Aveugles sourds et muets
^ cas célèbre de Laure Brigman est bien fait pour nous
apprendre ce qu’on peut obtenir du toucher. Née en 1829, elle perdit à deux ans la vue, 1 ouïe, 1 odorat et le goût; comme il arrive ordinairement pour les sourds en bas âge, elle devint muette. Elle semblait donc condamnée a rester au-dessous de la dernière des brutes; on parvint cependant à en laire un esprit supérieur à la moyenne. A la vérité elle avait vu pendant deux ans; mais il semble que la longue maladie qui lui enleva 1 usage de ses sens, ait supprimé le souvenir du passé.
Jusqu a sept ans elle resta dans sa famille; on ne pouvait, en la tirant ou la poussant, que lui indiquer vaguement quelques actes élémentaiies, de s approcher ou de s’éloigner d’une personne, par exemple. De petits coups frappés doucement à la tête signifiaient l’approbation, et sui le dos la désapprobation. Il est à supposer qu’on se servait des aliments comme moyen de récompense ou de blâme.
A sept ans, elle entra dans un institut d aveugles dirigé par le docteur Howe qui entreprit de l’éduquer.
Ce qui suit est du plus haut intérêt.
Il pritx un objet d’usage commun (fourchette, cuillère,...) et colla dessus un petit écriteau portant son nom en caractères saillants; Elle palpa les noms avec beaucoup de soin et apprit à distinguer les écriteaux comme les objets. D’autres écriteaux mais séparés des objets lui furent présentés; elle reconnut qu’ils étaient semblables à ceux que portaient les objets. Les écriteaux furent alors remplacés par de petits cartons portant chacun une lettre; on les rapprocha de manière à reconstituer les écriteaux. Elle toucha les lettres jusqu’à les reconnaître, pais on les mêla et on lui apprit à recomposer les écriteaux. Elle eut alors une sorte de révélation confuse de ce qu’on pouvait obtenir à l’aide de ce procédé : la partie était gagnée.
On lui constitua une sorte de casse (§ 380) avec des caractères en relief qu elle pouvait ranger dans les trous d’une planche. On lui apprit à écrire le nom des objets qu’on lui présentait. On fit un pas nouveau en lui enseignant à représenter par la position de ses doigts les différentes
lettres. Tout ceci ne demanda pas plus de trois mois. Pendant deux ans et demi on se borna à lui apprendre le nom des objets, puis à désigner les qualités qu’elle pouvait y apercevoir. Elle apprit à joindre l’adjectif au nom.
Pour lui faire comprendre l’idée de relation, il fallut beaucoup de patience. Un anneau fut placé sur une boîte, puis sur un chapeau,... on varia l’expérience jusqu’à ce qu’elle épelâUsuccessivement le nom des objets qui étaient l’un sur l’autre. On mit alors l’anneau dans une boîte, dans un verre.... Elle parvint enfin à comprendre ce qu’on voulait d'elle et le montra en plaçant l’une de ses mains sur l’autre ou dans l’autre.
Elle acquit facilement l’usage des verbes actifs, surtout de ceux qui expriment une action appréciable par le toucher, marcher , courir , secouer....
Ici se place une remarque intéressante. Lorsqu’elle commença à se servir des adjectifs, ils exprimèrent pour elle les qualités individuelles des corps qu’elle touchait; les mots grand , petil , lourd, large,... ne furent que des spécifications caractéristiques d’un objet particulier, des noms propres donnés à certains objets. Ce ne fut que plus tard qu’elle parvint à considérer les qualités in abstracto. A preuve que lorsqu’on lui apprit que les personnes avaient des noms propres et des noms de familles, elle supposa qu’il fallait appliquer le même principe aux choses inanimées et demanda quels étaient les autres noms de la chaise, de la table,....
2° — Laure Bridgman n’est pas unique dans son cas. Une autre Américaine, Helen Keller, née en 1882, parle plusieurs langues et a subi des examens universitaires. On lui a meme appris à parler en lui faisant toucher les mouvements du pharynx, des lèvres, de la langue qui accompagnent la parole humaine. Par imitation de ces mouvements, elle reproduit les sons articulés; de sorte qu’elle converse avec un visiteur, pourvu qu’ellelui place un doigt sur le pharynx, un sur les lèvres, un troisième à la base du nez.
Parmi les sourds-muets aveugles éduqués, on cite deux Françaises, Marthe Obrecht et Marie Heurtin, un Américain, Richard Clhiton, un Italien, Eugenio Malossi, un Espagnol, Inocencio Juncar.... Cette énumération prouve que l’éducation des sourds-muets aveugles n’a plus aujourd’hui rien de sensationnel. Il est certain que leurs facultés intellectuelles sont identiques aux nôtres. Naturellement ils ne peuvent se représenter la lumière, la couleur, la perspective, le beau physique; mais en cela ils ne sont guère inférieurs à nombre de clairvoyants « pour lesquels le monde extérieur n’existe pas ».
Je cite ces exemples pour amener mon lecteur à prendre une idée exacte de ce que nous devons à la vue et pour détruire chez lui le préjugé que l'aveugle est un quasi gâteux. L’aveugle est un homme qui ne voit pas; ce qui ne signifie en aucune manière qu’il soit incapable des opérations intellectuelles même les plus compliquées.
CONNAISSANCE DU MONDE EXTÉRIEUR
5° — Cas de Marie Heurtin.
Je dirai quelques mots du cas de Marie Heurtin, Française actuellement bien vivante, parce que c’est une sourde-muette aveugle de naissance; elle ne doit certainement rien au souvenir. Elle est née en 1885 et ne commença son éducation qy’à dix ans.
Voici comment on débuta.
Marie Heurtin avait un petit couteau auquel elle tenait beaucoup. La sœur qui était chargée d’elle, le lui retira en lui mettant aussitôt les mains l une sur l’autre, ce qui est le signe abrégé du couteau chez les sourds-muets. Marie se fâche; on lui rend le couteau, puis on le lui retire en reproduisant son signe. On recommence jusqu’à ce qu’elle ait compris le rapport entre le signe et l’objet, et qu’elle redemande d’ellemême l’objet en faisant le signe. Au couteau, on substitue des fruits et successivement divers objets tout en leur donnant des signes particuliers. Ainsi Marie parvient à l’idée de signe; ce qui est le premier pas dans l’acquisition d’un langage.
Je n’insiste pas sur la suite de l’éducation qu’on imagine aisément. Voici seulement quelques remarques dont nous verrons l’intérêt.
L’espace pour elle est « un grand trou vide que la main peut sillonner en tous sens et où l’on peut s’avancer toujours sans rencontrer d’obstacles » : c’est à peu près de même que nous l’imaginons. L’étendue est pour elle une propriété des corps, c’est la continuité de la résistance qu’ils nous opposent : je ne vois pas ce que nous pourrions dire de mieux. Sa représentation du temps résulte des événements qui se sont succédé et des efforts qu’ils ont exigés d’elle. L’avenir lui paraît plus ou moins lointain suivant qu’il implique la possibilité d'actes ou d’efforts plus ou moins nombreux, suivant qu’il correspond à un chemin parcourable plus ou moins long : encore une fois c’est ainsi même que nous nous représentons le temps, en y joignant bien entendu des représentations visuelles, d’aiguilles mobiles sur un cadran, par exemple.
Elle demande un jour qu’on lui explique le sens du mot vieux. On lui permet de palper la plus vieille des sourdes-muettes ses compagnes. Elle est étonnée des rides et se fâche quand on lui dit qu’elle vieillirait; elle ne l’admet qu’avec la restriction que « ce serait plus tard, plus tard, quand j’aurai marché beaucoup, beaucoup devant moi ».
Conclusion : ses concepts fondamentaux ressemblent tant aux nôtres qu’on est bien forcé de conclure, ainsi que le faisait déjà Aristote (ces questions ne sont pas jeunes) que le toucher est le premier sens, le plus varié, le seul indispensable.
4° — Ceci dit, je conseille au lecteur de parcourir un article de Lachelier, l’illustre philosophe. Il le trouvera dans la Revue de Métaphysique pour l’année 1903. Après cette lecture, .il comprendra pourquoi je considère nos professeurs de philosophie avec stupeur, et pourquoi, ayantlamanie de quitter la métaphysique pour entrer dans l’administration, ils s'y conduisent en parfaits idiots. J’excepte Lachelier, naturellement.
VISION DES FORMES
Voici les thèses de Lachelier, l'illustre philosophe.
« L’étendue est un phénomène purement visuel dont le tact réduit à lui-mème ne nous donnerait aucune idée. L’exercice du tact nous apprend, d’une manière générale, qu’il y a quelque chose hors de nous; et les différences qualitatives de nos sensations tactiles nous permettent de distinguer, dans ce quelque chose, autant de détails que nous en percevons par la vue. »
Il paraît que pour les philosophes ces propositions ne sont pas contradictoires ! Soit; mais pour Dieu, que ces messieurs ne descendent pas de leur panier et ne s’occupent pas d’administrer les pauvresbougres !