‹ Vision et reproduction des formes et des couleurs. Vision mono et binoculaire. Illusions d'optique. Photométrie. Théorie des couleurs. Photographie. Procédés d'impressionChapitre 32 sur 392 · Localisation des sensations · texte numérisé non relu

Localisation des sensations

1° — Pour peu que le lecteur ait réfléchi sur ce qui précède, il est tout prêt à concéder qu’au sujet du rôle et de la hiérarchie des sens, ses jugements d’habitude, jugements qui sont assurément les meilleurs possibles en pratique, sont incontestablement erronés. Il sera donc peu surpris du singulier résultat que fournit une analyse attentive, au sujet de la localisation des sensations. Les sensations ne sont autant dire jamais situées à Vendrait où nous les plaçons; l'utilité nous contraint à une erreur systématique et acquise. Nous avons appris à sentir là où nous avons intérêt à sentir et non pas là où nous sentons réellement.

Je sens actuellement mon porte-plume entre les doigts; pourtant la sensation est non dans ma main, mais dans mon cerveau. Je la situe à tort à la périphérie de mon système nerveux; à la vérité, c’est à la périphérie que se produit l’ébranlement, mais c’est au centre qu’il s’enregistre.

Comme preuve de l’erreur habituelle de localisation, on n’a que l’embarras du choix.

Les amputés éprouvent les mêmes sensations que s’ils avaient encore le membre disparu. Un homme amputé de la cuisse depuis douze ans ressentait des douleurs dans les orteils et la plante du pied. L'illusion des amputés devient telle pendant la nuit, que, pour la chasser, ils doivent porter la main à l'endroit où devrait être le membre enlevé. Au moment de la section des nerfs dans une amputation, les douleurs éclatent dans les parties qu’on retranche; unejnaladie de la moelle se traduit par des fourmillements dans les extrémités saines, etc., etc.

2° — Dans son Traité de V Intelligence auquel je renvoie, Taine cite une foule d’exemples curieux.

Les poils et les dents, par exemple, sont dépourvus de nerfs, par suite insensibles. Pourtant si l’on touche les poils de notre barbe, nous localisons la sensation à quelque distance de notre peau. Si nous mettons un petit bout de bois entre nos dents, nous croyons le sentir à la superficie des dents, tandis que nous n’avons pas conscience d’une pression dans l’alvéole qui contient la dent, alvéole où en réalité se produit l’ébranlement nerveux. Ici deux erreurs acquises superposées : la sensation centrale est reportée non plus seulement au lieu d’ébranlement, mais au delà de ce lieu.

VISION DES FORMES

L’expérience est nécessaire pour quon arrive à situer ses sensations, je ne dis pas exactement , mais au mieux pour l'usage.

Qu’on en juge par l’expérience suivante de Paul Bert.

On implante dans le dos d’un rat le bout de sa queue avivée au bistouri : elle se greffe. On coupe la queue à un centimètre de sa naissance : le rat a donc une queue plantée à rebours dans le dos. Au bout de trois mois, quand on lui pince la queue, le rat réagit peu. La sensibilité augmente lentement. Au bout d'un an le rat a pris conscience de l'endi'oit où on le pince : il se retourne pour mordre l’instrument.

Bref nous apprenons à localiser nos sensations là où se trouvent leurs causes. Quand elles ont pour condition ordinaire la présence d’un objet extérieur à notre corps, l’expérience nous apprend peu à peu à objectiver en cet endroit la modification centrale qui les constitue.

34. Construction de la représentation de notre corps et des corps étrangers.

Ces préliminaires nous permettent d’aborder la question fondamentale : par quel procédé arrivons-nous à la représentation de notre propre corps et des corps étrangers ?

La réponse est soupçonnée depuis une haute antiquité : nous ne connaissons le monde extérieur que grâce aux sensations musculaires et tactiles.

Voici comment Condillac parle de sa statue qu’il borne au loucher, comprenant dans ce mot l’ensemble des sensations que donnent le mouvement des membres et le contact avec la peau. On se représentera un enfant sourd, muet et aveugle dans son berceau; il importe peu de lui laisser le goût et l’odorat dont il ne saurait tirer grand parti. L’hypothèse n’est pas absurde : par un effort de patience, on peut éduquer des sourds-muets aveugles.

« C’est naturellement, machinalement, par instinct et à son insu que la statue se meut;... ses mouvements doivent naturellement se répéter et se varier ;... il lui arrivera nécessairement de porter à plusieurs reprises ses mains sur elle-même et sur les objets qui l’approchent. En les portant sur elle-même elle ne découvrira qu’elle a un corps que lorsqu’elle en distinguera les différentes parties et qu’elle se reconnaîtra dans chacune pour le même être sentant. Elle ne découvrira qu’il y a d’autres corps que parce qu’elle ne se retrouvera pas dans ceux qu’elle touche. »

Dans la sensation tactile, il faut comprendre la sensation de contact (dur, mou, poli, rude, humide, sec, adhérent, visqueux,...) et celle de chaud et de froid.

« Si jusqu’ici la main de la statue, en se portant d’une partie de son corps sur une autre, a toujours franchi (sauté par-dessus)’ des parties intermédiaires, elle se trouvera dans chacune comme dans autant de corps différents; elle ne saura pas encore que toutes ensemble elles ne

CONNAISSANCE DU MONDE EXTÉRIEUR 57

forment qu un corps.... Mais s’il lui arrive de conduire sa main le long de son bras et, sans rien franchir, sur sa poitrine, sur sa tête... elle sentira pour ainsi dire sous sa main une continuité du moi ; cette même main qui réunit dans un seul continu les parties auparavant séparées en rendra l’étendue plus sensible.

« La statue apprend donc à connaître son corps et à se reconnaître dans les parties qui le composent.

« Si elle touche un corps étranger, le moi qui se sent modifié dans la main, ne se sent pas modifié dans ce corps. Si la main dit moi , elle ne reçoit pas la même réponse. » La statue juge par là de l’existence de corps qui lui sont étrangers. « Elle n’aperçoit pas les corps en euxmêmes, elle n’aperçoit que ses propres sensations. Quand plusieurs sensations distinctes et coexistantes sont circonscrites par le toucher dans des bornes où le moi se répond à lui-même, la statue prend connaissance de son corps. Quand plusieurs sensations distinctes et coexistantes sont circonscrites par le toucher dans des bornes où le moi ne se répond pas, la statue a 1 idée d’un corps différent du sien. Dans le premier cas, ses sensations continuent d’être des qualités à elle; dans le second, elles deviennent les qualités d’un objet tout différent.

« Elle étend ses bras pour se chercher hors d’elle. Elle est inquiète de savoir jusqu’où elle est. Elle prend donc, quitte et reprend tout ce qui est autour delle; elle se saisit, elle se compare avec les objets qu’elle touche; et à mesure quelle se fait des idées plus exactes, son corps et les objets lui paraissent se former sous ses mains.

« Lorsqu elle commence à toucher, elle doit croire toucher tout; ce ne seia qu après avoir passé d’un lieu dans un autre et avoir manié bien

des objets, quelle pourra soupçonner qu’il y a des corps au delà de ceux qu’elle saisit.

« Dans les commencements elle ne sait pas encore régler ses mouvements. Elle ignore comment conduire sa main pour la porter sur une partie de son corps plutôt que sur une autre. Elle faibdes essais, elle se méprend, elle réussit; en un mot elle tâtonne. Elle se fait peu à peu une habitude des mouvements qui la rendent capable de veiller à sa conservation : c’est alors qu’elle se meut à sa volonté. »

35. Diverses acquisitions que fait la statue bornée au sens du toucher.

Continuons a résumer Condillac dans son admirable analyse. Remarquons en passant à quel point le langage de ce philosophe diffère de celui de nos manuels de philosophie, en beauté comme en clarté.

1 « La statue s agite sans but déterminé ; et cette agitation est elle-

même un sentiment dont elle jouit avec plaisir, car elle en sent mieux son existence. Si sa main rencontre un objet qui fasse sur elle une impression agréable de chaleur ou de fraîcheur, aussitôt ses mouvements sont suspendus : elle se livre tout entière à ce nouveau sentiment.

VISION DES FORMES

« Chaque fois qu’elle découvre un nouvel espace et touche de nouveaux objets, elle règle ses mouvements pour mieux jouir des sensations qui lui plaisent.... Elle se rappelle confusément ce dont elle a joui. Se souvenant d’un côté de ce qu’elle doit à ses mouvements, sentant de l'autre que ses mouvements sont à sa disposition, elle désire encore parcourir cet espace et se procurer les sensations qu’elle a appris à connaître. Elle ne se meut donc plus pour le seul plaisir de se mouvoir. Elle éprouve de temps en temps des sentiments inconnus; elle juge que ses mouvements sont propres à lui procurer de nouveaux plaisirs et cet espoir devient le principe qui la meut. Elle commence à juger qu’il y a des découvertes à faire : elle devient capable de curiosité.

« Dans les commencements, elle ne fait que se traîner; elle va ensuite sur ses pieds et sur ses mains. Rencontrant enfin une élévation, elle est curieuse de ce qui est au-dessus d’elle : comme par hasard, elle se trouve sur ses pieds. Elle chancelle, elle tombe, se heurte et ressent de la douleur. Elle n'ose plus se soulever : la crainte de la douleur balance l’espérance du plaisir.

« Peu à peu la douleur se dissipe, et le souvenir qui lui en reste, trop faible pour contenir le désir de se mouvoir, est assez fort pour la faire

de régler ses mouvements et de faire usage des objets pour prévenir les accidents auxquels elle est exposée. »

2 0 — Peu à peu la statue acquiert des idées. « Parce qu’elle rencontre tour à tour de la solidité et de la fluidité, de la dureté et delà mollesse, de la chaleur et du froid, elle donne son attention à ces différences, elle les compare, elle en juge; et ce sont autant d’idées par où elle apprend à distinguer les corps.

« En serrant un caillou, notre statue se fait l’idée d’un corps différent d’un bâton qu’elle a louché dans toute sa longueur. Elle sent dans un cube des angles qu’elle ne peut trouver dans un globe; elle n’aperçoit pas la même direction dans un arc continu ou dans un jonc bien droit. Elle acquiert donc les idées de ligne droite, de ligne courbe et de plusieurs sortes de figures.

« En ne donnant son attention qu’à la solidité des corps, elle sépare cette qualité des autres qu’elle néglige. Elle fait de la même manière les idées abstraites de figure, de mouvement...; et aussitôt chaque notion se généralise parce qu’elle remarque qu’il n’en est point qui ne convienne à plusieurs ^objets ou qui ne se retrouve dans plusieurs collections. » ^

3° — En définitive la statue bornée au seul sens du toucher est bien près d’avoir toutes nos idées, naturellement celle de couleur exceptée. Ce n’est plus un rudiment d’être comme quand elle ne possède que l’odorat, le goût, l’ouïe ou même la vue; c’est un être complet qu’il est possible d’éduquer.

Evidemment un être humain réduit au sens du toucher est heureu-

CONNAISSANCE DU MONDE EXTÉRIEUR

sement laie; mais un aveugle-né doit en différer surtout par la plus giandc facilité qu on a de communiquer avec lui, non par la nature des idées qu’il possède.

La desciiption de Condillac s’applique à merveille à l’enfant dans son beiceau; elle est indépendante de la théorie métaphysique qu’on choisit. Si podi le sensualiste, la sensation crée les idées, pour son adversaire, ^lle îéalise les idées en puissance, ce qui pour le physicien revient exactement au même.

A mesure que la statue découvre son propre corps, elle apprend à localiseï la sensation à la périphérie, c’est-à-dire là où se trouve ordinairement sa cause.

Page 1