QUATRIÈME PARTIE
Le prince Louis-Napoléon avait constamment poursuivi le dessein de succéder à Napoléon Ier sur le trône de France. Il avait même suscité des révoltes à l'intérieur de la France, en vue de réaliser son rêve; il avait usé de la renommée attachée à son nom pour devenir président de la République, fondée sur le suffrage universel... C'est tout; était-ce assez? L'autorité seule est d'origine divine, en ce sens que les races humaines, groupées, on ne sait comment, en nations diverses, sont naturellement soumises à un pouvoir supérieur, à qui incombe la charge de les gouverner, c'est-à-dire de les maintenir dans un certain ordre assurant aux individus la sécurité, les moyens de vivre et la jouissance des biens offerts à l'homme par la Providence. Qui désigne ce pouvoir supérieur? On ne sait. Mais ce qui est d'origine divine, c'est l'autorité considérée en elle-même, et sans laquelle il n'y a pas de nation, c'est-à-dire un groupe d'hommes unis par les liens communs d'origine, de coutumes, de langage et de caractères. Les nations bien douées et qui ont la mission de
remplir un rôle dans les destinées du genre humain, savent découvrir et désigner la personne qui devra incarner l'autorité. Il n'est pas défendu de penser que la Providence peut désigner ellemême la personne ou la famille qui sera revêtue de l'autorité, et qui remplira le rôle de guide ou de chef pour la nation privilégiée en vue d'une mission spéciale. Ainsi, pour la race gallo-romaine devenue la France, Clovis, Charlemagne et Hugues Capet reçurent la mission d'exercer l'autorité : il est du moins permis de le penser, quand on considère l'œuvre humaine de cette nation privilégiée, qui s'appelle la France.
Lorsque l'autorité est à l'abandon; lorsque, par exemple, elle est livrée à la discrétion d'une nation désordonnée, qui a perdu le sens de ses vrais intérêts et de ses obligations envers Dieu, abandonnée à ses passions et à ses prétentions; lorsque, pour exprimer ce désordre par un seul mot, la nation prétend livrer l'autorité au suffrage universel, c'est-à-dire s'attribuer à elle-même le pouvoir de représenter et d'exercer effectivement l'autorité, on peut prévoir et affirmer que cette nation prépare sa dissolution et organise sa propre ruine, parce qu'il y a non pas antinomie, mais du moins des différences essentielles entre la nation qui doit être gouvernée et l'autorité qui la gouverne. Depuis cent vingt-cinq ans, la France est à la recherche d'un représentant de l'autorité dont elle a besoin. Louis-Napoléon Bonaparte crut trouver la source de l'autorité dans le suffrage universel. C'est par le suffrage universel qu'il entendit faire consacrer le coup d'Etat. J'ai déjà eu, et j'aurai l'occasion de dire ce que je pense du suffrage universel. En réa-
lité, le Prince avait cherché l'autorité en lui-même, par un acte de son pouvoir présidentiel, et plus encore dans son héritage impérial.
Il décréta que son élévation sur le trône impérial serait soumise à la ratification du peuple français parle procédé du suffrage universel. Il est à peine besoin de dire que le suffrage universel répondit comme on le lui demandait. Et pourtant la ville de Paris manifesta son sentiment au sujet du coup d'État de Décembre, en refusant, par une minorité imposante, son assentiment. Ce que fut d'ailleurs cette consultation? Il est superflu de le dire, comme il serait un peu naïf de croire que ce fut sérieux.
Le Prince avait, longtemps à l'avance, préparé l'organisation du Régime politique qu'il méditait de fonder. Cette organisation était en principe calquée sur celle de Pan VIII. Il décréta que l'Empire étant rétabli dans son principe fondamental, les institutions devaient être conformes à cette conception générale d'un retour au système impérial de Napoléon Ier, daté de Tan VIII.
La Constitution ne fut pas soumise à la ratification de la nation. 11 allait de soi que le rétablissement de l'Empire impliquait celui des institutions politiques de ce Régime.
Après que les gros embarras de cette aventure à physionomie politique furent surmontés, tout reprit son cours naturel, comme si rien ne s'était passé. C'était un accident de route de plus que la France avait rencontré et franchi dans le cours de sa marche trébuchante, agitée, avec quelques stations de calme dans l'insécurité, qui constitue son histoire depuis plus de cent ans.
Le nouvel Empereur avait, au dire de tous les hommes qui Font approché, des qualités de cœur et de caractère, qui étaient propres à susciter autour de lui des affections et des dévouements sincères. Ses actes dénotaient une sorte de dualité de nature, qui tenaient à la fois de son origine et des nécessités que cette origine avait fait naître.
Il était de race noble, et cela se sentait dans ses rapports avec son entourage et avec les personnes à qui il avait affaire : et il nourrissait en lui une goutte de venin révolutionnaire, qui lui venait d'accointances lointaines et qu'il avait entretenu par le besoin de conspirer, qui semble avoir été chez lui de nature autant que de nécessité. Son conseiller le plus intime et peut-être le Iplus écouté était M. de Morny, qui fut plus tard créé duc. On attribuait à M. de Morny une naissance qui le rapprochait fort du Prince. Quelle qu'elle fût d'ailleurs, c'était un homme fort distingué dans sa personne et d'une capacité politique peu ordinaire : grand seigneur par beaucoup de côtés, et qui rendait à l'Empereur de très grands services. Après qu'en qualité de ministre de l'Intérieur, M. de Morny eut contribué grandement au succès du coup d'État et à l'établissement du Régime impérial, l'Empereur le plaça à la tête du Corps législatif en qualité de président : et, là encore, il contribua puissamment à la mise en œuvre et au succès des nouvelles institutions.
Ces institutions avaient été créées, en grande partie, sur le modèle de celles de l'an VIII, comme nous l'avons rappelé.
Un Sénat à vie, un Corps législatif, non pas muet comme celui de l'an VIII, mais clos (les séances
n'étaient pas publiques); un Conseil d'État, et tout le mécanisme administratif, lequel d'ailleurs n'avait pas été modifié sous les gouvernements divers successivement institués depuis l'an VIII. C'était, moins le Tribunat, tout le système imaginé par Sieyès et adopté par Napoléon après le 18 Brumaire.
Ces arrangements dans les parties hautes du Gouvernement et de la nation se firent sans grande difficulté, dans le conseil privé de l'Empereur. Le pays en avait connaissance par le Moniteur universel, comme s'appelait alors le Journal officiel; et le mécanisme politique ainsi remanié et en mouvement, le pays n'y prit garde. On se remit à vivre, en renouant la chaîne pour un moment interrompue. Et c'est ainsi depuis plus d'un siècle; quelque jour la nation est secouée comme par un mouvement sismique; après la secousse passée, qui a duré un moment, la vie reprend le train ordinaire, comme si rien n'était changé, sauf quelques étiquettes modifiées ou remises à neuf, sur les murs et en tête du papier officiel.
La France, considérée comme nation formée d'éléments divers sans être très différents les uns des autres, n'a ni le goût de la politique, ni même les aptitudes propres à ce genre d'occupation.
Elle s'occupe de ses affaires particulières, ou de celles d'autrui; et elle a le goût du loisir. Ne lui demandez pas de faire son choix entre les centaines de constitutions d'Aristote, ni surtout de se donner la peine d'appliquer ce choix. Quand elle a accompli l'œuvre familiale ou domestique qui lui est dévolue par la nature, elle aime son loisir et s'y livre avec délectation. Si, comme l'ont décidé
les grands humanitaires de 89 et des époques successives jusqu'en l'an 1913, vous lui demandez d'instituer un gouvernement et de le faire fonctionner, c'est trop ; elle se décharge de ce soin dont on lui a dit qu'elle était si jalouse, — et elle l'a cru, — et elle le laisse prendre par des serviteurs officieux, qui s'en chargent moyennant des rétrihutions sous toutes les formes. La France, considérée sous un autre aspect également réel, est une grande dame, qui n'a pas le goût d'administrer ses affaires elle-même, et qui les laisse gérer par des intendants. Et comme elle a perdu ceux en qui elle avait confiance, et qu'elle aimait, elle se livre, sans défense et parfois avec un entrain naïf, aux personnages empressés à s'offrir.
Ce n'est pas que cette nation soit propre à l'asservissement. Elle est fière, et elle n'en supporterait pas le nom, quoiqu'elle le subisse sous des appellations propres à la tromper et à la berner. Elle a le goût de sa liberté ; et elle y tient, mais par l'effet d'une autre de ses dispositions naturelles qui est l'ingénuité, elle se laisse prendre aisément aux apparences; elle croira que des mots inscrits sur les murs de la cité suffisent à lai donner le bien auquel elle aspire. Si je voulais ici achever son portrait, je dirais qu'elle est vaine, et qu'elle se laisse prendre aux pièges tendus à sa vanité par des tyrans d'un jour, qui, en flattant sa manie, abusent de son ingénuité pour lui infliger une maîtrise indigne d'elle.
La population des campagnes avait gardé avec une certaine piété le culte du Petit Caporal. Quelques-uns avaient même cru que c'était lui qui était revenu. Ce n'était pas tout à fait en vain que l'on
remuait ces souvenirs dans l'âme populaire. À Paris et dans les régions administratives de la province, le mot d'ordre était de respecter les vieilles traditions d'autorité qui étaient attachées à l'idée du pouvoir.
Paris avait aussi repris son train de vie ordinaire . Il avait encore son aspect particulier. Quoique la province fût devenue plus ouverte et plus remuante qu'autrefois, elle n'avait pas encore envahi la Capitale; et les étrangers n'y venaient guère. Paris avait donc conservé sa physionomie et ses mœurs coutumières. Le mouvement de la population se manifestait surtout au Palais-Royal, où s'ouvrirent, sous les arcades, les plus beaux magasins de Paris, surtout en joaillerie et en orfèvrerie. Tous les rez-de-chaussée étaient autant d'expositions féeriques des marchandises les plus recherchées. Des hôtels, des cafés renommés, et au premier rang de ceux-ci le café de la Rotonde, des restaurants de tout ordre attiraient une population sans cesse renouvelée et alimentée surtout par la province. De nombreux hôtels situés dans le voisinage du Palais-Royal recevaient les étrangers, et surtout les provinciaux qui débarquaient en nombre chaque jour; les voitures, les dernières diligences et les dernières malles-postes avaient leur gîte dans les rues environnantes. C'était alors le centre du mouvement de la population parisienne et provinciale.
Les promenades fréquentées étaient le jardin des Tuileries et les boulevards, en particulier le boulevard des Italiens. Les Champs-Elysées étaient alors à l'état de solitude et quasi déserts. A partir
du rond-point actuel jusqu'à l'Arc de Triomphe, il n'y avait ni habitants ni habitations. Le bal Mabille, seul, attirait le monde des plaisirs: le soir on y allait voir gesticuler Chicart et sa danseuse. Pendant la journée, le Parisien de ce temps-là fait ses affaires, dans les magasins, dans les études, dans les cabinets d'affaires, au Palais de Justice, à la Bourse, — tout le monde travaille. Mais on ne voyait point alors, dans les rues et dans les rez-dechaussée, cette agitation, cette foule bigarrée et en même temps uniforme, qui remplit et encombre aujourd'hui la ville prodigieusement transformée. Les communes voisines n'avaient pas encore été annexées; la cité ancienne avait conservé sa physionomie. Il y avait un endroit de cette ville, universelle par son rayonnement et si originale dans ce temps-là, où un certain monde fréquentait, le monde le plus parisien de Paris e la promenade la plus parisienne aussi : c'était le boulevard des Italiens, depuis la Madeleine jusqu'aux rues de Richelieu, d'un côté, et Montmartre de l'autre. Des cafés célèbres, où l'on trouvait la meilleure chère du monde, y recevaient une élite de la société parisienne et de la colonie étrangère. Les cercles en renom y attiraient le monde de premier rang, et le café Tortoni, situé à l'angle de la rue Taitbout et du boulevard des Italiens, servait de point de ralliement à la jeunesse dorée de ce temps-là. Il s'y est dépensé plus d'esprit, plus de gaieté, plus de grâce et de belle humeur française que oncques on n'a vu nulle part ailleurs depuis. Des théâtres, depuis l'Opéra situé rue Le Pelletier et les Italiens, salle Ventadour, et depuis Les Français, qui attiraient alors un public choisi, par
le talent supérieur d'acteurs et de chanteurs de premier ordre, jusqu'au théâtre du Palais-Royal, où un groupe d'acteurs comiques, jamais égalés depuis cette époque, jouaient des pièces de l'esprit le plus français et le plus amusant, jusqu'aux théâtres situés très haut sur le boulevard que l'on appelait le houlevard du Crime parce qu'on y jouait des pièces dramatiques de l'art le plus sombre. Là aussi se trouvaient les Funambules, renommés par le jeu des pantomimes alors célèbres, et le théâtre de la Gaîté, rendez-vous de tous les amateurs de gaieté de bon aloi.
Après les théâtres, certains cafés, comme le café Napolitain et Tortoni, et des restaurants en renom recevaient tout un monde de gai loisir. En temps de Carnaval, toute cette ville se livrait aux joies naïves et regardées aujourd'hui comme des divertissements d'ordre inférieur, mais vivants et de bonne humeur française. Les bals masqués faisaient fureur; et il n'était pas jusqu'à la promenade du Bœuf gras à travers les rues et les boulevards de la ville qui ne servît à l'amusement de cette foule, oubliant pour un jour les tracas et les fatigues de la vie. Les bals masqués de l'Opéra étaient vivants et vraiment gais. Bref, la ville entière se livrait avec entrain aux délassements et aux joies des quelques journées du Carnaval. Les masques circulaient dans les rues et amusaient cette foule à la recherche de tout ce qui pouvait la divertir. De longues files de voitures découvertes remplies de gens masqués et costumés circulaient à la file, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille : le soir et la nuit, et tout le long de ces journées dédiées aux plaisirs, on s'amusait.
Le temps de Carême amenait une sorte de suspension de la vie tumultueuse et agitée du Carnaval; mais vers la fin, et par exemple le jour du Vendredi saint, c'était une vieille coutume renouvelée de l'ancien temps de faire le pèlerinage de Longchamp : et Ton pouvait voir les somptueux équipages du faubourg Saint-Germain, mêlés aux plus riches voitures de la chaussée d'Antin, montant à la file, pour en revenir avec le même cérémonial, la grande voie des Champs-Elysées.
Le monde de loisirs passait alors à Paris les mois d'hiver. Les relations mondaines étaient fréquentes pendant la saison. La vie sociale était empreinte de bonne grâce et de simplicité. On dansait au piano accompagné d'un flageolet ou d'un violon. On dansait, à la française, contredanse et valse, auxquelles on adjoignit dans ce temps-là la polka et la valse à deux temps. Les rafraîchissements étaient de la plus grande simplicité : eau sucrée, sirops et du thé tout au plus.
Pendant les premières années du second Empire, Paris était resté dans les limites de son ancien octroi; et les communes voisines n'avaient pas été absorbées, comme elles l'ont été depuis. C'est ainsi, par exemple, que l'octroi du côté ouest était établi un peu plus haut que l'église Saint-Philippedu-Roule, à la hauteur du boulevard Friedland, et à la place de l'Étoile derrière l'Arc de Triomphe de la Grande Armée. Les plus grandes voies ouvertes à la circulation étaient la rue de la Paix, la rue Royale, la rue Vivienne, la rue Richelieu et les boulevards. L'hôtel Ventadour, affecté depuis à la Banque de France, était encore le théâtre des Italiens; et l'Opéra était situé dans la rue Le Pelle-
tier, au fond du passage, dit de l'Opéra, ouvert sur les boulevards.
Napoléon III, durant les longues années de sa préparation à ses futures destinées, avait évidemment médité sur les projets qu'il se proposait de réaliser. Les œuvres furent parfois contrariées par des incidents imprévus; mais elles avaient pour la plupart été préconçues en vue de plans arrêtés d'avance. Les unes avaient trait aux embellissements intérieurs dans Paris, qui devaient marquer son règne; les autres, d'une politique plus profonde et plus aventureuse, se rapportaient à l'idée générale de la revanche de l'aigle impériale contre les puissances européennes coalisées en 1814 et 1815 contre l'Empire.
Sans doute, aussi, Napoléon III s'inspirait dans cet ordre d'idées de ce qu'il avait vu à Londres. Il ne lui importait guère non plus de laisser à Paris le cachet particulier de cette ancienne capitale du royaume de France; et il a paru avoir eu en toutes choses la préoccupation de donner un aspect nouveau aux choses matérielles marquant l'ère réouverte de l'Empire. On pourrait dire sans exagération qu'il transforma la ville de Paris, et qu'il en fit une cité nouvelle. L'œuvre accomplie est d'ailleurs grandiose; et Paris devint sous son règne une autre ville, accrue, modifiée, transfigurée et faisant figure de capitale d'Empire.
La transformation commença par la résidence même du chef d'État. On fit disparaître les vieilles rues qui encombraient une large part du Carrousel et on relia l'ancien Louvre au pavillon de Marsan dans toute la longueur de la rue de Rivoli; de même on rattacha le palais de Henri II au pavillon du
bord de l'eau; ces deux pavillons formant alors l'extrémité des deux ailes du palais des Tuileries.
Tout un quartier de la ville, que l'on appelait la Butte des Moulins, disparut peu à peu en vue du percement de l'avenue de l'Opéra. On construisit tout d'une pièce le boulevard Malesherbes, avec l'église Saint-Augustin, et d'autres grandes voies encore, telles que la rue Lafayette, le boulevard Voltaire, la place de la République, en même temps que se garnissait de maisons l'avenue des Champs-Elysées. Paris se trouva ainsi transformé comme par l'effet d'une baguette magique. Le magicien était l'Empereur lui-même. Mais le principal exécuteur de cette opération prodigieuse fut le baron Haussmann, qui, nommé préfet de la Seine en 1853, occupa ces fonctions jusqu'aux premiers jours de 1870, aidé par un architecte de génie, M. Alphand. A partir du jour où l'Empereur confia ses projets à M. Haussmann et où ce dernier les exécuta, Paris ne fut plus Paris : il est devenu autre chose de très grand, très magnifique, très populeux et très hospitalier, jusqu'à la promiscuité, mais aussi très différent d'une autre manière. Il est peut-être moins français et moins cher au cœur des Parisiens.
Les grandes manifestations de la vie sociale et nationale avaient encore une physionomie intime et essentiellement française. C'est ainsi, par exemple, que les courses de chevaux, qui avaient pour théâtre le champ actuel du Bois de Boulogne avaient conservé leur caractère primitif.
Rien d'exotique n'en déparait la physionomie. Point de parade ni d'exhibition de modes excen-
triques, ni de paris surtout. Le public était uniquement attiré par le spectacle de la course, et il se passionnait pour les jockeys qui portaient les couleurs de la France. C'était du délire quand un cheval français remportait le prix; et le bon peuple qui remplissait le champ de courses, libre alors des banques interlopes et des marchandises qui l'encombrent maintenant, se livrait aux manifestations les plus bruyantes de cette joie vraiment patriotique.
On ne voit plus rien de pareil maintenant, ni dans la foule ni dans le monde chic qui remplit les tribunes. C'est à peu près à dater de cette époque que se manifesta une sorte de délaissement du sentiment purement national, sacrifié à divers engouements exotiques. L'engouement pour tout ce qui est étranger, objet du culte des faux dandys de ce temps-ci, commence, semble-t-il, à écœurer les vrais Français de France. |Quand l'exotisme cessera d'être à la mode, ce sera le signal d'une ère de relèvement.
A la date où je suis arrivé, l'œuvre de décomposition sociale n'était pas encore apparente; et, si elle était déjà commencée, on n'aurait pas pu la pronostiquer.
Paris, ni dans son état matériel, ni dans ses mœurs générales et privées, n'avait perdu sa physionomie d'antan; et sa population conservait aussi ses mœurs particulières.
La province, après le premier choc ressenti, et lorsque les foyers de révolte furent éteints sous la forte compression d'une répression sans pitié, avait également repris son aspect accoutumé. Gens des campagnes et gens des villes revenaient
à leurs habitudes, qui avaient encore conservé quelques bribes des traditions anciennes. L'industrie et les inventions mécaniques appliquées à la transformation de la matière et aux œuvres jadis réservées au travail manuel n'avaient pas encore produit tous leurs effets. Les travaux des champs utilisaient dans une large mesure les bras des ouvriers des campagnes. Le mécanisme industriel n'avait pas encore remplacé le travail manuel, ni pour cultiver la terre, ni pour engranger les récoltes. Mais, et surtout, les lois militaires ne recrutaient pas alors toute la jeunesse des générations successives; et la plus importante partie de ces générations échappait ainsi à l'attrait du séjour des villes.
Après les ébranlements successifs que subit notre pays, maintenu depuis longtemps dans une sorte de déséquilibre, il retrouve toujours l'usage de son bon esprit, fait non pas d'insouciance, mais de bon sens et d'une belle dose de raison. Aussi longtemps que la bête qui est en elle, comme en toute nation, n'aura pas anéanti les beaux dons que la nature lui a prodigués, elle pourra survivre à ses révolutions. Il suffira pour cela d'un secours nécessaire, à savoir : que Dieu lui vienne en aide!
Les impressions d'un homme qui a vu les choses dont il parle ne peuvent ressembler à quoi que ce soit d'un récit historique. S'il réussit à se dégager de toute opinion préconçue, le tableau qu'il trace des époques qu'il a traversées a sûrement une grande part de réalité. D'ailleurs les événements auxquels il a assisté, les hommes qu'il a vu passer sur la scène du monde ont en eux une part de réalité et une part de fiction; parce que,
dans le monde, tout se teint des nuances variées du prisme qui colore la vie.
A le juger par les actes de sa vie si mouvementée et si diverse, l'empereur Louis- Napoléon Bonaparte, ou Napoléon III, n'était pas d'un seul bloc. . Comme la plupart des hommes, sinon tous, il était, non pas fourbe, mais divers. Il était rêveur et réaliste; il imitait volontiers Napoléon Ier et il avait l'ambition d'être compté parmi les dynasties établies : il rêvait d'être un chaînon de famille traditionnelle; et il affectait parfois d'être un parvenu heureux : c'est ainsi qu'il imitait son grandoncle, en se mésalliant par un mariage avec une simple mortelle.
En politique, il y avait en lui de l'homme de tradition et du carbonaro. Il paraît bien, à le juger par ses actes, qu'il nourrissait au fond de l'âme le projet d'avoir la revanche de Waterloo., et qu'il avait considéré cette revanche comme devant être la consécration de sa dynastie. De là, la série de guerres qu'il a entreprises et jusqu'à la dernière, dont la fin devait déjouer si horriblement ses espérances.
Mais je n'entends nullement écrire l'histoire de Napoléon III ni celle de son règne. C'est un tableau que je voudrais tracer, en reproduisant avec exactitude, et sans en tirer des conclusions ou des effets de plume, les faits et les personnages que j'ai vus pendant cette période.
L'Empereur devait avoir hâte de se marier : le double souci d'avoir une cour et de consolider la dynastie l'y engageait. Avait-il fait des tentatives d'alliance avec quelques filles des maisons ré-
gnantes et notamment, comme on Ta dit, avec une princesse russe? Je l'ignore. Dépit ou amour? il fixa son choix sur une personne de noblesse, mais non de race royale, qu'il avait, disait-on, remarquée pour sa beauté, Mlle Eugénie de Montijo.
Le mariage fut célébré en grand apparat à Notre-Dame, et suivi de brillantes fêtes. L'Empereur, soit par goût, soit par calcul, reconstitua une Cour avec toutes les pompes, le cérémonial, le personnel de haut rang, et la suite, qui rappelaient certaines désignations pompeuses des personnes attachées autrefois à la personne de Napoléon Ier et de Joséphine. Ce fut une résurrection de la Cour impériale et des services d'honneur en tout genre qui accompagnent, embellissent et entravent la vie des Majestés. Des fêtes publiques furent organisées pour célébrer l'événement et pour y associer la population parisienne. Le duc de Morny imagina lui aussi une renaissance parlementaire, en donnant au Palais-Bourbon une fête merveilleuse, à laquelle l'Empereur et l'Impératrice assistaient. La Ville de Paris dut manifester également; et le préfet de la Seine prépara et organisa une fête fort belle. La France enfin donna le concours qu'elle donne à tout ce qui la remue et l'amuse.
Jusqu'à l'avènement de Napoléon III, les mœurs et les habitudes sociales de la France n'avaient pas notablement changé. La construction successivement avancée et l'usage de plus en plus fréquent des lignes de chemins de fer avaient, il est vrai, modifié sensiblement le genre de vie des Français, jusqu'alors casaniers et attachés chacun
SECOND EMPTRE (1852-1870) 169
à son sol natal; les relations de la province avec Paris avaient un peu modifié les mœurs de l'un et de l'autre; toutefois les changements réalisés n'étaient pas très apparents.
Et, par exemple, les provinces du nord gardaient encore, du moins, comme une empreinte très superficielle, les traces d'occupations étrangères, dans les habitudes, dans le langage même, et dans certaines façons d'être très caractéristiques. L'œuvre de Vauban était encore intacte; et presque toutes les villes du Nord, de l'Artois, de la Picardie et de l'Ile- de -France étaient encore fortifiées : ainsi Arras, Douai, Valenciennes, Amiens, Doullens, Saint-Quentin, Laon, Soissons, Avesnes, Le Quesnoy, Cambrai, et peut-on dire toutes les villes de cette contrée étaient fortifiées. Lille et Maubeuge sont les seules qui aient été maintenues à la garde de nos frontières du nord. Plaise à Dieu que le génie militaire ait été dans cette affaire le génie de la France ! La langue usuelle de ces contrées gardait encore la trace d'idiomes étrangers, et les coutumes, les manières, les habitudes de corps et d'esprit étaient empreintes de vieux lambeaux des manières de vivre d'autrefois.
La population était dense alors, dans les provinces; et on voyait partout de nombreux groupes d'enfants qui grouillaient, et qui vivifiaient les villages. Les vieux usages existaient encore, fêtes, cérémonies de religion, et jeux en commun. Les familles riches n'avaient pas encore déserté les campagnes pour la ville. Elles y menaient ce qu'on appelait, bien souvent par politesse plus qu'en réalité, la vie de château. Tout au moins elles
étaient des centres de lumière et d'urbanité, qui maintenaient la France entière à un certain degré de civilisation intime, supérieur à l'existence habituelle des autres nations.
Tout ce monde des campagnes, châtelains et simples villageois, avaient encore, à cette époque, conservé les habitudes religieuses, qui autrefois maintenaient tous les Français dans une sorte d'intimité familiale, du moins à certains jours et à certaines fêtes de l'année. Les mœurs étaient en général très régulières. La promiscuité des villes et les dépravations presque fatales de la vie de garnison n'avaient pas alors vicié et déformé la jeunesse française, qui était restée saine et forte et féconde en enfants.
Après les premières effervescences calmées qui avaient suivi le coup d'État, les Français, qui au fond ne demandent qu'à être gouvernés, subissaient volontiers le Régime impérial. Ce Régime d'ailleurs, habilement conduit par des chefs intelligents et par des administrateurs capables, se montrait débonnaire et bienfaisant aux yeux de la population, dont il servait bien les intérêts matériels. Et enfin, on a eu souvent dans le siècle écoulé l'occasion de le constater, la France, qui est une grande dame, n'a pas le goût de garder longtemps sa mauvaise humeur ni de mâchonner ses rancunes.
Les fonctions publiques avaient conservé leur importance sociale et leur décorum. On n'y entrait pas encore comme dans une basse-cour; et cette aristocratie du dernier siècle avait gardé son rang et ce qu'on pourrait appeler ses privilèges quasi héréditaires. La magistrature avait encore
conservé ses traditions et ses privilèges honorifiques; elle avait aussi gardé ses anciennes mœurs et, avec son honorabilité, son rang à part dans le monde. En un mot, les corps de la nation, telle que la Révolution l'avait faite, avaient conservé les privilèges d'honneur qui leur avaient appartenu; et ils avaient encore leur place à part dans la société nouvelle. Dans le monde officiel, l'honorabilité était la règle, et les infractions à certaines exigences de moralité et de tenue étaient jugées sévèrement. Les idées du temps imposaient, au moins extérieurement, une certaine décence dans les mœurs et même dans la tenue extérieure, chez tout homme revêtu dune part quelconque de l'autorité. Le débraillement extérieur atteste un dédain ou un mépris de la règle, qui témoigne en général d'un relâchement pareil dans l'exercice de la fonction. Les hommes politiques qui exigent chez les fonctionnaires de bonnes mœurs, au moins extérieures, sont des gens avisés, qui savent que tout se tient dans les choses et dans les affaires de ce monde. La mauvaise tenue extérieure chez les fonctionnaires implique presque à coup sûr le relâchement du devoir.
Napoléon III n'était pas par nature un despote; son caractère personnel et les accidents de sa vie ont gouverné sa conduite, et il a témoigné tout à la fois d'une continuité de vues très tenace et d'une certaine incohérence dans les idées directrices. C'est qu'il y avait en lui deux hommes, le successeur d'une dynastie qu'il voulait implanter, et le sectaire imbu des doctrines sociales qu'il tenait à la fois de son esprit nébuleux et des vicissitudes de sa vie. L'homme privé chez lui, au dire des
personnes qui l'ont approché, était plein d'aménité et de bonne grâce; l'homme public, à le juger par ses actes, était incohérent, partagé entre la pensée intime de fonder, ou plutôt de reconstituer, et, d'autre part, de consolider la dynastie napoléonienne et d'accommoder les idées de la Révolution avec les principes d'autorité; et de réaliser le type d'une de ces royautés modernes, à la fois constitutionnelles et autoritaires. Il espérait sans doute, qu'avec le temps, il pourrait résoudre ce problème compliqué. Il y employait d'ailleurs les ressources d'un esprit façonné aux intrigues et aux ambiguïtés d'une politique tortueuse. On se le représente assez facilement appliqué, dans son cabinet, à préparer et à faire jouer les ressorts de cette politique, et gardant, avec les apparences d'un souverain dominant de haut les affaires publiques sans y mettre directement la main, la pensée directrice de toute sa conduite, c'est-à-dire l'idée de la revanche de Waterloo, et, d'autre part, l'obsession du passé qui le rivait aux sectes maçonniques et révolutionnaires. Il dissimulait ce cabinet d'affaires sous les dehors d'une Cour impériale pleine de magnificence. Il est d'ailleurs difficile de faire, dans la ligne de conduite de Napoléon III, la part des fatalités d'une situation très complexe et celle d'une volonté préconçue.
Dans les premiers temps il s'agissait d'établir le Régime nouveau, dont la caractéristique était l'autoritarisme.
L'idée fondamentale du nouveau Régime était en effet de rétablir le principe d'autorité, et de mettre fin au désordre gouvernemental et à l'insécurité, qui
étaient le résultat naturel des idées révolutionnaires, attachées à la forme républicaine ou constitutionnelle des gouvernements antérieurs. Le coup d'État du 2 Décembre, accompli par la violence, caractérisait la forme nouvelle du Gouvernement ainsi établi. Lorsque les violences eurent cessé, le gouvernement régulier étant formé et constitué, l'autorité administrative fut armée de moyens d'action remplaçant les fusils, mais aussi effectifs pour le maintien de l'ordre. La dictature fut armée de toutes pièces, du haut en bas de l'échelle gouvernementale. On aurait pu répéter le mot : « L'ordre règne à Varsovie ». La machine de forme constitutionnelle fonctionna d'ailleurs sans troubler Tordre établi. Le Sénat était soumis; le Corps législatif était comme muet. La candidature officielle tenait la main à ce qu'il fût composé de députés inoffensifs. A tous les degrés de l'échelle administrative, le mot d'ordre était de ronfler; et le pays, après le premier moment passé des résistances, se mit sans trop de regret à ce diapason constitutionnel.
Cette appellation de candidature officielle veut être expliquée. En réalité, ce fut un mode particulier de votation destiné à remédier au mal du suffrage universel. Lorsque, à la première Restauration, les funestes inspirateurs de Louis XVIII rétablirent le Régime constitutionnel de 1790, ils avaient essayé de mitiger les périls du suffrage populaire, en introduisant dans la loi constitutionnelle le principe du cens électoral, lequel fut d'abord de 500 francs d'impôts, et abaissé, après la Révolution de Juillet, au chiffre de 200 francs. La Révolution de J 848 avait déchaîné le monstre, en supprimant
même ce frein du cens électoral. Sans le rétablir, Napoléon III le remplaça par la candidature officielle, c'est-à-dire par l'intervention de l'administration dans la lutte électorale. C'était un procédé dont il était trop facile d'abuser, et qui devait avoir pour effet d'introduire dans l'administration tout entière des procédés de corruption, qui devaient produire nécessairement les plus fâcheux effets sur la moralité générale du pays. La candidature officielle avait pour résultat de régulariser une sorte de marchandage entre l'autorité gouvernementale et les gouvernés. Elle dénaturait, non pas seulement le droit de souveraineté appartenant au peuple, mais le gouvernement même exercé par l'autorité politique. Elle défigurait le Régime constitutionnel fondé sur l'élection, et elle discréditait en même temps l'autorité gouvernementale. Son seul mérite était de pallier, dans une certaine mesure, les vices essentiels du principe même du suffrage universel. Ce procédé de gouvernement contribua beaucoup à miner l'autorité civile, en suscitant contre elle les résistances, qui se changèrent promptement en ressentiments sans frein, de la part des candidats évincés et vaincus par l'autorité gouvernementale, mise au service de leurs adversaires. Dans ces duels de nature politique, ce n'étaient pas seulement les principes qui étaient en jeu, c'étaient encore et surtout les intérêts d'ordre plus ou moins avouables. Mais, dans le champ clos électoral, tout prend aisément et uniquement les couleurs de la politique; ce qui fait passer toutes les vilenies. Et ces luttes suscitaient fatalement de formidables amas de colères et de ressentiments, autant de causes de faiblesse pour le Régime établi.
A un certain moment la tension devint tellement menaçante que l'Empereur crut l'heure arrivée de la détendre, en revenant aux pratiques antérieures des gouvernements constitutionnels. Pas tout à fait pourtant, car il maintint les pratiques des candidatures officielles, mais il en revint peu à peu au Régime parlementaire, en rendant la publicité aux séances du Corps législatif, et à l'ensemble des institutions une certaine élasticité. Petit à petit, la voie s'élargit des concessions faites à l'opinion publique. Celle-ci, sous forme d'articles de journaux, ou même de pamphlets anonymes mais écrits avec des plumes acérées tenues par des mains habiles, s'enhardissait graduellement et se manifestait à l'aide de procédés dangereux. L'opposition libérale s'émancipait peu à peu; et on ne devait pas tarder beaucoup à la voir menaçante.
Ce fut aussi l'occasion de l'entrée en scène, et sur toutes les scènes, de l'élément juif, qui jusqu'alors avait généralement été tenu à l'écart de la société française. La Banque allait triompher avec les spéculations sur les terrains, les démolitions d'immeubles et les reconstructions. Un autre élément vint s'ajouter encore à ce mouvement d'affaires, qui donnait au monde parisien l'aspect d'un foyer d'incandescence. C'était le développement des lignes de chemin de fer, qui mettait en jeu tout un monde d'affaires, d'émissions de valeurs, de spéculations sur les titres. En même temps, les routes et les chemins mettaient de plus en plus en communication et en mouvement les populations des villes et les campagnes. Tout à la
fois tendait, avec une intensité extrême, au développement des relations entre hommes et des affaires en tout genre qui en étaient la suite naturelle.
Ce fut le point de départ d'une période nouvelle, pendant laquelle l'argent tint le premier rôle, et aussi, par voie de conséquence, l'homme d'argent. Or, parmi les hommes d'argent se trouvèrent au premier rang et surgirent tout à coup des banquiers juifs, qui se trouvaient là comme sortis de terre, pour tenir la banque de cette puissante personne, la France, en voie d'enfantement financier. Leurs noms? c'étaient, après les Rothschild, les Péreire, les Mires, les Camondo, etc. Ces hommes furent les créateurs d'une richesse nouvelle, la richesse financière, reposant sur des calculs fondés ou non et représentée par des titres en papier, remuée, discutée, achalandée à la Bourse. Déjà, sous le gouvernement de Louis-Philippe, la finance israélite avait pris une extension considérable, puisque c'est en 1844 que Toussenel publia son livre : Les Juifs, rois de l'époque, livre alors peu remarqué, mais plus tard célèbre. La spéculation était née, ou du moins reprenait une fois encore possession du marché français et aussi, hélas! des âmes des Français. Ce fut le point de départ de grands changements dans l'âme nationale, dans les fortunes des Français, dans leur mode de vivre et aussi de sentir. L'antique honneur a reçu par le fait de ces changements de terribles blessures! Les mœurs commerciales y subirent des atteintes graves, les mœurs sociales et mondaines des déchéances lamentables, parce que celles-ci sont irrémédiables. A dater de cette époque, les Juifs
forcèrent la porte de la société française et, pis encore, des familles françaises.
Dans le monde officiel, les choses avaient conservé leur ordre accoutumé. Comme je l'ai dit, on y maintenait encore les vieilles habitudes de régularité et d'honorabilité. Un certain signe des temps caractérise toutefois cette époque. Et c'était un signe bien étrange sous un règne qui aurait pu se réclamer de la gloire militaire. Il est pourtant certain que, vers la fin de l'Empire, l'esprit militaire avait sensiblement baissé, jusqu'au point de se transformer en un sentiment contraire. Et c'est un fait bien extraordinaire dans le pays de France, où tout ce qui touche à l'armée rencontre le point sensible. On ose à peine l'écrire, mais le fait est certain, et tous les contemporains de ce temps-là ont pu l'observer. Il est tellement en opposition avec le sentiment le plus général peut-être du peuple français qu'il veut être expliqué.
Ce n'est certes pas la peur des coups et la défaillance du sentiment de l'honneur qui furent la cause de ce singulier phénomène. La France n'a pas subi une telle déchéance. Mais tout l'éclat donné au pouvoir souverain ne pouvait faire oublier tout à fait et si vite l'humiliation du coup d'État, auquel l'armée avait coopéré avec un zèle, avait-on dit, suscité par des moyens de corruption peu avouables. D'autre part, les idées de liberté et même d'une République n'avaient pas été étouffées entièrement par les mesures nécessairement dictatoriales qui avaient suivi. Une fraction importante de la classe bourgeoise et la génération nouvelle étaient encore imprégnées des sentiments qui, depuis la Révolu-
tion, hantaient l'âme des Français. De là, sans doute, l'espèce d'affaissement qu'avait subi l'esprit militaire, qui, d'ordinaire en France^ prime tout. Tout est complexe dans les affaires de ce monde. Cette sorte de mauvaise grâce à l'égard de l'armée, que l'on put constater pendant cette phase du Régime impérial, ne fut pas sans servir de texte à des reproches et à des récriminations mutuelles, lorsque surgit tout à coup la formidable menace de guerre entre la Prusse et la France. Ajoutez les réminiscences d'un passé lointain, dont les Français se souviennent, avec la vision des invasions et du reste. Hélasl est-il un parti en France qui ait le droit de triompher des faiblesses des autres? Il paraît vrai de dire que la classe relativement supérieure de la nation ne s'est pas associée, du fond du cœur, aux faits d'ordre militaire qui ont signalé le règne de Napoléon III.
Ce règne pourtant a été rempli par des guerres et des opérations militaires qui ont eu, en conséquence finale, les résultats les plus considérables dans l'état de l'Europe. Quoique Napoléon III ne fût pas un guerrier par nature, il semble s'être complu à guerroyer. Il n'y avait pas été poussé par des circonstances imprévues. Il semble au contraire qu'il avait apporté sur le trône des conceptions générales qui le conduisaient nécessairement à ces conséquences; et que, à un second point de vue, il avait obéi à des nécessités provenant de ses relations premières avec les sociétés secrètes dont le siège était principalement en Italie. La revanche de Waterloo, d'une part, et, de l'autre, des promiscuités plus ou moins fatales avec les pires
révolutionnaires du monde moderne sont au fond des résolutions de l'Empereur pendant le cours de son règne.
Dès le début de ce règne, c'est au principal vainqueur de 1814 et de 1815, à l'Empire russe, que Napoléon III déclara la guerre. Cette guerre coûta à la France beaucoup de sang et d'argent, sans grand profit, sauf pour l'honneur de nos armes, qui fut vaillamment soutenu par les troupes conduites par des hommes de guerre véritables, parmi lesquels se distingua le maréchal de Mac-Mahon à la suite de la prise de Malakoff et dont le mot légendaire « J'y suis, j'y reste » est attaché à son nom.
Ce n'était pas sans peine que le gouvernement français avait mené à bien cette campagne.
Par une sorte d'instinct qui gouverne les peuples aussi bien que les hommes, la France n'avait pas, en quelque sorte, pris parti dans cette guerre, qui ne lui disait rien. Sans doute, on s'associait de cœur aux péripéties de la campagne, qui fut meurtrière, et par les maladies décimant l'armée et par les rudes combats que soutinrent vaillamment les troupes russes. Il est vrai aussi, — et comment en eût-il été autrement? — il est vrai qu'après la guerre finie, après la prise glorieuse de Sébastopol, la France acclama son armée au retour de l'Orient. Mais, par cet accord secret qui unit les sentiments de tout un peuple dans les cas de crise nationale, les Français n'accordèrent au triomphe définitif qu'un sentiment assez froid. En outre, les profits de cette guerre étaient problématiques.
Par une fatalité de sa situation personnelle, les guerres entreprises par Napoléon III eurent le
caractère d'actes personnels au souverain, plus que d'événements nationaux. Cependant, en 1859, lors de la guerre d'Italie, dirigée contre l'Autriche, il eut l'appui d'une partie de l'opinion publique française. Cette guerre, il la faisait sous l'impulsion de ses ressentiments dynastiques et aussi des tendances qui l'avaient poussé jadis dans les rangs des révolutionnaires italiens. Les Français qui encourageaient alors Napoléon III étaient généralement opposés aux croyances religieuses qu'il avait promis de sauvegarder; et la plupart de ces Français formaient le parti qui devait un jour renverser l'Empire.
Lorsque le comte de Cavour, poursuivant son plan fort habile, entreprit de chasser l'Autriche du territoire italien, l'Empereur trouva l'occasion bonne de faire la guerre à un des champions du soulèvement de l'ancienne Europe de 1814 et de 1815. L'Autriche avait fait partie de la Sainte- Alliance. Il se joignit aux Piémontais pour faire la guerre à l'Autriche. Il y gagna, il est vrai, le comté de Nice et la Savoie. C'était beaucoup, mais la contrepartie diminue singulièrement la valeur de cet avantage, quand on considère que Victor- Emmanuel et le comte de Cavour, après avoir dépouillé successivement de leurs États, non seulement l'Autriche, mais encore le duc de Modène, le duc de Parme et Florence, et le roi de Naples et le Pape lui-même, purent constituer, à nos portes, un royaume d'Italie destiné à devenir un obstacle et un danger pour la France, et un rival pour elle dans la Méditerranée. Cette création à nos portes d'un royaume unifié sous le sceptre des rois du Piémont était le résultat forcé d'une politique tor-
tueuse, incertaine, dans laquelle se trouva engagé et comme empêtré l'empereur Napoléon III, qui traîna toute sa vie péniblement les liens d'anciennes attaches avec les pires conspirateurs, ennemis surtout de la Chrétienté. Il avait au fond de l'àme le sentiment de ses devoirs envers la Papauté : il était, on peut le supposer, rentré dans le giron de l'Église. Il fit quelques efforts pour arrêter le roi Victor-Emmanuel dans la voie qui le menait k Rome. Son attitude et sa conduite, dans cette extrémité où il se trouva placé k la suite de ses fautes ou de ses faiblesses antérieures, dénotent son incertitude, son embarras, et au fond sa faiblesse en face d'anciens amis ou complices. Il est difficile et grave de se faire juge des mobiles si divers, raisonnes ou inconscients,, qui dirigent la conduite des hommes; et pourtant, quand ces hommes sont des chefs d'État, l'intérêt des peuples a sa place dans le jugement que l'on porte sur cette conduite. A ce titre, le jugement qui frappe l'empereur Napoléon III s'inspire de l'intérêt de la France gravement atteint par la formation sur son flanc et au centre de la Méditerranée d'un royaume unifié sous le nom d'Italie. Mais ce qui condamne surtout l'attitude de Napoléon III, c'est le sort fait a la Papauté par les Italiens, au mépris du droit supérieur des souverains, au mépris de la Chrétienté, au gros dommage causé non seulement k Rome, mais encore à toutes les nations qui relèvent d'elle par le lien sacré de la subordination envers le chef souverain du monde catholique. La souveraineté du Pape, réduite a Saint-Pierre, au Vatican et a ses jardins, domine encore le monde : la dynastie napoléonienne, dans la personne de
Napoléon III et dans celle de son fils, a eu une triste fin.
La France cependant, en dehors de son gouvernement, a combattu pour le droit et pour la Croix comme elle Ta toujours fait : telle est sa destinée! Comme au temps des Croisades, ses enfants se levèrent pour aller au secours de Rome et du Souverain Pontife. Il se trouva un grand chef pour les conduire, c'était le général deLamoricière, un des héros des guerres d'Algérie, nouveau chevalier sans reproche et sans peur. Quelques milliers de héros comme lui, soldats volontaires du pape Pie IX, s'engagèrent sous son drapeau et livrèrent bataille pour la défense de Rome, du Souverain Pontife et de la Croix. Il ne sera pas dit, du moins, grâce à cette poignée de braves? que la France a failli à l'honneur et à ses devoirs dans le péril extrême de l'Église catholique. Gloire à eux!
Les fausses conceptions politiques et humanitaires qui obsédaient Napoléon III le poussèrent à laisser amputer le Danemarck d'une de ses provinces et à laisser écraser l'Autriche à Sadowa. Que dire de l'entreprise mexicaine! Napoléon III installant au Mexique un empereur européen, l'archiduc Maximilien d'Autriche, et l'abandonnant bientôt, dans une situation désespérée! La funeste expédition servit à mettre en relief et à désigner pour d'autres désastres l'odieux Bazaine.
L'Empereur s'occupait beaucoup de l'armée, à laquelle il s'appliqua à redonner son ancien lustre. Il avait créé une garde impériale, dans laquelle les officiers étaient sollicités d'entrer par certaines faveurs. Il aimait à se montrer aux troupes; et il y faisait bonne figure de cavalier. La population de
Paris et celle des provinces n'étaient pas insensibles aux spectacles militaires; et elles se complaisaient aux manifestations de cet ordre. L'armée a toujours été en faveur en France; et le pays s'associe avec un entraînement joyeux aux honneurs rendus au drapeau. C'est dans le sang. Aussi les bruyantes manifestations dont les corps d'armée, en revenant des théâtres de ces guerres diverses, furent l'objet, trouvèrent sur pied tous ces bons Français qui aiment l'armée et qui sont soldats dans l'âme. On applaudissait la belle tenue au retour, la vaillance des soldats à la guerre, mais on ne s'associait pas, du fond de l'âme, au succès des batailles gagnées, parce qu'on ne voyait pas bien quel en était le profit, et qu'au fond on n'avait point dans le cœur la haine du vaincu.
Napoléon III fut l'objet de plusieurs attentats; et le plus connu, celui du théâtre de l'Opéra, rue Le Pelletier, qui fit tant de victimes, était dirigé contre l'ancien conspirateur, par ses complices d'antan présumés. On raconta alors que Orsini, le principal auteur de l'attentat, avait dénoncé luimême les causes de son crime, commis contre le Prince qui, disait-il, avait manqué à ses serments et trahi la cause des révolutionnaires italiens, et principalement au serment maçonnique qui l'avait associé à tous les révolutionnaires francs-maçons du monde entier. Qu'y a-t-il de vrai? Le grand public ne l'a pas su, mais cette version correspondait à l'opinion générale sur les liens qui avaient rattaché le prince Louis Bonaparte aux sectes révolutionnaires d'Italie.
Napoléon III avait à un haut degré le sentiment des devoirs attachés à son rang. Il avait entouré
le trône d'un appareil de magnificence propre à relever dans la population l'idée d'un trône et d'une dynastie. La Cour impériale, avec tous ses accessoires pompeux d'écuries, de chasse, de séjours dans les résidences impériales, avait éternise sur ce pied dans l'intention de relever le principe dynastique, et de fixer dans l'imagination populaire la couronne du chef sur la tète des Napoléon. Cette préoccupation d'ordre dynastique rencontrait des dispositions d'un autre ordre chez l'Impératrice, mais telles néanmoins qu'elles contribuèrent à ajouter à l'éclat de la couronne. Et enfin l'entourage du Prince se mettait à l'unisson.
La société, celle même qui se tenait à l'écart des Tuileries, suivait peu à peu le mouvement. De ce concours d'entraînements vers le luxe, vers les fêtes, les spectacles et les manifestations de toute sorte, résultait un mouvement social qui, à de certains moments, put paraître même quelque peu désordonné.
Pendant la seconde période du règne de Napoléon III, il se produisit à Paris et dans les châteaux un débordement de luxe, de plaisirs et de joies bruyantes, qui rappelait, de très loin il est vrai, la Cour de Versailles dans les derniers jours de la Monarchie : même fièvre de plaisirs accompagnée d'égarements à beaucoup de points de vue funestes; même futilité et aussi même moralité relâchée, avec toutefois moins de vraie politesse, moins de grâce et d'esprit féminin.
Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. On peut dire que, depuis le commencement du dix-septième siècle jusqu'à nos jours, le déclin de l'idée catholique dans le monde
occidental a conduit au déclin des mœurs et de la vitalité sociale. La crise de 1789 s'est perpétuée dans le cours du dix-neuvième siècle, avec quelque temps d'arrêt pendant la Restauration, pendant même le Régime de Juillet, et à de rares intervalles d'éclaircie dans cette atmosphère rendue obscure. Elle dure encore, non sans aggravation, mais aussi non sans une éclaircie qui semble pronostiquer la fin de ces ténèbres. A l'heure où nous sommes du règne de Napoléon III, le désordre social présentait quelque chose de licencieux et de déréglé qui attestait une moralité fort abaissée. Et comme tout s'empreint du caractère général d'une époque, ce fut le temps de l'apogée de l'opérette grivoise et très osée, qui fut la gloire d'Offenbach et de quelques auteurs dont la Juiverie était la marque. Il est vrai que, dans ces œuvres inspirées de l'esprit du temps, tout était spirituel, paroles et musique, et que les théâtres français servaient à l'amusement du monde entier. Le monde entier s'ébaudissait chez nous à l'Exposition universelle de 1867. C'était à la veille de Sedan.
En même temps, le commerce subit de grands changements dans ses procédés. Les relations économiques avec le monde entier se multiplièrent; les transactions à l'intérieur devinrent nombreuses et constantes. De son côté, l'agriculture se transformait peu à peu, et profitait des progrès accomplis dans les modes de cultures, et dans les systèmes d'exploitation et d'échanges. Il y eut alors un renouveau de prospérité générale, qui accroissait la fortune publique, en même temps qu'elle améliorait matériellement la condition des travailleurs et des propriétaires, principalement dans les
campagnes. Celles-ci n'étaient pas encore généralement désertées au profit ou, selon les points de vue, au détriment des villes. Une certaine pondération, dans les éléments divers de la richesse publique, constituait un état général de bien-être et de prospérité qui contribuait à la popularité du Régime impérial. Cette popularité était réelle et sincère dans les campagnes, et même dans la fraction laborieuse et moyenne de la population des villes. 11 restait encore dans les hautes classes des familles demeurées fidèles au souvenir des anciens Régimes, mais quelques-unes se détachaient peu à peu du passé; petit à petit, le groupe des fidèles s'éclaircissait au profit des Tuileries Impériales. C'est le train ordinaire des choses. Et, en résumé, il y eut alors un temps d'apaisement et de ralliement véritable. Ce n'est pas à dire que tous les Français, républicains, orléanistes ou royalistes, eussent abjuré, mais les fidèles des causes politiques se fatiguent d'attendre, du moment où leurs espoirs apparaissent comme chimériques. Il y eut alors un temps de repos et d'oubli dans l'oasis toujours cherchée et toujours perdue du Paradis terrestre de la politique.
Ce fut le temps où le Gouvernement impérial put suivre ses tendances, qui n'étaient pas toutes bonnes. L'Empereur était bien forcé, pour diriger les affaires publiques, d'avoir recours à des hommes dont le passé appartenait aux Régimes politiques antérieurs. Ils s'y étaient formés à la science de l'administration et du gouvernement, tels MM. Duruy, Delangle, Rouland et, le premier de tous, celui qui devait être et rester le pilote du Régime,
M. Rouher. La plupart d'entre eux, sinon tous, étaient imprégnés des idées du temps sur les grandes questions qui dominent l'humanité. Amateurs du pouvoir politique parce qu'ils l'exerçaient, ils avaient la tare générale dans les affaires d'ordre religieux. Étant hommes d'ordre, ils appréciaient la valeur de la religion au point de vue de l'aide qu'elle prêtait à l'autorité publique, mais ils ne lui soumettaient pas leur propre conscience : et ils subordonnaient cet ordre de choses à leur ordre à eux, c'est-à-dire à celui du Régime impérial. Ils avaient vis-à-vis de l'Église et de Rome les égards qui, de leur vrai nom, s'appellent de la condescendance, mais rien de plus. Et l'Empereur gardait, vis-à-vis du Pape, le ton un peu rogue de l'impérialisme du Concordat. A de certains moments, le gouvernement crut devoir entrer dans la voie des mesures rigoureuses, notamment contre la Société de Saint- Vincent-de-Paul. D'autres que lui, beaucoup plus tard, en ce sens ses successeurs, ont imité et aggravé cet exemple. Après la Révolution, l'autorité publique avait été restaurée par un homme de guerre et de génie, mais il y manquait le respect et la compréhension des principes supérieurs, qui sont le fondement même de l'autorité. Le respect extérieur de l'autorité et la subordination envers elle remplaçaient l'honneur de servir. Servir! avait été le mot d'ordre glorieux de tout un peuple pendant des siècles. Le sens profond du mot était déjà perdu. Il n'a pas été retrouvé. Le sentiment de l'intérêt et l'appétit de se hausser ont remplacé dans les âmes le vrai sentiment du devoir. Le second Empire, tout en rétablissant l'idée de l'autorité dans les institutions et dans le gouvernement, ne
pouvait réimprimer dans F âme des fonctionnaires l'idée, d'une certaine manière religieuse, du respect hiérarchique et de l'accomplissement du devoir.
A la suite des actes dictatoriaux accomplis par Napoléon III et d'un temps de silence ou, si l'on veut, d'apaisement, résultats habituels d'événements tragiques, l'esprit public se redressa peu à peu. La Presse, les cercles politiques ou, pour mieux dire, selon le langage du temps, les salons politiques reprirent peu à peu faveur, et il y eut comme un échappement de soupape, après une pesée du pouvoir un peu forte. Les lettres, la musique, tous les arts reprirent leur essor; et ce fut encore un bel élan du génie national. Dans tous les camps, la Presse eut des virtuoses, qui chaque matin fournissaient aux lecteurs, de plus en plus friands de cette prébende quotidienne, l'aliment qui leur convenait. Les rédacteurs du Constitutionnel jouaient les rôles de thuriféraires du pouvoir; Villemcssant dans le Figaro, Peyrat dans Y Avenir national, de la Guéronnière dans le Gaulois, Emile de Girardin dans la Presse, Louis Veuillot dans Y Univers, Prévost-Paradol dans le Journal des Débats, Pierre Véron dans le Charivari, et d'autres feuilles moins célèbres suscitaient, en les entretenant chaque matin dans l'esprit public, les sentiments les plus vifs de la nation, et tenaient en éveil sa curiosité toujours avide d'apprendre et savourant toutes les nouveautés. La grande époque littéraire ouverte par le mouvement romantique des débuts du siècle n'était pas fermée. Elle avait repris son cours avec le rayonnement du génie de Lamartine, de Victor Hugo, de Musset, de George Sand, du
grand Balzac, d'Emile Augier, de Dumas fils, de Labiche, etc. En même temps le barreau brillait du plus vif éclat; et l'éloquence semblait y avoir trouvé asile, depuis qu'elle avait été bannie des Chambres politiques. Berryer, entre tous le premier, faisait entendre ses belles harangues, dont les plus retentissantes étaient inspirées par ses sentiments politiques, comme dans le procès des Montmorency; à côté de lui, Marie, J. Favre, Crémieux, Lachaud,Chaix d'Est-Ange, Dufaure, Paillet et tant d'autres faisaient du Palais de Justice un étonnant Forum, où l'on entendit alors les plus nobles accents de la plus haute éloquence. La musique, avec Meyerbeer, Rossini, Verdi, Gounod, etc.. et des artistes supérieurs, était à l'unisson des œuvres puissantes et charmantes des poètes, des peintres comme Ingres, Flandrin, Rousseau, Millet, et de statuaires, comme Rude, Etex, etc.
Il y eut à cette époque une période pendant laquelle Fart sous toutes les formes reprit son empire, soustrait à un pouvoir politique oppressif au début, et qui peu à peu, sous la pression de l'opinion ou peut-être par la volonté intelligente du maître, se relâchait de ses rigueurs. Il y eut alors un beau rayon de lumière qui illumina le règne, mais en suscitant dans les âmes des mouvements peu favorables au Régime lui-même. Toute cette fantasmagorie brillante s'est terminée par les drôleries de Meilhac,d'Halévy, d'Offenbachet d'autres Juifs, qui, à la grande joie des Français d'alors, mettaient le génie français en caricature.
Cette période intermédiaire du règne, entre les débuts si durs et la chute si terrible, est marquée d'un trait qui restera peut-être comme significatif ;
ce fut alors que les mœurs de la société française se relâchèrent si fâcheusement. En délaissant leur rigueur comme une gêne, cette société s'accoutuma à vivre à bride abattue, sans plus se soucier du qu'en dira-t-on que des jugements qu'en auraient portés les aïeux. Pour vivre sa vie, — l'expression n'était pas encore née, mais les classes supérieures de la nation pratiquaient déjà la maxime — on se débarrassa, comme d'une gêne, des scrupules de la forme, de la délicatesse en toute chose et, pour tout dire, de l'honneur. Ce fut le point de départ d'une décadence, qui, cette fois, sans lien aucun avec les idées d'ordre politique, produisit ses effets dans l'économie domestique, dans la rigueur des principes de vie qui avait fait la force et l'honneur des familles. On se dégageait des vieux scrupules pour paraître et pour agrémenter son mode de vivre, on négociait son nom, le nom des aïeux, dans des arrangements matrimoniaux, et dans ce qu'on appelait, d'un ton équivoque, les affaires. On s'apparentait avec la race juive pour des écus; et ce n'était alors qu'un commencement, une mise en train : la haute société française a fait, depuis lors, d'autres sauts périlleux.
La direction des esprits et la formation intellectuelle des hommes du temps, déviant de plus en plus des idées qui avaient présidé à l'institution de l'Université avec M. de Fontanes et, après lui, avec M. de Frayssinous, s'étaient promptement empreintes de la philosophie dérivée du dixhuitième siècle, et déjà sur la voie de l'athéisme, ou tout au moins de la philosophie kantienne.
Toute cette société issue de la Révolution était
imbue, non pas des sentiments de grossière barbarie des grands Jacobins, mais de l'esprit philosophique plus ou moins éloigné de l'évangile du Christ. Cet état d'esprit s'était, sauf pendant une éclaircie sous la Restauration, transmis et perpétué de générations en générations. Ce n'était pas de l'athéisme grossier et avoué, c'était une sorte de dilettantisme intellectuel, avec des airs et avec des prétentions de philosophie supérieure. Et comme il faut une doctrine réaliste pour constituer et faire vivre le corps social, on avait imaginé une sorte de religion humanitaire, de l'invention du Père Enfantin et de Saint-Simon; et quand ces imaginations dites sociales furent démodées, ce fut la philosophie pure qui dut réglementer la vie sociale, et le docteur le plus accrédité, dans ce temps du second Empire, fut Auguste Comte. Auguste Comte a été l'inspirateur et le guide des intelligences à la recherche d'un idéal social, après qu'elles eurent méconnu ou renié l'idéal évangélique.
L'empoisonnement de l'esprit public avait duré près de cent cinquante ans, avant d'atteindre la classe ouvrière et la population des campagnes. Cette dernière n'a été contaminée que lentement, par Faction surtout de l'enseignement public. La loi de 1850, en établissant la liberté de l'enseignement, avait produit d'heureux effets même sous le second Empire, quoique la direction supérieure de l'enseignement public fût empreinte des opinions philosophiques du temps et d'une sorte de défiance, sinon d'hostilité, à l'égard de l'Église. Dans les campagnes, la grande généralité des instituteurs était restée imbue des idées de respect et même d'adhésion plénière aux principes catholiques, et
le virus philosophique n'avait guère encore pénétré jusque-là.
Mais Faction plus ou moins violente et extérieure de la philosophie du dix-huitième siècle, et des théories sociales émanées de cette philosophie, avait, petit à petit, amené la société française à une sorte de délabrement moral. Les causes d'affaiblissement successif de la classe dirigeante (il en faut toujours une) sous l'Ancien Régime sont multiples. La Monarchie, transformée depuis Louis XIV en monarchie absolue, avait répudié son rôle véritable. En livrant le gouvernement aux fermiers généraux et aux intendants, elle destituait la noblesse de son rôle. De là une perturbation complète dans l'État. La Révolution a fait le reste — les classes supérieures ont subi le sort commun et une dégradation particulière — goût de la prédominance et du luxe, avec la pauvreté ou du moins un relatif appauvrissement, jeux de bourse, tripotages, marchandages de titre et de nom, mariages mercantiles, juiverie et dégradation de la race, et parfois des déchéances de probité 1 Toutes ces causes de décadence delà société française devaient fatalement se faire sentir, avoir des contre-coups funestes sur sa vitalité (1).
A cette époque du second Empire commence l'ère des grands changements opérés dans le mode de vivre et dans les relations respectives des Français. C'était le temps des profondes transformations opérées dans la vie nationale et même dans l'existence des particuliers, par la création
(1) Le caractère spécifique de la race juive est de ne se fondre avec aucune autre; et il est sans doute aussi sa raison d'être,
multipliée des lignes de chemins de fer, de la navigation à vapeur, des inventions de toute sorte, qui avaient pour effet de multiplier les rapports des hommes entre eux, de modifier leurs modes de vivre, avec leurs moyens d'existence. Ces créations d'ordre matériel, dues au génie inventif de la race, aux merveilleuses applications de la science aux arts mécaniques, et à toutes les branches de l'activité humaine, eurent aussi pour résultat de changer complètement les conditions de la richesse publique. La création des valeurs fictives, reposant sur des richesses en voie de formation, devait déterminer un nouveau système d'économie politique, en même temps que des richesses fiduciaires. Ce qu'on appelle les valeurs de Bourse entra dans la circulation comme de la monnaie courante, et ce nouveau mode de création de richesses ouvrait l'ère des spéculations basées sur l'argent, source et cause d'une modification profonde dans l'état des fortunes, et, comme conséquence, dans l'ordre moral. L'ordre moral se rattache à la solidité des fortunes et à l'origine de la richesse. Il dépend de l'état mental de la société en général. Il réside surtout dans ce qui avait été le signe particulier de la race, dans le sens profond de la probité et dans le sentiment délicat de l'honneur.
La transformation de l'état social et moral de la France était à peu près accomplie; mais elle n'était pas le fait du seul Régime impérial. Elle était le résultat des institutions datant de la Révolution, et des idées sociales qui avaient prévalu depuis, sauf pendant quelques rares périodes de retour en arrière. Le mode de gouvernement n'y avait que
peu de part. C'étaient les institutions civiles et les influences d'ordre moral qui étaient les causes réelles des changements opérés dans la nation. Le gouvernement du second Empire avait resserré les liens de ce qu'on appelle l'autorité, et, pour ce faire, il avait supprimé dans leur réalité, sinon dans les apparences, ce qu'on appelait les institutions libres; mais, lorsqu'il se crut établi définitivementil jugea possible de desserrer les liens trop appa, rents de l'autorité, et il commença à rentrer dans la voie des institutions dérivées de la Révolution. Il avait sous la main des hommes très experts dans l'art des transformations et des transactions politiques. Ils avaient presque tous joué des rôles plus ou moins politiques, et dans les rangs des politiciens libéraux, au temps des institutions antérieures. Experts dans l'art des transformations d'ordre politique, sans grande foi et sans grande passion, ils étaient propres à opérer ce mouvement. M. Billault fut le principal agent de cette opération, à laquelle présidait M. Rouher, en toute matière fort sceptique. On rouvrit les portes du Palais-Bourbon, et les séances de la Chambre furent rendues publiques. En même temps, la presse redevint plus indépendante et les écrivains eurent plus de liberté. Dangereux présent fait aux gens de lettres et d'esprit qui savent manier la plume, et qui ont dans leur sac tous les secrets de l'art d'écrire I La presse à demi démuselée devait vite reprendre son empire; et cet empire est immense sur l'esprit des Français que les joies de l'esprit enivrent. Bref, on relâchait tous les liens du gouvernement. On obéissait à la force des choses; et en cela on suivait les inclinations
de l'Empereur, qui n'avait pas l'âme d'un despote. Napoléon III avait plutôt, semble-t-il au moins, l'esprit d'un libéral, et il semble qu'il se soit prêté volontiers à un retour vers les Régimes constitutionnels. Il pensait peut-être, et on s'imaginait autour de lui, que, grâce au procédé des candidatures officielles, on maintiendrait les Chambres législatives dans le bon ordre et dans le respect des institutions.
Si, pendant cette période de relâchement dans le mécanisme gouvernemental, les lettres et les arts reprirent avec éclat leur prestige; ce fut bientôt ainsi le triomphe de l'art tintamaresque, inventé par Hervé, Meilhac et OfTenbach. Ceux-ci mirent la musique et la poésie au service de l'imagination et de l'inspiration un peu abaissées de l'époque. Les Français trouvèrent très drôle de rire des sentiments élevés et nobles qu'ils n'avaient plus. Mais on riait, on s'amusait comme des petits fous, et il transpirait dans le public qu'au château de Compiègne, où l'Empereur recevait par séries une société choisie, on jouait des charades fort agréables. L'esprit, l'esprit français s'entend, avait pour un temps repris son empire : ce fut un temps de délente entre des orages.
Et déjà on aurait pu pressentir ces orages intenses, formés par une accumulation de griefs et de récriminations. La société élégante et fastueuse qui s'était formée autour du trône n'avait pas assez souci du qu'en dira-t-on. A côté d'elle, et adversativement, d'autres salons s'étaient peu à peu rétablis; et ils étaient ouverts à la fraction sociale qu'on pourrait appeler la faction sociale, laquelle s'était reformée peu à peu, et comprenait toutes
les parties de ce qu'on appelle aussi le monde, et qui constituaient ce qui est, en politique, l'Opposition. Ce monde d'opposants faisait accueil à tout ce qui dans les arts, dans les lettres, dans le journalisme surtout, représentait le mieux l'esprit français ranimé et vivifié par l'esprit du parti. C'est un duel dans lequel un gouvernement a toujours le dessous. Les gens raisonnables qui s'abstiennent font en réalité le jeu des mécontents, et, qu'ils le veuillent ou non, font l'appoint des oppositions triomphantes.
De ce côté, la guerre se faisait à coups de satires aiguës dirigées sous toutes les formes contre la Cour, et contre les courtisans, et déjà ouvertement contre le Régime lui-même. Le gouvernement d'alors était plutôt débonnaire, et déjà il se laissait gagner à la main par l'opposition, qui, en France, dans la France d'alors mise en goût par tant de révolutions, a toujours pour elle l'assentiment du gros public. Le gouvernement était entré dans la voie du libéralisme gouvernemental; et dans cette voie, il est très difficile de fixer des limites, et surtout, quand elles sont posées, de les faire respecter. Sous la poussée plus ou moins active, mais toujours agissante de l'opposition, la satire des journaux et même de quelques écrivains d'élite se montrait de plus en plus hardie et dangereuse, les clubs se rouvraient où Ton entendait des harangues révolutionnaires, et il y eut dans les rues des troubles difficilement réprimés.
Soit que le gouvernement ait eu la pensée de faire diversion à cet esprit d'opposition renaissant, soit qu'il y fût porté par l'idée de consacrer par une grande manifestation les progrès accomplis
dans Tordre économique, il résolut de faire une grande Exposition, dans laquelle figureraient les produits sous mille formes de l'industrie française, et ses inventions de tout ordre appliquées à tous les genres de production nationale.
Cette Exposition de 1867, la deuxième depuis l'établissement du nouvel empire, occupa tout le Champ de Mars, transformé pour la circonstance en une ville féerique. Des souverains de l'Europe entière vinrent en France à cette occasion; et, parmi les hommes connus qui les accompagnaient, on vit le comte de Bismarck, qui dès ce temps-là méditait son coup de Jarnac. Pendant la durée de cette Exposition, ce fut à Paris une explosion de manifestations en tout genre. La Cour et la Ville rivalisaient de fêtes, de joyeux entrain, de plaisirs et de folles dépenses. Ce fut une grande foire universelle, joyeuse, brillante et bruyante, dans laquelle la France brillait d'un éclat merveilleux, comme si c'eût été la dernière fusée d'un beau feu d'artifice.
Lorsque les dernières flammes de ce feu d'artifice furent éteintes, le mouvement social et politique reprit son cours. Mais ce cours changea de direction, et il fut précipité par des éléments nouveaux, qui s'étaient mêlés à la société française de ce temps-là.
Cette société était prodigieusement modifiée, depuis le commencement du siècle.
Les nuances qui distinguaient autrefois les différentes classes sociales étaient, sinon effacées, du moins amoindries : et cela pouvait se remarquer dans tous les rangs. En apparence, les diverses classes sociales qui s'étaient formées après la Ré-
volution étaient encore les mêmes qu'autrefois; et pourtant les nuances qui les distinguaient les unes des autres s'étaient déjà modifiées sensiblement. L'Empire avait manifestement caressé le sentiment démocratique, sur lequel il s'appuyait contre les revendications posthumes des classes d'autrefois, maintenant vaincues quant à leur consistance politique, mais survivant encore par les habitudes de vie, et un peu dans l'opinion ambiante. On s'était attaché à créer, ou du moins à favoriser une sorte d'alliance tacite entre les populations des campagnes et l'Empire.
La prospérité des campagnes était réelle, et fortifiait les liens que le Gouvernement s'étudiait à créer entre elles et le trône impérial. Cette prospérité avait pour conséquence des modifications profondes dans le mode de vivre des paysans. Et ce qui relevait encore leur condition, c'est que le Gouvernement s'appliquait à faire admettre dans l'opinion générale l'idée que le pouvoir impérial s'appuyait plus particulièrement sur les populations des campagnes. Cette sorte de relèvement dans leur condition politique leur donnait une importance réelle, qui avait pour conséquence des changements dans leur mode de vivre. Mais ces changements se faisaient surtout sentir dans les parties matérielles de l'existence, habitations, costumes et alimentation. Les mœurs de la vie rustique se relevaient sensiblement, mais les modes d'existence et les habitudes religieuses prenaient plutôt un cours contraire; dès ce temps-là le curé du village avait perdu un peu de son prestige et de son autorité; et le Gouvernement, du moins le pouvoir ministériel, s'attachait plutôt à garder vis-
à-vis de l'Église et de ses ministres une attitude de réserve très proche de l'hostilité. Le pouvoir civil et l'épiscopat, sans être tout à fait en méfiance, étaient plutôt en froid. C'est que les ministres et les principaux personnages de l'État n'avaient guère de contact avec l'Église, et que, dans cet ordre de choses, tout se passait en apparences.
Aussi bien, telle était en général la nature des rapports mutuels de la société française de ce temps-là et de l'Église catholique. Parmi la très grande majorité des hommes appartenant à la classe dirigeante, parles traditions sociales, par la fortune, par les institutions hiérarchiques d'ordre gouvernemental, les pratiques religieuses étaient délaissées dans les habitudes de la vie. Une défiance mutuelle entre le clergé et le monde officiel, ou qualifié tel, était le caractère de leurs rapports ; et le clergé ne pouvait conserver son influence sur ses ouailles qu'à l'aide de son autorité propre, secondée cahin-caha par le respect extérieur dont il était généralement entouré. L'Église catholique avait conservé sous le second Empire, et avec l'assentiment marqué de l'Empereur, le rôle extérieur et de premier rang qu'elle avait tenu en France depuis toujours. Toutefois, c'était un état de choses extérieur et de convenance plutôt que le résultat d'une alliance cordiale et féconde. Le plus grand nombre des membres de ce Gouvernement se tenaient à l'écart de l'Église dans une attitude de convenance, mais c'était tout, et, parmi les membres de la famille impériale, le prince Napoléon, fils du roi Jérôme Bonaparte, affichait hautement son hostilité contre l'Église. Celui-ci néanmoins faisait exception et scandale ; et, d'autre part,
il n'avait fallu pas moins que les tractations fort critiquables, au point de vue national, de l'Empereur avec le roi de Piémont, pour décider une fille de ce dernier à épouser le prince Napoléon. Des courtisans avérés, comme Sainte-Beuve, faisaient ouvertement profession d'athéisme. En dehors de la Cour, dans les classes des gens de loisirs ou de professions libérales, la règle générale vis-à-vis de l'Église était une réserve polie, mais une abstention à peu près complète des devoirs particuliers de catholique. La littérature et la presse dédaignaient ou attaquaient les croyances religieuses; à l'exception à peu près unique de Louis Veuillot; et celui-là fut frappé d'un véritable interdit civique, pour avoir combattu la politique impériale vis-à-vis du Saint-Siège et de l'Italie : le 29 janvier 1860, le journal l'Univers fut supprimé sous prétexte de sauvegarder « l'intérêt de la religion et de la politique ». La suppression dura sept ans.
Par contre, le Gouvernement autorisait une grande liberté de plume, quand ce n'était pas de la licence, à l'égard des choses de l'Église. Et beaucoup de journalistes en renom perdaient toute mesure en parlant d'elle. Les conséquences de cet état d'esprit au point de vue religieux avaient sur les mœurs leur influence naturelle. Déjà se pouvait constater dans les campagnes un certain désarroi de la moralité, en même temps que la décadence d'habitudes pieuses et de régularité dans les mœurs. Peu à peu le clergé perdait de son influence sur les âmes, et on pouvait observer partout, dans toutes les classes de la nation, un certain relâchement de la foi catholique et des pratiques reli-
gieuses, au sein de la paroisse, de la famille et de la société tout entière.
Une nouvelle école philosophique succédait à celle des Cousin et compagnie, qui avait été battue en brèche par les Lacordaire, Ozanam et Montalembert, par les évêques Parisis, d'Arras, et Pie, de Poitiers, par le cardinal de Bonnechose, par l'abbé Perraud, ensuite évêque et cardinal. Ce fut l'école du positivisme, d'Auguste Comte. Cette école était pleine de séductions, en ce sens qu'elle ne heurtait pas trop violemment les consciences, et qu'en donnant une part excessive aux droits de la raison humaine, elle ne brisait pas trop en visière avec l'autorité suprême de Dieu. La doctrine positiviste fut adoptée avec passion par la jeunesse universitaire et par nombre d'hommes qui, tout en se soustrayant à l'autorité de l'Église, faisaient profession de conformer leur vie à une certaine loi morale. Il devait arriver qu'une philosophie plus sincère et plus hardie s'emparerait de cette doctrine pour soustraire les âmes à l'autorité de l'Église catholique et même de la philosophie proprement dite. Le positivisme conduisait directement les esprits à l'athéisme, en soustrayant les âmes à toute autorité religieuse. Il fut le directeur intellectuel d'une grande partie de la jeunesse d'alors, et il a été la grande école d'où sont sorties les générations qui ont suivi, et dont on verra l'œuvre politique et sociale dans la suite.
A cette époque commençait à surgir une génération nouvelle sortie de l'École normale, comprenant des hommes d'esprit alerte, nourris de scepticisme, sinon pis, doués de talents supérieurs, tels que, au premier rang, Prévost-Paradol et, après lui,
Edmond About, Francisque Sarcey, qui entrèrent dans la vie avec un fort bagage de connaissances, de sciences en tout genre, de grands espoirs et d'appétits plus grands encore. Une presse d'opposition, dite libérale, entrait aussi en guerre, avec des armes puissantes et des écrivains pleins de verve acérée, de passion sincère ou non. Les plus ardents n'obéissaient qu'à des mobiles désintéressés, les Rochefort, les Peyrat, les Pierre Véron du Charivari, les Jolm Lemoinne des Débats; et c'étaient les plus terribles, parce qu'avec plus de talent que les autres, ils avaient aussi sur l'esprit public plus d'autorité.
L'école socialiste, avec une tendance révolutionnaire, avait aussi ses représentants dans la presse et même dans certaines associations. Elle se constituait peu à peu en marge de la société française telle que celle-ci subsistait, avec les débris de l'Ancien Régime et avec les éléments nouveaux issus de la Révolution. Elle se fondait sur les doctrines communistes de Babeuf, de Saint-Simon et autres novateurs, et elle pouvait même se réclamer des opinions émises par L.-N. Bonaparte dans un livre qu'il avait publié pendant son séjour au fort de Ham. Cette école n'avait pas encore un très grand crédit, et, néanmoins, elle avait ses publicistes, et déjà même elle se manifestait dans des réunions publiques. Grâce à un certain relâchement dans la politique générale du Gouvernement, les réunions publiques se multipliaient, dans lesquelles la police tolérait ou subissait des orateurs populaires qui formulaient des propos d'une singulière hardiesse.
Ainsi, un certain vent de fronde s'élevait un peu de tous les horizons de la société française, et déjà
on pouvait l'entendre gronder en tempête dans le public, comme dans les cabinets de rédaction des journaux en vue. Les plus accrédités étaient ceux où le Gouvernement était le plus maltraité, et le danger des poursuites et des suspensions aiguisait la pointe des stylets en forme de plume. Cet esprit de révolution pénétrait peu à peu dans les salons, où l'on accueillait les frondeurs avec des attentions qui charmaient le cœur des écrivains, qu'enivrent aisément les succès mondains et la gloriole de la renommée d'un jour. Il devenait de bon ton d'être dans l'opposition. C'est un puissant appât en France que d'être du côté du bon ton. Et déjà les gens avisés, dans le Gouvernement, pouvaient pressentir de prochains orages. Des voix éloquentes et populaires faisaient écho dans le Corps législatif à ces bruits du dehors. Quoique l'influence du Gouvernement fût encore puissante, et qu'elle prévalût dans les élections législatives, déjà des voix populaires se faisaient entendre, qui avaient dans le pays un immense retentissement.
Ce réveil de l'opinion publique, ou plutôt les facilités plus grandes qu'elle trouvait à se faire jour, était-ce là un signe de malaise et d'affaiblissement dans le système impérial? Ce Régime quasi constitutionnel avait-il diminué la popularité de Napoléon III? On pouvait mettre en doute la solidité du trône impérial. Est-ce une préoccupation de ce genre qui pesait sur l'esprit des chefs de ce gouvernement? Napoléon III avait-il l'idée de raffermir son trône et de l'appuyer de nouveau sur la volonté nationale? Il est difficile de surprendre la pensée secrète du souverain, qui sentait peut-
être le besoin de consolider un trône mal assis sur de mauvais souvenirs. Quel qu'ait été le mobile de Napoléon III, il crut devoir faire consacrer de nouveau son pouvoir, par un appel à la nation. Et l'on apprit, avec quelque surprise, que l'idée était venue à l'esprit du souverain de consulter de nouveau le pays sur la légitimité de son droit. C'était mettre en doute cette légitimité pour le passé et affaiblir, au moment même où l'on prétendait les affirmer de nouveau, les bases de l'autorité impériale. Cette idée au moins singulière remit en question le point de savoir ce qu'est l'autorité, et d'où elle vient. Quoi qu'il en soit, le Gouvernement impérial décida de raffermir le droit de l'Empereur régnant et de consulter à ce sujet le peuple souverain. On ordonna qu'il serait fait un nouveau plébiscite.
Il est presque enfantin de dire que le plébiscite répondit au gré de ceux qui l'avaient ordonné. L'Empereur fut consolidé sur le trône par 7 mil- . lions 336 000 oui, contre 1 million 500 000 non.
L'Empereur pouvait croire que sa dynastie était assurée de l'avenir et qu'il pouvait, sans risque, restituer au pays les libertés que l'on juge nécessaires dans les pays de Régime constitutionnel. Au Sénat aussi, sous la présidence d'un jurisconsulte éminent, M. Troplong, des voix à grande portée faisaient entendre des revendications presque osées. A la Chambre des députés, il s'était formé un parti libéral, derrière lequel se constituait un groupe d'opinion plus risquée. C'est autour de M. Thiers que se formait l'opposition libérale; et grâce à elle se constituait déjà un parti qui rele-
vait d'opinions autrement hardies, et qui représentait, dans l'esprit public, l'idée républicaine. Parmi les orateurs de ce parti, tels que Jules Favre, Jules Simon, Ernest Picard, on citait un jeune avocat qui avait déjà gagné la célébrité, par une plaidoirie en mémoire du républicain Baudin, qui, au coup d'État de 1851, s'était fait tuer sur une barricade, lorsque, s'adressant aux ouvriers révoltés, il s'écriait : « Vous allez voir comment on meurt pour 25 francs par jour. » Le jeune avocat avait nom Gambetta. Il avait déjà gagné une renommée locale, dans les milieux universitaires et dans certains groupes relevant du barreau. Tout le groupe d'opposition libérale marchait, à la Chambre des députés, sous la direction de M. Thiers, lequel d'ailleurs faisait profession de ne pas poursuivre un but révolutionnaire, mais de revendiquer seulement les libertés nécessaires. Ceux d'entre eux qui étaient notoirement républicains, et dont l'opposition se manifestait au dehors du Corps législatif, menaient leur campagne dans la presse et dans les réunions publiques. Ces groupes divers de l'opposition gagnaient de plus en plus d'autorité et d'influence dans le pays. L'Empereur crut pouvoir, après la consultation nationale qui avait, croyait-il, consolidé la dynastie, entrer lui-même dans la voie du constitutionalisme gouvernemental. Il forma un ministère ibéral, et, pour le diriger, appela un homme déjà fameux lui-même par son éloquence, qui avait appartenu à l'opposition républicaine des Cinq, et qui crut devoir délaisser le parti républicain et donner son concours à l'Empereur, dans sa tentative de retour à un Régime constitutionnel. M. Emile Olli-
vier suivait en cela l'exemple de M. Thiers, lequel, en se plaçant à la tête de l'opposition constitutionnelle, n'entendait pas travailler au renversement du trône impérial, mais seulement revendiquer pour la France les libertés nécessaires.
L'attachement à une cause politique allant jusqu'au sacrifice de soi-même peut être une vertu digne de louanges; ce n'est pas une obligation à laquelle on soit tenu au point d'engager l'honneur. Il y a eu autrefois en France un état politique dans lequel les hommes étaient tenus envers le prince à une fidélité qui engageait l'honneur. C'était une forme de gouvernement dans lequel la servitude volontaire élevait les hommes au plus haut degré des vertus civiques. L'honneur était le ciment de cette société, ainsi placée au-dessus des passions et des sentiments vulgaires des sociétés humaines jusqu'alors connues. Cette forme de société était d'essence trop surhumaine, sans doute, puisqu'elle n'a pas pu s'éterniser. Elle aura été le trait merveilleux, caractéristique d'une race d'hommes. Mais c'est la race elle-même qui l'a répudiée. Elle suit depuis lors mille chemins, à l'aveuglette, à la recherche d'un autre idéal. C'est que, sans doute, la race capable de concevoir un tel idéal était la seule qui fût capable de l'atteindre.
M. Emile OUivier a cru qu'il serait possible de concilier les libertés publiques, telles que les conçoivent les nations modernes, avec le Régime gouvernemental issu mi-partie de la souveraineté populaire et mi-partie de la domination d'un chef militaire. On peut croire qu'il se trompait, et que la suite de son entreprise, si elle avait eu une suite, le lui eût prouvé. C'est que la démagogie est au
fond du Césarisme; et si le Césarisme cesse de comprimer, la démagogie reparaît aussitôt et reprend ses avantages. Les événements qui allaient suivre n'ont pas laissé l'État ainsi organisé produire ses effets naturels, mais ces effets étaient inévitables. On peut reprochera M. Emile Ollivier de n'avoir pas compris que, quelles que fussent sa bonne foi, son habileté et son éloquence, qui était merveilleuse, il n'empêcherait pas le Régime impérial d'avoir ses conséquences naturelles.
Déjà le gouvernement de Napoléon III se trouvait aux prises avec des difficultés sérieuses provenant des changements introduits dans le mécanisme constitutionnel devenu mi-partie libéral, mi-partie césarien. Le Gouvernement n'était déjà plus maître de l'opinion publique, et son autorité était sensiblement amoindrie. Comme il était arrivé presque toujours vers ces fins de règne, depuis la Révolution, un événement sensationnel avait servi de matière à toutes les rancunes, à toutes les représailles de l'esprit de parti. Un Bonaparte avait tué un citoyen du nom de Victor Noir; de là un enterrement qui avait eu les aspects d'une émeute, un procès retentissant, et le nom des Bonaparte en pâture à toutes les récriminations et aux violences des partis.
Et tandis que les esprits étaient remués profondément par les mille incidents de la politique intérieure redevenue l'aliment des passions populaires, on apprenait que des incidents graves s'étaient produits en Allemagne, et que la paix allait être mise en jeu. De nouveau l'Espagne était en quête d'un roi, et on apprenait que le roi de Prusse offrait un des siens, un prince de Hohen-
zollern, comme candidat au trône d'Espagne. C'était le coup de Jarnac préparé depuis longtemps par M. de Bismarck, qui avait pendant l'Exposition de 1867 étudié le terrain, sondé l'état militaire de la France, et qui, de concert avec son complice M. de Moltke, avait préparé de longue main le piège dans lequel Napoléon III est tombé.
L'état militaire de la France était bien fait pour susciter contre elle de mauvais desseins. La France, avec sa légèreté coutumière, était bien loin de s'occuper de l'Allemagne, de ses rancunes séculaires, de ses desseins qu'elle avait pourtant révélés du côté des provinces Baltiques, à Sadowa et partout ailleurs. La France s'était amusée des spectacles variés que lui avaient donnés l'Exposition de 1867, les théâtres, les fastes de la Cour impériale, et aussi, du côté politique, le réveil de l'esprit de critique et d'opposition. Cette opposition avait pris une forme bien nouvelle en France, la forme antimilitariste. Elle se manifestait partout et à tout propos, même à la Chambre des députés, malgré les objurgations si patriotiques et si pathétiques de M. Thiers. C'est à peine si, sur ce terrain, le Gouvernement osait se défendre. Alors, il eût paru, en plaidant la cause de la patrie, ne s'occuper que de sa cause particulière. Il semble qu'il ait eu peur de l'opinion publique. En vain, des hommes de guerre de premier ordre, comme le maréchal Niel, s'efforçaient de préparer la défense nationale. Il se heurtait contre les partis pris d'une opposition uniquement occupée de la politique intérieure du Gouvernement.
Le parti libéral, en dehors de la Chambre,
oublieux, pour un temps, des devoirs envers la patrie, que d'ailleurs il ne croyait pas menacée, sacrifiait cet intérêt sacré à ses rancunes et à sa passion politique; et il ne voyait dans l'armée qu'une garde prétorienne. L'esprit d'opposition dynastique et de haine contre l'Empire s'était réveillé principalement parmi les hommes de la nouvelle génération, et il avait pénétré dans les salons, où s'étaient réfugiés les débris et les survivants des anciens partis. Le Gouvernement, qui ne paraît pas avoir pressenti suffisamment les desseins de la Prusse, et qui peut-être voulait éviter tout prétexte de difficultés diplomatiques, n'osait pas réagir nettement contre cet état de l'opinion publique. Toutes ces causes agissant dans le même sens, sans provenir de sentiments identiques, empêchaient le Gouvernement de prendre des mesures qui étaient devenues nécessaires, et qui eussent pu parer aux dangers qui allaient fondre sur la France et sur lui. La haine contre l'Empire fermait les yeux d'une forte portion de la société française, au sujet des périls extérieurs. Ce n'était pas la première fois que les passions politiques prenaient le pas sur le patriotisme, que d'ailleurs les patriotes d'alors ne croyaient pas en jeu.
Dans les conjonctures de ce temps-là, cette passion politique avait aveuglé le parti d'opposition, dans le Corps législatif et dans la presse, sur la nécessité de fournir au Gouvernement les moyens matériels de préparer, sinon la guerre, du moins la défense nationale contre une agression possible. Quels que fussent les ressentiments des partis, on n'était pas hostile à l'Empire jusqu'au point d'être
antipatriote. On était aveugle; et toutefois, à la menace de voir un Prince allemand devenir Roi d'Espagne, un trait de lumière éclaira tous les yeux, et le souvenir historique du petit-fils de Louis XIV appelé à régner en Espagne sous le nom de Philippe V, remit en mémoire la guerre de Succession, en même temps qu'on apercevait la menace contre la France d'un Allemand régnant en Espagne. Dès qu'apparut aux yeux ce péril national, l'esprit de parti s'effaça et le patriotisme reprit son empire. On approuva l'Empereur de s'interposer et de mettre son veto. Les manifestations de l'opinion publique, dans la presse, dans les salons, dans les Chambres, le Sénat et le Corps législatif, étaient confuses et sans grandeur. Mais le fond de l'opinion publique était profondément remué. La nation tout entière se soulevait contre la menace venue du côté de la Prusse et qui ressemblait à un affront.
La dépêche d'Ems décida de tout. Le roi de Prusse Guillaume avait renoncé à ce projet de placer son parent le prince de Hohenzollern sur le trône d'Espagne. Le Gouvernement français voulait avoir l'assurance que la tentative ne renaîtrait pas : il chargea son ambassadeur, M. Benedetti, d'insister près du roi Guillaume pour obtenir des garanties formelles. Le Roi, qui se trouvait à Ems et où M. Benedetti venait de se rendre, refusa d'engager de nouveaux pourparlers. M. de Bismarck prit ses mesures pour donner à ce refus un caractère outrageant : il transmit aux journaux allemands, sous forme de dépêche, un récit insolent et, de son aveu, falsifié par lui et par le comte de Moltke. Cet acte de félonie de coupe-jarret
décida la guerre devant laquelle la France ne pouvait reculer. L'acte de M. de Bismarck déshonore l'Allemagne et vicie sa conquête. Mais y a-t-il un code de l'honneur pour les nations?
Il n'y eut qu'un cri en France : le patriotisme coupa court à toutes les querelles. Durant les préliminaires de cette agression, et tandis que la question de paix ou de guerre était encore ouverte, les débats dans le Corps législatif furent pleins d'incohérence, de vaines paroles et de tristes querelles. Seul, M. Thiers montra quelque sang-froid, et son langage était à la hauteur des événements. Sa conduite alors dénotait une âme vraiment virile, en même temps qu'un politique consommé et aussi un grand cœur de patriote. Aussi bien il n'y eut pas de défaillance parmi les Français. Les actes du Gouvernement, quand on cherche à s'en rendre compte, accusent surtout un grand désarroi, un désordre dans les esprits et dans les conseils, qui révèlent plutôt une incapacité réelle qu'un fléchissement de patriotisme. De loin, et alors que les passions de ce temps-là sont éteintes, il semble que tout le monde, gouvernement, chef d'État, ministres, sénateurs, députés et publicistes, aient été en proie à une sorte de délire, occasionné par l'ignorance des choses, par la soudaineté de l'orage, par le tumulte des sentiments divers et surtout contradictoires qui agitaient alors le pays et les gouvernants. Mais au dernier moment, et dès que la dépêche d'Ems fut connue, il n'y eut qu'un sentiment et qu'un cri : la guerre I
Ce que fut cette guerre, rien de plus cruel pour un Français que de le dire. Une série de défaites couronnées par la capitulation de Metz-la-Pucelle.
Telle fut, avec la déchéance, la part de Napoléon III dans cette aventure.
De l'héroïsme, de beaux faits d'armes, il y en eut comme toujours, à côté de quelques fléchissements. Les officiers, en très grande majorité, montrèrent leur vaillance coutumière, et les soldats se montrèrent dignes de leurs aînés. Mais ce qui a fait défaut complètement, ce fut le commandement. Il ne se trouva pas de chefs, si ce n'est à la fin, et ce chef était un traître, ce fut Bazaine.
Dans le dernier volume de son Histoire de l'Empire, M. Emile OUivier, qui était à cette époque président du conseil des ministres, rend compte des premières opérations du début de la campagne. Napoléon III, qui sans doute avait eu l'ambition de se montrer homme de guerre, avait eu la pensée de diriger la campagne. Emile OUivier, dont l'opinion a un grand poids en raison de son attachement à la dynastie, juge sévèrement cette prétention de l'Empereur. Il dépeint sous les plus vives couleurs l'affreux gâchis des commencements de la campagne et, sans dire le mot, l'incapacité militaire de Napoléon III. Il dénonce en même temps le désarroi du Gouvernement, occasionné par le terrible retentissement de nos défaites et par la malencontreuse intervention de l'Impératrice, investie d'une sorte de régence à l'intérieur. Cette Espagnole à tête légère n'était pas faite pour diriger la France dans de telles extrémités.
A distance, et lorsque des historiens plus ou moins éclairés et autorisés rendaient compte des opérations militaires, du mouvement des armées, des batailles perdues, on a pu discuter sur la préparation des forces militaires, sur les fautes com-
mises, sur les erreurs du commandement; mais les contemporains n'eurent d'yeux et d'oreilles que pour ce qui se passait à nos frontières de l'est : on ne songeait qu'à la guerre, à nos défaites, à la déroute qui tenait tous les cœurs en haleine et consternés. La captivité de l'Empereur, après le désastre de Sedan, la proclamation de la République à la fin de la journée où l'on apprit cette succession de désastres... tout cela traversait la cervelle comme un bruit à côté et ne touchait que superficiellement les cœurs accablés par la défaite. On n'est pas accoutumé à cela en France. La République est née de cette douleur aiguë de la défaite et de l'irrésistible poussée de la revanche. ' Le trône, la dynastie, l'Empereur, l'Impératrice et son fils, la Cour, les splendeurs de la couronne, tout cela disparut dans la tourmente, comme l'éclair s'éteint à l'instant où gronde la foudre. Il restait la frontière violée, le territoire envahi, les armées vaincues et Metz-la-Pucelle assiégée par les ennemis victorieux. Il restait aussi un traître, Bazaine, occupé à entreprendre de suspectes négociations pour se ménager un rôle politique. Il restait la déroute finale, et la France envahie jusqu'au cœur, et ce cœur était Paris. Les Capétiens avaient formé le royaume de France pièce à pièce et lui laissaient encore l'Algérie en partant. Il est tout de même difficile de se soustraire à la comparaison. Ce qui s'était passé à Paris dans la journée du 4 septembre, alors qu'on avait connu le désastre de Sedan et la captivité de l'Empereur, est plus facile ii comprendre qu'à expliquer, tant étaient complexes les sentiments qui agitaient la Cour impériale, la foule du peuple, les politiciens et les gou-
vernants, et les représentants de la nation, appelés ou spontanément réunis au Palais-Bourbon. La douleur patriotique, la colère et la honte opprimaient les cœurs, dictaient les résolutions, et livrèrent cette foule à l'impulsion qui serait donnée par des chefs improvisés ou désignés par les événements eux-mêmes. Les citoyens hostiles à l'Empire avaient beau jeu dans cette crise nationale. C'était, au premier rang, des hommes connus déjà dans la foule par leur hostilité contre l'Empire et républicains de doctrine. Mais à ceux-là se joignirent les hommes connus pour être les partisans des anciens Régimes monarchistes, et qui obéissaient à la fois à leurs sentiments patriotiques, à leur haine contre l'Empire, et aux vœux ardents qui les portaient à applaudir à la déchéance d'un Régime politique détesté, dans l'espoir de la restauration d'un trône.
Qu'il y ait eu, dans cette journée de deuil national et de colère patriotique, des incohérences, de beaux gestes et des actes peu louables; que tout n'ait pas été pur de fâcheux alliages dans ce tumulte de sentiments éperdus, on le comprend sans que l'on puisse s'en étonner. Ce qui domine tout, c'était la douleur patriotique d'un malheur national et la honte de la défaite; ce n'était pas vanité froissée, c'était le cruel sentiment de la blessure faite à la patrie et un âpre besoin de revanche.
Il y a beau temps qu'en France il ne se trouve plus ni clôtures, ni règles constitutionnelles pour arrêter le cours des révolutions, et pour en fixer le terme et la solution. Toutes les fois qu'une crise a fait sombrer le Régime politique établi, le même hasard, qui le plus souvent l'avait occasionné, le
termine. Et généralement il se trouve un parti politique mieux averti et plus alerte que les autres pour en retirer le bénéfice. Dans la circonstance actuelle, ce fut le parti républicain qui se trouva prêt à recueillir le fruit de la victoire. Il se fortifiait d'ailleurs de l'appoint des fractions diverses des partis monarchistes, toujours prêts pour la bataille, mais rarement prêts pour le profit.
La partie était belle pour les ennemis de l'Empire, alors que le sentiment cuisant de la défaite soulevait tous les cœurs, et les enflammait de colère en même temps que de douleur. Tous les récits du temps font connaître les événements de la journée. Naturellement, puisque la cause de cette crise nationale était la guerre, ce fut vers un soldat que se tournèrent les regards en même temps que l'espérance : ce soldat était le général Trochu, qui fut acclamé président du Gouvernement. Les parlementaires qui formaient à la Chambre des députés le groupe républicain se laissèrent porter par la foule, ou peut-être aussi bien entraînèrent la foule vers l'Hôtel de ville : et là, sans autre forme, on proclama la République, sans qu'il ait été un seul instant question de consulter la nation. On constitua sur l'heure un gouvernement, dont les membres étaient : Trochu, président du conseil, Jules Favre, Jules Simon, l'amiral Fourichon, le général Le Flô, Emmanuel Arago, Dorian, Magnin, Ernest Picard, Jules Ferry, Gambetta, Glais-Bizoin, et un autre qui se glissa parmi eux, c'était Crémieux, le juif, qui n'eut garde de ne pas retirer, pour ses coreligionnaires, le profit de cette aventure, en faisant donner aux Juifs d'Algérie la qualité de Français,
autant dire détacher de nous la race arabe qui a horreur du Juif. C'est ainsi, à la surprise, à la fraude, que les Juifs d'Afrique doivent la qualité de Français. Auparavant, en 1791, après avoir été repoussée plusieurs fois par l'Assemblée nationale succédant aux États généraux, une motion glissée furtivement dans la délibération de cette Assemblée, pendant une séance de nuit, à la sourdine et par surprise, où se trouvaient présents très peu de membres cle l'Assemblée, avait accordé aux Juifs la nationalité française.
Ainsi fut instituée la République, au hasard d'une journée. Le tocsin à la frontière eût étouffé toutes les clameurs qui auraient pu s'élever contre cette improvisation; et aussi bien, depuis 1789, il serait difficile, sinon impossible, de discerner l'origine du Pouvoir en France et la légitimité de l'Autorité.