. Les tentatives multiples de révoltes et de troubles civils faites en France, en vue de reprendre possession de l'Empire, tentatives accompagnées de circonstances qui n'avaient pas eu le caractère héroïque que ces actes réclament, ces souvenirs n'avaient pas grandi l'héritier de Napoléon dans l'opinion publique. Cette opinion, tout entière alors aux idées de liberté, était très éloignée d'une restauration de l'Empire, dont les souvenirs n'étaient nullement sympathiques aux directeurs de l'esprit public de ce temps-là. Mais les meneurs de cette candidature qui allait surgir surent mettre en œuvre tous les ressorts d'une conjuration, qui, à vrai dire, fut merveilleusement conduite.

Les hommes qui se firent les instigateurs de cette candidature étaient passés maîtres en cette matière. On y intéressa une fraction importante de la haute bourgeoisie, de celle principalement qui

avait une grande situation commerciale ou financière, et qui, de ce chef, avait eu à souffrir et s'effrayait beaucoup des suites de la Révolution de 1848. On ouvrit une souscription destinée aux frais de la candidature du Prince, et on ne manquait pas d'y intéresser des capitalistes, à qui on laissait entrevoir les récompenses qui seraient accordées aux donataires généreux. On s'assura le concours d'une presse retentissante, on fit jouer tous les ressorts d'une conjuration légalisée par la constitution même; on rappela les grands souvenirs d'Austerlitz et d'Iéna; on fit réapparaître les grenadiers de la garde, et les aigles, et aussi tout l'appareil de ces sortes de spectacles rétrospectifs. On fit entreprendre au Prince un voyage à travers la France, avec un grand fracas d'annonces, de spectacles, de banquets et de représentations propres à ameuter et à surexciter les populations amoureuses de bruit, de tintamares, de déploiements de luxueux équipages et de démonstrations surchauffées. On put voir alors comment et par quels procédés se forge une opinion publique et s'organise de toute pièce l'enthousiasme populaire. Le Prince était d'ailleurs très propre à ce rôle de candidat un peu fantastique. Il était bien né, doué de qualités intellectuelles et morales supérieures, et il semble qu'il avait été prédestiné aux aventures. Il en avait du moins le goût et il les avait toujours cherchées. Tout jeune, il s'était mêlé aux ténébreuses pratiques des loges maçonniques d'Italie. Par la suite, il avait mis en pratique, pour son propre compte, le goût des conspirations propres aux menées des carbonari : il s'était épris des chimères sociales des écoles saint-simoniennes.

Et plus tard il tenterait de réaliser les rêves qui avaient hanté sa cervelle; et, avec cela, aimable, de grand cœur et bienfaisant.

Quand on revient par la pensée sur ces événements si lointains, on ne peut s'empêcher de faire de singulières réflexions. Cet homme, qui portait le nom des Bonaparte, en endosse le titre, les papiers, l'héritage; et de ce bagage composite il constitue un domaine impérial; et la nation, sans discussion aucune, le reconnaît comme héritier légitime de ce domaine.

Lui-même y a cru. Il y a cru opiniâtrement : deux fois il a imaginé des conspirations militaires dans le but de révolutionner le pays de France : expulsé de France, il y était revenu obstinément après avoir fomenté à Strasbourg la révolte dans l'armée. Et enfin, il réclamait les suffrages populaires au nom de titres contestés, contradictoires avec l'idée de l'ordre social. N'y a-t-il pas là matière à réflexion?

Le prince Napoléon Bonaparte fut élu par 5 472 540 voix, tandis que Cavaignac n'en recueillait que 1 448 107, et le pauvre Lamartine 20 9541 Dans la séance de l'Assemblée nationale du 20 décembre 1848, le Prince prononça le serment ainsi conçu :

« En présence de Dieu et devant le peuple hante çais représenté par l'Assemblée nationale, je jure « de rester fidèle à la République démocratique « une et indivisible et de remplir tous les devoirs « que m'impose la Constitution. »

Et le Président ainsi installé dit :

« Citoyens représentants, les suffrages de la nation et le serment que je viens de prêter com-

mandent ma conduite future, mon devoir est tracé ; je le remplirai en homme d'honneur. Je verrai des ennemis de la Patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer par des voies illégales ce que la France tout entière a établi... etc. »

Le prince Bonaparte s'était installé au palais de l'Elysée. Il ne sembla pas, dans les premiers temps, que son élection eût la signification d'une restauration de l'Empire. Qu'il eût dès ce moment, lui et les confidents qui l'entouraient, tels que de Persigny (qui s'appelait, je crois, Fialin) et de Morny, qui avait été un familier des princes d'Orléans, des projets de restauration ultérieure, cela est possible, mais son attitude était correcte; et il observait avec exactitude les rites des Régimes constitutionnels.

Son élection ne produisit pas sur le pays l'effet d'une restauration impérialiste. On s'occupait déjà des élections générales, qui avaient été fixées au 13 mai 1849. L'état général, du moins à l'intérieur du pays, avait reçu une secousse par le fait de la Révolution de février, des journées de Juin et de l'élévation du président de la République, mais il n'était pas encore modifié profondément. La République proclamée en février 1848 suivait sans contestation son cours.

L'état politique de la nation, mal assis depuis si longtemps, mais de plus en plus déséquilibré depuis la Révolution de 1848, avait remis en question tous les problèmes de cet ordre. D'autres problèmes d'ordre intérieur se trouvaient également en jeu; et, au premier rang, l'état de l'Église de France et l'Université.

La République n'avait pas alors le caractère

qu'elle a pris depuis, et qui serait plus spécialement la forme politique des sectes antireligieuses et antisociales. On la considérait comme une institution politique mieux appropriée qu'une autre aux principes de la Révolution française, mais qui n'avait nullement le caractère essentiel d'être la forme sociale appropriée aux idées antireligieuses et en particulier antichrétiennes, et surtout hostiles h l'Église catholique. Mais, par là même qu'elle devait être la forme libérale de la société moderne, elle autorisait toutes les oppositions d'ordre politique. A l'heure précise où nous sommes, la République était la forme légale et indiscutée du régime politique issu de la révolution de Février : elle se trouvait en face de la seule opposition qui pût se manifester, celle de l'opinion royaliste; et cette opinion royaliste ne pouvait, en raison des circonstances, avoir d'autre représentant et d'autre organe que le parti légitimiste, attaché à la fortune de la branche aînée des Bourbons, représentée par M. le comte de Chambord. Les partisans de la maison d'Orléans s'effaçaient alors; et ceux d'entre eux qui prirent part à la lutte électorale se rangèrent du côté des républicains, plutôt que de renforcer le parti légitimiste.

Le clergé descendit aussi dans l'arène électorale. La question religieuse était alors posée dans le monde politique, en opposition principalement avec l'Université.

La date précise à laquelle se placent les événements que je raconte marque une étape dans cette course que je poursuis à travers le siècle écoulé. Il me convient de faire ici une pause, comme un voyageur fatigué qui se repose sur le bord du

chemin, et qui se remémore les particularités de la route qu'il vient de suivre et de celle où il va s'engager. Jusqu'à cette station, le voyage a mis en lumière des points de vue qui se sont effacés depuis, comme des centres lumineux éteints désormais, et ne laissant de traces que dans la mémoire de ceux qui les ont vus. Avant de franchir la limite où je suis arrivé, je voudrais reproduire les impressions que j'ai reçues à cette heure où je vais entrer dans une ère nouvelle.

La physionomie, les mœurs, les caractères spécifiques de chaque province étaient, pendant le commencement du siècle, maintenus par les difficultés des communications; et chacune d'elles était attachée à son mode particulier de vivre. Cet état de choses avait quelque ressemblance avec Fétat de la Gaule avant qu'elle fût devenue la France ; Fustel de Coulanges note qu'il y avait quatrevingts régions séparées dans la Gaule, habitées par des populations de races diverses et non fondues ensemble. C'est ce qui explique l'état de division des habitants des Gaules qu'avait constaté Jules César, et ce qui avait facilité sa conquête.

La différence des origines et des races entretenait, dans cette vaste contrée d'hommes, un état de division qui causa leur défaite définitive lorsque les Gaulois tentèrent de résister à la conquête. La venue de quelques tribus de Germains conquérants, les Wisigoths, les Goths et les Francs, un peu plus tard les Normands, avaient multiplié les causes de division. Ce furent les rois Carlo vin/-

giens avec le grand empereur Charlemagne et, après eux, les rois Capétiens qui fondirent, dans une nation enfin unifiée, tous ces éléments divers, et qui en firent la nation française. Ce sont eux qui ont constitué la France.

Et c'est pour cela que les Capétiens s'étaient établis de bonne heure sur la Loire, comme au centre de cet échiquier multiple, dont ils avaient à unir toutes les pièces, dans cette admirable unité qui s'appela le royaume de France. Et c'est là aussi qu'était la source des sentiments filiaux qui vibraient dans l'àme de cette nation, attachée à la race de ses Rois comme des enfants à leur père.

Mais c'est à Paris, l'ancienne Lutèce, que s'était affirmée, comme en un centre naturel, la nation distincte des autres nations de L'Europe. C'est à Paris que l'àme de la race avait pris conscience d'elle-même; et c'est là aussi que s'était concentrée la force vitale de la nation, avec tous les éléments essentiels d'une société organisée, les administrations civiles agissant et mettant en œuvre les principes d'autorité essentiels qui dominent et gouvernent un État.

Mais Paris avait sa physionomie propre, comme chaque province avait la sienne. Sa population avait aussi son originalité particulière. Sans doute elle s'alimentait et s'accroissait sans cesse par des apports venus de la province, mais ces éléments additionnels, très clairsemés dans les commencements, se fondaient dans la masse sans l'altérer. Et quant aux éléments exotiques venus du dehors, ils n'apparaissaient même pas isolément. Les Allemands et les Juifs étaient ignorés, de même qu'on

ne, voyait pas en tête des maisons de commerce, comme de nos jours, tant d'appellations aux consonances exotiques, d'Allemagne ou d'Angleterre.

On était à Paris entre Parisiens; et il est très vrai que le Parisien avait un air, une physionomie, un langage à part, comme avaient les Gascons en Gascogne et les provinciaux en général, chacun chez eux. On était tous bons Français, et cela se sentait bien à certains jours; mais, tout de même, on était parisien; et, de l'être, on était un brin fier.

La ville, en ce temps-là, n'étant pas encore devenue cosmopolite, avait conservé son caractère particulier, comme ses habitants.

La ville de Paris n'a pas subi seulement des modifications d'ordre matériel, elle en a subi d'énormes dans sa physionomie en quelque sorte morale, je veux dire dans sa population, dans ses mœurs, dans ses habitudes, dans ses modes de vivre. Ainsi, les Parisiens du cru se considéraient un peu comme gens de qualité un tantinet supérieure : ils ne le faisaient pas trop sentir, étant aimables et délicats comme les Français le sont; mais tout de même ils le croyaient, et on le voyait. Aimables cependant, gens d'esprit et de bonne humeur, et polis comme, généralement, les Français le sont, ou du moins comme ils Font été et comme ils le redeviendront, quand il leur conviendra de redevenir de leur race.

Le cosmopolitisme a gâté Paris et les Parisiens. On le doit à des causes auxquelles, je pense, on ne peut rien. Mais si le cosmopolitisme a des avantages d'un ordre particulier qui, à mon faible entendement, m'échappent, il a le grave inconvénient de changer non pas seulement les apparences

des choses, mais surtout le fond des choses et principalement le moral d'un peuple, ce qui le distingue des autres. Il fond les qualités particulières d'une race dans un ensemble, où elles se perdent sans rien gagner au mélange.

Ce cosmopolitisme est facilité et réalisé par des modifications dans l'état matériel d'un pays ou d'une ville. Les procédés de circulation, si profondément modifiés par des inventions qui tiennent du prodige, ont occasionné ces déplacements de populations qui sont devenus comme un besoin de vivre.

Aussi peut-on attribuer ce cosmopolitisme aux changements qu'a subis la ville de Paris depuis cinquante ans...

Ces changements ont été tellement complets qu'on se représente difficilement cette ville telle qu'elle était, même lorsqu'on l'a vue ainsi. L'Empire a transformé cette ville; on pourrait dire qu'il l'a défigurée; ce qui serait un blasphème auprès des générations nouvelles, lesquelles sont excusables parce que, n'ayant pas vu l'autre temps, elles ne peuvent en goûter la saveur. Il y a aussi un rapport inconscient entre les choses et les idées du jour, et on ne saurait en apprécier les débris quand la cassure s'est faite.

Je ne saurais reproduire entièrement l'antique Lutèce telle qu'elle existait en 1848, et telle qu'elle m'est restée dans les yeux. Quelques détails seulement. En ce temps-là donc, la ville était resserrée dans ses murs; et elle n'avait pas reçu les accroissements que lui donna le deuxième Empire, en décrétant l'annexion des communes suburbaines. Les frontières de la ville étaient singulièrement rétré-

cies; par exemple, du côté de l'ouest, le bureau de l'octroi était situé sur la rue du Faubourg- Saint-Honoré, à peu de distance de l'église Saint- Philippe-du-Roule, à l'endroit où se trouve un arrêt d'omnibus sur l'avenue Friedland, et, du côté des Champs-Elysées, sur la place de l'Étoile. Les Champs-Elysées eux-mêmes n'étaient pas bordés de maisons; il n'y en avait qu'une près de la barrière de l'Étoile, et c'était une brasserie. L'avenue Montaigne n'était pas bordée de maisons; on n'y voyait qu'un immeuble, qui servait de lieu de réunion où se donnait le bal Mabille, rendez-vous des désœuvrés et des gens de loisirs. Aucun des grands boulevards percés plus tard, lors de la transformation de la ville par les architectes, n'existait; ni le boulevard Saint-Germain, ni le boulevard Malesherbes, ni l'avenue de l'Opéra. Le grand boulevard se terminait presque à la hauteur des portes Saint-Denis et Saint-Martin; ni rue Lafayette, ni boulevard Saint-Michel, ni boulevard Montparnasse, ni boulevard Voltaire, ni avenue d'Iéna, non plus que toutes celles qui aboutissent à cette heure à l'Arc de Triomphe, ni même boulevard Haussmann. On peut se faire une idée de l'aspect intérieur de Paris, quand on saura que la voie la plus large, après les boulevards, était la rue Vivienne. Tout un pâté de maisons, dit la Butte des Moulins, entre la rue des Petits-Champs et le Palais- Royal, a disparu. La vie intense de Paris était localisée dans le cercle formé par les boulevards, par le Palais-Royal et la place de la Concorde : celle-ci divisée en quatre régions protégées par des fossés sur les côtés. Le palais des Tuileries, séparé du terre-plein par un large fossé, se

terminait aux deux ailes sur la rue de Rivoli et sur les quais, sans les prolongements qui Font relié plus tard à l'ancien Louvre. La place du Carrousel était alors remplie par tout un quartier, dont les maisons vieilles et délabrées s'avançaient jusqu'auprès de l'Arc de Triomphe. Autour de Notre- Dame, le quartier Saint-Louis était encore intact. De Fautre côté de la Seine, de petites rues étroites montaient jusqu'au Panthéon; ces anciens quartiers avaient encore leur physionomie particulière. L'église de l'Abbaye, où avaient eu lieu les massacres de la Révolution, existait encore; mais tout le mouvement, toute l'activité semblaient concentrés autour du Palais-Royal et au Palais-Royal luimême. Les grandes messageries de province déversaient chaque jour une population nouvelle dans les quartiers avoisinants. Les grands cafés, tels que Véfour, attiraient et retenaient tout ce monde, grouillant, actif, agité, mouvementé, débarqué chaque jour de tous les coins de la France. Le café de la Rotonde était un lieu de rendez-vous toujours rempli de visiteurs et de consommateurs. Là semblait concentrée toute la vie parisienne, qui peu à peu se déplaça pour se porter vers les boulevards et surtout le boulevard des Italiens. C'est sur le boulevard que se trouvaient des cafés renommés, entre tous le café Tortoni, qui fut un lieu de rendez-vous célèbre, où chaque jour se rencontraient, vers les cinq heures, les promeneurs, les dandys, les maîtres de la vie parisienne. Les théâtres ne s'étaient pas multipliés comme de nos jours, sur le boulevard qu'on appelait le boulevard du Crime parce que, je pense, le théâtre de ce lieu était celui où se jouaient les

drames sombres et propices aux exhibitions et aux scènes de meurtre, mais on y trouvait aussi quelques théâtres joyeux et amusants qui attiraient la foule. Les salles de spectacle étaient alors peu nombreuses : l'Opéra situé rue Le Pelletier, les Italiens à la salle Ventadour, occupée aujourd'hui par la Banque de France, le Vaudeville situé sur la place Louvois, un autre sur la place de la Bourse, le Palais-Royal et enfin le Théâtre-Français.

Les rues n'étaient pas encombrées alors comme elles le sont aujourd'hui. Il n'y avait ni omnibus, ni fiacres. Les voitures étaient de simples cabriolets ouverts sur le devant; et on s'asseyait auprès du conducteur. Pour se rendre dans les environs de Paris, il n'y avait que des voitures publiques qu'on appelait des gondoles!

Le Bois de Boulogne était un bois véritable, traversé seulement par une route mal entretenue, qui conduisait à Saint-Cloud, et par des sentiers étroits. Point de lacs, ni de jardins, ni de restaurants ouverts. C'était encore la simple nature.

Paris était donc tout autre qu'il est aujourd'hui. C'était encore la grande capitale, tant par les grands souvenirs dont il était, en quelque sorte, le représentant figuratif, que par sa physionomie particulière, et aussi par une sorte de nationalisme à part, qui distinguait sa population du reste de la population de France,

C'est ainsi que, par la variété des populations demeurées distinctes, chacune dans sa province, par la variété des éléments composant la population parisienne, avec son caractère propre et son âme bien française, la France concentrée, sans être uniforme, était bien l'image de cette ancienne

Gaule qui avait servi de moule à cette nationalité diverse et unifiée, qui a constitué la patrie la plus féconde en grandes choses et en grands hommes qu'on ait encore vue sous la calotte des cieux.

Certes, parmi les idées et les passions qui ont fomenté les trouhles civils en France depuis cent cinquante ans, il en est beaucoup que la raison réprouve et que le patriotisme condamne; mais il faut dire à l'honneur des Français qu'il s'y mêlait de nobles mobiles, et au premier rang l'amour de la liberté. Et cet entraînement vers la liberté, qui devait produire de grands changements dans l'état politique de la nation, n'était pas dû seulement aux doctrines philosophiques enseignées pendant le dix-huitième siècle, doctrines viciées en grande partie par des sentiments de révolte contre l'idée religieuse et contre le catholicisme en particulier. En fait, les idées de liberté ont de tout temps élevé les esprits et les âmes en France; et on trouve l'expression la plus noble de ces sentiments dans Y Histoire universelle de Bossuet, laquelle était destinée à faire l'éducation du Dauphin de France. On sent, à lire cette œuvre magistrale, que le grand évêque avait la conception la plus haute de la politique et des droits des citoyens.

Il parle de la liberté et de l'égalité, qui étaient le fond des doctrines gouvernementales de la Grèce et de Rome, comme pourrait le faire un Français du dix-neuvième siècle, si ce n'est que les Français de notre temps, du moins ceux qui dominent les autres, ravalent la politique aux conceptions grossières et sauvages des citoyens primaires. « Sous ce nom de liberté, écrit-iL les Romains se

figuraient, avec les Grecs, un état où personne ne fût sujet que de la loi, et où la loi fût plus puissante que les hommes (1). »

11 y aurait beaucoup à prendre pour nousmêmes dans la peinture qu'il fait des causes de la ruine de Rome :

« Vous voyez, écrit-il, les causes des divisions de la République, et finalement de sa chute, dans les jalousies de ses citoyens et dans l'amour de la liberté poussé jusqu'à un excès et une délicatesse insupportable. »

Et cet autre trait :

« De même que vous avez vu le projet de république dressé sous la monarchie par Servius Tullius, qui y donna comme un premier goût de la liberté au peuple romain, vous avez aussi observé que la tyrannie de Sylla, quoique passagère, quoique courte, a fait voir que Rome, malgré sa fierté, était aussi capable de porter le joug que les peuples qu'elle tenait asservis... »

« La raison de ce changement (de la république en monarchie) est que la division entre les ordres n'a pu passer parmi les Romains que par l'autorité d'un maître absolu, et que, d'ailleurs, la liberté était trop aimée pour être abandonnée volontairement. Il fallait clone peu à peu l'affaiblir par des prétextes spécieux et faire par ce moyen qu'elle pût être ruinée par la force ouverte. »

Et cette peinture des temps qui avaient suivi les troubles civils :

« Rome, épuisée par tant de guerres civiles et

(1) Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle; 3e partie, chap. vu.

étrangères, se fit tant de nouveaux citoyens, ou par brigue, ou par raison, qu'à peine pouvait-elle se reconnaître elle-même parmi tant d'étrangers qu'elle avait naturalisés. Le Sénat se remplissait de barbares : le sang romain se mêlait; l'amour de la patrie^ par lequel Rome s'était élevée audessus de tous les peuples du monde, n'était pas naturel à ces citoyens venus du dehors; et les autres se gâtaient par le mélange... Ceux qui se voyaient ruinés n'avaient de ressource que dans les séditions et, en tout cas, se souciaient peu que tout pérît après eux... Les grands ambitieux et les misérables qui n'ont rien à perdre aiment toujours le changement...

« Je me suis attaché principalement à vous découvrir les causes universelles et la vraie racine du mal, c'est-à-dire cette jalousie entre les deux ordres, dont il vous était important de considérer toutes les suites. »

A combien de ces traits ne pouvons-nous pas nous reconnaître, gens de France !

Le repos de ma station se termine naturellement sur ces considérations émises parle grand évêque, précepteur du Dauphin de France, et qui n'ont jamais cessé d'inspirer les conducteurs de cette race de France, composite de Latins, de Gaulois et de Francs.

La période électorale était ouverte pour la nomination d'une Assemblée législative; et, cette fois, Paris ne pesait pas sur la province de son poids accoutumé. La révolte du mois de Mars et l'état troublé de la capitale lui avaient fait perdre de son crédit; l'opinion était en quelque sorte libérée, et

le sentiment vrai de la province put se manifester avec plus de vérité que dans les temps ordinaires. Les idées directrices concentrées à Paris pèsent, dans l'état ordinaire des choses, d'un poids excessif sur la province, et Faction impulsive qui part de là est oppressive. Cette fois, il semblait que Paris avait démérité, et que son influence accoutumée lui échappait. Le suffrage universel n'avait pas subi la subordination des partis agités et des passions populaires : il pouvait se subordonner à des influences locales; mais ces influences mêmes n'obéissaient point alors à des préoccupations démagogiques ou d'un ordre inférieur.

Au-dessus des mouvements de la démagogie, pour le moment subjuguée, les grands intérêts nationaux se trouvèrent placés au premier rang des préoccupations des partis. Parmi ces partis, la fraction républicaine avait satisfaction; et elle n'avait pas d'autre intérêt que de se maintenir et de mériter de plus en plus la confiance du pays. Cet intérêt dirigeait les choix en général vers des hommes dignes de représenter les populations. Le parti bonapartiste ne s'affirmait pas comme parti de prétendants : le Prince tenait un langage et gardait une attitude constitutionnels.

Le sentiment religieux s'était ranimé et était devenu actif par l'espoir que Ton pouvait envisager des changements favorables. L'un des évêques les plus connus par leur énergie et par leur zèle dans la défense de l'Église et dans la lutte contre l'Université de France fut élu : Mgr Parisis, évêque de Langres, puis d'Arras.

On se trouvait, cette fois encore, dans une de ces circonstances rares, dans lesquelles la nation pou-

vait être consultée directement et répondre en connaissance de cause. Les questions posées étaient simples et claires. Dans un tel cas, mais dans ce cas-là seulement, le peuple peut être consulté avec sincérité et répondre avec vérité, parce qu'il comprend ce qu'on lui demande et qu'il ne s'agit pas de faire acte de gouvernement, au rebours de ce qui se pratique avec le Régime parlementaire, où on demande au peuple de se prononcer sur des actes de gouvernement et de législation qu'il ne connaît pas et qu'il n'est pas en mesure de connaître.

Le parti républicain fut encore largement et, en général, bien représenté. Parmi les électeurs, un grand nombre a des préférences pour les gens en place; et, au-dessus de cet intérêt vulgaire, il règne aussi dans la nation un goût marqué pour la liberté et pour l'égalité, et ce goût leur semble, peut-être à tort, plutôt favorisé par le Régime républicain que par un Régime différent. En cela le peuple français pourrait bien se tromper, mais, après tout, il est permis d'avoir un penchant, même aveugle, pour des idées qui ont leur noblesse.

Les élections étant faites, la transmission des pouvoirs de l'Assemblée constituante à lWssemblée législative se fit avec solennité. Le Prince-Président fit l'exposé de la situation du pays, dans un message terminé par ces mots : « J'appelle sous le drapeau de la République et sur le terrain de la constitution tous les hommes dévoués au salut du pays. Je compte sur leur concours et sur leurs lumières pour m'éclairer, sur ma conscience pour me conduire, sur la protection de Dieu pour accomplir ma mission. »

Il était peut-être sincère, qui sait?

La composition du ministère était de nature à rassurer les intérêts conservateurs : on y voyait figurer MM. Odilon Barrot, Dufaure, de Tocqueville, de Falloux, Passy, de Tracy, Lanjuinais. Les auspices du nouveau Régime étaient donc favorables. A peine sortie des angoisses de la veille, la France reprit vite son naturel aimable, actif, de bonne et vieille allure. Mais elle avait en elle un germe de malaise et peut-être de grave péril dont elle souffrait : c'était le mal philosophique, la maladie delà Révolution. Au fond, c'est la lutte éternelle, menée sourdement à travers les siècles contre le catholicisme; l'ennemi s'est dénoncé lui-même : c'est le juif. Mais, dans les temps qui ont suivi la Révolution, on était loin d'avoir déterminé le mal avec cette précision. On s'en prenait uniquement au mode d'éducation donné à la jeunesse; et comme Napoléon, assimilant l'enseignement public à tous les autres services publics, avait attribué le service de l'enseignement à l'État lui-même, ce fut l'Université qui . supporta toute la responsabilité des maux que l'enseignement public a engendrés.

Déjà, sous le Gouvernement de Juillet, la lutte avait été menée vigoureusement par Montalembert, par Lacordaire et par d'autres vaillants catholiques. Elle reprit avec une ardeur nouvelle après la Révolution de 1848, mais alors avec des chances de succès très supérieures, parce que ce fut une grosse fraction des représentants de la bourgeoisie et du clergé qui reprit la lutte. Et elle pouvait s'appuyer sur l'état de décomposition morale que la Révolution de 1848 avait mise au grand jour.

Le danger social ouvrait tous les yeux, et une majorité énorme découvrait dans l'éducation universitaire la cause du danger social.

Ce n'est pas en vain que la Révolution française avait jeté dans le monde des idées nouvelles : la liberté, l'émancipation des peuples; ce n'est pas en vain que Napoléon avait mis en œuvre toutes ces idées tendant en fait à la transformation fondamentale du monde occidental : libération des peuples, anéantissement des organismes du passé, émancipation des esprits et modifications en toutes choses : dynasties, peuples, royaumes et empires I Mieux ou plus mal : qui le sait? — C'est la réalisation du mot de la Bible : tradidit mundum disputationibus hominum.

A peine le congrès de Vienne, le conciliabule des chefs de gouvernement d'autrefois, réuni en 1815 dans le but de remettre de Pordre dans le remue-ménage de l'Empire, à peine ce sénat des Rois rétablis sur leur trône avait-il eu le temps de rédiger ses procès -verbaux, que l'esprit révolutionnaire avait repris son empire. La Révolution de 1830 avait commencé l'œuvre émancipatrice; 1848 allait la continuer. Après la France revenue à son point de départ, l'Italie, sa voisine, suivait son exemple. Là, comme en France, en 1789 — nous le savons maintenant ; on l'ignorait encore hier, en Italie surtout, — l'œuvre de la franc-maçonnerie, œuvre qui tend à la révolte de l'homme contre Dieu (l'antique duel de l'ange et de Satan) avait fait des ravages insoupçonnés.

Les projets de la secte, en apparence et pour se rendre populaire, tendaient à l'émancipation des

nations; et ils n'avaient en vue, en réalité, que de secouer le joug des gouvernements qui, en fait et généralement, étaient très débonnaires, mais que Ton représentait comme des Régimes politiques indignes d'hommes libres, et déshonorants : c'étaient les derniers vestiges d'un passé, qui, après tout, avait peut-être fait son temps, comme tout ce qui est destiné à finir. Mais les sectateurs de la juiverie franc-maçonne poursuivaient un but bien différent : le renversement du règne de Dieu même, qui a laissé à l'homme, comme insigne de sa supériorité parmi les créatures, la liberté de penser et d'agir. On connaît maintenant l'œuvre des sectes maçonniques. Ces factions souterraines avaient repris l'entreprise et la tactique révolutionnaires de 1789, tendant au renversement des Pouvoirs établis, pour y substituer la souveraineté du peuple. Les chefs de cette conjuration s'attaquaient aux diverses souverainetés qui se partageaient l'Italie, et parmi elles la souveraineté du Pape sur les territoires qu'on appelait les États du Pape, l'œuvre de Charlemagne.

La Révolution de 1848 en France fut comme le signal du déclanchement général. Tout d'abord, le mouvement révolutionnaire, dont la maison de Savoie se fit volontiers l'instrument, se déclara clans le nord de l'Italie, contre la domination de l'Autriche en Lombardie et à Venise. La secousse révolutionnaire se fit sentir partout dans la péninsule, et Rome, même Rome l'immuable, se mit à l'unisson.

Le pape Pie IX, dont l'âme chrétienne n'était fermée à aucune vue humaine, pourvu que le sanctuaire catholique fût respecté, se prêta tout

d'abord à l'œuvre d'émancipation civile et politique, réclamée à Rome comme partout. Il consentit à substituer à son pouvoir autocratique, dans les États de l'Église, un Régime parlementaire avec tous les éléments qu'il comporte, y compris un ministère dirigeant sous les ordres du pouvoir exécutif. Il semble que les erreurs de ce Régime, tel que la France l'avait subi, n'avaient pas encore éclairé les chefs d'empires. Le pape Pie IX avait donc organisé un gouvernement parlementaire, et le sous-chef de ce gouvernement en fut aussi la première victime : c'était M. Rossi, qui avait été autrefois ambassadeur de France à Rome, et que le Pape avait mis à la tête de son gouvernement avec le titre de ministre, président du conseil. L'assassinat de Rossi fut le premier acte du nouveau Régime : il en fut le caractère propre. Le Pape s'exila, quitta Rome; et ce fut le signal d'une révolution qui, s'étendant à toute la péninsule, ébranla tous les petits États qui, sous des Régimes politiques similaires, constituaient l'Italie.

Il ne se pouvait pas que l'Autriche demeurât impassible devant cet ébranlement des États de la péninsule dans laquelle elle avait sa place. Ce n'est pas ici le lieu de raconter les phases de son intervention, mais il ne se pouvait pas faire que la France y restât indifférente. Celle-ci ne pouvait rester étrangère surtout aux incidents de la révolution à Rome et en particulier à F exil du Saint-Père. Tant il est vrai que la France est attachée au Saint- Siège par des liens qui tiennent au cœur même, c'està-dire à la vie.

Aussi les affaires d'Italie avaient-elles eu un

retentissement profond clans la France entière et à l'Assemblée nationale, qui résumait en elle et la France même et son gouvernement.

La foi religieuse avait été ravivée par la Révolution de 1848, et elle était à la fois raffermie et vaillante. Les faits accomplis à Rome et surtout la fuite du Saint-Père avaient alarmé les consciences et suscité' des colères toutes politiques, tant il était naturel et admis que la France était liée au Saint-Siège, et que rien de ce qui touchait le Pape ne lui était étranger. Ces mouvements de sympathie et de colère devaient se faire sentir à l'Assemblée nationale, en qui se résumaient la vie et le gouvernement de la France. D'ailleurs, les affaires de religion étaient — tout le monde le sentait bien — le fonds et le tréfonds de la politique d'alors, comme elles le sont encore de nos jours, comme elles le sont d'ailleurs partout et toujours. N'est-ce pas un sentiment commun à tous les âges et à tous les hommes, que leur destinée ne se règle pas définitivement sur cette terre, et que cette destinée implique un au-delà?

Cette affaire, d'apparence étrangère à la France, allait se dresser comme le drapeau de la guerre civile entre les partis. Elle avait ranimé toutes les ardeurs de cette lutte toujours ouverte depuis 1789, mais qui, avec d'autres apparences, de nature à tromper l'esprit public, n'est en réalité qu'une guerre de religion. On était très loin alors d'apprécier les faits de cet ordre comme on peut le faire de nos jours, parce que, en ce temps-là, les questions sociales se présentaient à tous les esprits sous la forme politique : quoi qu'il arrivât, c'était toujours la Révolution qui était mise en cause, que-

relie intestine entre les partisans de l'état politique de l'ancien Régime et ceux du nouveau Les partisans passionnés du nouvel ordre de choses trouvaient là une occasion nouvelle de proclamer les principes qui avaient triomphé lors du mouvement insurrectionnel de février 1848, et de se porter à leur défense, alors qu'ils les prétendaient mis en péril par une intervention de la France pour la protection du Pape et pour la défense de ses droits régaliens sur les États de l'Eglise. Sous couleur de politique, c'était au fond à la religion catholique qu'ils s'en prenaient; et la nature de la querelle ainsi travestie lui donnait le caractère de violence sans issue qui s'attache aux luttes de cet ordre.

Lorsque l'Assemblée législative décida que la France interviendrait pour protéger le Pape contre les énergumènes qui menaçaient et son pouvoir temporel et sa vie, le parti républicain, qui se réclamait des principes de la Révolution, entra dans une sorte de fureur qui rappelait les scènes de la Convention. Ledru-Rollin fut le porte-parole de cette levée de boucliers. Il fit publiquement appel à la force et menaça l'Assemblée d'une insurrection populaire. « La Constitution, dit Ledru-Rollin, a été violée. Nous la défendrons par tous les moyens possibles, même par les armes. » — « C'est appel à la guerre civile, » dit le président Dupin.

La majorité de cette Assemblée montra un esprit de résolution très ferme et adopta les mesures propres à prévenir cette prise d'armes dont on la menaçait.

Le Prince-Président trouvait là l'occasion de faire acte d'autorité et de manifester. Dans une

proclamation adressée au Peuple français, il disait : « Quelques factieux osent encore lever l'étendard de la révolte contre un Gouvernement légitime, puisqu'il est le produit du suffrage universel. Ce système d'agitation entretient dans le pays les malaises et la défiance qui engendrent la misère; il faut qu'il cesse. Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent.

« La République n'a pas d'ennemis plus implacables que ces hommes qui perpétuent le désordre. Élu par la nation, la cause que je défends est la vôtre, est celle de vos familles, comme celle de vos propriétés, est celle du pauvre comme du riche, celle de la civilisation tout entière. Je ne reculerai devant rien pour la faire triompher. »

Il n'est pas difficile rétrospectivement de trouver dans cette proclamation le germe et l'indication même des faits et gestes du 2 décembre 1851; mais, à cette époque de 1849, on était à mille lieues de soupçonner les desseins secrets de Louis- Napoléon. Dans les cercles de haut goût et même dans le monde des intellectuels, il était admis que l'on dût tourner le Président en dérision, et ne pas attacher d'importance à ce qu'il faisait et à ce qu'il pouvait dire. Il était d'ailleurs impeccable dans ses propos et dans ses actes. Les choix mêmes qu'il faisait pour les fonctions de ministres ne dénotaient de sa part aucun mauvais dessein. Et toutefois, il ne négligeait pas l'apparat qui plaît aux foules et qui est l'accompagnement habituel des grandes charges de l'État et en particulier de la première. Il avait fixé sa résidence à l'Elysée. Il s'était déclaré général de la Garde nationale, et il portait un uniforme de la garde. On en riait un peu, mais

au fond c'était une manière de prince et de chef d'une nation militaire, qui lui permettait de passer des revues et de figurer comme soldat. Il tenait la maison de l'Elysée sur un pied de grand seigneur, sans affectation toutefois. Et, un certain jour, on apprit qu'il allait recevoir au château des Tuileries et y donner un bal. Il rappelait ainsi à la population qu'il avait rang de prince, et qu'il pouvait être l'hôte du palais des Rois. Mais tout ce manège se faisait comme à la sourdine. Les parlementaires, gens de qualité supérieure et suprêmement habiles comme on sait, ne faisaient qu'en rire.

Les affaires de Rome, après avoir passionné le public éclairé et patriote, n'intéressaient plus que médiocrement la nation, devenue un peu sceptique. Après les dernières épouvantes de guerre civile, elle aspirait au repos. Le général Oudinot, quittant la plage de Civita-Vecchia, était entré dans Rome, but inavoué de l'expédition. Le Pape y était rentré après quelque temps d'exil. L'ordre était rétabli à Rome.

La société policée de province se prit tout à coup d'une frénésie de plaisirs et de divertissements, dont elle avait été sevrée pendant le Régime de Juillet.

A l'intérieur, le Prince-Président prit des mesures de réparation et de préservation, en accord avec la majorité de l'Assemblée. Il donna un commandement militaire à Changarnier, qui se remuait beaucoup, et qui a toujours fait l'effet d'un héros manqué. Le général de la Moricière jouait aussi un grand rôle dans cette Assemblée, où il faisait très bonne figure.

Les maîtres de l'instruction et de l'éducation sous l'Ancien Régime avaient été exclusivement les ordres monastiques et le clergé. Il faut être borné, comme le sont les trois quarts des politiciens, pour dire que les Français de ce temps-là ont vécu dans une sorte de cécité intellectuelle — : et ce serait le cas de dire que cette cécité n'est pas du côté qu'ils prétendent. Il serait ridicule d'entreprendre la défense sous ce rapport des anciens temps; la civilisation moderne protesterait, et elle n'a pas besoin d'être défendue. En fait, le peuple proprement dit était aussi instruit qu'il l'est de nos jours, peut-être davantage... J'ai eu l'occasion de consulter les registres de l'état civil de la commune de Banvou (Orne) pour faire des recherches généalogiques, et j'ai pu constater que la plupart des actes de l'état civil de l'Ancien Régime sont signés par les comparants, tous gens de la campagne et d'humble condition. Il n'est pas sûr qu'il en soit de même de nos jours.

Napoléon, suivant en cela l'impulsion donnée par les hommes de la Révolution, tels que Talleyrand et Condorcet, et donnant à cette partie de l'organisation sociale le caractère qu'il donnait à toutes les autres, une sorte de formation militariste, Napoléon avait créé l'Université.

C'était l'institution destinée à former l'esprit français dans le moule nouveau de la Révolution. On avait, il est vrai, emprunté à l'Ancien Régime quelques-uns des organes de l'enseignement public tels qu'ils avaient été employés de tout temps en France et qu'ils étaient en 1789, perfectionnés par Rollin. Mais l'idée fondamentale avait été de former les cerveaux des jeunes Français dans te moule

nouveau de la Révolution. Pendant les premiers temps, et surtout pendant la Restauration, de 1815 à 1830, soufc le ministère Frayssinous, la tradition ancienne avait encore prévalu dans les lycées : elle s'était même prolongée pendant les premières années après la Révolution de 1830; mais peu à peu l'esprit révolutionnaire s'était glissé dans l'enseignement et principalement sous l'influence de Cousin, de Michelet, d'autres encore, imbus des idées modernes et plus encore de leur suffisance. Les prédications saint-simoniennes, les publications anarchistes des socialistes, un déchaînement de productions littéraires inspirées des opinions les plus révolutionnaires, et surtout des sentiments anti-chrétiens, tout cet ensemble de causes d'anarchie intellectuelle, qui se manifestait de temps à autre par des révoltes à main armée, avait fini par émouvoir l'Église et l'opinion conservatrice, voire les libéraux, comme étaient MM. de Montalembert et Lacordaire, moine dominicain. L'anarchie intellectuelle semblait être le corollaire de l'anarchie civique, l'une procédant de l'autre, et réciproquement. Il y eut alors une sorte de sursaut dans l'opinion publique, qui se traduisit par une violente accusation contre l'Université et contre son enseignement. C'est à elle que l'on attribuait la perversion de l'esprit public et les dangers que cette perversion faisait courir à la société.

Déjà, sous le Gouvernement de Juillet, Montalembert, Lacordaire, Veuillot et leurs amis avaient élevé jusqu'à la révolte leurs protestations en faveur de la liberté de l'enseignement. Ce fut un des mots d'ordre des élections qui suivirent la révolution de Février. L'Université en France était visée

comme citant le foyer des idées subversives menaçant la société même, et les élections qui avaient formé l'Assemblée législative de 1849 reflétèrent ce sentiment général. Cette Assemblée se mit à l'œuvre presque aussitôt après son installation. Le ministre de l'Instruction publique était M. de Falloux, qui, semblait-il, était prédestiné pour l'accomplir. Une commission extra-parlementaire fut nommée, qui se composait — leurs noms méritent de figurer dans cette cinématographie des temps écoulés — de MM. Thiers, président, Cousin, Saint-Marc Girardin, Dubois, Bûchez, Peupin, Corne, Janvier, Laurentie, Bellaguet, Freslon, de Montalembert, de Corcelles, Fresneau, Poulain de Bossay, Cuvier, Michel, de Melun, Riancey, Cochin, abbé Sibour, Roux-Lavergne, de Montreuil, Housset, A. Chevalier, Mgr Parisis, l'abbé Dupanloup. — A son tour, une seconde commission, parlementaire celle-là, et qui se confondit plus ou moins avec la première, fut composée des quinze députés suivants : Mgr Parisis, MM. Thiers, de Montalembert, Beugnot, Fresneau, de Melun, Janvier, l'abbé de Lespinay, Baze, Sauvaire-Barthélemy, du Fougerais, Barthélémy Saint-Hilaire, Salmon, le pasteur Coquerel, Rouher. Elle choisit comme rapporteur le comte Beugnot.

L'œuvre de ces commissions a fait époque. Elle est la loi de 1850 par excellence ; et elle a gardé ce titre, qui a sa signification. La loi de 1850 est devenue dans la langue politique comme un signe de contradiction contre la tyrannie révolutionnaire et contre l'Université. La discussion mit en présence, sous couleur de la loi, les révolutionnaires avérés et les Français qui, sans être imbus de sen-

timents de réaction violente, étaientrésolus à réagir contre les idées fausses qui, sous l'étiquette de 89, tendaient à pervertir le sens national, et, notamment dans les affaires d'enseignement, à transformer Famé française, et à l'arracher surtout aux croyances religieuses, où elle puise sa vitalité et sa valeur d'influence dans le monde.

La discussion de cette loi, dans la commission et en séance publique, donna lieu aux débats les plus émouvants. M. Thiers était bien revenu des opinions ultra-libérales qui, lors des premiers temps de sa vie, l'avaient poussé dans les rangs révolutionnaires. Il m'a raconté, beaucoup plus tard, en 1871, dans son salon de Président de la République à Versailles, il m'a raconté qu'il eut alors à soutenir des luttes violentes contre ses propres amis, tels que Barthélémy Saint-Hilaire. Il était bien revenu de toutes les vieilles niaiseries jacobines qui prétendent faire du maître d'école l'apôtre du nouvel évangile politique. « J'aurais voulu, me disait-il, que l'on désignât, pour être maîtres d'école, les vieux sonneurs de cloches, » et il mimait le geste de ces vieux instituteurs tirant la corde des cloches et prisant. « J'ai offert alors, m'a-t-il dit, aux évêques qui siégeaient à l'Assemblée nationale de restituer au clergé l'enseignement primaire! Ils ne crurent pas pouvoir accepter cette proposition. » C'est qu'il était convaincu que renseignement primaire a son caractère et ses limites propres, qui sont fixés par l'âge de l'enfant et qui doivent limiter les connaissances distribuées à tous les enfants indistinctement, jusqu'à l'heure où chacun d'eux réglera sa direction normale, en raison de l'état de sa famille dans le

monde. Telle est la règle que la raison indique dans cet ordre d'idées ; et cette règle, pas plus qu'aucune autre, n'a jamais empêche les enfants exceptionnellement doués par la nature d'émerger hors du rang social où leur famille est placée.

Les déhats soulevés dans l'Assemblée nationale étaient à la hauteur du sujet, et aussi à la hauteur des hommes distingués qui, dans tous les partis, siégeaient au Palais-Bourbon. Le grand public prenait feu dans cette affaire; et, à cette occasion, se ranimaient les débats politiques : telle ou telle solution étant plus ou moins favorable à la thèse de la liberté de l'enseignement.

On sentait confusément que la solution républicaine n'était pas définitive; ou, du moins, les partis croyaient pouvoir sous cet abri préparer chacun leur avenir. L'opinion légitimiste était redevenue en faveur dans certaines provinces, et on y manifestait ouvertement dans le sens d'une restauration monarchique. C'est ainsi que dans le Calvados, pays d'élevage, on ouvrit une souscription pour offrir une paire de chevaux blancs à M. le comte . de Chambord. J'étais à Paris alors. Il me sera permis de rappeler un fait, si menu qu'il paraîtra insignifiant, et qui pourtant est de ces petits riens qui illuminent un large espace autour d'eux.

Cette souscription étant faite, on recueillit les noms des souscripteurs et on en fit un cahier destiné à être mis sous les yeux de M. le comte de Chambord; et, comme j'étais alors à Paris, mes amis de Caen avaient pensé que je pourrais remettre ce cahier au représentant à Paris de M. le comte de Chambord, qui était, je crois mêle rappeler, M. le duc deB... Me voilà donc attitré

comme ambassadeur et quelque peu fier de cette dignité. J'allai à plusieurs reprises frapper à la porte du duc, qui ne me reçut point, et, après plusieurs tentatives inutiles, je laissai simplement le paquet dont j'étais chargé chez le concierge. Oncques je n'en entendis parler. Ce que me fit éprouver cette petite déconvenue, ce fut plutôt de l'étonnement. Je n'ai jamais admis que l'on pût facilement m'atteindre; et j'ai au fin fond de moi un certain brin de fierté qui me met au-dessus de tout. Et puis je m'amuse à regarder les sottises d'autrui. Mais je crois volontiers que des causes dignes d'intérêt ont dû parfois souffrir des sottises des gens qui les servaient.

Pendant ce temps-là, le Prince-Président, avec une habileté consommée, continuait à jouer le rôle de chef délégué de l'État, sans manifester aucune velléité de sortir de ce rôle. Néanmoins il tenait son rang de chef d'État, et il se montrait aux populations dans un certain apparat qui n'avait rien de provocant, mais qui mettait en relief sa qualité de Prince.

Il tenait maison ouverte à l'Elysée et même, afin sans doute de tâter l'opinion ou de l'acheminer vers des idées de restauration impériale, il ouvrit les salons des Tuileries, et il y donna des fêtes. J'ai eu l'honneur d'y danser près de lui avec Mlle Ordener, la fille du général Ordener, fils luimême du général Ordener qui avait commandé lors du dernier combat soutenu à Versailles contre les alliés, en 1814. Le Prince ne s'était pas encore dégagé des façons et du langage exotiques qu'il avait gardés de son long séjour à l'étranger. Il était comme gêné dans son uniforme de général de la

Garde nationale, qu'il avait imaginé afin d'avoir les airs d'un chef d'armée; mais il mettait beaucoup de bonne grâce dans ce rôle de chef d'État républicain, qui dissimulait avec art les desseins que, sans aucun doute, il méditait.

L'Assemblée nationale avait, depuis deux ans, traversé à son honneur des périodes difficiles. Elle avait conduit la politique de la France dans les affaires du Saint-Siège et de Rome avec le sentiment des devoirs de la France envers la Papauté ; elle avait eu raison des tentatives de sédition jusque dans son sein; elle avait discuté avec éclat et voté une loi réparatrice sur l'enseignement public; elle renfermait des notabilités éminentes dans tous les genres; mais la division irréductible des esprits annihilait toutes ses qualités, en même temps qu'elle ruinait tous les espoirs du pays. Ellemême sentait son impuissance, et cet état d'anarchie morale se manifestait par l'impossibilité de gouverner. Le Prince-Président, au lieu de seconder les tentatives du gouvernement de la majorité, se contentait, sans doute avec quelque dérision, d'exécuter son mandat de chef du Pouvoir sans moyens de l'exercer. L'excès de sa correction se tournait en habileté. Il ne faisait rien en apparence pour contrarier l'autorité de l'Assemblée; mais il ne faisait rien pour la seconder. Il semblait même prendre plaisir à rendre publiquement ridicule l'impossibilité où se trouvait la majorité de gouverner. Celle-ci avait pour centre de délibération, en dehors des séances du Palais-Bourbon, un cercle célèbre à cette époque, établi rue de Poitiers : le groupe de la rue de Poitiers avait pris l'importance d'une sorte de ministère à côté, de

chambre constitutionnelle, composée en majeure partie de députés royalistes. Pour comble de confusion, l'Assemblée renversait ministères sur ministères, et naturellement le Prince-Président se prêtait à ce jeu de massacre, qui avait pour effet de discréditer l'Assemblée nationale et de dénoncer son impuissance. Du 9 janvier au 28 octobre 1851, il y eut quatre ministères différents : le dernier était composé de telle manière qu'il aurait dû faire soupçonner les intentions secrètes de l'Elysée : c'étaient des personnalités inconnues, n'appartenant pas même à l'Assemblée nationale des fonctionnaires, tels que MM. Daviel^ procureur général à Rouen, à la Justice; Giraud, professeur de droit, à l'Instruction publique; de Thorigny, préfet de la Somme, à l'Intérieur, etc., à l'exception toutefois du ministre de la Guerre, le général de Saint-Arnaud, qui avait la réputation d'être un soldat résolu et propre à un coup d'État. En même temps on nommait un M. de Maupas préfet de police.

A partir de ce jour, la confusion se fit de plus en plus complète à l'Assemblée législative. La presse politique accumulait chaque matin les menaces, les avertissements, les appréhensions, les annonces de coup d'Etat, toutes rumeurs correspondant à l'état de l'esprit public, tandis que l'Elysée restait close à toute manifestation d'aucun genre, et que les invitations à un bal officiel étaient lancées pour la soirée du 1er décembre.

Par suite de circonstances vraiment providentielles, dont je rends grâces à Dieu, j'étais alors au centre de ce mouvement d'affaires et d'idées, étant attaché au cabinet du ministre de la Justice.

J'exprime ici bien faiblement ma reconnaissance envers M. Brunet, conseiller àla cour de Caen, qui, grâce à l'intervention, toute-puissante alors, de M. le comte de Guernon-Ranville auprès de M. de Royer, ministre de la Justice, m'avait fait obtenir cette fonction, d'ailleurs très modeste et sans rétribution pécuniaire. J'étais donc là au centre du mouvement politique de l'époque, et je puis affirmer que, le 1er Décembre 1851, il n'y avait pas à Paris une seule personne, sauf bien entendu quelques rares affîdés, qui se doutât que le coup préparé de longue date à l'Elysée allait être exécuté pendant la nuit du 1er au 2 Décembre. J'étais allé le 1er Décembre à la séance de T Assemblée législative, et j'y avais entendu un très éloquent discours de Michel de Bourges, qui signalait les dangers que couraient l'Assemblée et la République. Le ministre était interpellé. Berryer était intervenu en quelques paroles énergiques et même violentes. Le ministre de l'Intérieur, M. de Thorigny, qui était tout à fait étranger à ces scènes parlementaires, ignorant peut-être lui-même des complots dont on l'accusait, essaya en vain de placer quelques mots, interrompu sans répit par des rires éclatant de toutes parts. Ce fut une scène lamentable et risible, mais les rieurs ne devaient pas tarder à se trouver de l'autre côté.

Le matin du 2 Décembre, le concierge du petit hôtel du Béarn, où j'occupais rue de Lille une petite chambre au sixième étage, vint m'é veiller et m'apprit qu'un coup d'État avait eu lieu pendant la nuit; jue la troupe s'était emparée du Palais-Bourbon; que les députés étaient arrêtés; que la ville était en rumeur, etc., bref une révolution. Vite, je me levai

pour aller à la Chancellerie, place Vendôme. En passant sur le quai, devant la caserne de cavalerie qui occupait l'immeuble près de la rue du Bac, transformé aujourd'hui en un hôtel occupé par l'établissement des Dépôts et Consignations, j aperçus plusieurs voitures cellulaires affectées au transport des prisonniers. J'appris alors que ces voitures étaient destinées à transporter dans les forts, à Vincennes et aux environs de Paris, les députés qui avaient été arrêtés pendant la nuit. On donnait encore d'autres détails; et, par exemple, qu'un certain nombre de députés s'étaient réunis dans la matinée à la mairie du X* arrondissement, située alors rue de Grenelle-Saint-Germain; qu'ils avaient été dispersés par la troupe, et quelquesuns arrêtés. Bref on ne voyait que gens effarés; et une sorte d'épouvante régnait déjà dans l'intérieur de Paris. A la Chancellerie, je ne trouvai que le chef de cabinet. Il m'apprit que le garde des Sceaux, M. Daviel, avait été prévenu vers 3 heures du matin de ce qui se passait. Il l'avait ignoré, n'étant pas du complot. Il avait fait ses malles, et il était parti sans en demander davantage. Pas de ministre. Celui qui avait figuré sur les listes ministérielles publiées dès le matin était M. Rouher, mais il n'était pas venu occuper son poste. J'ai su depuis que M. Rouher, qui n'était pas dans le secret, avait voulu se dégager de toute responsabilité dans cette affaire et qu'il avait même, par des affiches publiées, démenti qu'il fît partie du gouvernement institué à la suite du coup de force pratiqué pendant la nuit. Ce que je puis affirmer, c'est qu'aucun garde des Sceaux ne vint à la Chancellerie pendant au moins trois jours, et qu'après cet in-

tervalle de temps, le poste fut occupé enfin par M. Abhattucci. M. Rouher avait sans doute fait des réflexions, et il ne tarda pas à prendre place autour de la table servie.

L'acte accompli durant la nuit du 2 Décembre 1851 toucha la fibre sensible de cette nation : je veux dire l'honneur. Elle se sentit blessée et humiliée par l'intervention de troupes détournées de leur devoir par le chef de l'armée et employées à violer les lois et à opprimer la liberté civique. Elle n'a pas un goût effréné pour les institutions politiques que l'on intitule libérales, mais elle a un sentiment profond de sa dignité. Elle sentit d'autant plus la blessure faite à cette dignité que, en raison des ordres donnés et, disait-on, grâce aux libéralités distribuées, l'armée de Paris prit les allures et la fougue violente d'une soldatesque.

La population de Paris, non pas seulement celle des faubourgs, mais dans diverses parties de la ville, se souleva contre le coup d'État; et il y eut une bataille qui dura près de huit jours, dans les régions éloignées du centre, et au centre même, en plein boulevard, si bien qu'une maison occupée par le magasin très connu des Sallandrouze, sur le boulevard Montmartre, fut démolie par la canonnade. J'y étais, et j'en fus témoin.

Les consignes transmises aux sentinelles de tirer sur les citoyens qui n'obéiraient pas aux ordres donnés étaient d'une brutalité excessive : un brave homme qui passait sur le trottoir de la rue Vivienne, en face de la Bibliothèque Richelieu, et qui n'entendit pas sans cloute l'ordre donné par une sentinelle de quitter le trottoir, fut tué sur place; il y en eut beaucoup d'autres exemples. Les

ordres étaient formels, et la troupe était excitée, disait-on, par des distributions de vivres et d'argent sans compter! Les auteurs et les acteurs principaux du complot avaient reçu la mission de vaincre à tout prix. Ils furent impitoyables. La résistance des Parisiens, provoquée beaucoup moins par la politique que par des sentiments de dignité et de fierté, fut ce qu'elle pouvait être, générale, courageuse et insignifiante, ayant à lutter contre une armée entière détournée de ses devoirs, enfiévrée et conduite par des chefs déterminés qui avaient mis leur tête dans l'entreprise! C'étaient le général de Saint- Arnaud, le général Magnan, M. de Maupas, M. de Morny, et enfin le chef suprême et le bénéficiaire du coup, le prince Bonaparte.

Les personnages les plus importants qui avaient été arrêtés pendant la nuit, tels que Thiers, Lamoricière, Cavaignac, Berryer, et beaucoup d'autres furent envoyés en exil, mais cet exil dura peu. Ils purent rentrer après quelques semaines de séjour à l'étranger. Quelques-uns cependant ne rentrèrent pas en France, tels que M. Deschanel retiré en Belgique, Challemel-Lacour, un grand nombre moins connus et le plus illustre de tous, Victor Hugo, qui, par un sentiment louable d'une certaine manière, mais aussi un tantinet par façon de pose devant l'histoire, refusa de rentrer en France, et subit cet exil volontaire à Jersey et à Guernesey . C'est là que, plus tard, il composa un recueil de chants virulents, contre le régime destructeur de la liberté : ce furent les Châtiments, qui purent pénétrer en France, par des voies détournées.

La France entière sentit le frisson de l'injure reçue. Sauf le commencement de guerre civile pro-

voquée après 1830 par la duchesse de Berry, et qui d'ailleurs ne se produisit que dix mois après les événements de Juillet 1830, la France était restée sinon tout à fait insensible, du moins inerte, à la suite des révolutions accomplies en 1830 et en 1848 à Paris. Il ne peut pas être question de 1814 et de 1815, où tout avait l'aspect de batailles. Cette fois la province se révolta sous l'affront fait à la dignité de la France par un acte qu'il est impossible d'amnistier. Il y eut des soulèvements sérieux et armés dans plusieurs provinces, et principalement dans le centre et dans le midi de la France. Ce furent de vraies batailles, menées avec la même brutalité qui avait caractérisé la guerre des rues de Paris. Il fut, là encore, évident que les auteurs de l'acte du 2 Décembre avaient la résolution arrêtée de vaincre, et d'employer pour cela toutes les ressources de la France, que l'acte accompli dans la nuit du 2 Décembre mettait entre leurs mains. Ce fut terrible et funèbre. Et pendant qu'on était en veine de chambardement, on créa une magistrature d'office composée mi-partie d'officiers et de magistrats, qui eut la mission, décrétée par la loi, de juger les citoyens qui avaient pris les armes pour résister aux conséquences du coup d'État, On donna à cette juridiction le nom de Commissions mixtes. On peut juger cette fois encore, mais cette fois d'une façon tout à fait exemplaire, de ce que valent devant la force les lois et les principes dont elles sont inspirées. C'était ce que le Prince- Président appelait f« replacer la pyramide sur sa base (1) ».

(1) Le 29 mars 1852, neuf mois environ avant la proclamation

Les exécutions, soit par le fer, soit par l'exil, ou par les effets consécutifs de cette triste guerre, favorisèrent plus tard les deux manies, Tune essentiellement française, l'autre démocratique, je veux dire le goût des distinctions et l'âpreté au gain, plus substantiel, qui seront la caractéristique des victimes du 2 Décembre. Lorsque, après la guerre de 1870, on eut fondé la République, on songea naturellement à la revanche; et rien ne sembla plus conforme à cette fureur de rétroactivité que de récompenser les victimes du 2 Décembre. On les récompensa, ceux du moins qui avaient survécu, par l'attribution d'une bonne rente sur l'État. Mais, alors que les victimes du 2 Décembre devaient avoir en 1871 au moins quarante ans, celles qui figurent encore au budget de 1913 devraient être âgées de plus de quatre-vingts ans. C'est qu'on a perpétué dans la famille le legs national, qui de père en fils sert à décorer et à récompenser les victimes du 2 Décembre. C'est une noblesse héréditaire. Tocqueville avait déjà, dans son livre sur les États-Unis d'Amérique, constaté que les démocraties sont les modes de gouvernement les plus onéreux.

Pour en finir avec cet épisode sanglant et triste de ^aventure du 2 Décembre 1851, après que les Commissions mixtes eurent prononcé des peines sans nombre, dont quelques-unes suivies d'exécution sanglante, et une quantité innombrable d'exils

de l'Empire, le Prince-Président, à l'occasion de l'ouverture de la session des Chambres, convoqua les sénateurs et les députés chez lui, dans la salle des Maréchaux, et leur dit : « Depuis trop longtemps, la société ressemblait à une pyramide qu'on aurait retournée et voulu faire reposer sur son sommet; je l'ai replacée sur sa base »

en Algérie ou dans les colonies de Cayenne et d'autres régions, on institua à la Chancellerie un bureau spécial dit des grâces, à la tête duquel on plaça heureusement un très galant homme et fonctionnaire d'élite — il y en avait dans ce temps-là — qui apporta, dans l'étude des dossiers soumis à son examen, l'esprit le plus sûr et l'âme la plus ouverte à la compassion, M. de Biauzat, sous les ordres de qui j'eus l'honneur de servir à cette époque. 11 va de soi que l'on graciait tant qu'on le pouvait, et d'ailleurs je dois dire que le garde des Sceaux d'alors s'y prêtait volontiers. C'était M. Abbattucci, qui avait remplacé M Rouher : brave homme, d'esprit libéral et naturellement appelé par son origine à servir le nouveau Gouvernement.

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