La statue de Condillac bornée à la vue
1° — L’analyse relative aux états d’âme de la statue bornée au sens
VISION DES FORMES
du goût est identique à la précédente. L’hypothèse de Condillac devient du plus haut intérêt appliquée au sens de la vue.
J’irai très vite parce que plus loin je reprends l’ensemble des résultats en les considérant d’un autre biais.
Pour extraordinaire que cela paraisse, notre statue ne voit que de la lumière diversement colorée, soit simultanément, soit successivement : elle ne peut juger qu’il y existe quelque chose hors d'elle. Sa connaissance du monde extérieur reste aussi nulle que pour l’appareil sensoriel borné à l’odorat; le fait que ses sensations simultanées sont multiples, tout en compliquant son état actuel, ne modilie en rien les conséquences qu’elle en peut tirer.
Elle apprend d’abord à démêler les couleurs qui, par un procédé quelconque, se forment au fond de son œil ; l'une d’elles attire son attention par le plaisir qu’elle lui cause. Peu à peu elle arrive à les discerner dans un ordre successif, puis à en discerner plusieurs à la fois.
Condillac admet d’abord que la statue se sent comme une étendue colorée; mais avec raison il limite immédiatement cette affirmation en remarquant que cette étendue ne peut être ni une surface ni aucune grandeur déterminée. Ce n’est pas une surface, parce que J’idée de surface suppose l’idée de solide, idée que la statue ne peut avoir.
Il est beaucoup plus juste de dire que la statue bornée au sens de la ■vue jouit d’un grand nombre de sens ayant tous des propriétés identiques, mais pouvant être modifiés simultanément de manières non identiques. Ici l’idée d’étendue n’intervient plus ; c’est l’idée toute différente d’un grand nombre de déterminations simultanées.
2° — Je reviendrai là-dessus plus loin; je transcris seulement une page de Condillac qui résume admirablement le problème et la solution que nous lui donnerons.
« La philosophie découvre que nos sensations ne sont pas les qualités mêmes des objets, et qu’au contraire elles ne sont que des modifications de notre âme. » C’est ce que nous exprimons aujourd’hui en disant que les sensations ne sont rien que des signes dont seule l'expérience nous apprend le sens. Taine compare judicieusement les sensations et les mots. « Comme chaque mot, chaque sensation rétinienne a son groupe d'images associées; elle représente ce groupe; elle le remplace et le signifie. En d’autres termes, elle lui est toujours associée et n'est jamais associée qu’à lui, en sorte qu’elle lui équivaut pour l’usage. »
Revenons à Condillac. « Nous n’apercevons rien qu’en nous-mêmes. Un homme borné à l’odorat n’eût été qu’odeur; borné au goût, saveur; à l’ouïe, bruit et son; à la vue, lumière et couleur. Le plus difficile est d’imaginer comment nous contractons l’habitude de reporter en dehors les sensations qui sont en nous; en effet il paraît bien étonnant qu’avec des sens qui n’éprouvent rien qu’en eux-mêmes et qui n'ont aucun moyen pour soupçonner un espace au dehors, on puisse rapporter ses sensations aux objets qui les occasionnent. »
CONNAISSANCE DU MONDE EXTÉRIEUR
« Mais en considérant les propriétés du toucher (Condillac ne distingue pas dans le langage les sensations tactiles des sensations musculaires), on reconnaît qu’il est capable de découvrir cet espace et d'apprendre aux autres sens à rapporter leurs sensations aux corps qui y sont répandus. »
Reprenons pied à pied cette analyse, trop systématique si l’on veut, mais qui contient une grande part de vérité.