‹ Vision et reproduction des formes et des couleurs. Vision mono et binoculaire. Illusions d'optique. Photométrie. Théorie des couleurs. Photographie. Procédés d'impressionChapitre 30 sur 392 · Préliminaires · texte numérisé non relu

Préliminaires

Depuis des siècles les hommes bataillent pour savoir s'il faut maintenir le rôle de l'esprit comme intelligence et comme volonté, les sensations n’étant l’origine de la connaissance que par l'intervention de cette intelligence antérieure et indépendante d’elles; ou si toute connaissance humaine est le résultat des sensations.

Ce problème m’est indifférent pour deux raisons : la première est que nécessairement positiviste en tant que savant et quels que puissent être mes goûts métaphysiques, je néglige les questions insolubles; la seconde est que si le problème a un sens pour le premier homme, pour Adam, il en est privé pour nous qui avons une ascendance longue et dont l’intelligence est une résultante. Or ce qui m’intéresse est non pas de savoir comment Adam a acquis ses connaissances sur le monde extérieur, mais comment l’enfant qui*natt aujourd’hui acquiert les siennes, ce qui est tout différent.

Aimant les œufs frais, j’ai des poules et m’occupe de mes poussins. Quand ils naissent, je les mets à sécher dans un pot où ils sont dans l’obscurité. Après une demi-heure si je les pose par terre et que je frappe de petits coups sur le sol, mes poussins s’approchent en courant et piquent devant eux. Ai-je besoin de dire que si intelligents que je les imagine, ils n’ont pas eu le temps de faire avec leurs propres sens, l’éducation que suppose ces gestes compliqués, à partir d'un cerveau qu'on supposerait table rase.

Quelles que soient nos tendances métaphysiques, nous devons donc admettre qu’en l’an de grâce 1916, l’intelligence des nouveau-nés existe antérieurement aux sensations. En venant au monde nous apportons des idées en puissance. Mais à les supposer aussi nombreuses qu’on voudra, je ne conçois pas trop ce que notre intelligence parviendrait à en faire sans quelque porte ouverte sur le monde extérieur; en un mot je ne conçois pas ce que serait la pensée chez un homme privé de tous -ses sens.

S’opposant à l’école sensualiste, Leibnitz disait : « Nihil est in intellectu quod non fuerit prius in sensu,... nisi ipse intellectus ». Par le mot

CONNAISSANCE DU MONDE EXTÉRIEUR 5t

intellectus il faut entendre l’activité propre de l’esprit, activité antérieurea expérience et qui travaillé sur l’expérience. On peut discuter la formule de Leibnitz à propos d’Adam; tout le monde est bien obligé de 1 accepter aujourd’hui comme démontrée par l'expérience dès qu’il s’agit des nouveau-nés. Quant à la question de savoir comment s’est lentement formé l 'intellectus humain par suite des acquisitions héréditaires successives, encore une fois cela m’est égal. Comme, du reste, c’est le problème entier de l’origine de l’homme qui se trouve ainsi posé, on ne s etonnera pas que je ne m'en môle en aucune manière.

Une observation qu’on ne peut négliger à ce sujet, est la suivante r

I éducation des bêtes est beaucoup plus rapide que celle des hommesil semble que les bêtes sachent tout en naissant, peut-être parce qu’elles ont beaucoup moins à apprendre. Rien n’est amusant comme une poule qui va pondre pour la première fois et que, dans ces graves circonstances, le coq, aussi jeune qu'elle , soutient de ses conseils. En tout cas c est là un utile sujet de méditation pour ceux qui croiraient ravaler

esprit humain s’ils ne pensent pas qu’il sait tout sans avoir tâtonné pour 1 apprendre. Disons simplement qu’il doit tout apprendre mais que, pour une raison ou pour une autre, il a beaucoup de dispositions

Le problème que nous devons résoudre, n’a donc rien de métaphysique Si à la rigueur la solution n’est pas imposée sans contestation par les laits (le nombre des expériences cruciales est encore trop restreint) au moins devons-nous la concevoir comme expérimentalement possible!

II est infiniment probable que nous devons dire avec Helmholtz : Les sensations sont pour notre conscience des signes dont l'interprétation est livrée à notre intelligence , tout en prenant cette formule dans un senstrès ditleient de celui qu Helmholtz lui donnait.

Je ne dis pas quelle résume la théorie empiriste par opposition à la théorie natwiste, parce que, depuis Helmholtz et Hering qui furent leschampions modernes de ces doctrines, nos idées sur l’influence de 'hérédité sont venues les assouplir : on ne sait vraiment plus en quoi leurs formes actuelles diffèrent pour ceux qui laissent la métaphysique aux philosophes de profession. Nul ne soutiendrait aujourd’hui que le cerveau du nouveau-né est une table rase , pas plus qu’on ne défendrait la these de l’inutilité des expériences personnelles pour l’acquisition des notions fondamentales. Il existe certainement en 1916 un mécanisme

préétabli, mais dont le fonctionnement régulier exige certains tâtonnements. —

t La difficulté qu’on éprouve dans la discussion du problème, vient d’habitudes prises, de jugements erronés, systématiquement acquis en vue de l'utilité. ^ Nous devons donc amener le lecteur à dissocier des groupements d idées qui lui paraissent nécessaires et, pour arriver à savoir ce que précisément nous devons à la vue, nous demander ce nue nous serions sans elle. D’où une gymnastique que la Statue de Condillac nous permet sans difficulté.

VISION DES FORMES

Ces considérations ne sont pas hors de mon sujet; le plus difficile en cette matière est de quitter ses préjugés. Bien qu’on n’ait jamais vu des êtres humains réduits à un sens unique, ou des êtres humains privés dès leur naissance de l’ouïe, du goût, de l’odorat ou du tact et recouvrant brusquement ces sens, il nous est permis de conjecturer ce qui arriverait alors.

Au surplus nos raisonnements sont vérifiés dans un cas fondamental, celui où l’être humain recouvre la vue à un âge où sa raison est développée par le tact. ,

31. La statue de Gondillac; la statue bornée au sens de l’odorat.

1° — Pour incomplet et trop systématique que soit le Traité des sensations de Condillac, il est puissamment suggestif et d’une lecture particulièrement attachante. On le démarque sans le citer, au point que dans l 'Optique physiologique d’Helmholtz le nom de Condillac n’est pas prononcé. Je ne connais cependant pas de meilleure introduction à la question qui nous occupe, malgré le dédain où les psychologues actuels semblent tenir notre philosophe.

Condillac imagine une statue organisée intérieurement comme nous et animée d'un esprit privé de toute espèce d'idées. C’est en Cela que son hypothèse est contestable, un cerveau humain actuel ayant toute une ascendance dont il ne peut se débarrasser; du reste cette spécification n’intervient pas essentiellement sur la suite des raisonnements. Condillac suppose que la statue n’a l’usage d’aucun de ses sens, mais qu’il est libre de les ouvrir à son choix, isolément ou par groupes; il demande quel est alors l’état possible des connaissances de la statue sur le monde extérieur. Cette dissociation hypothétique de nos sensations est d’un vif intérêt, comme nous forçant à réfléchir sur des notions que l’habitude nous amène à confondre ou à négliger.

Pour placer le lecteur au meilleur point de vue, je résume les premiers chapitres où Condillac étudie ce que serait l'état d'un homme limité au sens de l'odorat, sens qui semble le moins susceptible de fournir des renseignements sur le monde. Il s’agit non pas de discuter tel ou tel détail des raisonnements de Condillac, mais de nous mettre dans l’état d’esprit convenable pour comprendre comment, suivant les physiciens et physiologistes modernes, nous parvenons à la connaissance du monde extérieur.

2° — Statue bornée au sens de l’odorat.

Par hypothèse la statue ne peut connaître que des odeurs. Si nous lui présentons une rose, elle est par rapport à nous une statue qui sent une rose; mais par rapport à elle-même, elle n’est que l’odeur même de cette fleur.

Elle n'a aucune idée de ce que nous appelons la matière.

Elle est capable d’attention ; elle est capable de jouir et de souffrir.

CONNAISSANCE DU MONDE ÈXTÉ RIEUR

L’odeur qu’elle sent ne lui échappe pas entièrement aussitôt qu’on écarte le corps odorant; il en reste une impression plus ou moins forte : cest la mémoire. Lorsque survient une nouvelle odeur, ayant encore présente celle du moment précédent, sa capacité de sentir se partage entre les deux. Il y a donc en elle deux manières de sentir suivant que la sensation est actuelle ou passée : elle conserve une image, une représentation des deux odeurs abolies.

La statue acquiert ainsi l’idée de succession, par suite l’idée de la durée passée; atin de ne rien préjuger et nous concilier les nativistes, posons qu’elle développe seulement une idée qu’elle possède en puissance. Pour avoir une idée de l’avenir, il faut qu’elle ait éprouvé à plusieurs reprises la même suite de sensations. Elle acquiert l’habitude de juger qu’après telle modification telle autre doit suivre : elle induit le retour d’une modification.

« Prenons par exemple cette suite : jonquille, rose, violette. Dès que ces odeurs sont constamment liées dans cet ordre, une d’elles ne peut affecter son organe qu’aussitôt la mémoire lui rappelle les autres dans le rapport où elles sont à l’odeur sentie. Ainsi, qu’à l’occasion de l’odeur de violette, les deux autres se retraceront comme ayant précédé : la statue se représentera une durée passée; de même à l’occasion de l’odeur de jonquille, celles de rose et de violette se retraceront comme devant suivre : la statue se représentera une durée à venir. »

L’idée de causalité ne lui parviendra que sous la forme rudimentaire de succession : elle se trompera donc ordinairement dans ses inductions.

Jouissant et souffrant, pourvue de mémoire, elle est capable de désir, d’espérance et de crainte. Elle possède une idée rudimentaire de nombre.

Notre statue peut être réduite à n’être que le souvenir d’une odeur; alors le sentiment der son existence actuelle lui échappe. Parla mémoire elle sent qu’elle a existé,, mais ce sentiment s’affaiblit en raison du temps qui s’écoule et comme conséquence que la mémoire s’efface. Quand son odorat vient au repos, son état est celui du sommeil.

La statue a une personnalité constituée par l’ensemble des odeurs qu’elle a été. A la vérité, cette personnalité n’existe pas à la première odeur : le mot ne convient qu’à l’être qui remarque que, dans le moment présent, il n’est plus ce qu’il a été. Tant qu’il ne change point, il existe sans retour sur lui-même; mais aussitôt qu’il change, il juge qu’il est cependant le même qu’il était auparavant : il dit moi. Les odeurs dont la statue ne se souvient pas, n’entrent pas dans l’idée qu’elle a de sa personne. Elles sont aussi étrangères à son moi que les couleurs et les sons dont elle n’a aucune connaissance. Son moi est la collection des odeurs qu’elle éprouve et de celles que la mémoire lui rappelle. C’est la conscience de l’odeur qu’elle est et des odeurs qu’elle a été.

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