Pyramide de Lambert
1° — Disons quelques mots de la Pyramide de Lambert , ne serait-ce que pour qu’on ne la recommence pas.
La méthode consiste à mélanger en proportions variables trois
matières colorées, une rouge (laque de cochenille), une jaune (gommegutte), une bleue (bleu de Prusse), et à cataloguer les résultats des mélanges.
Appelons /% y, b , les équivalents en grammes des matières colorées employées, déterminés comme nous le verrons tout à l’heure.
Le symbole r~ j 2 6'% par exemple, signifie que le mélange contient 2 fois le poids r de rouge, 2 fois le poids j de jaune, 4 fois le poids de b de bleu; c’est exactement le procédé de construction des formules chimiques.
Ceci posé, Lambert construit un premier triangle équilatéral (fig. 192) contenant 45 teintes, c’est-à-dire tous les mélanges rn jm bc< qui satisfont à la condition n -t- m H- q — 8. Par exemple, au point entouré d’un double cercle correspond le mélange r 2 j2 b 4 : c’est le noir.
On détermine les poids r, j, 6, par la condition que les mélanges r4/4, y4 64, 64 c4, soient un orangé, un. vert, un violet, les plus francs possibles.
Lambert trouvait par exemple pour le laque de cochenille, la gommegutte et le bleu de Prusse qu'il employait : r — 2, j = 12, 6=3.
C’est dire que pour obtenir le vert le plus franc, il fallait mélanger le poids 4 de gomme-gutte avec le poids 1 de bleu de Prusse.
La base de la pyramide contient 3 couleurs primaires, 21 binaires et 21 ternaires, soit en tout 45.
2° — Lambert superpose à cette base des plans sur lequel il mélange les matières colorées de plus en plus chargées de blanc.
VISION DES INTENSITÉS ET DES COULEURS
Comme à mesure que le blanc domine, les couleurs sont moins faciles à distinguer, on peut réduire Te nombre des teintes.
Les étages successifs de la pyramide contiennent respectivement :
45, 28, 15, 10, 6, 3, 1 teintes.
Cette dernière teinte est du blanc pur noté B6.
Suivant la méthode de notation expliquée ci-dessus, les trois teintes du sixième étage sont r B3, j B3, b B5.
La teinte entourée d’un cercle dans la figure 193 en haut et à droite est rj 62 B2. Et ainsi de suite.
3° — En admettant la pyramide réalisée, elle n’a d’autre intérêt que de représenter le résultat des mélanges en proportions connues de trois matières particulières. C’est une table de matières colorées; ce n’est pas une table des couleurs. Son empirisme est systématique; mais il n’a pas davantage de base scientifique que s’il ne l’était pas.
223. Classification empirique des matières colorées. Tables de Chevreul.
1 0 — Il paraissait naturel de dresser une table matérielle des couleurs. Toutes les tentatives ont échoué parce que le problème est insoluble.
Parmi ces essais le plus burlesque est celui de Chevreul, publié avec le titre suivant : Sur le moyen de nommer et définir les couleurs.
Qu’il ne se soit alors rencontré dans notre « illustre » Académie des Sciences quelqu’un pour lui dire que c’était idiot, donne de cette compagnie une idée juste mais peu favorable.
Chevreul confondait les corps colorés et les couleurs ; il dressait un catalogue de corps colorés et s’imaginait avoir une table des couleurs.
Comme l’essai de Chevreul est encore « classique», j’indiquerai comment opérait notre « illustre » directeur des Gobelins; en abrégeant, car son mémoire est long comme sa vie.
2° — Je ne conteste pas l’utilité pour la fabrique des Gobelins d’avoir un moyen de repérer ses laines. Qu’elle j>ousse le scrupule jusqu’à en distinguer 14400, prouve avec quelle conscience sont utilisés les deniers de l’État et combien l’industrie privée est redevable à nos fabriques nationales. Pour donner à mon éloge tout'son prix, il suffit d’ajouter qu’on estime seulement les tapisseries d’il il y a plusieurs siècles, les autres ne servant qu’aux cadeaux officiels.
Chevreul choisit donc 72 couleurs franches ; il fait longuement observer qu’il en prend 72 comme il en prendrait un nombre quelconque.
11 les distribue le long d’un cercle. Sur les 72, 60 sont les couleurs spectrales; il ajoute 12 pourpres entre le violet et le rouge.
Tout cela, qui n'a rien de neuf, est absolument arbitraire.
L’idée de compléter par des pourpres la série spectrale pour obtenir une série fermée , est vieille comme le spectre.
Mais existe-t-il une raison scientifique pour partager le cercle comme
Chevreul le fait. Pourquoi 12 parties pour le pourpre et 60 pour les couleurs spectrales? pourquoi l’égalité linéaire des orangés et des jaunes? Tout cela, qui peut être fort bien pour classer des laines , n’a aucune base physique.
Au surplus pourquoi discuter quand il suffit de transcrire? « On a choisi trois échantillons de rouge , de jaune et de bleu aussi francs, aussi purs que possible.... On les a mis à égale distance sur la table ronde, puis on a intercalé de l 'orangé, du vert et du violet , de manière que Y orangé partageât également l’intervalle compris entre le rouge et le jaune....
« J'ai prié quatre personnes, habituées dès l’enfance à apprécier les couleurs des laines et des soies teintes employées pour les tapisseries des Fig. 194.
Gobelins, de se réunir
pour juger ensemble si chacune des 72 gammes était également distante de ses deux voisines, et c’est à l’unanimité que les types ont été admis. »
A la vérité cette méthode de classer les couleurs par un vote de contremaîtres, en présence de leur chef auteur de la classification, ne dépare pas nos Institutions nationales : c’est d’une manière analogue que se font les avancements dans l’Enseignement Supérieur. Pourtant je n’aurais pas voulu priver le lecteur de cette perle; il est bon qu’il sache d’où 1’ « illustre » savant a tiré son « admirable » table des couleurs. Je ne songe certes pas à empêcher les Gobelins de voter et d’être unanimes dans leurs votes; mais je trouve excessive la platitude de l’Institut qui imprime à grands frais de telles histoires et ne sait pas distinguer une, classification empirique d’une œuvre scientifique.
3° — Ce qui précède ne serait rien. Voici où intervient l’erreur capitale.
Chevreul fait une table de laines colorées à partir de ses 72 couleurs franches. Il rabat chacune d' elles par un , deux , trois... dixièmes de noir. Scientifiquement parlant, cela ne peut avoir que le sens suivant : recevant toutes une lumière blanche de même intensité, les laines renvoient des mélanges de même composition, mais où les intensités relatives sont multiptiées par 10, 9, 8... 0 dixièmes^
296 VISION DES INTENSITÉS ET DES COULEURS
Classer des laines colorées par cette méthode a un sens bien défini; classer des couleurs est idiot, et cela pour deux raisons.
La première est que nous avons choisi arbitrairement les luminosités des couleurs franches. Prenons une série de laines qui n’émettent que le jaune du sodium : leurs couleurs sont également saturées , mais leurs luminosités peuvent différer beaucoup. Pourquoi choisir comme étalon cette laine plutôt que cette autre? Qui ne voit qu’au moment où nous parlons de rabattre une couleur, c’est-à-dire de diminuer la lumière émise sans changer sa composition, la luminosité du point de départ intervient?
La seconde est qu’il suffit de doubler l’intensité de la lumière incidente pour que la laine rabattue à 5 dixièmes de noir devienne identique à celle qui était précédemment franche par définition. De sorte que, du matin au soir, sous l’influence des variations d’éclairement solaire, les tables des couleurs rabattues changent constamment de positions absolues.
Mais direz-vous, cela n’a pas d’importance puisque leurs positions relatives restent inaltérées! C'est exact, s’il s'agit de classer des laines colorées; c’est faux, s’il s’agit de classer des couleurs.
4° — Enfin Chevreul délaye ses couleurs franches avec du blanc. Mêmes remarques que ci-dessus; inutile d’insister.
Il faut croire du reste que l’obtention des couleurs lavées de blanc a présenté quelques difficultés, puisque le recueil des tables imprimées que j’ai sous les yeux (Typographie Didot, 1861) ne contient qu’un spécimen en bleu. On y trouve seulement les couleurs franches et les couleurs rabattues.
Chevreul ne nous cache pas que l’intercalation des neuf tons rabattus entre le noir et la couleur franche fut laissée au goût de l’artiste. Les physiciens savent qu’il suffit de regarder la table des couleurs franches à travers le système de deux Niçois pour obtenir ce que devraient être les neuf autres en vertu de leur définition : proposition incontestable pour les personnes qui posent que le noir nest pas une couleur. Parmi celles-ci, je range tous les physiciens, mais je ne range pas Chevreul : il nous apprend que le noir se comporte comme un bleu foncé.
En définitive Chevreul avait un œil excellent, classait admirablement ses laines, mais ne disait que des sottises quand il jouait au physicien. Son observation que les couleurs rabattues virent au bleu, c’est le phénomène antérieurement connu de Purkinje (§ 127), mais expliqué tout de travers. Il y a un monde entre dire que le noir est bleu, et dire que les couleurs virent toutes au bleu quand on diminue leur intensité jusqu’à zéro.
A la page 78 de son mémoire, il rapporte le fait sur lequel j’insiste au §214 et qui suffit à montrer l’impossibilité de réaliser matériellement une fable des. couleurs : suivant l'intensité une couleur de composition donnée change de nom.